Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 9

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Sans doute, c'est fatigant; mais, tant qu'on vit dans ce monde, il faut se fatiguer pour faire son devoir.

MARIE.

Et si l'on ne veut pas se fatiguer?

KERSAC.

Si on ne veut pas se fatiguer, on est un lâche et un méchant, parce qu'on offense le bon Dieu; on mécontente les hommes et on est puni dans ce monde et dans l'autre monde.

MARIE.

Comment est-on puni?

KERSAC.

Dans ce monde, personne ne vous aime, ne vous estime et ne veut de vous; on ne gagne plus rien et on devient misérable; et, dans l'autre monde, le bon Dieu vous renvoie au diable, qui est très méchant et qui vous rend malheureux, mais malheureux comme tu ne peux pas te figurer.

MARIE.

Comme vous faites bien alors de vous fatiguer, bon ami. Mais tâchez de vous fatiguer beaucoup, assez pour que le bon Dieu soit content et qu'il ne vous envoie pas à ce méchant diable.

KERSAC.

Oh! je me fatigue assez, sois tranquille.

HÉLÈNE.

Monsieur Kersac, Marie va croire qu'il suffit de se fatiguer pour contenter le bon Dieu. Il faut d'autres choses encore.

KERSAC.

Comment donc! certainement! Écoute, Marie, il faut aussi beaucoup aimer le bon Dieu.

MARIE.

Je l'aime bien aussi, mais je ne le vois pas; alors je ne peux pas l'aimer comme ceux que je connais.

KERSAC.

Si fait, tu le connais; tu sais que c'est le bon Dieu qui t'a créée, qui te donne tout ce que tu as.

MARIE.

Je le sais bien, mais je ne vois pas les choses qu'il me donne. Pas comme vous, qui me soignez et qui me donnez beaucoup de choses que je vois. Aussi je vous aime de tout mon coeur.

KERSAC.

Dites donc, Hélène, entendez-vous ce qu'elle dit? Je crains qu'elle ne soit plus forte que moi. Je suis à bout de raisonnements. Faites-lui comprendre que je ne vaux pas le bon Dieu.

HÉLÈNE.

Marie, c'est le bon Dieu qui m'a fait venir à ton secours quand ta bonne t'a abandonnée; c'est le bon Dieu qui te fait vivre, qui a permis que le bon M. Kersac te connaisse et t'aime; c'est le bon Dieu qui te garde et te protège jour et nuit; il t'aime, il veut que tu sois heureuse toujours; tu vois bien que tu dois l'aimer plus que tout le monde.

MARIE.

C'est vrai, mère, c'est vrai; je l'aime et je l'aimerai plus encore, je vous le promets.

KERSAC, _riant_.

Et moi, Marie, comment m'aimeras-tu assez pour m'empêcher d'être jaloux?

MARIE.

Vous? Oh! vous savez que je vous aime bien, que je vous aimerai toujours. (Elle l'embrasse et lui dit à l'oreille: «plus que tout le monde,... vous comprenez?») Et puis c'est vilain d'être jaloux; et vous ne ferez jamais rien de vilain.»

Le dîner était prêt; ils se mirent à table. Kersac rit longtemps de la promesse de sa fille adoptive et mangea comme un homme qui vient de faire sept lieues et qui est encore à jeun à une heure de l'après-midi. Marie dévorait; le gigot était cuit à point, l'omelette était excellente, la salade était bien assaisonnée, le beurre était frais, le pain était tendre, les convives étaient heureux; Kersac était particulièrement enchanté de s'être assuré une femme sûre et intelligente à sa ferme, et de trouver en elle et en la petite Marie une société et une distraction agréables.

Quand Marie sut qu'elle allait demeurer à la ferme de Kersac, elle ne se posséda plus de joie.

«Partons tout de suite, mon bon ami, emmenez-nous tout de suite, répétait-elle avec instance.

HÉLÈNE.

C'est impossible, Marie; il me faut le temps de payer les petites choses que je dois, de faire mes adieux à M. le curé, à ma soeur Marine, de ranger mes effets; car, dit-elle en souriant et se tournant vers Kersac, j'ai des effets maintenant et je ne veux rien laisser de ce que vous m'avez donné, monsieur Kersac.

KERSAC.

Vous emporterez tout ce que vous voudrez, Hélène; je vous enverrai ma plus grande charrette.

HÉLÈNE.

Merci, monsieur, je laisserai la maison à ma soeur, qui n'aura plus de loyer à payer de cette façon.»

Kersac avait fini de dîner; il se leva pour aller atteler son cheval; Hélène l'accompagna et il partit en répétant:

«A lundi!»

XVIII

M. ABEL CHERCHE A PLACER JEAN

Hélène attendit au soir pour écrire à son petit Jean et lui annoncer l'heureux changement qui se faisait dans sa vie. Après avoir raconté ce que nous venons de lire, elle ajouta: «Tu vois, mon enfant, que je ne vais manquer de rien; le bon M. Kersac me paye tout mon entretien; et je n'abuserai pas de sa trop grande bonté. Il prend la petite Marie à sa charge; il ne sera donc plus besoin que vous vous priviez, Simon et toi, pour me venir en aide. Gardez ce que vous gagnez, mes bons enfants; j'ai reçu plus de huit cents francs depuis ton départ, mon petit Jean; c'est trop pour vous, chers enfants; il faut songer à votre avenir. Pour moi, j'ai payé toutes les petites dettes qu'on ne me réclamait pas, mais que je savais devoir depuis cinq ans, du temps de ton pauvre père. J'ai fini de payer le médecin il y a trois jours avec les soixante francs de gratification que vous aviez reçus et que vous m'avez envoyés tout d'un bloc. Quant à ma vie, elle ne me coûte pour ainsi dire rien, grâce aux bontés de M. Kersac, qui m'apporte tous les quinze jours des provisions pour la quinzaine. Il est bien bon, mes enfants, priez pour lui afin que le bon Dieu le bénisse et le récompense de ce qu'il fait pour moi. Je pars lundi pour Sainte-Anne, je crois que j'y serai heureuse. C'est là qu'il faudra m'écrire.

Lorsque Simon et Jean reçurent cette lettre, ils furent plus heureux encore que ne l'était leur mère; ils bénirent le bon Kersac, et Jean lui écrivit le soir même une lettre pleine de reconnaissance et d'affection.

«Simon, dit Jean, une chose qui me revient, dans la lettre de maman, c'est ce qu'elle dit des huit cents francs qu'elle a reçus et des soixante francs de gratification. De quelle gratification veut-elle parler? En as-tu reçu une de M. Métis?

SIMON.

Pas la moindre! Ce n'est pas son genre, tu sais; il est bien bon pour nous, il donne des permissions, il nous permet, par exemple, d'aller souvent le soir chez M. Amédée; mais, quant à donner de l'argent, ce n'est pas son habitude.

JEAN.

Et les huit cents francs? Avons-nous envoyé tant que ça?

SIMON.

Non, certainement non. Mais c'est facile à voir: j'ai tout écrit à mesure.»

Simon regarda sur son livre, fit son total, et trouva quatre cent vingt francs.

SIMON.

C'est singulier! D'abord comment aurions-nous pu envoyer en deux ans huit cents francs, puisque j'en reçois quatre cents et toi deux cents? Et nous avons à payer notre entretien, notre blanchissage, les vêtements et les chaussures.... Je n'y comprends rien!

JEAN.

Je crois que je comprends, moi. C'est notre bon M. Abel..., ce doit être lui!... Ceci, par exemple, c'est d'une bonté qui dépasse tout ce qu'il a fait; y penser, envoyer comme si c'était de notre part et par petites sommes, pour qu'on ne le devine pas! Mon Dieu, qu'il est bon! Que je l'aime, que je le bénis!... Et de penser que je ne puis rien faire pour lui montrer ma reconnaissance! Je ne puis même le lui dire comme je le voudrais; je n'oserais pas l'embrasser, lui baiser les mains.... Quoiqu'il soit bien bon, je n'ose pas.

SIMON.

Ce que tu peux faire, mon ami, c'est de prier pour lui, plus encore que tu ne l'as fait jusqu'ici.

JEAN.

Je ferai de mon mieux; mais c'est si peu de chose!»

Le lendemain, lorsque Jean servit le déjeuner de M. Abel, celui-ci lui trouva un air tout embarrassé.

«Qu'y a-t-il, mon enfant? lui dit M. Abel; tu n'as pas ton air gai et riant, aujourd'hui. T'arriverait-il quelque contrariété?

JEAN.

Au contraire, monsieur; et c'est ce qui me gêne.

M. ABEL.

Qu'est-ce que tu dis donc? Depuis quand le bonheur donne-t-il de la gêne?

JEAN.

Ce n'est pas précisément le bonheur qui me gêne, monsieur, c'est d'être obligé de le garder pour moi.

M. ABEL.

Et pourquoi le gardes-tu, nigaud? Pourquoi ne me le dis-tu pas?

JEAN.

Vous permettez, monsieur?

M. ABEL, _riant_.

Si je le permets? Tu sais que nous sommes une paire d'amis et que nous nous disons tous nos secrets.

JEAN.

Pas vous, monsieur, pas vous; et la preuve, c'est que mon secret vous regarde.»

M. Abel le regarda avec surprise.

JEAN.

Oui, monsieur, c'est de vous qu'il vient, et vous me l'avez caché; et, ce qui me gêne, c'est de ne pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve pour vous d'affection et de reconnaissance depuis que je sais comme vous avez soigné pauvre maman. Oui, oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire l'étonné; vous lui avez envoyé, comme venant de Simon et de moi, depuis plus de deux ans, et par petites sommes, plus de cinq cents francs.... Tout se découvre, vous voyez bien, monsieur, tout, excepté les sentiments qui remplissent le coeur de ceux qu'on a obligés et qui ne savent comment les exprimer.»

M. Abel sourit et tendit la main à Jean, qui la couvrit de baisers, et qui reprit toute sa gaieté et son entrain quand M. Abel l'eut assuré qu'il comprenait ses sentiments.

«Je t'assure, mon enfant, que je vois dans ton coeur comme dans le mien; et je suis très content de ce que j'y vois.

JEAN.

Alors, monsieur, je n'ai plus besoin de parler pour que vous deviniez.

M. ABEL.

Non, non, tes yeux parlent assez clair; un regard de toi, et je devine tout.... Mais j'ai à le parler, Jean; voilà Simon qui va bientôt se marier: il n'est plus seul déjà, puisqu'il va presque tous les soirs chez Mlle Aimée. Je crois bien que le père va faire le mariage au printemps prochain, dans quelques mois d'ici. Une fois Simon marié et établi chez son beau-père, qu'il aidera dans son commerce, je ne veux pas que tu restes ici. Tes camarades ne sont pas bons; ils chercheraient à te mener à mal, et tu n'aurais peut-être pas la force de résister; tu perdrais tes habitudes chrétiennes, tes bons sentiments: ce qui me causerait un vif chagrin.

JEAN.

Oh! monsieur, que puis-je faire pour vous épargner cette inquiétude? Quant au chagrin, j'espère, avec l'aide du bon Dieu, ne jamais vous en donner. Mais faites de moi ce que vous voudrez, monsieur: je vous obéirai en tout.

M. ABEL.

Je te remercie, mon enfant. Voilà donc mon idée. Je te retirerai d'ici et je te placerai comme domestique chez des amis très chrétiens, très bons; le mari et la femme sont très pieux, leurs enfants sont bien élevés et charmants; c'est une famille excellente, charitable, quoique riche, et c'est là que je voudrais te faire entrez; tu serais second domestique sous les ordres d'un homme excellent qui ne te rendrait pas la vie dure, et ton emploi principal serait de soigner et de distraire le pauvre petit garçon de dix ans, qui est un vrai petit saint. Il est couché depuis plus d'un an, il souffre sans cesse, et jamais il ne se plaint, jamais il ne s'impatiente; il est réellement touchant et attachant.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; voyez, je ne dis plus rien, je vous regarde.»

M. Abel se mit à rire, donna une petite tape amicale sur la joue de Jean et se leva de table.

M. ABEL.

Je vais m'occuper de toi; je te donnerai réponse définitive demain.»

Jean courut raconter à Simon ce que lui avait dit M. Abel. Simon partagea la satisfaction de son frère.

«Puisque je dois quitter le café, dit-il, je suis content que tu en sortes aussi et que notre bon M. Abel se charge de te placer.»

Il finissait à peine de parler, que Jeannot entra dans le café et alla droit à Simon.

«Je viens te demander un service, Simon, dit-il d'un ton fort décidé.

SIMON.

Lequel? Que veux-tu?

JEANNOT.

Je te demande de me chercher une place. Je quitte décidément l'épicerie; je veux me mettre en maison.

SIMON.

Je connais peu de monde, et toute ma journée est occupée à servir les allants et venants; je n'ai donc pas le temps de te chercher une place.

JEANNOT.

Demande à M. Métis de me prendre.

SIMON.

M. Métis cherche ses garçons lui-même; il n'aime pas qu'on s'en mêle.

JEANNOT.

Tu est bien aimable; je te remercie de ton obligeance.»

Simon ne répondit pas.

JEANNOT.

«Je vois ce que c'est: tu ne veux pas me recommander.

SIMON.

C'est possible; je ne recommande que ceux que je connais; et toi, je ne te connais plus, tu ne viens plus nous voir.

JEANNOT.

C'est ce gueux de Pontois qui t'a dit du mal de moi?

SIMON.

C'est possible, et, d'après la manière dont tu parles de ton bourgeois, il n'aurait pas tort.

JEANNOT.

Qu'est-ce qu'il t'a dit?

SIMON.

Je n'ai pas besoin de te le raconter et tu n'as pas besoin de le savoir.

JEANNOT.

Je veux le savoir et tu me le diras.

SIMON.

Je ne te le dirai pas et tu ne le sauras pas.

JEANNOT.

Prends garde à toi! Je pourrais te faire du mal.

SIMON.

Fais ce que tu voudras et va-t'en.

JEANNOT.

Si jamais je te rencontre sur mon chemin et que je puisse te barrer le passage à toi et à ton Jean, je ne vous manquerai pas.

SIMON, _vivement_.

Méchant drôle! Avise-toi de toucher à Jean, et je te ferai empoigner par la police.

JEANNOT.

Je ne la crains pas, ta police. Une dernière fois je te demande, veux-tu me recommander pour une place de domestique.

SIMON, _avec force_.

Non, non; je t'ai déjà dit non, et je te répète non, et va-t'en.»

Jeannot se retira lentement en menaçant du poing.

JEAN.

Mon bon Simon, pardonne-lui; il était hors de lui; je suis sûr qu'il regrette déjà de t'avoir parlé si rudement.

SIMON.

Non, mon ami, il ne regrette pas, et il ne regrettera sa mauvaise conduite que lorsqu'il sera trop tard. Pontois m'a encore parlé de lui dernièrement, et, d'après ce qu'il m'a dit, Jeannot est perdu.

JEAN.

Mon Dieu! mon Dieu! pauvre Jeannot! Peut-être qu'en le mettant dans une bonne maison bien pieuse et bien honnête, il redeviendrait bon.

SIMON.

Je ne crois pas, mon ami. En tout cas, je ne puis le recommander comme un garçon honnête et rangé.»

Jean ne dit plus rien, mais il forma un projet.

XIX

M. ABEL PLACE JEANNOT

Le lendemain, Jean attendit avec impatience M. Abel; dès qu'il l'aperçut, il courut à lui.

JEAN.

J'ai à vous parler, monsieur, d'une chose très importante; mais n'en dites rien, c'est un secret.

M. ABEL.

Ah! tu as un secret. Je serai muet comme la tombe; tu peux me dire ce que tu voudras.

JEAN.

Bien, monsieur; vous voyez, je vous regarde.... Et puis je cours vous chercher votre déjeuner.

--Ce bon garçon, se dit Abel en souriant. Il n'oublie jamais la reconnaissance qu'il croit me devoir... et qu'il me doit, au fait. Car je lui ai fait du bien, tout en me faisant plaisir,... et du bien à l'âme.»

Jean revint apportant un bifteck aux pommes tout fumant, bien cuit à point, un petit pain mollet et une bouteille de vin de premier choix.

JEAN.

«Là! mangez! monsieur! Pendant que vous déjeunerez, je vais vous raconter quelque chose, et je vous demanderai un service, un très grand service.

M. ABEL.

Parle, mon ami; je t'écoute.»

Jean lui raconta ce qui s'était passé la veille, et finit par lui demander instamment de placer Jeannot.

M. ABEL.

«Mais, mon ami, je trouve que Jeannot s'est très mal conduit avec Simon, et qu'il ne mérite pas du tout mon intérêt ni le tien.

JEAN.

Cher monsieur Abel, pensez donc que M. Pontois va le renvoyer, et que ce malheureux Jeannot mourra de faim et de froid, car voici l'hiver qui approche.

M. ABEL.

C'est vrai, mais comment veux-tu que je recommande ce garçon que je ne voudrais pas pour moi-même?

JEAN.

Oh! monsieur, vous avez été pour Simon et pour moi si bon, si bon, que si je ne craignais de vous fâcher, je dirais (ce que je pense, au reste) qu'il n'y a pas de saint meilleur que vous. Et vous seriez méchant pour Jeannot? C'est impossible! Mon bon, cher bienfaiteur, ayez pitié de lui, pardonnez-lui, sauvez-le.

M. ABEL.

Écoute, mon enfant, pour toi, par amitié pour toi, je ferai ce que tu me demandes, mais....

JEAN, _en joignant les mains._

Vraiment! Oh! monsieur! Oh! monsieur! Je ne dis rien, mais voyez ce que vous dit mon coeur.

M. ABEL, _souriant_.

Je vois et je le remercie, mon enfant; mais entendons-nous. Pour le placer, il faut que je sache tout. Parle-moi bien franchement, comme à un ami que tu ne veux pas tromper; réponds seulement aux questions que je vais te faire. Le crois-tu honnête?

JEAN, _hésitant et baissant les yeux._

Non, monsieur.

M. ABEL, _souriant_.

Bon! Et d'un! Le crois-tu actif, laborieux?

JEAN, _de même_.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de deux! Le crois-tu religieux?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Et de trois! Le crois-tu serviable, obligeant?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Quatre! Le crois-tu sincère, loyal?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu bon camarade, d'un caractère agréable?

JEAN.

Non, monsieur.

M. ABEL.

Le crois-tu propre, rangé, intelligent?

JEAN.

Non, monsieur.»

M. Abel se mit à rire de si bon coeur, que Jean lui-même ne put s'empêcher de rire avec lui. Quand l'accès de gaieté fut calmé, M. Abel reprit:

«Mon pauvre enfant, que veux-tu que je fasse d'un pareil garnement?... Ne t'effraye pas; je t'ai promis de le placer, et je tiendrai parole.... Mais comment vais-je faire? A qui et comment demander de prendre à son service une garçon voleur, menteur, irréligieux, paresseux, grognon, maussade, désobligeant, sale, désordonné, bête, et je ne sais quoi encore? Sac à papier! quelle tâche tu me donnes! Quel service absurde tu me demandes! C'est bête comme tout! Je ne sais comment m'y prendre!»

M. Abel se remit à rire de plus belle. Jean commença à s'inquiéter; il sentait l'absurdité de sa demande; il craignit d'avoir abusé de la bonté de M. Abel.

«Monsieur! monsieur! dit-il d'un air suppliant, pardonnez-moi; ne m'en voulez pas! Je sens que je vous ai demandé une chose impossible; mais ce pauvre Jeannot me fait une telle pitié! Plus il est mauvais, et plus je le plains.

M. ABEL.

Et tu as raison, mon enfant; le méchant est réellement à plaindre. Ne crains pas de m'avoir mécontenté; je comprends très bien ta pensée.... Et qui sait? peut-être pourrai-je le ramener, lui faire du bien.

JEAN.

Si vous y parvenez, monsieur, comme le bon Dieu vous bénira!

M. ABEL, _riant_.

Et comme tu me regarderas! mieux encore que tu ne me regardes maintenant.... A propos, ton affaire, à toi, est arrangée; tu entreras chez mes amis de Grignan; il y a monsieur, madame, mademoiselle et le pauvre petit garçon bien malade dont je t'ai parlé, un vrai petit saint, celui-là. Demande à Simon s'il désire que tu y entres. Il est ton frère aîné, le chef de ta famille; c'est lui qui doit décider de ton sort. Et, à présent que nos affaires intimes sont terminées, je vais aller faire les miennes... et celles de M. Jeannot, voleur, menteur, etc. Ah! ah! ah!»

Et, après avoir serré la main de Jean, qui baisa celle de M. Abel, il s'échappa riant encore.

Jean raconta à son frère ce que lui avait promis M. Abel pour Jeannot et ce qu'il avait arrangé pour lui-même, Jean, sauf l'avis de Simon.

SIMON.

Dans ces conditions, et puisque tu as tout dit à M. Abel, il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'il place Jeannot; et ce sera un vrai tour de force. Et quant à toi, frère, je voudrais bien que tu puisses attendre que l'époque de mon mariage fût décidée, et que M. Métis ait le temps de nous trouver deux bons remplaçants.

JEAN.

Comme tu voudras, mon bon Simon. Je suis plus heureux près de toi que je ne le serai jamais avec personne; ainsi, plus nous resterons ensemble, et plus je serai satisfait.»

Lorsque Abel entra dans son atelier, il y trouva son ami, que nous continuerons à appeler Caïn. Et l'air riant d'Abel attira l'attention de son ami.

CAÏN.

Qu'as-tu donc vu de si gai aujourd'hui? On dirait que tu retiens un éclat de rire.

ABEL.

Ah! ah! ah! Tu devines juste; j'ai ri au café, j'ai ri en route, je ris encore, et je rirai toutes les fois que j'y penserai. Figure-toi que, cédant aux sollicitations de mon petit ami Jean, je me suis engagé,... oui, engagé, à placer comme domestique un garçon voleur, menteur, sale, paresseux, maussade, insolent, etc., etc.

CAÏN, _riant_.

Toutes les qualités réunies, à ce que je vois; et ce domestique voleur, menteur, etc., qui est-il, comment s'appelle-t-il?

ABEL.

Jeannot, le Jeannot qui m'est antipathique.

CAÏN.

Et à qui destines-tu ce trésor?

ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien; il faut que tu m'aides à tenir ma parole.

CAÏN.

Très volontiers! De même que toi, j'aime ce qui est bizarre. Et je ne vois rien de plus original que de s'intéresser à un Jeannot.

ABEL.

Bon! Je vais me mettre à la besogne; et, tout en me regardant peindre, tu tâcheras de trouver une idée, et une bonne. Dépêche-toi, pour que je l'apporte demain à mon petit Jean.

CAÏN.

Je crois que tu n'attendras pas longtemps; j'ai en vue un coquin qui fera notre affaire.»

Le lendemain, Abel arriva au café avec empressement.

«Jean, dit-il, vite mon déjeuner, que je te raconte ce que j'ai fait.»

Jean s'empressa d'apporter le déjeuner et resta debout en face de M. Abel, attendant avec impatience qu'il parlât. Il n'attendit pas longtemps.

M. ABEL.

Eh bien, mon ami, j'ai une place pour Jeannot.

JEAN.

Déjà, monsieur!»

Et ses yeux brillèrent comme des escarboucles.

JEAN.

Déjà! que vous êtes bon!»

Abel le regarda et sourit.

M. ABEL.

Bien, bien, je comprends, c'est une très bonne place; des gens fort riches, qui payent bien, qui ne sont pas méchants; Jeannot sera bien nourri, bien habillé, bien payé. Tu vois qu'il sera bien.

JEAN.

Mais, monsieur,... sera-t-il bien traité?

M. ABEL.

Ma foi, je n'en sais rien, cela dépendra de lui.

JEAN.

Monsieur, est-ce une maison dans laquelle vous me feriez entrer?

M. ABEL.

Diantre! non. Pas toi! Jamais toi! Je te renverrais plutôt au village.

JEAN.

Mais alors, monsieur, Jeannot y sera très mal?

M. ABEL.

Jeannot y sera très bien. Jeannot est un mauvais drôle, voleur, menteur, etc.; et une maison honnête et tranquille ne lui irait pas; il n'y resterait pas deux jours. Toi, mon enfant, je te place dans une excellente maison, avec de bons maîtres, bien charitables, qui savent que tous les hommes sont frères et qui les traitent comme des frères. Tu seras sous les ordres d'un valet de chambre qui est un vrai modèle. Et, à propos de ta position, que t'a dit Simon?

JEAN.

Il désire, monsieur, que je donne à M. Métis le temps de me remplacer.

M. ABEL.

Très bien; rien de plus juste. Je veux parler à M. Métis; le trouverai-je chez lui en sortant d'ici?

JEAN.

Oui, monsieur; il ne sort jamais avant midi.»

M. Abel acheva son déjeuner et monta chez le maître du café. Il en descendit au bout d'un quart d'heure.

M. ABEL.

Jean, je viendrai te prendre demain pour te mener chez tes futurs maîtres; habille-toi proprement.

JEAN.

Oui, monsieur, je serai prêt.»

Quand Abel fut parti, Jean, toujours si gai, s'assit tristement sur une des chaises qui entouraient les tables. Simon entra et, le voyant sérieux et immobile, il s'approcha de lui.

SIMON.

Es-tu souffrant, mon ami? Comme tu es triste!

JEAN.

M. Abel doit me mener demain chez mes futurs maîtres, Simon, et je ne serai plus avec toi.

SIMON.

Mais tu me verras souvent, mon ami, surtout quand je serai marié; mon nouveau commerce me laissera plus de liberté.»

Jean lui serra la main, tâcha de reprendre sa gaieté, et finit par y réussir.

M. Abel avait été chez l'épicier en sortant du café. Il trouva Jeannot seul dans la boutique, suçant du sucre candi.

M. ABEL.

Viens ici, drôle! D'après les sollicitations de Jean, je t'ai trouvé une place, une bonne place, bien meilleure que tu ne le mérites. Tu iras demain à midi rue de _Penthièvre_, 28; tu monteras au premier, tu demanderas M. Boissec, le maître d'hôtel de M. le comte de Fufières, et tu lui diras que tu viens de la part de M. Caïn. On t'expliquera le reste là-bas.

JEANNOT.

Merci bien, monsieur; je suis bien reconnaissant.

M. ABEL.

C'est bon, c'est bon. Au reste, ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi, c'est pour Jean. Va me chercher Pontois.

JEANNOT, _humblement_.