Jean Racine

Chapter 12

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Vous connaissez l'aimable tradition rapportée par Fontenelle dans sa _Vie de Corneille_, par l'abbé du Bos dans ses _Réflexions critiques_, par Louis Racine dans ses _Mémoires_ et par Voltaire dans le _Siècle de Louis XIV_: la duchesse d'Orléans aurait indiqué séparément à Corneille et à Racine le sujet de _Bérénice_.

M. Gazier a démontré l'an dernier que cela n'était plus très sûr. M. Michaut l'a établi à son tour dans son livre sur _Bérénice_. Ces deux thèses ont été discutées, en juillet 1907, par M. Emile Faguet, dans deux feuilletons auxquels je vous renvoie.

Non, il n'est certes plus absolument certain qu'Henriette d'Angleterre ait institué cette sorte de concours secret entre Corneille et Racine. Mais il est moins sûr encore que Racine, comme le veut M. Michaut, ait dérobé son sujet à Corneille: procédé qui, d'ailleurs, n'eût point choqué en ce temps-là, les sujets fournis par la mythologie ou l'histoire appartenant à tout le monde, et les exemples étant alors nombreux de deux auteurs traitant, la même année, le même sujet de pièce.

Pour moi, je m'en tiendrais bien volontiers à la tradition, qui, sans être certaine, demeure encore appuyée d'assez bons témoignages et qui, au surplus, n'a rien d'invraisemblable.

Henriette, duchesse d'Orléans, aimait Racine, et elle était curieuse des choses de l'esprit. Racine lui avait lu _Andromaque_ en manuscrit et même encore en projet:

On savait, dit le poète, dans la dédicace d'_Andromaque_, que Votre Altesse Royale avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements.

L'idée de faire concourir, à l'insu l'un de l'autre, les deux poètes sur un même sujet semble, assez d'une femme malicieuse et curieuse.--Henriette était alors trop triste, dit-on, venant de perdre sa mère, et trop occupée, pour s'amuser à ce jeu.--Mais la tristesse et les occupations ont des trêves.--Cela, dit-on encore, n'était point trop charitable pour Corneille.--Mais, après tout, Corneille aussi pouvait faire un chef-d'oeuvre. Et si Henriette a secrètement espéré que non, c'est sans doute qu'elle était un peu froissée par la façon dont Corneille et ses amis avaient traité _Britannicus_.

Voltaire affirme qu'Henriette, en indiquant à Racine le sujet de _Bérénice_, se souvenait de sa propre aventure avec le roi, et désirait que Racine s'en souvînt. Cela n'est pas tout à fait impossible, bien que, sauf la donnée très générale d'un amour combattu par le devoir, il y ait peu de rapport entre l'histoire de Bérénice et de Titus et celle d'Henriette et du roi son beau-frère. Disons plutôt qu'en proposant ce sujet à Racine, Henriette se souvenait un peu d'elle-même, et davantage de Marie Mancini et du premier amour de Louis XIV. Henriette avait été l'amie d'enfance de Marie et était restée très liée avec elle. Or, après la mort de Mazarin, Louis XIV revit souvent Marie chez sa soeur Olympe, à l'hôtel de Soissons, et Henriette assista plusieurs fois à ces rencontres. Il est fort possible qu'elle ait entretenu Racine de ces détails et qu'elle ait ajouté:--Allez, racontez-nous cette jolie histoire de Bérénice... Ne cherchez pas les allusions, mais ne les craignez pas trop... Cela ne déplaira pas au roi: je le connais... Et moi-même,--quoiqu'il n'y ait pas grande ressemblance entre l'aventure de Bérénice et ce que vous savez peut-être qu'on a dit de moi dans un temps,--eh bien, je me ressouviendrai... et cela m'attendrira...

Sur cette Henriette, madame de La Fayette a écrit un petit livre d'où il ressort: primo qu'elle avait l'esprit romanesque et aventureux et qu'elle aimait le danger; et secundo qu'elle était charmante, justement parce qu'elle avait été malheureuse.

La reine, sa mère, dit madame de La Fayette, s'appliquait tout entière au soin de son éducation, et le malheur de ses affaires la faisant vivre plutôt en personne privée qu'en souveraine, _cette jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires_.

Et encore:

... Il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa personne qui lui attiraient _une sorte d'hommage gui lui devait être d'autant plus agréable qu'on le rendait plus à la personne qu'au rang_.

Bossuet a eu certainement un faible pour elle. Elle s'était adressée à lui dans les derniers mois de sa vie, quand elle avait voulu devenir une chrétienne sérieuse; et c'est lui qui l'avait assistée à l'heure de la mort. Des sept personnes (en comptant Nicolas Cornet) dont Bossuet a fait l'oraison funèbre, elle est la seule pour qui il ait eu une affection personnelle et vive, et l'on peut dire de la tendresse. Ce sentiment fait de l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre un chef-d'oeuvre très particulier. Il y a, sous ce grave discours tout plein du dogme chrétien, une sensibilité contenue, mais profonde. Henriette, avant de mourir, avait donné à Bossuet son crucifix. Bossuet a tenu à ce que ce détail familier, ce mouvement d'elle à lui, et qui le rapprochait d'elle encore plus, fût rappelé parmi l'austère solennité de l'oraison funèbre; et il l'a rappelé, en effet, ce geste intime, dans une délicate parenthèse. Et ce n'est pas tout: il trouve, dans certain mystère hardi du dogme catholique, de quoi glorifier l'exquise princesse comme jamais femme n'a été glorifiée par aucun adorateur profane. Il affirme que Dieu a immolé des milliers de vies humaines et bouleversé tout un peuple pour qu'Henriette fût catholique.

Pour la donner à l'Église, il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle était sortie n'était pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres... Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut éternel, Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois. Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus; et comme rien ne lui est plus cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve.

«Il met les âmes à ce prix.» Les âmes? Non pas toutes; il n'y aurait pas moyen. Mais celle-là, oui: et qui osera dire qu'elle n'en valait pas la peine? Voilà ce que je voudrais pouvoir appeler--si je ne craignais de diminuer les choses--un somptueux madrigal théologique.

La pauvre Henriette était morte quand fut jouée cette _Bérénice_ qu'elle eût tant aimée; car _Bérénice_ est tendre et délicate comme elle. Le roi ne put donc échanger avec «Madame» nul sourire mystérieux et mélancolique. Nous savons seulement, par la préface de Racine, que _Bérénice_ eut «le bonheur de ne pas déplaire à Sa Majesté». Cela veut dire que le roi s'y reconnut sans chagrin, et que, dès lors, il y eut donc, entre le roi et Racine, quelque chose de presque intime et confidentiel, quoique inexprimé, qui n'y était pas auparavant...

* * * * *

Mais pourquoi a-t-on pris l'habitude d'appeler _Bérénice_ une élégie divine? C'est, bel et bien, une divine tragédie. Il est vrai qu'elle est fort simple, et que toutes les situations y sont uniquement provoquées par les sentiments des personnages, et sans nulle intervention d'un hasard artificieux: ce dont nous ne nous plaindrons point. Mais, au reste, tout y est «en action»; chaque scène nous révèle, chez les personnages, un «état d'âme» qui ne nous avait pas encore été pleinement montré, et les laisse dans une disposition en partie nouvelle; le mouvement est continu, et l'intérêt est des plus puissants qui soient, puisque ce qu'on nous raconte, c'est l'histoire éternelle de la séparation des coeurs aimants. Oui, c'est bien un drame, harmonieux délicieusement, infiniment douloureux.

Mais qui pourrait mieux parler de _Bérénice_ que Racine lui-même?

Ce qui me plut davantage dans mon sujet, c'est, dit-il, que je le trouvai extrêmement simple.

Et plus loin:

Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire _toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien_, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge de poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes les spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression.

Et enfin:

Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de _cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie_.

Définition libérale et souple. À ce compte, oui, _Bérénice_ est assurément une tragédie; mais on l'appellerait presque aussi bien une haute et noble comédie ou, comme on dit assez mal aujourd'hui, une «comédie dramatique», tant le ton en est souvent approché de la conversation des honnêtes gens. Nulle part Racine ne s'est mieux souvenu du dialogue en vers iambiques de Sophocle et surtout d'Euripide, dialogue où le rythme soutient les familiarités du langage et, par sa continuité, permet de passer insensiblement de ces familiarités mêmes aux expressions les plus poétiques. Dans _Bérénice_, les vers écrits dans le ton de ceux que je vais citer ne sont point rares:

Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue. Je veux partir; pourquoi vous montrer à ma vue? Pourquoi venir encor aigrir mon désespoir? _N'êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir_. --Mais, de grâce, écoutez.--Il n'est plus temps.--Madame. Un mot.--Non.--Dans quel trouble elle jette mon âme! Ma princesse, d'où vient ce changement soudain? --C'en est fait. _Vous voulez que je parte demain. Et moi j'ai résolu, de partir tout à l'heure, Et je pars_.--Demeurez...

C'est parfaitement le ton de la comédie en vers de Molière dans ses plus nobles parties. Cela est même plus simple de style que, par exemple, le couplet d'Alceste jaloux au quatrième acte du _Misanthrope_. Mais tout de suite, et par le mouvement le plus naturel, la poésie reparaît:

--Ingrat! que je demeure? Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux? Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie, Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie? Quel crime, quelle offense a pu les animer? Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?...

Qu'avaient donc ces échauffés de romantiques à railler la «pompe» de la tragédie classique, eux, les plus emphatiques des écrivains?

Mais il est temps de voir si _Bérénice_ est conforme à la définition qu'en donne Racine dans son ingénieuse préface. Il est temps de voir comment _Bérénice_ est «faite», et comment l'ordonnance la plus habile et la plus savante y paraît le développement naturel et nécessaire de la situation une fois donnée.

À première vue, le sujet comportait, outre un ou deux monologues de Titus, deux grandes scènes seulement: la scène d'explication entre les deux amants, et la scène du sacrifice. Racine, chose prodigieuse, a eu l'art de reculer la scène d'explication jusqu'au quatrième acte. Elle est d'autant plus émouvante qu'il nous l'a fait attendre davantage et que, lorsque les deux intéressés se rencontrent enfin, ils savent l'un et l'autre de quoi il retourne et ont été progressivement amenés par le poète au plus haut point de douleur et d'angoisse. Comment s'y est-il pris pour nous rendre à la fois poignants et vrais et ce retardement et cette longue séparation? En connaissant bien ses personnages; en vivant lui-même, profondément, leur vie passionnelle; en se donnant leur âme, car il n'y a pas d'autre secret.

Il a compris que Titus, soit pitié, soit manque d'un affreux courage, devait avoir presque tout de suite l'idée de faire annoncer son malheur à Bérénice par un intermédiaire. D'où le personnage du roi Antiochus. Mais, par une inspiration singulièrement heureuse, il a voulu qu'Antiochus fût amoureux de Bérénice. Et ainsi, non seulement le roi de Comagène sert à reculer le choc décisif entre les deux amants, à accroître, par là, le tragique de ce heurt inévitable, si longtemps souhaité et redouté des spectateurs; non seulement il sert à nous faire connaître Bérénice et Titus en recevant tour à tour leurs confidences: mais, comme ces confidences le crucifient, il nous émeut aussi par lui-même; que dis-je! nous remarquons qu'il est le plus à plaindre des trois, puisqu'il aime, lui, sans être aimé; et pourtant, comme il reste au second plan, sa souffrance discrète ne va point jusqu'à détourner notre attention de ses deux amis: elle nous aide seulement à mieux accepter la cruelle beauté du dénouement, en nous faisant apercevoir, derrière la douleur de Titus et de Bérénice, une douleur plus modeste et peut-être pire.

Dès lors, le drame se déroule tout seul, à ce qu'il semble.

Antiochus, persuadé que Titus, empereur, va épouser Bérénice, vient faire à celle-ci ses adieux et s'accorde, avant de partir pour jamais, la triste satisfaction et de lui avouer et de lui raconter son amour (dans le plus beau peut-être et le plus mélancolique récit amoureux qui soit au théâtre). Et Bérénice veut être douce, et elle est cruelle malgré soi, parce qu'elle aime l'autre et qu'elle croit toucher à son rêve... En vain Phénice, une fine camériste, lui dit: «À votre place, madame, j'aurais retenu ce garçon: car enfin, qui sait?... Titus ne s'est pas encore expliqué.» Mais Bérénice ne veut rien entendre, et nous la plaignons, pauvre petite, d'être si confiante et si gaie. Et c'est le premier acte.

À l'acte suivant, dans l'entretien de Titus et de son confident Paulin, Racine nous expose avec une force et une précision extrêmes les raisons accablantes qu'a le nouveau César de sacrifier Bérénice et de se sacrifier lui-même. Il s'agit de choisir entre une femme et l'empire du monde. L'«obstacle», ici, est donc absolu, en dehors de toute discussion. L'intérêt de Titus, s'il y pouvait songer, se confond avec le premier de ses devoirs. Ce devoir est un peu plus fort, il en faut convenir, que celui qui peut arracher des bras d'une grisette un étudiant que sa famille veut marier et établir, plus fort même que le devoir au nom duquel le père Duval sépare Armand de Marguerite. Quoi qu'elle pense ou croie penser dans le moment, Bérénice elle-même, dans six mois, ou dans un an, ou dans dix ans, mésestimerait Titus d'avoir lâché Rome pour elle. Tout le long du drame vous entendrez ce nom de Rome sonner au commencement des vers ou à la rime inexorablement. Il le fallait pour que Titus échappât à l'odieux. Titus n'est pas libre, et nous savons dès maintenant ce qu'il ne fera pas. Reste à savoir ce qu'il souffrira.

Il vient, il veut parler, et n'en a pas le courage. Il fuit sans avoir rien dit. C'est très simple, et si douloureux! Bérénice ne veut pas comprendre. «C'est sans doute, songe-t-elle, qu'il pleure toujours son père; ou peut-être a-t-il su l'amour d'Antiochus et s'en est-il offensé?» Mais la blessure est faite, et la malheureuse ne croit déjà plus ce qu'elle dit.

Au troisième acte, Antiochus s'acquitte de son triste message auprès de Bérénice. Admirable scène; tous deux souffrent tant! Il a bien, lui, au fond du coeur, un peu d'espoir honteux et inavoué: mais il souffre, premièrement, de faire souffrir celle qu'il aime, et secondement, de savoir que, si elle souffre, c'est qu'elle aime un autre que lui. Et quant à elle... Ah! quelle angoisse d'abord! Puis, quand elle a reçu le coup, le beau cri! Toute sa colère se porte naturellement sur le mauvais messager. Elle lui défend de jamais reparaître devant ses yeux... Mais déjà elle sent bien qu'il ne mentait pas.

Au quatrième acte, la «scène à faire». J'en connais peu qui contiennent autant de douleur humaine. Des pleurs, si brûlants! des plaintes, si mélodieuses et si douces! des cris, si profonds! Il est, lui, torturé d'être une victime qui paraît un bourreau, et d'être obligé de dire des choses qui sont raisonnables et qui semblent atroces. Bérénice s'est retirée, défaillante, dans sa chambre. Presque en même temps, on vient dire à l'empereur qu'elle est mourante et l'appelle--et que le Sénat est réuni et l'attend. Le moment est solennel et souverainement tragique. Il faut opter... Titus se rend au Sénat.

Étant donné la noblesse d'âme et à la fois la violence de passion de nos trois martyrs d'amour, il est certain qu'ils ne peuvent enfin sortir de là que par le sacrifice ou par le suicide. Et c'est pourquoi Bérénice veut mourir; Antiochus veut mourir; Titus lui-même veut mourir: du moins il le dit, et à ce moment-là, il le croit. Elle est bien obligée de reconnaître à ce signe que son amant l'aime toujours, et elle puise dans cette certitude le courage du renoncement. Tous trois feront leur devoir et vivront. Il y a dans cette fin de _Bérénice_ comme un grand mouvement ascensionnel, une contagion montante d'héroïsme, qui rappelle, malgré la différence de la matière, le dernier acte de _Polyeucte_, et qui est d'une suprême beauté, et si triste! et si sereine pourtant!

Il est à la mode, ces années-ci, de dire que _Bérénice_ est la plus racinienne des tragédies de Racine. Oui, si l'on veut. Car d'abord, elle est, de toutes, la plus rigoureusement conforme aux deux admirables définitions que nous a données Racine de son système dramatique (dans la préface de _Britannicus_ et dans celle de _Bérénice_ même). Elle est, nous l'avons vu, la plus simple, celle qui est faite avec le moins de matière, celle où l'action est le plus purement intérieure.--Elle est aussi celle où Racine s'est le moins soucié de «couleur locale» ou même de couleur historique (sauf pour préciser l'obstacle qui sépare Titus de sa maîtresse). Les formes de la sensibilité y sont bien nettement celles de la cour de Versailles. Titus, c'est bien le roi, jeune, et idéalisé selon son propre rêve. Bérénice, restée un peu vaine et coquette parmi sa grande passion, c'est bien Marie ou Henriette (Racine avait à ce point oublié que Bérénice est juive, que, dans la première version de la pièce, il lui faisait invoquer «les dieux»). Pour les contemporains, cette tragédie était bien, sous son très léger voile antique, une comédie _moderne_.--Et enfin, si, malgré tout, la «tendresse» est demeurée la marque dominante de Racine aux yeux des générations qui l'ont suivi, _Bérénice_ sera donc la plus racinienne de ses tragédies, puisqu'elle en est la plus tendre,--non pas précisément par Titus, ni même par Bérénice, si «femme», si inconsciemment cruelle pour l'homme qu'elle n'aime pas, mais par ce doux et faible Antiochus, qui résume en lui tous les amants mélancoliques et délicats de l'_Astrée_ et des romans issus de l'_Astrée_; qui ne sait que gémir et rêver; pèlerin d'amour après le départ de la reine; aisément poète lyrique, dont le romanesque ressemble déjà par l'expression au romanesque des romantiques, et qui revoit Césarée dans le même sentiment que Lamartine reverra le lac du Bourget, et que Musset et Olympio reverront le paysage où ils ont aimé:

Lieux charmants où mon coeur vous avait adorée,

dit Antiochus.

Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

dit le Musset du Souvenir.

Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir,

dit le Lamartine du _Lac_; et le Lamartine du _Vallon_

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Mais, plus magnifiquement, Antiochus:

Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!

Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes pas inférieures, par l'ardeur et la démence de leur passion, aux autres «femmes damnées» du théâtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait attention que toutes les héroïnes raciniennes sont chastes et, pour préciser, qu'aucune d'elles n'a été la «maîtresse», au sens où nous l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de Bérénice:

Je ne l'ai point poussée jusqu'à se tuer comme Didon, parce que _Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Énée_ (auriez-vous cru cela?) elle n'est pas obligée, comme elle, de renoncer à la vie.

Ni Hermione, ni Roxane, ni Phèdre n'ont matériellement péché; et Ériphile a beau avoir été enlevée par Achille et s'être pâmée dans ses bras ensanglantés, elle ne lui a pas appartenu. J'allais rechercher les raisons et les conséquences de cet évident parti pris de Racine. J'allais dire: «C'est peut-être pour cela que toutes ces femmes aiment si fort?» Ou bien j'allais parler de la pudeur de Racine. Mais je m'aperçois que dans le théâtre de Corneille aussi, et, je crois bien, dans tout le théâtre tragique du XVIIe siècle, on ne voit aucune amoureuse--sauf l'Ariane de Thomas--qui ait été déjà possédée par son amant, et que c'est seulement au XIXe siècle qu'on a vu sur la scène des femmes traîner avec soi les souvenirs du lit et les secouer sur le public. La pudeur, justifiée ou non, que je me disposais à attribuer à Racine, appartiendrait donc à tout son siècle.

* * * * *

_Bérénice_ eut un grand succès, non sans soulever d'ailleurs beaucoup de critiques et d'attaques. Il y eut une longue lettre d'un certain abbé de Villars, que madame de Sévigné trouvait charmante, et qui me semble à peu près stupide. Il y eut les vers du ridicule Robinet; il y eut le jugement de l'éternel Saint-Évremond, qui rapproche obligeamment Racine de Quinault:

Dans les tragédies de Quinault, vous désireriez souvent de la douleur ou vous ne voyez que de la tendresse; dans le _Titus_ de Racine vous voyez du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la douleur.

(Comme toujours, Racine paraît trop _violent_ à Saint-Évremond.) Et il y eut une comédie en trois actes: _Tite et Titus ou Critique sur les Bérénices_, où l'on accuse le Titus de Racine de «cruauté» et de «perfidie» et sa Bérénice de «bassesse d'âme». Et, au XVIIIe siècle, tout le monde répète que _Bérénice_, c'est très joli sans doute, mais que ce n'est pas une tragédie, que ce serait plutôt une élégie,--comme si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragédie!

* * * * *

Et le _Tite et Bérénice_ de Corneille? C'est à peu près le contraire de la _Bérénice_ de Racine.

Embarrassé par la simplicité du sujet, Corneille le complique, d'ailleurs ingénieusement. Il suppose que Titus devait épouser Domitie, mais que, tandis que Titus aime Bérénice, Domitie de son côté aime Domitian. Il s'agit donc, pour Domitie et Domitian, d'amener Titus à épouser quand même Bérénice et le Sénat à l'y autoriser. Et donc, tout en travaillant secrètement le Sénat dans cette pensée, Domitian _feint_ d'aimer lui-même Bérénice, afin d'exciter la jalousie de Titus, et pour que cette jalousie le décide à prendre pour femme la belle étrangère. Il suit de là que Domitian et Domitie tiennent une place considérable dans la pièce et relèguent presque Titus et Bérénice au second plan. L'intrigue et les sentiments sont d'une comédie galante.

Autre particularité: c'est Bérénice qui a l'air d'être un homme, comme la plupart des héroïnes de Corneille; et c'est Tite qui parle et agit en femme. Après que le Sénat a donné licence à l'empereur d'épouser Bérénice: «C'est, dit-elle, tout ce que je voulais. Mais je ne vous épouserai pas: adieu.»

Votre coeur est à moi, j'y règne; c'est assez.

Et c'est Tite qui est tendre, faible, incertain. À deux reprises, il se dit prêt à lâcher l'empire et à fuir au bout du monde avec sa maîtresse. Le Titus de Racine déclare tout le contraire:

... Et je dois encore moins vous dire Que je suis prêt, pour vous, d'abandonner l'empire... Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour.