Jean Racine

Chapter 10

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Le Scamandre et le Simoïs sont à sec dix mois de l'année: leur lit n'est qu'un fossé... L'Hèbre est une rivière de quatrième ordre. Les vingt-deux royaumes de l'Anatolie, le royaume de Pont, la Nicomédie donnée aux Romains, l'Ithaque, présentement l'île de Céphallonie, la Macédoine, le terroir de Larisse et celui d'Athènes ne peuvent jamais avoir fourni la quinzième partie des hommes dont les historiens font mention. Il est impossible que tous ces pays, cultivés avec tous les soins imaginables, aient été fort peuplés. Le terrain est presque partout pierreux, aride et sans rivière. On y voit des montagnes et des côtes pelées, plus anciennes assurément que les plus anciens écrivains. Le port d'Aulide, absolument gâté, peut avoir été très bon mais il n'a jamais pu contenir un nombre approchant de deux mille vaisseaux ou simples barques...

Je croirais volontiers que les historiens se sont imaginé qu'il était plus beau de faire combattre trois cent mille hommes que vingt mille, et vingt rois plutôt que vingt _petits seigneurs_.

Et le sagace diplomate conclut:

Dans le fond, les grands auteurs, par la seule beauté de leur génie, ont pu donner des charmes éternels, et même l'être aux royaumes, le nombre aux armées, et la force aux simples murailles. Ils ont laissé de grands exemples de vertu comme de style, fournissant ainsi leur postérité de tous ses besoins... _Il n'importe guère de quel pays soient les héros_.

Je trouve cette lettre admirable de sens critique et de liberté d'esprit.--Racine, pieux commentateur d'Homère, sait aussi que Pyrrhus n'a pu être qu'un «petit seigneur», selon le mot de Guilleragues. Il sait que le petit château-fort habité par ce jeune chef ne pouvait ressembler à la cour de Versailles. Mais il sait qu'après tout, des vassaux autour d'un chef, c'est encore une cour et que, partout où il y a une cour, il y a un cérémonial. Et il ne craint donc pas de parler de la «cour de Pyrrhus».

Vous vous rappelez que Leconte de Lisle, traduisant Eschyle, ne le trouve pas assez sauvage et, pour nous étonner, rend l'_Orestie_ plus atroce qu'elle n'est dans le texte grec. La «couleur locale», il en remet!--Racine pense, tout au contraire, qu'il importe à notre plaisir que nous ayons le plus possible de pensées, de sentiments et de façons d'être en commun avec ces personnages que leur nom et leur légende placent si loin de nous. Il les tire donc à nous discrètement. Et je crois qu'il a raison. Mais, ce qui est sûr, c'est qu'il ne le fait pas par ignorance, comme des ignorants l'ont cru; et son procédé n'est pas moins réfléchi et voulu que l'artifice opposé du Parnassien solennel et naïf.

En somme, antique et même préhistorique par ses origines, dont le poète conserve soigneusement les traces; grecque par la simplicité, la netteté, l'eurythmie; moderne par la connaissance et l'expression totale des «passions de l'amour», _Andromaque_ est la première de nos tragédies «où nous nous retrouvions tout entiers» (Brunetière), et avec notre âme d'aujourd'hui, et avec nos âmes héritées, celles des ancêtres de notre race. Ah! le pur chef-d'oeuvre que cette tragédie, que ce chaste drame d'héroïque piété conjugale et maternelle, entrelacé à ce terrible drame d'amour meurtrier! Et puis _Andromaque_ respire si bien l'ardente et charmante jeunesse du poète! Il y montre l'audace et la sûreté d'un archer divin.--Pas un vers dans les rôles d'Hermione et d'Oreste qui n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'épée, les illusions, les souffrances, l'égoïsme, la folie et la méchanceté de l'amour: en sorte qu'on y trouverait la psychologie complète de l'amour-passion et de la jalousie.--Et, dans le rôle d'Andromaque, que de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus fiers, les plus douloureux! Que de vers qui semblent éclos sans effort, comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis!

Phèdre sera plus complexe, plus macérée dans la passion: mais nous ne retrouverons plus la fraîcheur de cet enchantement.

SIXIÈME CONFÉRENCE

«LES PLAIDEURS».--«BRITANNICUS»

Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit à quel point _Andromaque_ fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle introduisit l'amour--l'amour tout entier--non seulement sur notre scène, mais dans notre littérature. Pour vous en faire quelque idée, il faut que vous songiez à un autre très grand poète, étranger, et que Racine ne connaissait probablement pas même de nom. Ce que Shakespeare avait fait pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, là-bas, sous une autre forme et selon une autre poétique, Racine, à vingt-sept ans, l'a fait chez nous. Rien de moins en vérité.

On ne sut pas nettement combien c'était neuf et beau. Néanmoins, on s'en douta. Le succès fut très grand. «_Andromaque_, dit Charles Perrault, fit à peu près autant de bruit que le _Cid_.» La pièce avait d'abord été jouée à la cour, devant «Leurs Majestés» et quantité de seigneurs et de dames. La duchesse d'Orléans l'avait, nous dit Racine, «honorée de ses larmes». Le jeune roi, d'un si grand goût, aime et défend _Andromaque_, comme il défendra _les Plaideurs_ et _Britannicus_.

On en fait une parodie: _la Folle Querelle_, de Subligny, que Molière, brouillé avec Racine,--vous vous en souvenez,--joue sur son théâtre. La parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la pièce. Dans la famille où Subligny nous transporte, _Andromaque_ est le sujet de toutes les conversations; on en parle au salon, dans l'antichambre, à la cuisine, jusque dans l'écurie. «Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu'à la porteuse d'eau en veulent discourir.» «Bientôt, dit un des personnages de la comédie, la contagion gagnera le chien et le chat du logis.» Une maîtresse demande-t-elle sa femme de chambre: celle-ci, répond un laquais, «est occupée à faire l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffée». Un maître reproche-t-il à son valet d'avoir mal compris un ordre: «Monsieur, dit le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus, quoique Cléone lui ait été dire qu'il n'en fasse rien.»

Naturellement, Saint-Évremond, du fond de son exil bavard, dit son mot. Cet homme d'esprit, et qui avait même quelquefois plus que de l'esprit, restait si attaché au Paris de sa jeunesse et à ses admirations des temps heureux, que sans doute il ne pouvait consentir qu'il se fît quelque chose de tout à fait bien depuis qu'il n'était plus là. Il écrit donc, dans sa réponse à Lionne qui lui avait envoyé _Andromaque_ (et son jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas céder à son plaisir):

Cette tragédie a bien l'air des belles choses; il s'en faut presque rien qu'il n'y ait du grand. Ceux qui n'entreront pas assez dans les choses l'admireront, ceux qui veulent des beautés pleines y chercheront _je ne sais quoi_[5] qui les empêchera d'être tout à fait contents.

Et je ne vous dirai pas ce que c'est, puisque Saint-Évremond ne le sait pas lui-même.

En somme, Racine ne dut pas, cette fois, trop souffrir des critiques. Il dut jouir de tout ce bruit. Le succès est là, réel, affirmé par le nombre des représentations, concret, retentissant. Au reste, Racine ne s'oublie ni ne s'abandonne. En voilà un qui s'est défendu jusqu'au jour de la conversion et du renoncement! Le duc de Créqui et le comte d'Olonne se faisaient remarquer parmi les détracteurs de la pièce. Racine, très hardiment, fait courir contre ces deux grands seigneurs l'atroce épigramme que l'on connaît:

La vraisemblance est choquée en ta pièce, Si l'on en croit et d'Olonne et Créqui. Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse. D'Olonne qu'Andromaque aime trop son mari;

rappelant ainsi que Créqui n'aimait pas les femmes, et que d'Olonne était immensément trompé par la sienne. (Voir Bussy-Rabutin).

Bref, Racine triomphe. Et il est également heureux dans ses amours. Mademoiselle du Parc est publiquement sa maîtresse; elle a quitté la troupe de Molière à Pâques 1667 et s'est engagée à l'hôtel de Bourgogne pour y jouer Andromaque.

Racine, à cette époque, est si content d'être au monde, qu'il s'amuse à écrire _les Plaideurs_.

* * * * *

Ce n'était, à ses yeux, qu'un amusement à l'occasion d'un procès qu'il soutient contre des moines comme prieur de l'Épinay (car il avait fini par attraper un bénéfice); procès, dit-il lui-même, «que ni mes juges ni moi n'avons jamais entendu», et que d'ailleurs il perdit.

Racine emprunte aux _Guêpes_ d'Aristophane quelques-uns des traits de sa bouffonnerie, quoique entre les juges d'Athènes et les juges de France, il n'y eût guère de commun que la vénalité quelquefois, et aussi le pli professionnel, la fureur de juger. Vous savez qu'à Athènes, au temps d'Aristophane, tout citoyen pouvait être juge, pourvu qu'il eût trente ans révolus; que les juges, au nombre de six mille (ce qui semble folie pure), étaient annuellement désignés par le sort et répartis entre dix tribunaux criminels ou civils (l'Aréopage, ou cour supérieure, non compris); que les juges recevaient trois oboles par jour, et que, tenant ce salaire du parti au pouvoir, c'est-à-dire des démagogues, et ce salaire, d'autre part, suffisant mal à les faire vivre, il leur était peu habituel de juger soit avec indépendance, soit avec intégrité. C'était un drôle de gouvernement que celui d'Athènes, car c'était un gouvernement parfaitement démocratique. Il est vrai qu'il n'y avait que vingt mille citoyens environ, mais peut-être cent mille esclaves, et un assez riche domaine public. Cela permettait quelques fantaisies. Néanmoins le régime vécut mal et dura peu.

Racine a pris dans _les Guêpes_ peu de chose en somme: le juge qui saute par la fenêtre et reparaît à la cave ou au grenier, le chien criminel et les larmes de sa famille. Pour le reste, il se contente de l'intrigue traditionnelle des farces italiennes, de celle même des farces de Molière: l'amoureux déguisé en robin et faisant signer un contrat de mariage au vieux plaideur qui croit signer un procès-verbal. C'est l'Amour commissaire, au lieu de l'Amour peintre ou de l'Amour médecin.

Moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à l'oeuvre (ceci se passait au cabaret), mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda pas à être achevée.

Furetière dut fournir quelques traits: ceux qui se trouvent dans son _Roman bourgeois_ (1666). Despréaux apporta la scène de la dispute de Chicaneau et de la comtesse, qui s'était passée sous ses yeux, chez son frère Boileau le greffier. La comtesse de Pimbêche, c'était la comtesse de Crissé, attachée à la maison de la duchesse douairière d'Orléans, et vieille plaideuse connue pour sa manie. La «pauvre Babonnette», celle qui emporte les serviettes du buvetier du Palais, c'était la femme du lieutenant criminel Tardieu, celle que Boileau placera dans sa dixième satire. Perrin-Dandin à sa lucarne rappelait un vieux juge bizarre du temps du feu roi Louis XIII, un monsieur Portail, conseiller au Parlement, dont Tallemant des Réaux nous dit:

Il était fort homme de bien, mais fort visionnaire. Il avait retranché son grenier et y avait fait son cabinet et ne parlait aux gens que par la fenêtre de ce grenier.

Et l'éloquence solennelle et ridicule de l'Intimé et de Petit-Jean aidé par le souffleur, c'était l'éloquence de beaucoup d'avocats d'alors, comme on le peut voir dans les _Historiettes_ de Tallemant, au chapitre _Avocats_.

L'avocat Galant, après avoir divisé son plaidoyer, commençait toujours par ce vers:

Has meus ad metas currat oportet equus.

Un autre disait: «Messieurs, cette pauvre femme n'a pas de pain, que les Grecs appellent [Grec: ton arton]. (Ceci doit être inventé, mais je n'en suis pas sûr.) L'avocat La Martellière commença un plaidoyer pour l'Université contre les jésuites par la bataille de Cannes. Un autre commença son plaidoyer par «le roi Pyrrhus...» Le président lui dit: «Au fait! au fait!» Un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait coupé quelques chênes, alla rechercher tout ce qu'il y a dans l'antiquité à l'avantage des chênes. Les druides ni les chênes de Dodone n'y furent oubliés. L'autre avocat, qui l'avait laissé jaser, dit: «Monsieur, il s'agit de quatre chêneaux que ma partie a coupés et qu'il offre de payer au dire d'expert.»

Racine se souvint de tout cela. Peut-être songeât-il aussi, tout bas, à son maître Antoine Lemaître, dont les plaidoyers passaient pour chefs-d'oeuvre en leur temps, mais qui manquaient vraiment de simplicité. (Le pédantisme, tout chaud encore de la Renaissance, reste énorme pendant la première moitié du XVIIe siècle et encore un peu par delà.) Mais Racine s'est surtout servi de Gautier la Gueule, qui venait de publier deux volumes de ses plaidoyers. L'Intimé reproduit très exactement un de ses exordes (d'ailleurs imité du _Pro Quintio_ de Cicéron, où l'on doit dire qu'il est à sa place):

Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable, Tout ce que les mortels ont de plus redoutable Semble s'être assemblé contre nous par hasard, Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car D'un côté le crédit du défunt m'épouvante, Et de l'autre côté l'éloquence éclatante De maître Petit-Jean m'éblouit...

Ainsi _les Plaideurs_ étaient une farce débridée, agressive, toute pleine d'allusions à des personnes et où Corneille lui-même était parodié:

Ses rides sur mon front ont gravé ses _exploits_... Viens, mon sang, viens, ma fille!... Achève, prends ce sac...

Elle dut faire scandale devant le public d'alors, fort restreint en somme, qui était au courant de toutes les historiettes et anecdotes et comprenait toutes les allusions. En outre, il est assez probable que bon nombre de juges, de procureurs, d'avocats et de basochiens vinrent «cabaler» contre la pièce. Quoi qu'il en soit, Valincour raconte qu'aux deux premières représentations les acteurs furent presque sifflés et n'osèrent pas hasarder la troisième. Nous dirions aujourd'hui que _les Plaideurs_ furent «un four noir».

Mais, un mois après, le roi vit _les Plaideurs_ à Saint-Germain.

Le roi fut ravi. Le roi savoura ces vers:

Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre. Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés, À souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés, Le manteau sur le nez ou la main dans la poche, Enfin pour se chauffer venir tourner ma broche!...

Le roi admira les us et coutumes de la justice dans son beau royaume:

Prends-moi dans mon clapier trois lapins de garenne Et chez mon procureur porte-les ce matin. Si son clerc vient céans, fais-lui goûter mon vin. ... Il viendra me demander peut-être Un grand homme sec, là, qui me sert de témoin Et qui jure pour moi lorsque j'en ai besoin...

Et encore:

Monsieur, je suis cousin de l'un de vos neveux. Monsieur, Père Gordon vous dira mon affaire. Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire. ... Deux bottes de foin, cinq à six mille livres!

Le roi goûta la galanterie du bon juge:

Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause? --À personne.--Pour toi je ferai toute chose, Parle donc.--Je vous ai trop d'obligation. --N'avez-vous jamais vu donner la question? --Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie. --Venez, je vous en veux faire passer l'envie. --Hé! monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux? --Bon! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Le roi apprécia tous ces traits, qui n'avaient assurément rien de timide. Il n'abolit point la torture, institution de tant de siècles. Il n'ajouta rien, que je sache, à l'ordonnance civile de 1667 par laquelle il avait voulu corriger les dérèglements de la justice. Mais il fut charmé que Racine traitât sa magistrature comme le gouvernement de la troisième République ne laisserait pas traiter la sienne au théâtre; et pourtant!...

Il fit, dit Valincour, de grands éclats de rire. Et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis de Saint-Germain dans trois carrosses, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine. Trois carrosses après minuit, et dans un lieu où il ne s'en était jamais tant vu ensemble, réveillèrent le voisinage. On se mit aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étaient à la porte de Racine, et qu'il s'agissait des _Plaideurs_, des bourgeois se persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain.

Mais, au contraire, _les Plaideurs_, ayant plu au roi et à la cour, furent repris à la ville avec un très grand succès.

_Les Plaideurs_, que Racine avait destinés d'abord au Théâtre-Italien, ne sont qu'un amusement, oui, mais d'un génie charmant, et au moment où ce génie était dans toute l'ivresse de sa jeune force. Si l'on considère le dialogue, je ne vois rien, au XVIIe siècle, de cette verve et de cet emportement de guignol presque lyrique. Ce dialogue si rapide et si coupé, je crois bien que nous ne le retrouverons plus (sauf dans Dufresny peut-être) jusqu'au dialogue en prose de Beaumarchais. Et puis, je suis bien obligé de remarquer que cette folle comédie est _la seule_ de ce temps qui vise, non plus seulement des moeurs, mais une institution.

Mais surtout, la forme des _Plaideurs_ est unique. Elle est beaucoup plus «artiste», comme nous dirions aujourd'hui, que celle de Molière. _Les Plaideurs_ sont la première comédie (cela, j'en suis très sûr) où le poète tire des effets pittoresques ou comiques de certaines irrégularités voulues ou particularités de versification: enjambements, dislocation du vers, ou rimes en calembour:

Et voilà comment on fait les bonnes maisons. / Va, Tu ne seras qu'un sot... Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Pimbêche. / Elle vient pour affaire qui presse ... Bon! c'est de l'argent _comptant_. J'en avais bien besoin. «Et de ce non content Aurait avec le pied réitéré...» ... Monsieur ici _présent_ M'a d'un fort grand soufflet fait un petit _présent_. ... Et vous, venez au fait. / Un mot Du fait... Et quand il serait vrai que Citron ma _partie_ Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien _partie_ Dudit chapon, / qu'on mette en compensation Ce que nous avons fait avant cette action. Quand ma partie a-t-elle été réprimandée? Par qui votre maison a-t-elle été gardée? Quand avons-nous manqué d'aboyer au larron? Témoin trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe. On en verra les _pièces_. Pour nous justifier voulez-vous d'autres _pièces_?...

Et cætera.

Au reste, toute la versification des _Plaideurs_ est une joie. Et ces jeux de prosodie, vous ne les trouverez pas dans les comédies de Molière, ni dans celles de Quinault ou de Montfleury, ni dans celles de Regnard. Chose étrange: cette fantaisie prosodique des _Plaideurs_, c'est seulement le drame romantique de Hugo qui la reprendra; et c'est, sur un autre ton et avec une autre couleur, Banville dans ses petites comédies lyriques et funambulesques.

Et je suis désolé, pour ma part, que Racine n'ait point écrit d'autre comédie que les _Plaideurs_.

Mais il croyait avoir mieux à faire. Il était évidemment agacé de deviner partout cette idée:

«Oui, sans doute, ce garçon fait bien parler l'amour: mais tout de même cela n'est pas si fort que notre vieux Corneille. Ah! les tragédies historiques! Ah! les pièces, sur la politique et sur les Romains!» Je suis persuadé qu'une des choses qui ont le plus irrité Racine, ce sont les consultations d'outre-Manche de ce vieux bel esprit de Saint-Évremond, qui, en dernier lieu, avait eu l'aplomb de mettre _Attila_ au-dessus d'_Andromaque_. Racine songea: «Vous voulez de l'histoire, et notamment de l'histoire romaine? Eh bien, attendez!»

Mais, naturellement, le réaliste Racine ne choisit pas un sujet à grands sentiments ni à grandes joutes oratoires imitées du _Conciones_. Il ne devait goûter ni les _Mort de Pompée_, ni les _Sertorius_, ni les _Othon_; et ce n'est pas seulement chez les avocats que l'emphase déplaisait à l'auteur du troisième acte des _Plaideurs_. Il feuillette Tacite; et ce qu'il en retient, c'est encore un drame privé. Mais quel drame! Un des plus atroces de tous, et qui a pour protagonistes deux des âmes les plus souillées et les plus scélérates qu'ait jamais formées--avec les trois concupiscences (des yeux, de la chair et de l'esprit)--la folie de la toute-puissance: Agrippine et Néron.

Il choisit merveilleusement leur point de rencontre. C'est le moment de leur premier heurt: Agrippine est à la fin de ses crimes, Néron au commencement des siens. Aux gestes présents d'Agrippine s'ajoute toute une perspective d'ignominies dans le passé; à ceux de Néron toute une perspective de forfaits dans l'avenir. Par un procédé où excelle ce génie, si fort sous une forme qui se contient, il nous fait entendre plus d'horreurs encore qu'il n'en exprime. Chaque scène s'amplifie dans notre esprit, et de toutes les horreurs qu'elle rappelle, et de toutes celles qu'elle présage.

Le drame est tout en scènes familières, presque de comédie, n'était l'image de la mort partout aperçue et l'attente du dénouement sanglant. Le début est bien frappant: cette impératrice mère qui rôde au petit jour dans les couloirs du palais pour tâcher de surprendre au saut du lit son fils qui se cache d'elle... Cela n'est-il pas dans la couleur de certaines scènes de Saint-Simon? Au second acte, c'est le terrible éveil de la passion de Néron, et la scène cruelle où, tout de suite, il torture la femme qu'il veut avoir. Au troisième acte, c'est la généreuse bravade du petit Britannicus, et son assassinat résolu. Au quatrième, la suprême tentative d'Agrippine, l'audacieuse confession générale par où elle essaye d'épouvanter et de reprendre son fils, puis la dernière hésitation de Néron entre les deux voies ouvertes. Au cinquième, l'empoisonnement pendant le dîner, la terreur dans la maison, la rencontre de Néron et d'Agrippine qui, dès lors, se sent perdue, et--seul ressouvenir, indirect et d'ailleurs charmant, de la civilisation chrétienne--la retraite de la pauvre petite Junie dans le couvent des Vestales. L'action est large, sans vaine complication, mais continue, et intense; _Britannicus_ est une des tragédies de Racine qu'il vaut mieux avoir vu jouer, fût-ce médiocrement.

Laissons le jeune et fier Britannicus; la mélancolique et comprimée Junie, plus sérieuse que son âge, et qui semble, pour Britannicus, une grande soeur autant qu'une amante; et Burrhus, l'honnête homme circonspect, qui a bien du mal à maintenir son honnêteté parmi les concessions exigées par les nécessités d'État, mais qui la maintient tout de même; laissons aussi Narcisse, le tentateur de Néron, aussi bon psychologue, vraiment, que Iago. Les personnages les plus étonnants, c'est encore Agrippine et Néron.

Racine les a exprimés tout entiers dans le moment où il les a saisis. Ce qu'il nous montre ici pleinement, c'est, d'une part, le caractère féminin dans le crime et l'ambition; et c'est, d'autre part, l'action dissolvante du poison de la toute-puissance dans un jeune homme extrêmement vaniteux et qui se pique d'art.

* * * * *

Agrippine est une femme, belle et encore assez jeune. Je rappelle cela parce que nous nous représentons volontiers les grandes ambitieuses de l'histoire comme des créatures désexuées. C'est une erreur. Si Elisabeth, la reine vierge, fut peut-être une «virago», Catherine, lady Macbeth, et, selon toute apparence, la reine Sémiramis, sur qui j'ai peu de lumières, furent très profondément femmes. Agrippine pareillement.