Chapter 13
Chose bien curieuse: si on laisse de côté la forme, c'est plutôt la _Bérénice_ de Racine qui serait cornélienne: car c'est bien au devoir, après tout, qu'elle s'immole: au lieu que la Bérénice de Corneille se sacrifie moitié par orgueil, moitié afin de conserver la vie à son amant, pour qui elle craint les assassins s'il osait épouser une étrangère.
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Or, Racine, ayant fait une tragédie si tendre que c'était à peine une tragédie, ayant peint l'amour le plus vrai, mais le plus pur, et un amour qui finalement se sacrifie au devoir, Racine se ressouvint, par contraste, de la démence d'Hermione et d'Oreste, choisit la plus atroce des histoires d'amour, et écrivit _Bajazet_.
Cette histoire lui fut apportée par son ami Nantouillet, qui la tenait du comte de Cézy, ancien ambassadeur de France à Constantinople. M. de Cézy avait connu, nous dit Racine, «toutes les particularités de la mort de Bajazet; et il y a quantité de personnes à la cour qui se souviennent de les lui avoir entendu conter lorsqu'il fut de retour en France».
Et dans la deuxième préface:
M. de Cézy fut instruit des amours de Bajazet et de la sultane. Il vit plusieurs fois Bajazet à qui on permettait de se promener quelquefois à la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézy disait que c'était un prince de bonne mine.
Ce Cézy paraît avoir été un homme à aventures. L'historien anglais Ricaut, ambassadeur extraordinaire auprès de Mahomet IV, parle de la «vanité et de l'ambition qu'avait, comme on le dit, le comte de Cézy de _faire la cour aux maîtresses du Grand Seigneur qui sont dans le sérail_: ce qu'il ne pouvait faire qu'en donnant des sommes immenses aux eunuques». Et c'est pour cela, paraît-il, qu'il était criblé de dettes.
Ainsi Racine put entendre raconter à Nantouillet, d'après Cézy, non seulement l'histoire de Bajazet et de Roxane, mais les aventures de Cézy lui-même, ses rencontres avec les femmes du harem, et mille particularités secrètes des moeurs turques. Et Racine en put retenir tout ce qu'il lui fallait pour son dessein.
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Cézy, nous dit Racine, avait raconté la chose «à quantité de personnes». Segrais en était. Il est extrêmement curieux de comparer ce que Segrais avait fait du récit de l'ambassadeur dans une nouvelle intitulée _Floridon ou l'Amour imprudent_, publiée en 1658, et ce que Racine en fit dans _Bajazet_.
Dans la nouvelle de Segrais, Roxane est la mère du sultan Amurat, c'est-à-dire une personne assez mûre et dont la passion pour Bajazet prête un peu au sourire. Acomat est un vieil eunuque qui s'entremet entre Bajazet et la sultane mère. La femme aimée de Bajazet, ce n'est point la princesse Atalide, mais une jeune esclave nommée Floridon. La lettre révélatrice est trouvée dans les vêtements de Bajazet. Et la vengeance de la vieille Roxane est assez modeste: elle établit sa rivale dans un palais à Péra, et elle permet à Bajazet d'aller chaque semaine passer une journée avec sa maîtresse; mais, si les amants ne savent pas se contenter de cette concession, elle les fera périr. Cependant, elle les surveille, suit Bajazet en barque et, sous un déguisement, constate la trahison; et, un messager d'Amurat apportant à ce moment l'ordre de mettre à mort Bajazet, Roxane répond que le sultan est maître absolu; et dès le soir Bajazet est étranglé.
Que Segrais ait reproduit assez fidèlement le récit du comte de Cézy, cela paraît probable. Pourquoi? C'est que, si Segrais avait inventé, il aurait inventé mieux, je l'espère. Il aurait sans doute corrigé l'âge de la sultane; il lui aurait prêté une jalousie plus terrible... Du moins, je le crois. Oui, il me semble que Segrais doit reproduire assez exactement Cézy, quant aux faits.
Et alors on voit ce que Racine, lui, a inventé: l'admirable vizir Acomat (au lieu de l'insignifiant eunuque), le vizir Acomat, de si élégante allure et de philosophie si ironique et si détachée, à la manière, vraiment, d'un Talleyrand ou d'un Morny, si vous voulez; tout le rôle, d'une duplicité si douloureuse, de la tendre et torturée princesse Atalide (au lieu de Floridon la petite esclave); tout le caractère de Roxane, qu'il a eu la faiblesse de rajeunir (mais, sans cela, dans quoi entrions-nous?) et enfin l'effroyable dénouement: Roxane, à l'instant où elle vient de faire étrangler Bajazet, étranglée elle-même par le mystérieux nègre arrivé à la fin du troisième acte. C'est dire que l'essentiel de _Bajazet_ est bien de Racine, et aussi que tout ce qu'il a ajouté aux souvenirs de Cézy est justement ce qui, dans sa tragédie, nous paraît le plus «turc» par l'esprit.
Or, lorsque _Bajazet_ eut été joué, le mot d'ordre, parmi les ennemis de Racine, fut de dire: «Ce sont des Français sous l'habit turc.» Ce fut leur «tarte à la crème».
Étant une fois près de Corneille sur le théâtre à une représentation de _Bajazet_, il me dit: «Je me garderais bien de le dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que je parlerais par jalousie mais, prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le _Bajazet_ qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a à Constantinople; ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments qu'on a au milieu de la France.»
Qui parle ainsi? Segrais, d'après le _Segraisiana_. Et c'est assez amusant, parce que, s'il y a quelque chose de faiblement «turc», c'est bien la nouvelle inspirée à Segrais par les conversations de Cézy et qui ressemble à toutes les vagues nouvelles espagnoles du temps.
Ce qui est certain, c'est que Racine a très bien profité de Cézy,--et probablement aussi du grand voyageur Bernier qu'il avait vu dans la compagnie de Molière, de Chapelle et de Boileau,--et, en outre, de ses lectures. Ne lui demandez pas l'Orient pittoresque des romantiques: qu'en aurait-il fait? Ne lui demandez pas le bric-à-brac des _Orientales_. _Bajazet_ manque évidemment d'«icoglans stupides», de «Allah! Allah!», de yatagans, de minarets et de muezzins. Dans _le Bourgeois gentilhomme_, joué l'année précédente, Cléante, déguisé en fils du Grand Turc, disait à M. Jourdain: «Que votre coeur soit toute l'année comme un rosier fleuri. Que le Ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents.» Racine aurait pu se ressouvenir de cette turquerie facile et l'adapter au style tragique. Je ne crois pas qu'il y ait songé. La couleur locale de Racine reste surtout intérieure. Mais enfin, dès le début, il marque, par quelques détails habilement placés, la civilisation où il nous transporte. Il nous fait connaître ou nous rappelle les us des sultans à l'égard de _leurs frères_, la loi du mariage chez le Grand Turc, et que la favorite n'est sultane qu'après la naissance d'un fils, etc. Il n'oublie ni la position et les dangers habituels des grands vizirs, ni le rôle des janissaires, ni celui des ulémas, ni l'étendard du prophète, ni la porte sacrée, ni les muets. Et même, çà et là, se détachent quelques vers, à demi pittoresques seulement, mais tels que nous achevons facilement les images qu'ils indiquent:
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance Cette foule de chefs, d'esclaves, de muets, Peuple que dans ses murs renferme ce palais, Et dont à ma faveur les âmes asservies M'ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies... Nourri dans le sérail, j'en connais les détours... Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins, Né sous le ciel brûlant des plus noirs africains...
Au surplus, nous savons que, pour _Bajazet_, on chercha la fidélité du costume avec plus de soin qu'on n'en mettait alors à ces choses. Et enfin, si nous ne demandons à Racine que ce qu'il nous annonce dans sa préface, et qui est déjà beaucoup, à savoir «les moeurs et maximes des Turcs»,--et cela, bien entendu, sous la forme dramatique,--nous trouverons qu'il n'a pas mal tenu sa promesse.
D'abord, l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une conspiration de sérail qui échoue et qui se termine par une muette tuerie. Un vizir disgracié veut donner le trône au frère du sultan absent, en s'aidant de l'amour que ce frère a inspiré à la sultane favorite. La maladroite vertu du jeune prince vient déranger les plans du vizir, et le sultan, qui veille de loin, fait tout étrangler.
Nulle tragédie n'est plus enveloppée de mystère et d'épouvante. C'est bien le sérail, tel du moins que nous nous le figurons... Roxane, au moment où commence l'action, n'a pu communiquer avec Bajazet que par l'intermédiaire d'Atalide. Personne, sauf Roxane et Acomat, ne circule librement. Durant quatre actes sur cinq, Bajazet est gardé à vue. Il y a des yeux et des oreilles dans la muraille: les oreilles et les yeux du sultan. Nous sentons cela, dès la première scène, par l'entretien du vizir avec Osmin, son agent secret. Un premier messager, envoyé par Amurat pour demander la tête de Bajazet, a été supprimé sans bruit. Mais voilà qu'à la fin du troisième acte survient silencieusement un nouveau messager, le mystérieux nègre Orcan. Tous les personnages jouent leur tête et le savent. Si Acomat, ayant échoué dans son dessein, ne peut s'échapper à temps, il recevra le cordon de soie. Si Bajazet repousse Roxane, elle le tue, mais elle meurt. Bajazet et Atalide sont entre les mains de Roxane, et Roxane est sous la main du sultan. Sur leurs passions, leurs haines, leurs ambitions, leurs amours, plane une menace générale et impartiale de mort. Ils ont tous la tête dans un noeud coulant qu'on n'aperçoit pas et dont le bout est là-bas, à Bagdad. Et, tandis qu'ils s'agitent dans cette ombre funèbre, nous avons l'impression que quelqu'un des esclaves noirs qu'on voit glisser au fond de la scène conclura le drame.
Cela est déjà assez «oriental», ne croyez-vous pas? Mais les personnages eux-mêmes, surtout Acomat et Roxane, sont-ils donc si «francisés»?
Le subtil Acomat est, par ses principaux traits, le type même d'une certaine espèce d'hommes politiques, et, en même temps, un Turc fort vraisemblable. Ses desseins sont bien ceux d'un vizir expérimenté et du ministre d'un despote soupçonneux et jaloux: ils n'impliquent aucune préoccupation de l'intérêt public, et le vizir ne compte, pour les réaliser, que sur l'intérêt personnel et immédiat de ceux qu'il y associe. Ce plan est hardi et assez compliqué. Comme il sait que le sultan, à son retour, le ferait probablement étrangler, il veut lui substituer son frère, qui est doux, charmant, et «de bonne mine». Roxane, souveraine maîtresse au sérail, a reçu l'ordre de faire tuer Bajazet: mais Acomat lui montre ce brave jeune homme, et elle prend feu. Bajazet épousera Roxane, sera sultan,--puis fera d'elle ce qu'il lui plaira. Acomat doit épouser la cousine de Bajazet, Atalide (c'est pour cela que Roxane, d'abord, ne se méfie point d'elle), et restera le véritable maître de l'empire. Il est bien sûr de son affaire; l'intérêt de Bajazet et de Roxane lui répond du succès.
Mais il a compté sans la fierté du jeune prince et surtout sans son amour pour Atalide. Il n'a pu soupçonner que cette petite fille irait mettre tout ce grand ouvrage à néant. La finesse d'Acomat est courte par un côté: elle ne fait pas la part du désintéressement possible dans les actions humaines. Mais au reste, ce dessein difficile, audacieux et cependant sans grandeur, le vizir en poursuit l'accomplissement avec sérénité. Ce vieil homme ironique et rusé, qui a déjà eu l'esprit de survivre à plusieurs sultans et qu'une barque secrète attend toujours dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort; et, comme il en a la duplicité légendaire, il a bien aussi la résignation, le majestueux fatalisme des hommes de sa race. S'il débitait çà et là quelques versets du Coran et s'il émaillait ses propos de quelques métaphores incohérentes, je vous jure qu'il nous paraîtrait Turc avec intensité et de la tête aux pieds.
Je ne sais si la façon d'aimer de Roxane est exclusivement orientale, et, à vrai dire, j'en doute. Mais il est certain que son amour répond assez à l'idée que nous nous faisons de l'amour d'une sultane, d'une femme de harem, d'une personne sensuelle, grasse, aux paupières lourdes, aux lèvres rouges, désoeuvrée et totalement dépourvue tendresse, de mièvrerie et d'idéalisme. C'est un amour charnel et furieux, que le danger excite, et qui se tourne en cruauté quand ce qu'il désire lui échappe. Elle adore Bajazet avant de lui avoir jamais parlé: vous pensez donc bien que ce n'est pas de son âme qu'elle est éprise. Les sentiments de Roxane sont simples; elle est naïve et terrible. Elle a cru, sur les rapports d'Atalide et sur quelques faibles apparences, à l'amour de Bajazet. Lorsqu'elle soupçonne qu'elle s'est trompée, elle éclate en transports sauvages; et ce qu'elle trouve de mieux pour persuader et attendrir l'homme qu'elle aime, c'est de lui dire: «Prends garde! ta vie est entre mes mains. Si tu ne m'aimes, je te tue!» Mais elle espère encore, et c'est pourquoi elle l'épargne. Quand elle ne peut plus douter, quand elle sait qu'il aime Atalide et que tous deux la trompaient, elle lui fait cette étonnante proposition: «Je vais faire étrangler ma rivale sous tes yeux. Au reste, je ne te demande pas de m'aimer tout de suite:
Viens m'engager ta foi: _le temps fera le reste_.»
C'est dire qu'elle n'en veut qu'à son corps. (Mais sur quelles étranges caresses compte-t-elle donc pour s'emparer de lui?) Il refuse. Alors, qu'il meure! Au moins, personne ne l'aura! Et elle jette son terrible: «Sortez!»
Roxane est un des animaux les plus effrénés qu'on ait mis sur la scène. Elle est la plus élémentaire et la plus brutale des quatre amoureuses meurtrières de Racine.
Bajazet et Atalide, complexes, d'une humanité plus épurée, plus tendre, je dirai: «plus chrétienne», font avec la sultane un contraste intéressant.
Il ne me paraît point que Bajazet soit un personnage aussi pâle qu'on l'a dit quelquefois.--Il est de son pays et de sa race, lui aussi, par quelques côtés: ainsi il veut bien mentir jusqu'à un certain point,--et il a le mépris absolu de la mort. Mais il n'est Turc qu'à moitié, et c'est ce qui le perd,--et c'est aussi ce qui rend son caractère très attachant. S'il était tout à fait de chez lui, il mentirait jusqu'au bout, il épouserait Roxane sans hésitation,--quitte à la faire coudre après dans un sac,--et il n'aimerait pas Atalide de cet amour chaste, délicat, profond, immuable.
Mais les moeurs du harem lui sont odieuses, et la passion farouche et toute sensuelle de la sultane lui répugne. Il compare cette bête voluptueuse, qui halète de désir autour de lui, à sa petite compagne d'enfance, à la gracieuse et modeste princesse Atalide. Il est évidemment spiritualiste et monogame. Il faut avouer que Racine l'a beaucoup tiré à nous.
Mais alors, dira-t-on, qu'il soit tout à fait vertueux! Ce pur jeune homme n'en joue pas moins, avec l'impure sultane, un rôle d'une fâcheuse duplicité et qui lui donne une assez plate allure.--Mais d'abord, cette duplicité se borne à des réticences et à des silences: il laisse Roxane croire ce qu'elle veut.--C'est pire, réplique-t-on.--Attendez; voici par où Bajazet se relève. Cette dissimulation aurait quelque chose d'assez bas s'il s'y pliait par crainte de la mort. Mais la mort, comme j'ai dit, il n'en a point peur; il la connaît; il vit avec elle; depuis qu'il est au monde, il l'a vue assise à son chevet. Entendez-le répondre à Acomat qui le presse d'épouser Roxane:
... Acomat, c'est assez. Je me plains de mon sort moins que vous ne pensez. La mort n'est pas pour moi le comble des disgrâces. J'osai, tout jeune encor, la chercher sur vos traces; Et l'indigne prison où je suis enfermé À la voir de plus près m'a même accoutumé. Amurat à mes yeux l'a vingt fois présentée: Elle finit le cours d'une vie agitée...
Non, s'il craint, ce n'est point pour sa vie, c'est pour son amour, c'est pour Atalide. C'est pour elle qu'il consent à mentir comme il fait.
Et alors, à y regarder de près, son cas paraît digne d'une sympathie et d'une pitié immenses. Bajazet, c'est l'honnête homme engagé dans une situation fausse, contraint de s'abaisser moralement à ses propres yeux pour faire ce qu'il croit être son devoir,--et de revêtir des apparences équivoques au moment même où il est en réalité le plus héroïque. Le type devient ainsi très général. Tous ceux-là aimeront et comprendront Bajazet, qui ont été obligés de mentir et de soutenir péniblement leur mensonge, par amour, fidélité, «loyalisme», compassion, et pour épargner des douleurs à une autre créature. Ce rôle si compliqué, si gêné, si peu «avantageux» contient donc plus de tragique peut-être que les grands rôles des héros de tragédie. Je voudrais seulement que Bajazet nous dît mieux,--oh! tout simplement dans quelque monologue,--à quel point il souffre des hontes et des abaissements qu'un devoir supérieur lui impose. On verrait tout de suite sous un autre jour ce personnage calomnié.
Dans ce drame où tout le monde ment, la petite princesse Atalide est encore celle qui ment le plus. Mais, outre qu'elle a la même excuse que Bajazet, on lui en veut moins parce qu'elle est femme. Je crois bien, d'ailleurs, que nul ne souffre plus qu'elle: elle a constamment le coeur dans un étau. Songez à ce que doivent être les sentiments d'une femme amoureuse qui s'entremet, pour son amant, auprès d'une autre femme, et le lui vante, et le lui offre, et le lui envoie; songez quel horrible effort, et quelles craintes, quels soupçons, quelle jalousie! La scène où elle supplie son amant de se prêter à ce jeu et, tout de suite après, celle où elle croit qu'il s'y est trop prêté, sont d'une vérité particulièrement poignante. Avec cela, elle est délicieuse. Racine a voulu l'opposer fortement à l'esclave Roxane. Elle est comme la soeur-fiancée de Bajazet; ils ont été élevés ensemble dans un coin du sérail, tels que deux colombes dans une cour de mosquée. Cette petite princesse qui ment si bien, qui défend son amant avec tant d'énergie et qui, enfin, le perd parce qu'elle l'aime trop, a pourtant des grâces réservées et chastes de religieuse égarée dans un harem.
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En résumé, de même que _Bérénice_ est la plus racinienne des tragédies de Racine parce qu'elle en est la plus tendre, _Bajazet_ est la plus racinienne des tragédies de Racine parce qu'elle en est la plus féroce, et que nulle n'offrit jamais (avec un tel entrecroisement de duplicités) un plus épouvantable jeu de l'amour et de la mort.
Mais, comme j'ai dit, le mot d'ordre était donné: il était convenu que la pièce (défaut impardonnable!) n'était pas turque. Apparemment _la Sultane_ de Gabriel Bonnyn (1561), _le grand et dernier Soliman_ de Mairet (1639), le _Soliman_ de Dalibray (1637), la _Roxelane_ de Desmares (1643), _le Grand Tamerlan_ et _Bajazet_ de Magnon, et l'_Osman_ de Tristan l'Hermite (1656) l'étaient davantage? Le ridicule Robinet, ami de Molière, s'égaya sur le peu de turquerie de _Bajazet_. Donneau de Visé, autre ami de Molière, découvrit dans des livres, tels que les _Voyages du sieur Le Loir contenus en plusieurs lettres écrites du Levant_ ou l'_Abrégé de l'histoire des Turcs_ de Du Verdier, que la tragédie de Racine était pleine d'erreurs, qu'Amurat s'était défait de Bajazet en même temps que de son frère Orcan, et que Roxane avait été avec Amurat au siège de Bagdad. Et la grosse Sévigné, après avoir assez vivement admiré _Bajazet_, n'osa plus le faire quand son odieuse fille l'en eut réprimandée.
Racine, cette fois, ne répliqua ni ne discuta. Il répondit froidement dans sa première préface:
C'est une aventure arrivée dans le sérail. Je la tiens du chevalier de Nantouillet, qui la tenait du comte de Cézy. J'ai été obligé de changer quelques circonstances. Mais, comme ce changement n'est pas fort considérable; je ne pense pas qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. La principale chose à quoi je me suis attaché, ç'a été de ne rien changer ni aux moeurs ni aux coutumes de la nation.
Rien de plus. Pour le reste, allez-y voir, ou interrogez ceux qui ont entendu M. de Cézy. Et la façon péremptoire et ironique dont il se dérobe ici, parce qu'il sait que, cette fois, on n'ira pas voir, nous montre tout ce qu'il devait y avoir de concession aux pédants et sans doute de moquerie secrète dans les passages de ses préfaces où il se donnait tant de mal pour prouver l'existence historique de tel ou tel personnage secondaire qu'il aurait pu simplement inventer.
Mais ici, je le répète, il dédaigne de répondre. Ce n'est même que quatre ans plus tard (préface de 1676) qu'il aura cette belle et ingénieuse remarque sur «l'éloignement du pays qui répare en quelque sorte la trop grande proximité du temps» et qu'il expliquera comment la vie du harem est propre à rendre les femmes plus savantes en amour. En 1672, il ne dit rien. _Bajazet_ n'en a pas moins un très grand succès. Racine sent, à ce moment, toute sa force. Il va entrer à l'Académie. Il n'a plus grand'chose à désirer; et il semble qu'une sorte de détachement commence à s'opérer en lui. Il sait qu'il n'écrira rien de plus violent ni déplus tragique que _Bajazet_. Que va faire maintenant cette âme dévorante?
HUITIÈME CONFÉRENCE
«MITHRIDATE»--«IPHIGÉNIE»--«PHÈDRE»
On sait bien que
Dans un objet aimé tout nous devient aimable.
Je vous avoue que j'aime Racine tout entier et que je ne voudrais rien perdre de lui, pas même _Alexandre_ ni même cette _Thébaïde_, qui est l'exercice d'un écolier aimé des dieux. Et, d'autre part, si je me permettais d'exprimer une préférence pour tel ou tel des ouvrages profanes de sa maturité, je craindrais presque de l'offenser et de lui faire de la peine, et je craindrais aussi de me tromper. Toutefois, ne puis-je vous dire que si, par une hypothèse d'ailleurs absurde, je me trouvais absolument forcé de faire un choix, les deux tragédies que je sacrifierais avec le moins de désespoir, ce serait peut-être _Mithridate_ (malgré Mithridate et Monime) et _Iphigénie_ (malgré Iphigénie et Ériphile), et que celles que je voudrais sauver, si tout le reste devait être détruit (supposition fort peu raisonnable), ce serait _Andromaque_, _Bajazet_ et _Phèdre_,--et _Bérénice_, qui est à part.
Et sans doute je me contente d'exprimer ici des prédilections personnelles, et l'on peut me dire que ce n'est plus de la critique; comme s'il n'y avait pas toujours, au fond et à l'origine de la critique, l'émotion involontaire de notre sensibilité en présence d'une oeuvre, et cette simple et irréductible déclaration: «j'aime» ou «je n'aime pas». Mais, au surplus, je pourrais ici donner des raisons. _Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ me paraissent les trois drames où Racine est lui-même jusqu'au bout; où il l'est avec hardiesse et violence; les trois drames de la passion totale, qu'on n'avait pas faits avant Racine, et que je doute un peu qu'on ait refaits après lui. _Andromaque_, _Bajazet_, _Phèdre_ ne sont que très partiellement influencés par les moeurs, le goût, les préjugés du XVIIe siècle. Au contraire, _Mithridate_ et surtout _Iphigénie_ me semblent les deux pièces où le poète s'est le plus plié, sciemment, ou non, aux moeurs et au goût de son temps, et à l'idée que ce temps se faisait de la beauté. _Mithridate_ et _Iphigénie_ sont, parmi les tragédies de Racine, les plus «pompeuses» (je ne donne pas à ce mot le sens un peu défavorable qu'il a pris, et qu'il n'avait pas alors); celles qui s'appareillent le mieux aux autres formes de l'art du XVIIe siècle, aux tableaux de Lebrun, aux statues de Girardon ou de Coysevox, aux jardins de Le Nôtre, au palais de Versailles; bref les plus «louis-quatorziennes», si je puis dire.