Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 7

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«Je ne suis pas content de Jeannot, et M. Pontois en est fort mécontent. Jeannot ne veut pas y rester, et M. Pontois ne veut pas le garder. C'est malheureux pour Jeannot; il aura de la peine à se replacer. M. Pontois l'accuse de voler un tas de choses qui se mangent; mais, ce qui est pis, c'est que M. Pontois est presque certain que lorsqu'il vend, il ne met pas dans la caisse tout l'argent qu'on lui donne. Ceci me chagrine, car c'est le fait d'un voleur. Et comment puis-je le placer ailleurs avec un pareil soupçon?

JEAN.

Pauvre Jeannot! Mais, Simon, si tu en parlais à M. Abel? Il est si bon! Il te donnerait un bon conseil, j'en suis sûr.

SIMON.

Oui.... tu as raison, cela pourrait être utile à Jeannot. M. Abel connaît tant de monde! et je pense comme toi qu'il est de bon conseil.»

Peu de temps après, le tailleur vint leur apporter leurs habits, auxquels il avait ajouté des chemises fines, des cravates blanches et en taffetas noir, des chaussettes, des gants; il était accompagné d'un cordonnier qui apportait un paquet de brodequins de soirées à essayer, et d'un chapelier qui apportait des chapeaux. Jean était dans une joie folle; Simon contenait la sienne, mais elle était aussi vive que celle de son frère. Tout allait parfaitement; on trouva des brodequins qui chaussaient admirablement sans gêner le pied, des chapeaux qui allaient on ne peut mieux, et des gants qui se mettaient sans effort, car Simon et Jean ne voulurent pas avoir les mains serrées. Le tailleur avait poussé l'attention jusqu'à mettre des mouchoirs dans les poches des habits. Simon et Jean ne savaient comment exprimer leur reconnaissance; ils chargèrent le tailleur des remerciements les plus tendres, les plus respectueux, pour le bienfaiteur inconnu.

Quand M. Abel arriva, Jean, qui l'attendait avec une grande impatience, lui servit son déjeuner.

JEAN.

Oh! monsieur, si vous saviez comme ce monsieur Peintre est bon, vous seriez bien fâché de ce que vous en disiez l'autre jour. Ce bon, cet excellent monsieur Peintre a pensé à tout; nous avons tout ce qu'il nous faut, Simon et moi, tout, jusqu'à des mouchoirs blancs et fins pour nous moucher. Chapeaux, chaussures, linge, gants, rien n'y manque, rien. N'est-il pas d'une bonté à faire pleurer? Oui, monsieur, c'est vrai ce que je vous dis. Quand nous avons monté nos effets dans notre chambre, nous nous sommes mis à genoux, Simon et moi, pour prier le bon Dieu de bénir cet excellent monsieur Peintre, et nous avons pleuré tous deux dans les bras l'un de l'autre; pleuré de joie, de reconnaissance! Oh oui! le bon Dieu le bénira, monsieur; ce qu'il a fait là n'est pas une charité ordinaire! Non, non; il y a quelque chose dans cette bonne action que je ne puis pas définir, mais qui me va au coeur, qui me touche, qui m'attendrit, qui annonce un coeur tout d'or. Ah! que la femme et les enfants de cet excellent homme sont heureux! S'il est si bon, si attentif, si généreux pour deux pauvres garçons étrangers qu'il a à peine aperçus et qui ne le connaissent seulement pas, que doit-il être pour sa famille, pour ses enfants?...»

Jean couvrit son visage de ses mains; M. Abel le regardait.

Après un instant de silence, Jean continua:

«Il n'y a qu'une chose qui nous peine, Simon et moi, c'est de ne pouvoir lui témoigner notre reconnaissance, notre vive affection. Cela fait vraiment de la peine, monsieur; c'est comme un poids pour le coeur.»

M. Abel ne mangeait pas; il avait écouté avec un attendrissement visible l'élan passionné de la reconnaissance de Jean. Il ne l'avait pas quitté des yeux un instant. Il admirait cette jolie figure embellie encore par l'expression d'enthousiasme qui éclairait son regard. Il était surpris du langage devenu presque éloquent de ce pauvre petit paysan, qui, peu de mois auparavant, avait le langage commun de la campagne.

Jean ne parlait plus, et M. Abel le regardait encore. Jean, de son côté, ne pensait plus ni au café ni à son service; dominé tout entier par sa reconnaissance, il restait immobile, les yeux humides, et toute son attitude exprimait un profond sentiment de gratitude et d'affection.

«Tu es un bon garçon; tu as un bon coeur, et tu sais reconnaître ce qu'on fait pour toi, Jean, dit enfin M. Abel en lui serrant fortement la main. Et maintenant, mon enfant, apporte-moi mon café bien chaud.»

Jean alla chercher le café.

«Monsieur, dit-il en l'apportant, ne pourriez-vous savoir, par ce tailleur, le nom de notre généreux bienfaiteur? je serais si heureux de pouvoir le remercier!

M. ABEL.

Peut-être pourrai-je le savoir, mon ami; je m'en informerai. A ce soir chez M. Amédée; j'arriverai un peu tard, vers dix heures, car j'ai affaire avant.... Adieu, Jean, ajouta-t-il avec un sourire particulièrement bienveillant.

--Adieu, monsieur, dit Jean en le suivant des yeux. Je l'aime, pensa-t-il; je l'aime beaucoup.»

La journée se passa lentement; l'impatience de Simon et de Jean surtout augmentait à mesure qu'approchait l'heure du bal. M. Métis leur donna congé de bonne heure; ils dînèrent à la hâte et grimpèrent leurs cinq étages, lestes et légers comme des écureuils. Ils se débarbouillèrent et se peignèrent avec soin. Puis commença la grande toilette; linge, habits furent encore examinés, retournés, admirés; Jean embrassait toutes les pièces dont il se revêtait. Ils étaient convenus de ne se faire voir l'un à l'autre que lorsque la toilette serait complètement achevée.

«As-tu fini? demanda Jean le premier.

SIMON.

Pas encore; attends un instant, je passe mon habit.»

A un signal convenu, les deux frères se retournèrent et poussèrent une exclamation joyeuse.

JEAN.

Que tu es beau, Simon! Tu as l'air d'un vrai monsieur.

SIMON.

Et toi donc! Un prince ne serait pas mieux.

JEAN.

Comme tes cheveux sont lissés et bien arrangés!

SIMON.

Et quelle jolie tournure tu as!

JEAN.

Et comme tes pieds paraissent petits! Et comme ta taille paraît élégante! Ce bon, excellent M. Peintre! Si je le voyais, je crois que je ne pourrais m'empêcher de l'embrasser.

SIMON.

Et moi, je lui serrerais les mains à lui briser les os!

JEAN, _riant_.

Pour ça non, par exemple! Je ne veux pas que tu lui brises les os. Ce serait une jolie manière de lui prouver notre reconnaissance!

SIMON, _riant._

C'est une manière de dire, tu penses bien, seulement pour exprimer combien je suis heureux et reconnaissant!

JEAN.

Mlle Aimée va te trouver joliment beau!

SIMON.

Oui; elle ne m'a jamais vu bien habillé; tout juste, ça me chiffonnait de paraître à son bal en habits étriqués et usés.

JEAN.

Et grâce à notre cher bienfaiteur, nous allons être superbes.

SIMON.

Oui, nous ferons l'effet de deux gros bourgeois avec nos gants et nos chapeaux!

JEAN.

Et nos brodequins! et nos cravates!

SIMON.

Et nos chemises fines! et nos mouchoirs!...

JEAN.

Dis donc, Simon, il faudra nous moucher souvent.

SIMON.

Oui, j'y ai déjà pensé; mais, au lieu de nous moucher, ce qui salirait nos mouchoirs, il faudra seulement les tirer souvent de nos poches et nous essuyer le front. Je l'ai vu faire à M. Abel, l'autre soir, chez M. Pontois.

JEAN.

Comment fait-on? Tu me feras voir.

SIMON.

Oui, je te préviendrai et tu me regarderas faire.

JEAN.

Tu choisiras le moment où Mlle Aimée te regarde.

SIMON.

Toujours, chaque fois qu'elle me regardera, elle verra mon beau mouchoir.

XIV

L'ENLÈVEMENT DES SABINES

Il était temps de partir, huit heures et demie venaient de sonner; Simon et Jean eurent soin de traverser le café pour se faire voir avec leurs beaux habits neufs. Quand ils parurent, la dame du comptoir fit une exclamation de surprise, et les garçons de café entourèrent les deux frères.

PREMIER GARÇON.

Eh bien! excusez un peu! On ne se gêne pas! Habillés comme des princes!

DEUXIÈME GARÇON.

Et rien n'y manque, ma foi! De la tête aux pieds tout est neuf, tout est du premier grand genre.

TROISIÈME GARÇON.

Et regarde donc la coupe des habits, des pantalons, des gilets! On dirait d'Alfred, le tailleur de l'Empereur.

QUATRIÈME GARÇON.

Et le linge! Vois donc la finesse de la toile! Une vraie chemise de tête couronnée.»

Jean tira son mouchoir d'un air triomphant.

PREMIER GARÇON.

Et le mouchoir! la plus fine toile.

DEUXIÈME GARÇON.

Vous n'êtes pas gênés, mes amis, de vous faire habiller par de pareils fournisseurs!

TROISIÈME GARÇON.

Et combien que ça vous coûte, tout ça? Une année de gages, pour le moins?

SIMON.

Bien moins que ça! Rien du tout.

PREMIER GARÇON.

Comment, rien? Pas possible! Tu plaisantes?

JEAN.

Non, c'est vrai! C'est un excellent monsieur Peintre qui nous a tout donné.

QUATRIÈME GARÇON.

Farceur, va! Les peintres sont des artistes, et les artistes ne sont pas des Rothschild.

SIMON.

Ils sont mieux que ça! Ils sont les amis de ceux qui souffrent.

PREMIER GARÇON.

Ce n'est pas ça qui donne de l'argent, camarade. Et il faut en avoir de reste pour des vêtements comme les vôtres.

JEAN.

Notre monsieur Peintre est riche, nous a dit le tailleur.

PREMIER GARÇON.

Alors c'est un Vernet, un Delaroche, un Flandrin?

JEAN.

Je n'en sais rien; on n'a pas voulu nous dire son nom. Mais ce que nous savons, c'est qu'il est pour nous un bienfaiteur, un ami, un ange du bon Dieu.

PREMIER GARÇON.

C'est bien ça, Jean! C'est bon d'être reconnaissant; il y a tant d'ingrats de par le monde!

JEAN.

Ce n'est pas Simon et moi qui le serons jamais; tant que nous vivrons, nous prierons pour ce monsieur Peintre et nous l'aimerons.

SIMON.

Avec tout ça, il faut partir, Jean; puisque M. Métis a eu la bonté de nous donner congé, ce serait bête de ne pas en profiter. Au revoir, camarades; à demain!

TOUS LES GARÇONS, _riant et saluant profondément_.

Au revoir, messeigneurs! Que Vos Altesses daignent s'amuser, daignent danser, daignent manger, etc.

SIMON.

Soyez tranquilles, camarades; nous serons bons princes, et nous ne serons les derniers pour rien.»

Simon et Jean sortirent pleins de joie.

JEAN.

D'après l'effet produit au café, juge de celui que nous produirons chez M. Amédée. Mlle Aimée va-t-elle te regarder! va-t-elle t'admirer!

SIMON.

Si elle me regarde, je la regarderai bien aussi; elle n'est pas désagréable, tant s'en faut.»

Ils arrivèrent, et ils firent leur entrée avec tout le succès désiré; il y avait déjà beaucoup de monde. Le petit commerce était arrivé: les épiciers, les merciers, les bottiers, etc. On attendait le haut commerce et le faubourg Saint-Germain, toujours en retard. Chacun se retourna pour voir les deux frères, qu'un chuchotement général du côté des demoiselles signala à l'attention des messieurs. Simon et Jean saluèrent M. et Mme Amédée, puis ils s'avancèrent vers le groupe des demoiselles, qui regardaient, qui souriaient, qui minaudaient, témoignant ainsi leur admiration pour leurs futurs danseurs et l'espoir d'une invitation.

Simon salua et resalua particulièrement Mlle Aimée, qui fit révérence sur révérence, qui se détacha du groupe et s'avança vers Simon et Jean.

«Vous arrivez bien à propos, monsieur Simon; on va commencer à danser; les messieurs vont faire leurs invitations.

SIMON.

Alors, mademoiselle, voulez-vous danser avec moi la première contredanse?

MADEMOISELLE AIMÉE.

Très volontiers, monsieur. Et monsieur Jean va danser avec ma soeur Yvone.

JEAN.

Très volontiers, mademoiselle.»

Il courut à Yvone, qui accepta avec plaisir un danseur si bien habillé; toutes les demoiselles envièrent le bonheur des deux soeurs.

«Aimée et Yvone ont toujours de la chance, dit une grosse laide fille rousse qui dansait peu en général, et qui avait une robe en crêpe rose fanée, sur un jupon en percale blanche plus court que la robe.

--C'est qu'elles sont les filles de la maison, dit Mlle Clorinde (robe de mousseline blanche, corsage en pointe, bouquet piqué au bas de la pointe, qui la gênait pour s'asseoir); c'est par politesse qu'on les invite.

--C'est plutôt parce qu'elles sont bonnes et aimables», dit une troisième, petite blonde de dix ans.

Les salons se remplissaient; toutes les industries y étaient représentées: fumistes, bouchers, serruriers, épiciers, fleurs artificielles, papetiers, modistes, lingères, cordonniers, etc. Les toilettes étaient, les unes simples et jolies, les autres recherchées, fanées, prétentieuses; des turbans, des bouquets de plumes, de fleurs, des étoffes fanées, riches, des couleurs éclatantes, tranchaient sur des visages jeunes, frais ou vieux, ridés et plus fanés que leurs robes et leurs coiffures. La musique se faisait entendre, les danses commencèrent; dans les intervalles des contredanses, on courait aux rafraîchissements. Jean et les plus jeunes danseurs virent avec une vive satisfaction l'abondance des gâteaux, des sirops, des fruits glacés. Jean avait bien dit; c'était, croyait-il, genre haut commerce, grand genre. La musique se composait d'un violon, d'une clarinette et d'un piano. M. Abel arriva à dix heures, comme il l'avait annoncé; Simon le présenta à M. et à Mme Amédée et aux jeunes personnes. Patronné par un aussi élégant danseur, M. Abel eut le plus grand succès. Ses habits étaient aussi beaux que ceux de Simon, faits sur le même modèle; il semblait qu'ils fussent de la même fabrique. Simon recommanda M. Abel aux soins tout particuliers de Mlle Aimée et de Mlle Yvone. Abel dansa avec l'une et avec l'autre, puis encore avec Mlle Aimée, à laquelle il fit un éloge éloquent et touchant de son ami Simon; Mlle Aimée trouva que M. Abel était un homme charmant.

«Et puis si bien habillé! Tout semblable à Simon; ce qui indique, dit-elle à ses amies, que ce sont des hommes d'ordre et de bon goût.»

M. Abel causa beaucoup avec M. et Mme Amédée, qui l'écoutaient avec un intérêt visible. Le bal languissait; on mangeait plus qu'on ne dansait. M. Abel communiqua cette observation aux danseurs et leur proposa d'animer la soirée.

Mais comment? Personne ne trouvait le moyen.

«Je l'ai, moi, messieurs, dit M. Abel; mais il faut de l'ensemble pour que ce soit vraiment amusant.

--Qu'est-ce donc? dirent les danseurs.

M. ABEL.

D'abord, il faut nous réunir tous danseurs; personne autre ne doit être dans le secret.

--Et nous, et nous? s'écrièrent les demoiselles.

M. ABEL, _riant_.

Vous moins que les autres, mesdemoiselles; c'est un divertissement d'hommes.»

M. Abel passa dans la salle à côté, suivi de plusieurs jeunes gens.

M. ABEL.

Vous promettez, messieurs, de garder le silence jusqu'après l'exécution de mon divertissement.

--Nous le promettons, nous le jurons, répondirent les jeunes gens en étendant leurs mains.

M. ABEL.

C'est bon. Nous allons exécuter l'_Enlèvement des Sabines_, figure très à la mode et du plus grand genre. Vous choisissez votre danseuse; la contredanse commence; vous faites comme si de rien n'était; au dernier chassé-croisé, je fais _Hop_. Chacun de nous saisit immédiatement une des danseuses et lui fait faire, de gré ou de force, un tour de valse. Le dernier arrivé à sa place paye un punch aux autres danseurs.

UN DANSEUR.

Mais si la demoiselle ne sait pas valser?

M. ABEL.

Tant pis pour le valseur; il faut qu'il la fasse tourner tant bien que mal, jusqu'à ce qu'il lui ait fait faire le tour du salon. Rentrons et soyons discrets. Rappelez-vous bien que, quoi qu'il arrive, qu'on crie, qu'on résiste, il faut avoir fait en valsant un tour du salon pour avoir droit au punch, et que le dernier arrivé paye le punch.»

On rentra au salon; chacun des jeunes gens espérait prendre part au punch; aucun ne croyait avoir à le payer. Ils firent leurs invitations. Il y avait plus de danseurs que de gentilles danseuses, de sorte que les laides furent engagées aussi bien que les jolies. Jeannot trouva toutes les demoiselles déjà retenues; il ne restait que la grosse rousse; Jeannot l'engagea.

«Qu'importe, se dit-il, aussitôt le signal donné, je prendrai une des demoiselles minces et légères; je laisserai ma grosse rousse à celui qui aura la force de la faire tourner.»

On se mit en place. Dzine, dzine, la musique commence et la contredanse aussi. Les demoiselles, qui s'attendaient à quelque chose d'extraordinaire, ne voyant rien venir, s'étonnent et deviennent sérieuses et contrariées; le dernier chassé-croisé allait commencer. «Hop!» fait M. Abel. Les danseurs se précipitent sur les danseuses qu'ils voulaient avoir et que d'autres avaient déjà enlevées; les demoiselles s'effrayent et résistent; les danseurs insistent; les demoiselles cherchent à s'échapper, les mères veulent intervenir; la mêlée devient générale, le tumulte est à son comble; la plupart des demoiselles comprennent à demi et si résignent; l'ordre commence à se rétablir; quelques tours de valse sont terminés, un seul couple continue à se démener; c'est Jeannot et la grosse rousse. Abandonnée par Jeannot, personne n'en avait voulu; et Jeannot, s'étant présenté trop tard partout, et frémissant à l'idée d'avoir le punch à payer, fut trop heureux de retrouver la grosse rousse, qu'il saisit pour la faire tourner; mais la rousse, furieuse de l'abandon de Jeannot, cherchait à se sauver; la crainte du punch triplant les forces de Jeannot, il parvint à l'enlever, à la faire tourner malgré sa résistance, malgré les coups de poing qu'elle lui assenait avec la vigueur d'un colosse pesant deux cents livres; l'infortuné Jeannot, plus petit qu'elle, les recevait sur la tête, et n'en continuait pas moins à tourner, accroché aux plis de la robe de la grosse rousse, qui, de son côté, criait et vociférait mille injures. Hélas! le pauvre Jeannot eut beau supporter avec un mâle courage cette grêle de coups, eut beau s'épuiser en efforts pour accomplir son tour de valse, la danseuse l'obligea à lâcher prise et le laissa seul, immobile près d'un groupe d'hommes au milieu desquels Mlle Clorinde chercha secours et protection.

Pendant cette scène, Jean, au milieu de ses rires, dit à M. Abel:

«Pauvre Jeannot, il va avoir le punch à payer; quel dommage que le monsieur Peintre ne soit pas ici!»

M. Abel se trouva tout près de Jeannot au moment où il fut obligé de lâcher sa danseuse. Il mit une pièce de vingt francs dans la main de Jeannot, lui dit tout bas: «Pour payer le punch», et disparut. Son nom commençait à circuler et à exciter l'indignation des mères; à mesure que le calme se rétablissait, il voyait des regards irrités se porter sur lui. Il voulut prévenir l'orage et sortit.

Avant de passer le seuil de la porte, au bas de l'escalier, il resta un instant à réfléchir sur la soirée; pendant qu'il récapitulait les événements auxquels il avait pris part, il entendit la voix de Jean et de Jeannot.

JEANNOT.

Je suis obligé de payer le punch. C'est mon guignon qui me poursuit. M. Abel imagine quelque chose d'absurde; tout le monde s'en tire heureusement; tous ils rient, ils sont contents. Moi seul j'ai le malheur de tomber sur une grosse fille pesant plus de deux cents livres, qui m'assomme de coups de poing et qui me fait payer ce maudit punch.

JEAN.

Ne paye pas tout, pauvre Jeannot; je t'en payerai la moitié.

JEANNOT.

Je veux bien; combien cela coûtera-t-il?

JEAN.

Dix francs à peu près, pour tant de monde.

JEANNOT.

Comment faire pour l'avoir?

JEAN.

Veux-tu que je coure au café, chez nous, pour le demander?

JEANNOT.

Oui, je veux bien, et dis qu'on me fasse payer le moins cher possible; je suis pauvre, moi.

JEAN.

Sois tranquille, je ferai pour le mieux.»

Jean sortit en courant et ne tarda pas à rentrer avec un énorme bol de punch fumant et bouillant. Aucun des deux ne s'aperçut que M. Abel était près d'eux, caché par l'obscurité.

JEANNOT.

Eh bien, Jean, combien coûte le punch?

JEAN.

Il y en a pour huit francs au lieu de douze, parce que c'est pour nous.

JEANNOT.

Ainsi je te dois quatre francs, puisque tu en payes la moitié.

JEAN.

Oui; et je donnerai les quatre francs qui restent, mon pauvre Jeannot.»

Jeannot fouilla dans son gousset, en retira son argent, compta et remit quatre francs à Jean, oubliant de le remercier de sa générosité; M. Abel, indigné et voulant punir Jeannot de sa tromperie et de son avidité, avança la main, la passa dans la poche de l'habit de Jeannot sans qu'il le sentît, occupé qu'il était par le punch, et en retira la pièce d'or qu'il l'avait vu remettre dans cette poche.

Puis, voyant Jeannot et Jean remonter avec leur punch, il sortit en disant:

«Je n'ai plus rien à faire ici; j'ai vu la petite Aimée; je lui ai fait de Simon un éloge qu'elle n'oubliera pas. J'ai recommencé avec la mère; j'ai glissé au père que Simon avait déjà trois mille francs de placés... et ils le sont, ajouta-t-il en souriant, et en son nom... Cette petite est gentille; elle paraît bonne, douce, bien élevée. Il faut qu'elle soit Mme Simon Dutec.... Jeannot est un fripon, un gueux, un gredin. Faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, quand je lui en avais donné vingt. Coquin!...»

En disant tout haut ce mot qui fit retourner quelques passants, M. Abel hâta le pas et ne tarda pas à arriver à son hôtel _Meurice_.

XV

FRIPONNERIE DE JEANNOT

Tous les matins M. Abel quittait l'hôtel, faisait une promenade à son atelier tout près de là, déjeunait au café Métis, retournait à son atelier, y restait jusqu'à la chute du jour, y recevait beaucoup d'amis, dînait en ville et allait à un cercle ou dans le monde; jamais il ne rentrait plus tard que minuit. Il travaillait à quatre tableaux de chevalet qui devaient figurer à l'Exposition; l'un devait être au livret sous le titre d'_une Soirée d'épicier_; l'autre, _la Leçon de danse_; le troisième, _les Habits neufs_; le quatrième, _une Contredanse_. Ses amis admiraient beaucoup ces quatre petits tableaux; aucun n'était fini, mais tous étaient en train et assez avancés.

Dans chacun de ces tableaux on voyait les deux mêmes figures principales. Un jeune homme à belle figure, yeux noirs, physionomie intelligente et gaie, un autre plus jeune, mais portant une ressemblance si frappante avec le premier, qu'on ne pouvait douter qu'ils ne fussent frères; dans _les Habits neufs_, le plus jeune était admirablement beau d'expression; son regard exprimait le bonheur, la tendresse, la reconnaissance.

«Sais-tu, lui dit un jour celui qui avait pris le nom de Caïn à la soirée de M. Pontois, sais-tu que cette seule figure ferait la réputation d'un peintre?

ABEL.

Elle est belle, en effet; elle a surtout le mérite de la ressemblance.

CAÏN.

Celui qui aura ces quatre tableaux aura une des plus belles et des plus charmantes choses qui auront été faites en peinture.

ABEL.

Personne ne les aura jamais; c'est pour moi que je travaille.

CAÏN.

Tu es fou! Tu vendrais ces quatre tableaux quarante ou cinquante mille francs!

ABEL.

On m'en offrirait quatre cent mille francs que je ne les donnerais pas. Ils me rappellent de charmants moments de ma vie; tu connais l'histoire de ces tableaux, et tu sais le bonheur que m'a donné cette suite de bonnes actions que m'a inspirées mon bon petit Jean. Excellent enfant! Quel coeur reconnaissant! Quel beau et noble regard! Il est parfaitement rendu dans mon tableau; c'est ce qui en fera la beauté et le succès.

CAÏN.

Quarante mille francs ne sont pas à dédaigner.

ABEL.

Que me font quarante mille francs ajoutés à tout ce que j'ai déjà gagné et à ce que je puis gagner encore, moi qui vis comme un artiste et qui ai à peine vingt-huit ans.

CAÏN.

Tu as raison; mais c'est dommage!»

Quand Jeannot rentra chez lui, il s'empressa de retirer et de compter l'argent qu'il avait mis dans sa poche: il eut beau compter et chercher, il ne trouva pas la pièce d'or que lui avait donnée l'inconnu; son désespoir fut violent; il avait compté sur ces vingt francs pour acheter à Simon les habits qu'il lui avait prêtés et dont il avait besoin. Il pleura, il se tapa la tête de ses poings, mais ce grand désespoir ne lui rendit pas ses vingt francs.