Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 6

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JEAN.

Je crois bien, monsieur! Il y a de quoi. M. Pontois, l'épicier de Jeannot, donne une soirée, un concert; il nous a invités, Simon et moi, et M. Métis veut bien nous permettre d'y aller.

M. ABEL.

Tant mieux, mon ami, tant mieux. Et as-tu de quoi t'habiller?

JEAN.

Je crois bien, monsieur; Simon me prête un habit et un gilet qui lui sont devenus trop étroits, et un pantalon auquel Mme Métis veut bien faire un rempli de six pouces pour le mettre à ma taille.

M. ABEL, _riant_.

Mais, mon pauvre garçon, tu flotteras dans tes habits comme un goujon dans un baquet.

JEAN.

Ça ne fait rien, monsieur. Il vaut mieux être trop à l'aise que trop à l'étroit. Je m'amuserai bien tout de même. De la musique! Jugez donc! moi qui n'en ai jamais entendu. Et puis des rafraîchissements! moi qui n'en ai jamais bu. Et des échaudés! des macarons! du vin chaud!

M. ABEL, _souriant_.

Écoute, Jean; sais-tu que ce que tu m'en dis me fait venir l'eau à la bouche? C'est que j'ai bien envie d'y aller? Ne pourrais-tu pas me faire inviter avec un de mes amis, M. Caïn?

JEAN.

Mais je pense bien qu'oui, monsieur. Je vais demander à Simon. Dis donc, Simon, peux-tu faire inviter M. Abel à la soirée de M. Pontois?

SIMON.

Je suis bien sûr que M. Pontois ne demandera pas mieux; qu'il sera fort honoré d'avoir M. Abel.

JEAN.

C'est qu'il faut aussi faire inviter son ami, M. Caïn.

SIMON.

M. Caïn?»

Simon regarda d'un air surpris M. Abel, qui souriait de l'étonnement de Simon; mais, reprenant son sérieux:

M. ABEL.

Oui, Simon, mon ami Caïn; cela te paraît drôle que Caïn soit ami d'Abel? C'est pourtant vrai. Je ne vais pas dans le monde sans lui. C'est un grand musicien; nous faisons de la musique ensemble.

SIMON.

Bien, monsieur, je donnerai réponse à monsieur demain; elle est facile à deviner. C'est un grand honneur que nous fait monsieur.»

M. Abel, très content de l'invitation promise, questionna beaucoup Jean sur la soirée projetée, le monde qui y serait, etc.

Le lendemain, Simon annonça à M. Abel que M. et Mme Pontois se trouvaient fort honorés d'avoir M. Abel et son ami M. Caïn, et que, s'il voulait mettre le comble à ses bontés, ce serait de leur chanter quelque chose.

«Nous verrons, nous verrons, répondit M. Abel d'un air assez indifférent. Peut-être, si je suis en voix.»

Simon fut aussi enchanté que Jean de cette demi-promesse, qu'il communiqua dès le soir même à M. et à Mme Pontois.

La soirée devait avoir lieu le surlendemain dimanche. A huit heures, l'appartement de l'entresol était éclairé, illuminé _a giorno_; il se composait d'une petite entrée, d'une salle ou salon avec deux fenêtres donnant sur la rue de Rivoli, et d'une chambre à coucher où étaient les rafraîchissements; deux lampes Carcel éclairaient le côté de la cheminée; quatre bougies illuminaient le côté opposé; un quinquet de chacun des côtés restants complétait l'éclairage.

Les rafraîchissements se composaient d'eau sucrée, d'eau rougie, de bière, de tartines de pain et de beurre, d'échaudés, de macarons, de pruneaux et raisins secs, d'amandes, de noisettes, de pâtes de réglisse et de guimauve, de sucre d'orge et de sucre candi.

Les invités commençaient à arriver. Simon et Jean avaient été des premiers. Jean flottait (comme l'avait dit M. Abel) dans les habits de Simon. Et Simon, au contraire, était ficelé dans les siens, achetés depuis longtemps et avant qu'il eût pris du corps. Jeannot avait une veste, un gilet, un pantalon loués pour la soirée; mais ils étaient si heureux des plaisirs de cette réunion, qu'ils ne songeaient pas à l'effet que produisaient leurs vêtements.

M. Abel arriva et présenta son ami, M. Caïn; tous deux étaient en grande tenue de soirée, gants paille, cravates blanches, gilets blancs, vêtements noirs. On les attendait pour commencer le concert. Quelques dames miaulèrent quelques romances; quelques messieurs hurlèrent quelques grands airs, on mangea, on but; Jean et Jeannot s'en donnaient et ne s'éloignaient pas de la table des rafraîchissements.

La soirée était fort avancée, et Caïn et Abel n'avaient pas encore chanté.

«Monsieur, dit Mme Pontois en s'approchant de M. Abel, on nous avait fait espérer que vous voudriez bien chanter quelque chose.

M. ABEL, _avec hésitation_.

Oui, madame... Mais je ne chante jamais seul... Caïn m'accompagne toujours,... et... je dois vous prévenir que nous avons des voix si puissantes... que... ce ne serait peut-être pas prudent de tenir les fenêtres fermées.... Les vitres pourraient se briser....

--Mais qu'à cela ne tienne, monsieur. Pontois, ouvre les fenêtres.

--Comment? Pourquoi?»

L'explication que donna Mme Pontois courut tout le salon; la curiosité était vivement excitée. M. Abel s'approcha du piano; M. Caïn s'assit pour accompagner. Après quelques minutes de préparatifs, de gammes préludantes, de petites notes brillantes, un accord formidable se fit entendre; un cri puissant y répondit, et alors commença un duo comme on n'en avait jamais entendu. Les deux chanteurs hurlèrent d'un commun accord, de toute la force de leurs poumons et en s'accompagnant d'un tonnerre d'accords:

«Au voleur! Au voleur! A la garde! A l'assassin! On m'égorge! Au secours! Oh! là! là! Oh! là! là! Tu périras! Tu périras! Gredin! Assassin! A la garde! A la garde! Oh! là! Oh! là! là!»

Des cris du dehors répondirent aux hurlements du dedans; M. et Mme Pontois, éperdus, criaient aux chanteurs d'arrêter; les cris du dehors devenaient menaçants; M. Pontois courut fermer les fenêtres; des coups frappés à la porte d'entrée, des ordres impérieux d'ouvrir, les cri des invités qui demandaient du silence, les hurlements obstinés des chanteurs, mirent en émoi tous les habitants de la maison; ils se joignirent aux gens du dehors pour forcer l'entrée, et lorsque enfin M. Pontois, effrayé du tumulte extérieur et craignant une invasion par les fenêtres, se décida à ouvrir la porte d'entrée, une avalanche d'hommes, de femmes, d'enfants se précipita dans l'appartement; le tumulte, le désordre furent à leur comble; Abel et le prétendu Caïn en profitèrent pour quitter le champ de bataille, et se trouvèrent dans la rue riant aux éclats de leurs chants improvisés et discordants. En arrivant dans la rue, ils arrêtèrent une escouade de sergents de ville qui accouraient au secours des victimes égorgées; ils leur expliquèrent la cause de tout ce bruit.

«C'est une plaisanterie qui aurait pu devenir fâcheuse, dit un des sergents de ville.

--N'est-ce pas? Ça n'a pas de bon sens, dirent en choeur Caïn et Abel. Aussi nous avons quitté la partie; les salons sont pleins, on y étouffe. C'est à n'y pas tenir.»

Les deux amis s'en allèrent enchantés de leurs succès.

«Je déteste les épiciers, dit Abel.

CAÏN.

Pourquoi les détestes-tu? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait?

ABEL.

Rien du tout; mais leurs airs goguenards, impertinents, leur aisance et leur sans-gêne, leur esprit et leur langage épicé, tout cela m'impatiente, et j'ai toujours envie de leur jouer des tours.

CAÏN.

Je t'assure, mon cher, que tu as tort; les épiciers sont comme les autres hommes, il y en a de bons, il y en a de mauvais.

ABEL.

C'est possible! Mais que veux-tu? je ne les aime pas.»

L'ami leva les épaules en riant, et ne dit plus rien sur ce sujet.

XII

LA LEÇON DE DANSE

Quelque temps après, Jean dit un matin à M. Abel, en lui servant son déjeuner:

«Monsieur aurait-il envie d'aller au bal?

M. ABEL.

Au bal? Eh! ce ne serait pas de refus. Quelle espèce de bal? Chez qui?

JEAN.

Un très beau bal, monsieur. On dansera, et Simon m'a déjà fait voir comment on dansait; nous dansons le soir dans notre petite chambre là-haut; c'est bien amusant, monsieur, allez! Savez-vous danser?

M. ABEL, _avec une feinte tristesse_.

Hélas! non. Si tu voulais me montrer comment on fait?

JEAN.

Très volontiers, monsieur; mais où danserons-nous?

M. ABEL, _avec empressement_.

Ici, entre les tables. Il n'y a personne.

JEAN.

Mais, monsieur, on pourrait nous voir du dehors.

M. ABEL.

Et quand on nous verrait? Il n'est pas défendu de danser; quel mal y a-t-il à danser?

JEAN.

Aucun, monsieur,... certainement;... mais ce sera tout de même un peu drôle de nous voir danser tous les deux.

M. ABEL.

Bah! je prends tout sur mon dos. Si on n'est pas content, c'est moi qui répondrai; et, si on rit de nous, nous nous moquerons d'eux. Allons, commençons.»

M. Abel se leva, se plaça au milieu du café et se mit en position. Jean se mit en face et commença à sauter ou plutôt à ruer, en lançant ses pieds en avant, en arrière, à droite et à gauche.

«Commencez donc, monsieur. Sautez plus fort.... Plus haut encore!... C'est bien! Lancez le pied droit,... le pied gauche,... en avant,... en arrière,... Très bien.»

M. Abel, qui avait commencé en souriant et avec une gaucherie affectée, finit par rire et par s'animer de telle façon que les passants s'attroupèrent près des portes et fenêtres; les croisées étaient obstruées par les têtes collées contre les vitres. Jean vit bientôt qu'il avait affaire à son maître en fait de danse; M. Abel faisait des entrechats, des pirouettes, des pas mouchetés, des pas de Zéphyr, des pas de Basque, que Jean cherchait vainement à imiter.

Jean s'animait et ne se lassait pas; M. Abel riait à se tordre, et redoublait de vigueur, de souplesse et de légèreté. Le public du dehors applaudissait et riait; ceux de derrière, qui ne voyaient pas, cherchaient à voir poussant ceux de devant. La foule devint si compacte, que les sergents de ville arrivèrent pour en connaître la cause.

«Voyez, sergent, voyez vous-même. Tenez, tenez, voyez donc comme le grand est leste; le voilà qui a sauté par-dessus le petit.... Et le petit qui s'essaye; le pataud! Le voilà par terre! Ah! ah! ah!»

Et la foule de rire. Les sergents de ville riaient aussi.

UN SERGENT.

Messieurs, vous encombrez le passage; passez, messieurs, mesdames; passez.

AUTRE SERGENT, _cherchant vainement à dissiper la foule_.

Il faut faire finir ces danseurs; tant qu'ils seront là à faire leurs gambades, nous ne viendrons pas à bout de la foule. Tiens, vois donc, en voici qui reviennent, et en voilà d'autres qui s'arrêtent. Entre dans le café, Scipion, et dis-leur de finir leurs évolutions.»

Scipion ouvrit la porte, entra, toucha son chapeau, et, s'adressant à M. Abel en souriant:

«Monsieur, bien fâché de vous déranger, mais je vous prie de vouloir bien vous reposer, car la foule s'est amassée, comme vous voyez; elle gêne la circulation, et nous sommes obligés de faire circuler, ce qui est difficile tant que vous serez en représentation.

M. ABEL.

Très volontiers, mon brave sergent; aussi bien j'en ai assez; j'ai chaud et soif.»

Et s'asseyant à une table:

«Garçon, deux cafés et du cognac.... Asseyez-vous donc, sergent; je régale.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, mon camarade m'attend dehors.

M. ABEL.

Eh bien! chassez la foule, donnez-leur des coups de pied, des coups de poing, n'importe, tapez avec tout ce qui vous tombera sous la main, et revenez avec votre camarade prendre une tasse de café et un petit verre.

LE SERGENT.

Mais, monsieur, je ne sais pas si nous pourrons.

M. ABEL.

On peut toujours! C'est si vite fait d'avaler une tasse et un petit verre. Je vous attends.»

Le sergent de ville sortit fort content, et rentra plus content encore amenant son camarade.

Pendant ce temps, Jean avait apporté, d'après l'ordre de M. Abel, deux autres tasses et du kirsch.

M. ABEL.

Allons, messieurs, en place; je régale.»

Le second sergent fit une exclamation de surprise.

«Comment, monsieur, encore vous?»

M. Abel le regarda.

«Tiens, c'est vous, sergent!»

Et, s'adressant au premier:

«Votre camarade et moi, nous sommes de vieux amis; il m'avait pris au collet comme voleur chez un épicier, il y a quelque temps, et je l'ai régalé d'un café.

PREMIER SERGENT.

Voleur! voleur! Et tu as laissé aller monsieur?

M. ABEL.

C'est que j'étais un voleur pour rire; soyez tranquille, votre camarade est un brave des braves: il ne manquera jamais à son devoir; il arrêterait plutôt dix innocents que de relâcher un seul coupable!»

Les sergents rirent de bon coeur.

«Monsieur est un farceur, dit le premier sergent; mais il faut tout de même prendre garde, monsieur: il y en a parmi nous qui n'aiment pas qu'on les mystifie, et qui pourraient bien, par humeur, vous emmener au poste.

M. ABEL.

Eh bien! le grand malheur! Je régalerais le poste! Je le griserais! Je lui ferais faire la manoeuvre! Ce serait charmant!

DEUXIÈME SERGENT.

Et la correctionnelle au bout de tout ça, monsieur?

«Pour le soldat, c'est pis encore: le cachot et le code militaire.

M. ABEL.

Nous n'irions pas si loin, sergent! Je connais mon code, et je sais jusqu'où on peut aller. Allons, au revoir, sergents! et au café c'est plus agréable que le poste; et c'est toujours moi qui régale.»

Les sergents remercièrent et sortirent.

PREMIER SERGENT.

On voudrait avoir tous les jours affaire à des gens comme cet original!

DEUXIÈME SERGENT.

Oui, mais quel farceur! Cette idée de nous régaler. Il est bon garçon tout de même.

«Je crois bien que c'est lui qui a fait l'autre soir la farce du concert chez l'épicier. D'après ce qu'en disait l'épicier, ce devait être lui.

DEUXIÈME SERGENT.

Et quand ce serait lui, il n'y a pas eu grand mal.

PREMIER SERGENT.

Ma foi! il les a tous mis sens dessus dessous. L'épicière s'est trouvée mal; les femmes criaient. C'était une vraie comédie.

DEUXIÈME SERGENT.

Et assez drôle, tout de même. L'épicier était-il en colère! Et le petit épicier qui pleurait comme un imbécile!

PREMIER SERGENT.

Ah oui! cette espèce de Jocrisse qu'on appelle _Jeannot_.»

Pendant que les sergents causaient dehors, M. Abel faisait boire à Jean une tasse de café, dans laquelle il avait versé du kirsch. Jean avait chaud. Le café et le kirsch lui firent grand bien et surtout grand plaisir. Le café commençait à se remplir; les habitués arrivaient.

M. ABEL.

Dis donc, Jean, tu ne m'as pas dit chez qui nous aurions un bal?

JEAN.

Monsieur, c'est chez des gens très comme il faut; des marchands de meubles d'occasion, amis de M. Pontois, qui ont un grand appartement dans la rue Saint-Roch.

M. ABEL.

Beau quartier! Belle rue!

JEAN.

Le quartier est beau, c'est vrai; mais je demande pardon à monsieur si je ne suis pas de son avis quant à la rue. Je ne la trouve pas belle, moi.

M. ABEL.

C'est que tu n'as pas de goût, mon ami; vois donc quels avantages on y trouve. D'un côté à l'autre de la rue on peut se donner des poignées de main sans se déranger; le soleil ne vous y gêne jamais; dans l'été, on y a frais comme dans une cave: il fait tellement sombre dans les appartements, que les yeux s'y conservent jusqu'à cent ans. Ce sont des avantages, de grands avantages, qu'on trouve de moins en moins dans Paris.»

Jean le regardait, moitié étonné, moitié souriant.

«Vous vous moquez de moi, monsieur, dit-il enfin.

M. ABEL, _souriant_.

De toi, mon garçon? jamais. De la rue je ne dis pas; c'est une sale rue que je ne voudrais pas habiter pour un empire. Et comment s'appelle notre richard qui nous fera danser dimanche?

JEAN.

M. Amédée, monsieur. Un gros marchand! Du haut commerce, celui-là! Qui a une dame et deux jolies demoiselles; l'aînée surtout est bien bonne, bien aimable.

M. ABEL.

Comment les connais-tu?

JEAN.

Parce que Simon y va quelquefois le dimanche après vêpres, ou bien quand le café est fermé, et que les Amédée ont du monde chez eux. Il m'y a mené; c'est bien beau, monsieur!

M. ABEL.

Quel âge a la demoiselle aînée? Et la petite?

JEAN.

L'aînée approche de dix-neuf ans, monsieur; l'autre, de seize à dix-sept.

M. ABEL.

L'aînée irait bien à Simon.

JEAN.

Oh! monsieur, Simon n'a que vingt-trois ans; il ne se mariera pas avant quatre ou cinq ans d'ici. Il faut qu'il amasse un peu d'argent pour avoir de quoi entrer en ménage; on ne lui donnerait pas Mlle Aimée sans cela.

M. ABEL.

Combien lui faut-il?

JEAN.

Il lui faut bien deux à trois mille francs, monsieur. Mais il a maman à soutenir; maintenant que nous voilà deux à gagner, cela ira plus vite.

M. ABEL.

Est-ce que tu ne gardes pas ce que tu gagnes?

JEAN.

Pour ça, non, monsieur; je donne tout à Simon qui fait comme il veut. Il envoie à maman là-dessus.»

Il y avait beaucoup de monde au café. Simon appela Jean pour aider au service; la conversation avec M. Abel fut interrompue. Celui-ci resta encore quelque temps au café; il regardait sans voir, et il n'entendait pas ce qui se disait autour de lui. Il se retira enfin et sortit tout pensif, se dirigeant vers les Tuileries, où il acheva d'arranger dans sa tête l'avenir de Simon.

«Il faut qu'il paraisse au bal à son avantage, se dit-il, et mon petit Jean aussi.»

XIII

LES HABITS NEUFS

Le lendemain, quand M. Abel vint déjeuner au café, Jean courut tout joyeux.

«Monsieur, monsieur, savez-vous le bonheur qui nous arrive, à Simon et à moi?

M. ABEL.

Non: comment veux-tu que je le sache?

JEAN.

Hier, dans l'après-midi, monsieur, il est venu un beau monsieur qui nous a demandé, Simon et moi; il nous attendait chez le portier. On n'avait pas besoin de nous au café, c'est l'heure où il y a le moins de monde. Nous y sommes allés; le beau monsieur nous a dit qu'il venait nous prendre mesure pour nous faire des habits neufs; Simon a refusé....

M. ABEL, _contrarié_.

Pourquoi cela? Il devait accepter.

JEAN.

Mais, monsieur, il ne voulait pas dépenser tant d'argent.

M. ABEL, _de même._

Mais puisqu'on les lui donnait.

JEAN.

Tiens! comment avez-vous deviné ça? Ce monsieur nous dit qu'il avait ordre de nous habiller, qu'il était payé d'avance... et je ne sais quoi encore.... Simon hésite; le monsieur lui dit que ses ordres sont de faire les habits, sous peine de perdre la pratique. Simon demande qui c'est et pourquoi c'est. Le monsieur dit que c'est d'un grand artiste, un peintre, qui est très bon et très original; qu'il nous a vus un jour mal vêtus, et qu'il veut que nous soyons bien habillés. Et il ajoute que si nous ne le laissons pas faire, nous lui faisons perdre sa meilleure pratique. Simon a enfin consenti; le monsieur nous a pris mesure, et il nous apportera nos habits demain, et nous serons comme des princes le jour du bal de M. Amédée. Il ne manquera qu'une chose, c'est la chaussure, la cravate et le linge; mais, quant au linge, Simon m'a dit que nous boutonnerions nos habits pour cacher la chemise et dissimuler la cravate. Ce sera très bien comme ça.

M. ABEL.

Cet imbécile de tailleur! comment n'a-t-il pas pensé au linge et aux bottines!

JEAN.

Il ne faut pas injurier ce pauvre homme, monsieur, ce n'est pas sa faute; il a fait comme on lui a commandé.

M. ABEL.

Tu as raison; c'est l'autre qui est un sot, un imbécile.

JEAN.

Oh! monsieur! Un si bon monsieur! qui prend intérêt à nous sans nous connaître, et qui fait une si grande charité et avec tant de bonté et de grâce!

M. ABEL.

Je te dis que c'est un animal. Quand on fait une bonne action, il ne faut pas la faire à demi. La jolie figure que vous ferez avec des habits élégants, des chaussures de porteurs d'eau et une cravate de coton à carreaux.... Et le chapeau, y a-t-on pensé?

JEAN.

Je ne crois pas, monsieur; mais on ne garde pas son chapeau dans une maison comme il faut, où l'on danse. Nous irons sans chapeau, Simon et moi. C'est si près! Avec ça qu'il fera nuit.

M. ABEL.

Et que la rue Saint-Roch n'est déjà pas si éclairée.»

M. Abel déjeuna vite ce jour-là. Il dit à Jean de servir promptement, qu'il était pressé. Jean fit de son mieux, M. Abel aussi, de sorte qu'un quart d'heure après, ce dernier était parti.

Simon et Jean voyaient Jeannot de moins en moins; mais ils savaient qu'il devait aller au bal de M. Amédée.

JEAN.

Pauvre Jeannot, il sera mal habillé, tandis que nous, nous serons si beaux!

SIMON.

Ah bien, il s'amusera tout de même. Nous pourrions lui prêter mes vieux habits que tu avais à la soirée de M. Pontois; ils sont très bien encore.

JEAN.

Et ils lui iront bien, comme à moi, puisque nous sommes de la même taille.... Si j'allais le lui dire?

SIMON.

Oui, va, mon bonhomme, et ne sois pas longtemps; il pourrait venir du monde encore, et il y en a déjà pas mal.

JEAN.

Je ne resterai que le temps de lui dire la chose et d'avoir un oui ou un non.»

Jean sortit et arriva en courant. En ouvrant la porte, il entendit qu'on se disputait; et il ne tarda pas à voir que c'était M. Pontois qui grondait Jeannot.

M. PONTOIS.

Je te dis que j'en suis sûr; ma femme t'a vu prendre une poignée de dattes et de figues; elle a vu que tu les mangeais.

JEANNOT.

Mais, m'sieur, je les ramassais pour les mettre à la montre.

--Menteur! voleur!» s'écria M. Pontois.

Et, se jetant sur Jeannot, il lui tira une poignée de cheveux, lui donna des claques et des coups de pied et, l'envoya à l'autre bout de la chambre.

M. PONTOIS.

C'est la dixième, la centième fois que tu me voles, petit gueux. Que je t'y prenne encore une fois, et je te mets à la porte comme un voleur.»

M. Pontois s'en alla sans avoir aperçu Jean, et laissa Jeannot pleurant et se désolant.

Jean s'approcha de son cousin.

«Jeannot, lui dit-il affectueusement, prends courage; ne pleure pas. Je viens te proposer quelque chose qui te fera plaisir. Simon t'offre de te prêter, pour le bal de M. Amédée, les habits que j'avais à votre soirée.»

Jeannot essuya ses larmes et prit un air moins malheureux.

JEANNOT.

Je veux bien; je n'avais rien à mettre. Je te remercie bien et Simon aussi. Mais toi-même, que mettras-tu?

JEAN.

Je mettrai autre chose; je ne suis pas embarrassé avec Simon.

JEANNOT.

Tu es bien heureux d'être avec Simon; tu es tranquille là-bas, et toujours gai et content. Il n'en est pas de même pour moi. Je pleure plus souvent que je ne ris. Peu de gages, beaucoup d'injures, du travail par-dessus la tête.

JEAN.

Il ne faut pas croire que nous n'avons rien à faire au café; je suis sur pied du matin au soir; toi, tu as tes dimanches au moins.

JEANNOT.

Jolis dimanches! C'est à qui ne m'emmènera pas. Je m'ennuie et je pleure. Ça fait un beau dimanche!

JEAN.

Et pourquoi ne viens-tu jamais nous voir? Simon et moi, nous sortons chacun notre tour le dimanche; nous t'emmènerions.

JEANNOT.

Merci! Pour aller à vêpres, au sermon! Grand plaisir! jolie distraction!

JEAN.

Ça fait du bien d'aller quelquefois prier le bon Dieu dans l'église, chez lui, dans sa maison.

JEANNOT.

J'aime mieux me promener.

JEAN.

Pauvre Jeannot! Tu ne disais pas comme ça au pays.

JEANNOT.

Au pays, j'étais un sot; mes camarades m'ont formé à Paris.

JEAN.

Déformé, tu veux dire. Qu'y gagnes-tu? Tu n'en es pas plus heureux. Tu ne t'en amuses pas davantage, et tu n'as plus la consolation de prier.

JEANNOT.

Comment veux-tu que je sois heureux, que je m'amuse, avec des méchants maîtres comme les miens?

JEAN.

Méchants! Qu'est-ce que tu dis donc? Simon m'a dit qu'ils étaient bons et qu'ils traitaient très doucement leurs garçons.

JEANNOT.

Les autres, c'est possible; mais pas moi, toujours!

JEAN.

Jeannot, Jeannot, prends garde d'être ingrat!

JEANNOT.

Tiens! Jean, tu m'ennuies avec tes sermons; c'est pour ça que je ne vais plus vous voir, Simon et toi.... Envoie ou apporte-moi les habits que tu m'as promis, et ne me fais pas de morale. Aussi bien, je suis mal ici, je crois bien que je n'y resterai pas.

JEAN.

Où veux-tu aller? que veux-tu faire? Jeannot, je t'en prie, ne fais rien de grave sans consulter Simon; il est si bon, si sage!

JEANNOT.

Envoie-moi tes habits; je ne te demande pas autre chose.»

Jean soupira et s'en alla lentement en répétant:

«Pauvre Jeannot!»

Simon, auquel il raconta le soir sa conversation avec Jeannot et la scène dont il avait été témoin, alla lui-même porter les habits promis à Jeannot, et causa longuement avec M. Pontois. Quand il rentra, il était soucieux, et, au premier moment où ils se trouvèrent seuls au café son frère et lui, il dit à Jean: