Jean Racine

Chapter 11

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Elle eut souci, nous dit Tacite, de sa tenue extérieure, et elle ne se prostitua jamais qu'à bon escient. Mais nous voyons que, dans toutes ses entreprises, son sexe fut son principal instrument d'action. Encore enfant, elle se donne au vieux Lépide parce qu'il était riche. Cette orgueilleuse, qui se vantait d'être la seule, jusque-là, qui eût été «fille d'un César, soeur, épouse et mère de César», se donne à l'affranchi Pallas, parce que Pallas a l'oreille de Claude. Pendant des années, avant d'être la femme du vieil empereur, elle est sa maîtresse patiente et soumise. Et plus tard, quand elle sent que Néron lui échappe, vous savez par quels moyens elle essaye de le reprendre... «voluptueusement parée et prête à l'inceste». (Et cela n'est pas seulement dans Tacite et Suétone, mais était dans Fabius Rusticus et dans Cluvius.)

L'espèce même (outre les moyens) de son ambition fut bien féminine. Elle paraît avoir tenu beaucoup plus aux titres, aux honneurs et à l'argent qu'à la réalité du pouvoir. Elle «régna» pendant quelque temps, mais ce fut Pallas qui gouverna.

Après des années d'intrigues ténébreuses et de crimes secrets, tout à coup, femme encore en cela, aussi insolente et intempérante dans le triomphe qu'elle avait été patiente et tenace dans la lutte, elle n'a rien de plus pressé que de compromettre son ouvrage par la façon inconsidérée dont elle en jouit. Elle éclate d'orgueil et d'arrogance. Elle a la niaiserie d'exiger, avant tout, des égards. Ce qu'il lui faut, c'est que Néron donne pour «mot d'ordre» aux prétoriens: «la meilleure des mères», c'est de s'asseoir à côté de lui sur le trône et de recevoir avec lui les ambassadeurs. C'est de croire qu'elle préside le Sénat, derrière son rideau, et de s'y laisser deviner. Elle pousse des cris d'aigle quand Néron lui enlève sa garde germanique. Peut-être en s'effaçant eût-elle continué à gouverner son fils. Mais sa rage de présider et de paraître l'emporte. Le pouvoir, pour elle, c'était le diadème, et des licteurs, et des statues dans les temples.

À mesure que son influence décroît, sa prudence diminue. Elle qui fut si constante et si suivie dans ses desseins, elle s'abandonne à de turbulentes contradictions. Lorsque Néron prend pour maîtresse la bonne Acté (je dis la bonne Acté parce que les historiens la soupçonnent d'avoir été quelque peu chrétienne), Agrippine jette d'abord les hauts cris. Mais, peu après, elle offre à Néron son propre appartement «pour cacher des plaisirs dont un si jeune âge et une si haute fortune ne sauraient se passer», et elle lui donne de l'argent tant qu'il en veut. Une autre fois, la complaisance ne lui ayant pas mieux réussi que la rigueur, elle éclate en colères de femme, en folles et stupides bravades. Elle crie «avec des gestes de forcenée» que Britannicus n'est plus un enfant, que c'est lui le légitime héritier de l'empire, que Néron n'est qu'un intrus: «... Je dirai tout, tout! à commencer par l'inceste et le poison. J'irai au camp, je présenterai Britannicus aux soldats. Ils entendront, d'un côté, la fille de Germanicus, et, de l'autre, ce manchot de Burrhus et ce cuistre de Sénèque. On verra!...» Elle prononce des mots irréparables. Visiblement elle a perdu la tête.

Voilà les traits dont Racine a formé son Agrippine. Tous y sont, excepté les complaisances de la mère pour les plaisirs du fils--et l'abominable geste d'Agrippine «prête à l'inceste». Cela, Racine l'a retranché, non par timidité d'esprit, mais par pudeur. En revanche, c'est lui qui a imaginé Agrippine guettant, le matin, le réveil de l'empereur, et aussi la confession de la mère au fils.

* * * * *

Et sur Néron aussi, il a su ou osé tout dire ou tout insinuer. Il n'a omis que le trait hideux de Néron adolescent souillant l'enfance de Britannicus. À part cela, tout le «monstre naissant» y est bien.

Son hérédité est indiquée:

Je lis sur son visage Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage.

(On peut voir dans Suétone que son quatrième aïeul, son trisaïeul et son grand-père avaient été déjà des prodiges de méchanceté.) Donc, le fonds hérité est atroce. Toutefois, le monstre n'ayant encore que dix-huit ans, il garde quelque enfantillage:

Narcisse, c'est en fait, Néron est amoureux. --Vous?--Depuis un moment, _mais pour toute ma vie_.

répond-il en bon jeune homme. Il se souvient aussi--encore un peu--des leçons de Sénèque, des déclamations d'école sur le juste et l'honnête. Et puis, il y a la décence officielle, les sentiments qu'il convient de paraître avoir. Mais déjà il ne parle qu'avec un dédain ironique de ses «trois ans de vertu». Au reste, son rôle est, pour une bonne moitié, de l'ironie la plus aiguë. Car c'est un garçon fort intelligent. Et c'est un poète et un artiste, cet adolescent vaniteux et sensuel que la toute-puissance rendra monstrueux. Nous voyons passer tour à tour les divers démons qui sont en lui: Plaisir de commander:

Je le veux, je l'ordonne!

Imagination romantique et voluptueuse:

Excité d'un désir curieux, Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes, Belle, sans ornement... Etc. J'aimais jusqu'à ces pleurs que je faisais couler...

Galanterie sèche et d'une fatuité élégante; puis, surgie tout à coup dès le premier obstacle qui s'oppose à son désir, cette cruauté dans l'amour, qui, portée à son plus haut degré, s'appellera le «sadisme», du nom d'un sinistre fou; c'est-à-dire le plaisir d'étendre son être en faisant souffrir, les sensations agréables ayant pour mesure la souffrance d'autrui, et le désir de sentir se confondant avec le désir de détruire...

Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie... Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame... Je me fais de _sa peine_ une image charmante...

Et, après ces ironies et ces méchancetés froides, l'explosion de colère sous les mots dont le flagelle Britannicus, la menace d'arrêter tout le monde, et, dès lors, l'assassinat secrètement résolu; puis, le petit attendrissement devant les larmes et l'agenouillement de ce brave Burrhus; mais enfin, sous l'habile manoeuvre de Narcisse, qui, tour à tour, chatouille la vanité de l'homme, l'orgueil du tout-puissant et son besoin de mépriser et, point plus sensible encore, son amour-propre de cocher et de chanteur,--Néron redevenant lui-même et de nouveau consentant au crime.

* * * * *

Oui, tout ce développement de deux âmes brillamment perverses,--Agrippine et Néron,--est très fort et très beau. Mais le plus beau est encore leur rencontre au quatrième acte, la confession de la mère au fils. Car, cette confession d'une audace étrange, Agrippine l'imagine pour arrêter Néron dans la voie criminelle; et il est clair qu'elle ne peut (après réflexion) que l'y précipiter.

Dans ce récit, qui est un pur chef-d'oeuvre par la teneur, la contexture, la progression, par la concision éclatante du style, par la hardiesse de ce qui s'y trouve exprimé et par la hardiesse plus grande des sous-entendus, Agrippine confesse à son fils--à son fils!--toutes ses prostitutions et tous ses divers crimes, notamment l'empoisonnement de Claude:

Je fléchis mon orgueil, _j'allai prier_ Pallas... Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné _Et marqua de son sang_ ce jour infortuné... De ce même Pallas j'_implorai le secours_... L'exil me délivra des plus séditieux... Ses gardes, son palais, _son lit_ m'étaient soumis... _De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse_... Il mourut. _Mille bruits en courent à ma honte_...

Ce récit d'une si belle hardiesse apparaît en son lieu comme un moyen dramatique singulièrement puissant. Néron, en l'écoutant, doit se sentir lié par la complicité du crime, par une reconnaissance affreuse, et par la terreur de ce que pourrait faire contre lui une femme qui a fait pour lui tout cela... Agrippine, du moins, se le figure. Car--et ceci est admirable--elle a gardé, malgré tout, des crédulités; elle est mère à sa façon; elle aime Néron comme l'instrument de son pouvoir, mais tout de même aussi, un peu, comme son enfant; et nous la verrons tout à l'heure, après avoir conté ses souillures et ses meurtres à son petit, jouer naïvement à la maternité sentimentale:

Par quels embrassements il vient de m'arrêter! Sa facile bonté, sur son front répandue. Jusqu'aux moindres secrets est d'abord descendue. Il s'épanchait en fils qui vient en liberté Dans le sein d'une mère oublier sa fierté...

Et cependant, après le grand récit, Néron n'a fait que persifler. Mais elle n'a rien vu, rien compris. Il était bien clair pourtant que Néron se sentait d'avance absous par l'étonnante confession maternelle. Ah! que ce récit donne bien la morale du drame! Comme nous concevons bien, nous, par cette revue du passé d'Agrippine, que les crimes de la mère expliquent, appellent, nécessitent les crimes du fils, et qu'ils auront dans ceux-ci leur fructification naturelle et, à la fois, leur inévitable châtiment! Et enfin, quelle perspective cela nous ouvre sur cette extraordinaire famille des Césars, sur cette famille de déments de la toute-puissance! Quelle superbe toile de fond, si je puis dire à la tragédie de Racine!

* * * * *

Cette «toile de fond» remplace avantageusement, à mon avis, la «couleur locale» chère aux romantiques.

Car, il y a bien, dans _Britannicus_, la couleur historique répandue dans les discours et les sentiments des personnages; il y a aussi, çà et là, des détails qui nous font sentir où nous sommes, dans quelle civilisation et dans quel milieu:

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux...

Mais, de couleur locale comme l'entendaient les dramaturges et les romanciers de 1830, il n'y en a pas, Dieu merci! Et c'est une joie de ne trouver, dans _Britannicus_, ni laticlave, ni _rheda_, ni _lectisternium_, ni escargots de Phlionte, ni murènes, ni coquillages du lac Lucrin.

Elle était bien singulière, cette «couleur locale» des romantiques. Je pourrais vous parler de la «couleur locale» espagnole de _Ruy-Blas_ ou de la «couleur locale» Renaissance de _Henri III et sa Cour_. Mais, puisqu'il s'agit de la Rome impériale, je préfère emprunter à un consciencieux élève de Hugo et de Dumas un petit morceau d'un drame romain. Le jeune Caligula raconte à son oncle Tibère comment il passait son temps à Rome:

J'allais tous les jours à la porte Capène, ce rendez-vous élégant de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'oeil fort brillant... Des sénateurs, drapés de pourpre, se promènent en litière...; dans les lourdes rhédas, attelées de mules couvertes de lames d'or et de pierres précieuses, sont étendues les matrones voilées; et avec elles se croise le léger _cisium_ où la courtisane grecque, vêtue de robes splendides, conduit elle-même ses amants.

Réfléchissez que c'est exactement comme si, chez nous, dans le courant de la conversation, quelqu'un se mettait à dire:

J'allais tous les jours au Bois de Boulogne, ce rendez-vous élégant de l'opulence parisienne; c'est un coup d'oeil fort brillant. Des messieurs en jaquette ou en veston se promènent dans leur automobile; des hommes de sport conduisent leur mail...

Et ainsi de suite...

Eh bien, c'est ça, la «couleur locale» dans le théâtre romantique[6]. C'est un peu mieux présenté chez les maîtres: mais c'est bien ça, ou ce n'est guère autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'une manie spéciale, éprouvaient, à certains moments, le besoin irrésistible de nommer et de se décrire les uns aux autres les objets de l'usage le plus familier, et des choses auxquelles personne ne fait plus attention dans la vie réelle: tels les petits enfants, lorsqu'ils commencent à parler, prennent plaisir à nommer par leurs noms, avec émerveillement, les ustensiles dont ils se servent. Oui, on dirait parfois que les personnages du drame romantique découvrent, stupéfaits et charmés, la civilisation où ils vivent... Et la conclusion, c'est qu'à cet égard comme à beaucoup d'autres, la tragédie classique, en s'abstenant presque totalement de cette fameuse «couleur locale», est beaucoup moins loin de la vérité...

Et comme aussi je sais gré à Racine de s'être abstenu de «spectacle» et, par exemple, de n'avoir pas mis en scène le dîner où Britannicus est empoisonné! Notez que Racine l'eût pu faire sans manquer gravement à la règle de l'unité de lieu. Mais il ne l'a pas fait, d'abord, si vous voulez, parce que la scène n'était pas assez grande, étant rétrécie, comme vous savez, par des banquettes où venaient s'asseoir des jeunes gens à la mode; mais surtout il ne l'a pas fait par bon jugement, je pense, et parce qu'il savait que la réalisation, forcément sommaire et grossière, d'une scène de ce genre, eût été un peu ridicule. L'assassinat, invisible et proche, annoncé par un tumulte, et par la fuite de Burrhus éperdu, puis raconté dans un rapide détail, nous est assurément plus présent que si nous l'avions sous les yeux. Et quels figurants, par exemple, eussent bien rendu l'attitude marquée par ces deux vers:

Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage Sur les yeux de César composent leur visage?

Je crois, d'ailleurs, qu'en général, les gênes soit des trois unités, soit de l'étroitesse des planches, si elles ont imposé à notre tragédie quelques artifices un peu froids, lui ont épargné beaucoup plus de sottises.

Or, cette forte et sombre tragédie de _Britannicus_--qu'une formule scolaire, qui vient de Voltaire, a qualifiée de «pièce des connaisseurs»--n'eut absolument aucun succès.

D'abord la salle était mal garnie à la première représentation parce qu'à la même heure, il y avait un spectacle apparemment plus intéressant: une exécution en place de Grève.

Et puis, les amis de Corneille et les ennemis de Racine avaient décidé que l'auteur d'_Andromaque_ ne pouvait pas faire une bonne tragédie romaine, et que _Britannicus_ tomberait. D'après un récit souvent cité de Boursault, «les auteurs qui ont la malice de s'attrouper pour décider souverainement des pièces de théâtre et qui s'asseyaient d'ordinaire sur un banc qu'on appelle le banc formidable, s'étaient dispersés de peur de se faire reconnaître». Le vieux Corneille était seul dans une loge, plein de malveillance contre le jeune intrus qui lui disputait ses Romains.

Boileau aussi était là.

Son visage, dit Boursault croyant le railler, son visage, qui, au besoin passerait pour un répertoire des caractères, des passions, éprouvait toutes celles de la pièce l'une après l'autre, et se transformait comme un caméléon à mesure que les acteurs débitaient leurs rôles... Je ne sais rien de plus obligeant que d'avoir à point nommé un fond de joie et un fond de tristesse au très humble service de M. Racine.

Et nous disons, nous: «Ah! le brave homme!»

Mais les ennemis du poète étaient trop nombreux et trop acharnés. Ils tournaient tout à la plaisanterie.

... Le jeune Britannicus, dit Boursault, qui avait quitté la bavette depuis peu et qui semblait élevé dans la crainte de Jupiter Capitolin... D'autres, dit-il encore, furent si touchés de voir Junie s'aller rendre religieuse de l'ordre de Vesta, qu'ils auraient nommé cet ouvrage une tragédie chrétienne si l'on ne les eût assurés que Vesta ne l'était pas.

Le vieux Corneille, avec une affectation d'impartialité, faisait des remarques doctes et relevait les anachronismes de la pièce. Il reprochait à l'auteur d'avoir fait vivre Britannicus et Narcisse deux ans de plus qu'ils n'ont vécu (lui qui, dans _Héraclius_, avait prolongé de douze ans le règne de Phocas). Boursault (dans l'introduction du petit roman d'_Arthémise et Poliante_) rapporte les sentiments des malins auprès desquels il se trouvait placé:

Agrippine leur a paru fière sans sujet, Burrhus, vertueux sans dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans prétexte, Junie constante sans fermeté, et Néron cruel sans malice.

Plus loin, il dit «que le premier acte promet quelque chose de fort beau et que le second ne le dément pas, mais qu'au troisième il semble que l'auteur se soit lassé de travailler, et que le quatrième ne laisserait pas de faire oublier qu'on s'est ennuyé au précédent, si, dans le cinquième, la façon dont Britannicus est empoisonné et celle dont Junie se rend vestale ne faisaient pas pitié». Voilà la critique du temps, j'entends celle qui se faisait au théâtre même, puis dans les feuilles. Il lui arrivait d'être aussi peu définitive que celle d'aujourd'hui.

Racine fut ulcéré. Il avait fait un grand effort, et il savait bien ce que valait sa pièce. Il se défendit vigoureusement et sans ménager personne:

Que faudrait-il faire, dit-il dans sa première préface, pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée pour peu qu'on voulût trahir le _bon sens_. Il ne faudrait que s'écarter du _naturel_ pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne pourraient se passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire.

Cela est pour les deux Corneille, pour Quinault, Boyer, Coras et quelques autres. Et voici qui est spécialement pour le grand Corneille:

Il faudrait, par exemple, représenter «quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de coeur» (et c'est Attila), «un Lacédémonien grand parleur» (et c'est Agésilas), «un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour» (et c'est César dans _la Mort de Pompée_), «une femme qui donnerait des leçons de fierté aux conquérants» (et c'est Cornélie). Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs.

Et, à la fin de sa préface, Racine assimilait clairement Corneille au «vieux poète malintentionné» dont parle Térence dans le prologue de l'_Andrienne_ Racine est sans respect ni charité, comme Corneille avait été sans justice. Il ne faut ni s'en étonner ni s'en indigner. Outre que leurs deux génies étaient foncièrement antipathiques l'un à l'autre, la plus grande souffrance de Corneille, c'était la gloire naissante de Racine, comme le grand agacement de Racine était l'éternelle obstruction qu'on voulait lui faire avec l'oeuvre et la gloire de Corneille.

Faiblesses misérables, auxquelles on n'échappe point, et qu'on ne regrette qu'à la mort, ou lorsque tout vous quitte! Il eût cependant été bien que l'ardent jeune homme comprît et respectât la tristesse de l'aventure de Corneille se survivant à lui-même avec un entêtement morose, se traînant dans des ouvrages monotones et malheureux où s'exagéraient toutes ses vieilles manies, et n'ayant plus pour lui que les vieux messieurs et les femmes mûres, ceux et celles du temps de Louis XIII et de la Fronde; alors que lui, Jean Racine, avait la jeunesse, la force, et l'avenir, et les nouvelles générations,--et le roi.

Car le roi fit pour _Britannicus_ ce qu'il avait fait pour _les Plaideurs_. Il se déclara hautement pour la pièce; et toute la cour après lui: si bien que _Britannicus_, tombé d'abord à Paris, y fut repris peu après avec un succès assez vif.

Le roi fit plus. Frappé de ces vers du quatrième acte:

Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière, À disputer des prix indignes de ses mains, À se donner lui-même en spectacle aux Romains, etc.

le roi renonça dès lors à paraître dans les ballets de la cour. Le fait est raconté par Louis Racine, confirmé par une lettre de Boileau, et n'est point démenti par l'édition des _Amants magnifiques_, où le roi figure parmi les danseurs, car nous savons d'autre part que le roi, qui devait y danser et qui avait étudié son rôle, ne dansa point. Il ne dansa plus, encore que les danses de la cour ressemblassent peu au cancan et fussent solennelles comme des liturgies. Et il laissa dire que, s'il ne dansait plus, c'était à cause des vers de Racine; et il est bien probable qu'il le dit quelque jour à Racine lui-même, avec cette bonne grâce qu'il avait quand il le voulait. Je note tout cela: car, songez-y, quels sentiments l'ardent Racine devait-il éprouver pour un roi charmant qui l'avait soutenu dès ses débuts, qui avait sauvé deux de ses pièces, et que quelques vers de lui avaient empêché de danser!

Cependant, Saint-Évremond avait, comme d'habitude, dans une lettre à M. de Lionne, donné son avis sur la pièce nouvelle, et, naturellement, son avis était défavorable. Il commençait bien par dire (et l'éloge ne paraît pas fort pertinent):

_Britannicus_ passe, à mon sens, l'_Alexandre_ et l'_Andromaque_: les vers en sont plus magnifiques, et je ne serais pas étonné qu'on y trouvât du sublime.

Mais il ajoutait:

Je déplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaillé sur un sujet _qui ne peut souffrir une représentation agréable_. En effet, l'idée de Narcisse, d'Agrippine et de Néron, l'idée, dis-je, si noire et si horrible qu'on se faisait de leurs crimes ne saurait s'effacer de la mémoire du spectateur, et, quelque effort qu'il fasse pour se défaire de la pensée de leur cruauté, l'horreur qu'il s'en forme détruit en quelque manière la pièce.

Ainsi parle, bizarrement et assez mal, Saint-Évremond, si intelligent et d'esprit si libre par ailleurs.

Et la _Rodogune_? Et l'_Héraclius_ de votre Corneille? pourrait-on lui répondre. Mais il est très vrai que ce n'est pas la même chose. Cléopâtre dans _Rodogune_, Phocas dans _Héraclius_ sont bien d'abominables criminels; mais ils sont sans nuances, mais leurs actes même sont commandés par la nécessité d'amener telle situation dramatique; et enfin leur scélératesse est comme en dehors du champ de notre expérience personnelle. Ils tiennent de l'ogre et du croquemitaine. Mais Agrippine et Néron sont des criminels compliqués, partagés, et avec qui, si atroces qu'ils soient, nous ne perdons pas le contact. Ils sont plus effrayants d'être vrais. Saint-Évremond a donc raison à sa manière.

Retenons-en ceci, que ce qui, chez Racine, frappe une bonne partie de ses contemporains, ce n'est pas la douceur, ce n'est pas la tendresse, mais c'est la force, c'est le goût du «noir et de l'horrible» et d'un certain tragique âpre et sombre, d'autant plus sombre qu'il est dans les âmes plus encore que dans les situations.

Saint-Évremond était resté un oracle pour ceux de sa génération. Racine voulait «faire vrai» comme on dit aujourd'hui; mais il voulait aussi réussir. Il se donne, dans la dédicace de _Britannicus_, pour «un homme qui ne travaille que pour la gloire», dont, après tout, le succès est une marque. Je ne serais donc pas étonné que l'impression de Saint-Évremond sur ce qu'il y a de «noir» et d'«horrible» dans _Britannicus_ ait été une des raisons qui ont amené Racine soit à choisir, soit à accepter le sujet de _Bérénice_, simple histoire d'amour, et non plus atroce ni sanglante, mais héroïque et pure, et, si l'on peut dire, cornélienne avec grâce et tendresse.

SEPTIÈME CONFÉRENCE

«BÉRÉNICE.»--«BAJAZET»

J'ai à vous parler de la plus tendre et de la plus simple des tragédies de Racine,--et de la plus farouche et de la plus fortement intriguée: _Bérénice_ et _Bajazet_. Car telle est, sous sa perfection continue, l'extrême diversité du plus sensible et du plus féroce des poètes.