Jean qui grogne et Jean qui rit
Chapter 5
Où frapper? Comment faire? J'ai peur de fâcher quelqu'un si je frappe à une autre porte qu'à celle de Simon.
JEANNOT.
Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? recommença Jeannot de son ton larmoyant.
JEAN.
Ne t'effraye donc pas; je vais appeler. Simon!... Simon!...» appela-t-il à mi-voix.
Une porte s'ouvrit: un jeune homme s'y montra.
«Simon!» s'écria Jean.
Et il se jeta à son cou.
SIMON.
C'est toi, Jean! Et toi, Jeannot! Dieu soit loué! J'avais tant besoin de revoir quelqu'un du pays! Entrez, entrez; nous allons causer pendant que je m'habillerai. Je ne vous attendais pas sitôt. Maman avait écrit que vous seriez ici dans un mois.
JEAN.
Certainement; nous ne devions pas arriver avant; mais nous avons voyagé comme des princes! En voiture! Je te raconterai ça.»
Ils entrèrent dans une petite chambre propre, claire et assez gaie. Tout en furetant partout et en regardant Simon se débarbouiller et s'habiller, Jean et Jeannot lui donnèrent des nouvelles du pays et lui racontèrent toutes leurs aventures.
SIMON, _riant_.
Il paraît que Jeannot n'a pas la chance; et toi, Jean, je crois bien que c'est toi qui fais venir la chance par ton caractère gai, ouvert et serviable. Tu as toujours été comme ça; je me souviens que, dans le pays, tout le monde t'aimait.
Quand ils eurent bien causé, bien ri, et qu'ils se furent embrassés plus de dix fois, Jean demanda:
«Et que vas-tu faire de nous, Simon? Tu ne vas pas nous garder à rien faire, je pense?
SIMON.
Non, non, sois tranquille, vous êtes placés d'avance: toi, Jean, tu entres comme garçon de café dans la maison où je suis. Et toi, Jeannot, tu vas entrer de suite chez un épicier.
JEANNOT.
Tiens, pourquoi pas garçon de café comme Jean?
SIMON.
Parce qu'il n'y avait qu'une place de libre. Tout le monde ne peut pas faire le même travail.
JEANNOT.
Serons-nous dans la même maison?
SIMON.
Non; toi, Jeannot, tu seras tout près d'ici, dans la rue de Rivoli, et près de Jean, qui demeurera avec moi, dans cette maison où nous sommes en service.
JEAN.
Quel service ferons-nous?
SIMON.
Le service d'un café; c'est un bon état, mais fatigant.
JEAN.
En quoi fatigant?
SIMON.
Parce qu'il faut être actif, alerte, toujours sur pied, adroit pour ne rien briser, ni accrocher, ni répandre. Tu feras bien l'affaire, toi.
JEANNOT.
Je l'aurais bien faite aussi.
SIMON.
Non, tu n'es pas assez vif, assez en train; tu te serais fait renvoyer au bout de huit jours.»
Jeannot ne dit plus rien: il prit son air boudeur.
SIMON.
Ah! ah! ah! quelle figure tu fais! Ça ferait bon effet dans un café. Toutes les pratiques se sauveraient pour ne plus revenir!»
Jeannot prit un air encore plus maussade. Simon leva les épaules en riant.
«Toujours le même! dit-il. Ah çà! voici bientôt sept heures. Il faut descendre au café, Jean; et toi, Jeannot, je vais te présenter à ton maître épicier; sois bien poli et déride-toi, car l'épicier doit être gai et farceur par état.»
Simon tira un pain de son armoire, en coupa trois grosses tranches, en donna une à Jean et à Jeannot, et mit la troisième dans sa poche; ils descendirent les cinq étages et entrèrent dans un café très propre, très joli. Jean et Jeannot restèrent ébahis devant les glaces, les chaises de velours, les tables sculptées, etc. Pendant qu'ils admiraient, Simon alla parler au maître du café et revint peu de temps après avec un morceau de fromage, des verres et une bouteille de vin. Il versa du vin dans les trois verres.
«Déjeunons, dit-il, avant que le monde arrive. Et vite, car il y a de la besogne; il faut tout nettoyer et ranger.»
IX
DÉBUTS DE M. ABEL ET DE JEANNOT
Ils mangèrent et burent; le déjeuner mit Jeannot en belle humeur, et il se mit gaiement en route avec Simon et Jean pour commencer son service chez l'épicier. Le chemin ne fut pas long: cinq minutes après il entrait dans le magasin.
SIMON.
Pontois, voici mon cousin Jeannot, le garçon que vous attendiez; arrivé de ce matin, il est tout prêt à se mettre à la besogne.
PONTOIS.
Bien, bien; approche, mon garçon, approche. Prends-moi ce bocal de cornichons, et va le poser près du comptoir, là-bas.
JEANNOT.
Où ce que c'est, m'sieur?
PONTOIS, _riant_.
Bien parlé, mon ami. Le français le plus pur! _Où ce que c'est?_ Là-bas, sur le comptoir.
JEANNOT.
Où ce que c'est, le comptoir?
PONTOIS.
En face de toi, nigaud. Devant madame, qui est là, qui écrit.»
Tout le monde riait; Jeannot, pas trop content avance vers le comptoir, butte contre une caisse de pruneaux, et tombe avec le bocal de cornichons.
«Maladroit! crie Pontois.
--Maladroit! répète la dame du comptoir.
--Maladroit! s'écrient les garçons épiciers.
--Malheureux! s'écrie Simon.
--Pauvre Jeannot!» s'écrie Jean en courant à lui.
Jeannot s'était relevé, irrité et confus. Il avait eu du bonheur, le bocal ne s'était brisé que du haut, la moitié des cornichons étaient par terre, mais les garçons se précipitèrent pour les ramasser, et il n'y en eut guère que le quart de perdu.
PONTOIS.
Dis donc, petit drôle, pour la première fois, passe; mais une seconde fois, tu payes. J'ai promis à Simon que tu aurais dix francs par mois, nourri, vêtu, logé, blanchi. Prends garde que les dix francs ne filent à payer la casse. Qu'en dites-vous, Simon? Mauvais début! Ça promet de l'agrément.
SIMON.
Non, non, Pontois; c'est l'embarras, la timidité. Il ne fallait pas lui faire transporter un bocal pour commencer. Au revoir, je m'en vais, moi, avec mon débutant.
PONTOIS.
Il est gentil, celui-ci! Dites donc, Simon, voulez-vous changer? Reprenez l'autre et donnez-moi celui-ci.
SIMON.
Non, non, Pontois, gardons chacun le nôtre; celui-ci est mon frère, Jeannot est mon cousin. Au revoir. Je viendrai demain savoir comment ça va. Courage, Jeannot, ne te trouble pas pour si peu. A demain.»
Jeannot ne répondit pas; il était mécontent de la différence que faisait Simon entre le frère et le cousin. Pontois le mit de suite à l'ouvrage; il lui fit porter un paquet d'épicerie à l'hôtel _Meurice_, qui se trouvait à quelques portes plus loin, et il le fit accompagner par un des garçons.
Les premiers jours, Jeannot ne fit pas autre chose que des commissions et des courses avec les garçons qu'on envoyait dans tous les quartiers de Paris, de sorte qu'il commençait à connaître les rues et aussi les habitudes du commerce.
Jean faisait de son côté l'apprentissage de garçon de café; son intelligence, sa gaieté, sa bonne volonté, sa prévenance le mirent promptement dans les bonnes grâces des habitués du café; on aimait à le faire jaser, à se faire servir par lui; il recevait souvent d'assez gros pourboires, qu'il remettait fidèlement à Simon. Celui-ci était fier du succès de son frère; tous deux, en rentrant le soir dans leur petite chambre, remerciaient Dieu de les avoir réunis. Jean était heureux. Ses seuls moments de tristesse étaient ceux où le souvenir de sa mère venait le troubler; quelquefois une larme mouillait ses yeux, mais il chassait bien vite cette pensée, et il retrouvait son courage en regardant son frère si heureux de sa présence.
Un jour, vers midi, un monsieur entra dans le café.
«Une nouvelle pratique», dit la dame du comptoir à Simon, qui se trouvait près d'elle.
Simon regarda et vit un jeune homme de belle taille, de tournure élégante, qui examinait le café, les garçons, les habitués. Ses yeux s'arrêtèrent sur Simon avec un léger mouvement de surprise. Il s'assit à une petite table et appela:
«Garçon!»
Un garçon s'empressa d'accourir.
«Non, ce n'est pas vous, mon ami, que je demande: je veux être servi par Simon.»
Le garçon s'éloigna un peu surpris, et avertit Simon qu'un monsieur le demandait.
SIMON.
Monsieur me demande? Qu'y a-t-il pour le service de monsieur?
L'ÉTRANGER.
Oui, Simon, c'est vous que j'ai demandé; apportez-moi deux côtelettes aux épinards et un oeuf frais.»
Simon partit et revint un instant après, apportant les côtelettes demandées.
SIMON.
Monsieur me connaît donc?
L'ÉTRANGER.
Très bien, mon ami. Simon Dutec, fils de la veuve Hélène Dutec.
SIMON, _surpris_.
Pardon, monsieur; je ne me remets pas le nom de monsieur.
L'ÉTRANGER.
Rien d'étonnant, Simon; vous ne l'avez jamais entendu et vous ne m'avez jamais vu.
SIMON.
Mais alors... comment ai-je l'honneur d'être connu de monsieur?
L'ÉTRANGER.
Ah! c'est mon secret. Je viens de votre pays; j'ai vu Kérantré. _(Simon fait un geste de surprise.)_ J'ai vu la bonne Hélène, et je veux voir mon petit ami Jean.
SIMON.
Mais, monsieur,... veuillez m'expliquer....»
Jean entrait en ce moment; il apportait un potage et un oeuf frais à un habitué.
L'ÉTRANGER.
Le voilà, ma foi, le voilà! Sac à papier! comme il est déluré! Joli garçon, ma parole! Tais-toi, mon ami Simon, tais-toi! Amène-le de mon côté, et dis-lui de m'apporter une bouteille de bière.»
Simon, fort intrigué, donna à Jean l'ordre d'apporter de la bière à la table n° 6.
Jean apporta la bière, la posa sur la table, regarda le monsieur et poussa un cri.
«Monsieur le voleur! Quel bonheur! le voilà!»
A ce cri, les garçons se retournèrent, la dame du comptoir répéta le cri de Jean, les habitués se levèrent, le plus résolu courut à la porte pour la garder; Simon resta stupéfait, et Jean saisit la main du voleur, qui se leva en riant aux éclats.
«Très bien, mon petit Jean, c'est ce que j'attendais! Oui, messieurs, je suis, comme le dit Jean, un voleur,... mais un voleur pour rire, ajouta-t-il en voyant les garçons et les habitués s'avancer vers lui avec des visages et des poings menaçants. J'ai fait le voleur pour donner de la prudence à ces enfants, qui comptaient leur argent sur la grande route, le long d'un bois. A propos, Jean, où est donc le pleurard que je n'aimais pas, ton cousin Jeannot?
JEAN.
Chez un épicier ici à côté, monsieur, dans la rue de Rivoli.
L'ÉTRANGER.
Un épicier! quelle chance! Moi, tout juste, qui déteste les épiciers! Eh bien, Simon, me connais-tu maintenant?
SIMON.
Je crois bien, monsieur, sauf que je ne sais pas votre nom. Jean m'a tout conté, et je suis bien content de vous voir, monsieur.»
Les habitués s'étaient remis à manger et les garçons à servir; tous riaient plus ou moins de leur méprise. La dame du comptoir comptait son argent pour s'assurer que, dans la bagarre, sa caisse n'avait subi aucun déficit. Rassurée sur ce point, elle écouta avec intérêt la conversation de Jean et de l'étranger.
«Comment as-tu fait pour arriver si tôt? demanda M. Abel. Vous deviez être un mois en route.
JEAN.
Oui, monsieur; mais nous avons rencontré un excellent M. Kersac, fermier près de Sainte-Anne; il nous a menés en carriole jusqu'à Vannes, puis jusqu'à Malansac, puis il nous a payé nos places au chemin de fer jusqu'à Paris, de sorte que nous y étions avant vous, monsieur.
L'ÉTRANGER, _souriant_.
Et ce brave Kersac avait-il pris goût pour Jeannot?
JEAN, _souriant_.
Pas trop, monsieur. Ce pauvre Jeannot a continué à se lamenter de son guignon.
L'ÉTRANGER.
Guignon! Il devrait dire maussaderie, humeur! C'est étonnant comme ce pleurard me déplaît.... Pourquoi n'as-tu pas dit mon nom à Simon?
JEAN.
C'est que je ne le savais pas, monsieur.
L'ÉTRANGER.
Comment! je l'avais écrit sur un papier que je t'ai mis dans ta bourse.
JEAN.
Et moi qui ne l'ai pas vu!... Il est vrai que je n'ai pas eu occasion d'ouvrir ma bourse depuis que je vous ai quitté. Mais que je suis donc content de vous revoir, monsieur! Et où logez-vous donc?
L'ÉTRANGER.
A l'hôtel _Meurice_, à deux pas d'ici.
JEAN.
Tant mieux! nous nous verrons souvent.
L'ÉTRANGER.
Tous les matins je viendrai déjeuner ici.»
L'étranger avait fini son repas; il paya, donna à Jean une pièce de vingt sous en guise de pourboire, donna à Simon son nom et son adresse: M. Abel, hôtel _Meurice_, et sortit.
Il se dirigea vers la rue de Rivoli, et marcha jusqu'à ce qu'il eût aperçu la boutique d'un épicier; il y jeta un coup d'oeil, reconnut Jeannot, continua son chemin, puis il revint sur ses pas, mit son chapeau en Colin, comme un Anglais, allongea sa figure, prit un air raide et compassé, marcha les pieds un peu en dedans, les genoux légèrement pliés, et entra chez l'épicier. Il resta immobile.
PONTOIS.
Monsieur veut quelque chose?
M. ABEL, _avec un accent anglais très prononcé et très solennel._
Hôtel... _Meurice_?
PONTOIS.
Hôtel _Meurice_, milord? C'est ici près, milord; suivez les arcades.
M. ABEL, _même accent._
Hôtel... _Meurice_?
PONTOIS.
Ici, monsieur! Là! tout près d'ici. La douzième porte.
M. ABEL, _de même._
Hôtel... _Meurice_?
PONTOIS.
Il ne comprend donc pas, ou bien il est sourd. Là, monsieur, là! Vous voyez bien! là! là! devant vous!
M. ABEL.
Hôtel... _Meurice_?
PONTOIS.
Ces diables d'Anglais, c'est bête comme tout! Ils ne comprennent même pas le français! Dis donc, Jeannot, mène-le à son hôtel _Meurice_; ce sera plus tôt fait.»
Jeannot sortit faisant signe à l'Anglais de le suivre. L'Anglais suivit; aux questions que lui adressa Jeannot il répondait avec le même flegme:
«Hôtel..._Meurice_?»
Ils y arrivèrent promptement; l'Anglais le dépassa, marchant droit devant lui.
Jeannot courut après lui.
JEANNOT.
Par ici, m'sieu! Par ici! Vous l'avez dépassé.
M. ABEL.
Hôtel... _Meurice_?
JEANNOT.
C'est ici votre hôtel _Meurice_. Vous ne voyez donc pas? Vous êtes en face, en plein! Là! sous votre nez!
M. ABEL, _reprenant sa voix naturelle_.
Merci, épicier!»
En même temps il lui enfonça à deux mains sa casquette sur les yeux; de sorte qu'il put entrer à l'hôtel et disparaître avant que sa victime se fût dépêtrée de sa casquette. Jeannot regarda autour de lui et retourna à l'épicerie, fort en colère d'avoir été joué par un mauvais plaisant. Quand il rentra et qu'il conta son aventure, tout le monde se moqua de lui, ce qui ne lui rendit pas sa belle humeur; il se trouva malheureux et mal partagé.
«Quand je pense à Jean, quelle différence entre lui et moi! Comme sa position est agréable! Et quels pourboires on lui donne! Et moi, personne ne me donne rien! Mon ouvrage est sale, désagréable et fatigant! Je suis bien malheureux! Rien ne me réussit!»
Jean et Simon ne voyaient pas souvent Jeannot, parce qu'ils avaient beaucoup à faire dans la journée; c'était la belle saison, il faisait chaud: on venait déjeuner de bonne heure et prendre des rafraîchissements matin et soir jusqu'à une heure assez avancée; ensuite il fallait tout laver, essuyer, ranger. Souvent, à minuit Simon n'était pas encore couché. Quant à Jean, vu sa grande jeunesse, Simon avait obtenu qu'on l'envoyât se coucher à dix heures, de sorte que, sans être trop fatigué, il n'avait que bien rarement la possibilité d'aller voir Jeannot.
Le dimanche, Simon et Jean se levaient de grand matin et allaient à la messe de six heures. Ils avaient proposé à Jeannot d'aller le prendre; il les accompagna à la messe les premiers dimanches; puis il trouva que c'était trop matin; il préférai dormir et aller à la messe de dix heures, de midi ou même pas du tout; de sorte qu'il vit de moins en moins Simon et Jean.
Au café, il n'y a pas de dimanche pour les garçons; c'est au contraire le jour où il y a le plus à faire, le plus de monde à servir. Pourtant, Simon ayant mis pour condition de son entrée et de celle de son frère, qu'ils iraient à l'office du soir de deux dimanches l'un, Jean y allait une fois et Simon la fois d'après. Cette condition, demandée, presque imposée par Simon, avait d'abord surpris et mécontenté le maître du café; mais, en voyant le service régulier, consciencieux de Simon, ensuite de Jean, il prit les deux frères en grande estime, il eut confiance en eux, et il comprit que, pour avoir des serviteurs honnêtes et sûrs, il était bon d'avoir des serviteurs chrétiens.
En outre, Simon et Jean plaisaient beaucoup aux habitués et même aux allants et aux venants; ils exécutaient les ordres qu'on leur donnait, sans bruit, sans agitation; chacun était servi comme il l'aimait, comme il le désirait: quelquefois les habitués faisaient causer Jean, dont l'entrain, l'esprit et la bonne humeur excitaient la gaieté de ceux qui le questionnaient.
X
SUITE DES DÉBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL
De tous les habitués, celui que Jean servait et entretenait avec le plus de plaisir était M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui était servi tout particulièrement à cause de sa consommation régulière et largement payée.
Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot.
«Est-il content chez son épicier? dit-il.
JEAN.
Pas toujours, monsieur; la semaine dernière il était en colère contre un prétendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'était pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son maître et les garçons se sont moqués de lui; Jeannot s'est mis en colère, on l'a turlupiné, il s'est fâché plus encore; le patron l'a houspillé et taquiné; Jeannot leur a dit des sottises; le patron s'est fâché tout de bon; il lui a tiré les cheveux et les oreilles, et l'a renvoyé d'un coup de pied, avec du pain sec pour souper.
M. ABEL.
Ah! ah! ah! la bonne farce! Et sait-on qui était ce faux Anglais?
JEAN.
Non, monsieur; personne ne le connaît.
M. ABEL.
Bon! il faudra tâcher de le retrouver, pourtant.
JEAN.
Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal à personne; il s'est un peu amusé, mais il n'y avait pas de quoi se fâcher.
M. ABEL.
Tu n'en veux donc pas à ce farceur?
JEAN.
Oh! pour ça non, monsieur!
M. ABEL.
Allons, tu es un bon garçon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme Jeannot, qui rage pour un rien.»
Peu de jours après, M. Abel se dirigea encore vers l'épicier de Jeannot; il n'avait pas la même apparence que les jours précédents; sur sa redingote il avait une blouse à ceinture, autour du visage un mouchoir à carreaux, sur la tête une casquette d'ouvrier et son chapeau à la main. Il tenait une grande marmite. Il s'arrêta devant l'épicier, entra et demanda, avec l'accent auvergnat: «Du raichiné, ch'il vous plaît?
UN GARÇON.
Pour combien, monsieur?
L'AUVERGNAT.
De quoi remplir la marmite, mon garchon.
LE GARÇON.
Voilà, m'sieur; un franc cinquante.
L'AUVERGNAT.
Marchi! Voichi l'argent.»
Le garçon alla au comptoir et tournait le dos à la porte. Jeannot bâillait à l'entrée.
L'AUVERGNAT.
Vlan! ch'est pour toi, cha.»
Et l'Auvergnat coiffa Jeannot de la marmite pleine; le raisiné coule sur la figure, le dos, les épaules de Jeannot. Avant qu'il ait eu le temps de crier, d'enlever sa coiffure, M. Abel avait disparu; en deux secondes il s'était débarrassé de son mouchoir, de sa blouse, de sa casquette, il avait mis son chapeau sur sa tête; il avait roulé sa blouse et le reste, et avait jeté le tout dans une allée au tournant de la rue. Il fit quelques pas encore, retourna du côté de l'épicier, s'arrêta devant la boutique et demanda la cause du tumulte et du rassemblement qu'il y voyait.
UN BADAUD.
C'est un mauvais garnement qui a coiffé un des garçons d'une terrine de raisiné, monsieur; le pauvre garçon est dans un état terrible; tout poissé et aveuglé, les cheveux collés, les habits abîmés!
--Oh! oh! c'est grave, ça!» dit M. Abel en entrant.
Les garçons, le maître, la dame du comptoir entouraient le malheureux Jeannot, le débarbouillaient, l'arrosaient, l'inondaient, l'épongeaient. Les garçons riaient sous cape, la dame du comptoir leur faisait de gros yeux; M. Pontois n'oubliait pas ses intérêts et gardait l'entrée, afin que quelque filou ne pût se glisser dans l'épicerie.
M. Abel entra en conversation avec la dame du comptoir, qui lui expliqua ce qui s'était passé.
MADAME PONTOIS.
Le pis de l'affaire, monsieur, c'est que les vêtements du pauvre garçon ne peuvent plus resservir et qu'il lui faudra trois mois de gage pour les remplacer.
M. ABEL.
En vérité! Ses gages sont donc bien misérables?
MADAME PONTOIS.
Dix francs par mois, monsieur... Dame! des enfants de cet âge, ça ne sait rien, ça brise tout.»
Jeannot ayant été suffisamment arrosé, dépoissé, essuyé et rhabillé avec une blouse qui ne lui allait pas, un gilet qui croisait d'un pied sur son estomac, une chemise qui en eût contenu deux comme lui, Jeannot, disons-nous, leva les yeux et acheva de reconnaître M. Abel, que sa voix lui avait déjà fait deviner à moitié.
«Monsieur le voleur!» s'écria-t-il.
L'effet produit par cette exclamation fut exactement le même que dans le café de Jean. M. Pontois ferma et garda la porte; les garçons levèrent les mains pour saisir M. Abel au collet; la dame du comptoir se réfugia près de sa caisse en poussant un cri perçant. M. Abel croisa les bras et resta immobile, regardant Jeannot qui, d'un mot, aurait pu justifier M. Abel, mais qui gardait le silence et le regardait à son tour d'un air moqueur et triomphant.
Les cris de la dame du comptoir attirèrent des sergents de ville; ils se firent ouvrir la porte, s'informèrent de la cause des cris de madame. M. Pontois et les garçons expliquèrent si bien l'affaire, que les sergents de ville se mirent en devoir d'arrêter le _voleur_. Jeannot se pavanait dans son triomphe.
M. ABEL.
Laissez donc, mes braves amis, je ne suis pas plus voleur que vous. Le voleur prend, et moi je donne. Ainsi vous voyez ce mauvais garnement nommé Jeannot?
M. PONTOIS.
Comment, vous connaissez Jeannot?
M. ABEL.
Si je le connais, ce pleurnicheur, ce hérisson! Je lui ai donné un bon déjeuner à Auray et des provisions pour sa route. Mais finissons cette plaisanterie. J'étais entré pour payer les vêtements perdus de Jeannot. Tenez, monsieur Pontois, voici quarante francs: une blouse, un gilet et une chemise ne valent pas plus de vingt francs, le reste sera pour Jeannot en compensation de l'arrosement qu'il a dû subir. Et à présent je me retire.
--Mais, monsieur, dit un sergent de ville, je ne sais si je dois vous laisser en liberté; car, enfin, ce garçon qui vous a reconnu pour un voleur, ne dit rien, et....
M. ABEL.
Et c'est le tort qu'il a; je vais parler pour lui.»
M. Abel raconta en peu de mots sa rencontre avec les enfants, la leçon de prudence qu'il leur avait donnée, et l'ignorance où étaient ces enfants de son nom.
«Au reste, ajouta-t-il, venez m'accompagner et me tenir compagnie jusqu'au café Métis, vous verrez si j'y suis connu.»
Les sergents de ville voulurent se retirer en faisant leurs excuses, mais M. Abel exigea qu'ils l'accompagnassent jusqu'au café. Il y fit son entrée avec cette escorte, mena ses gardiens improvisés à Simon, qui, en le voyant ainsi accompagné, s'élança vers lui pour avoir des explications.
M. ABEL, _riant_.
Halte-là, mon ami Simon, je pourrais te compromettre! Ces messieurs me prennent pour un voleur! J'ai vu Jeannot, qui a crié _au voleur_, comme mon petit Jean, et je viens à toi pour me disculper.
SIMON.
Comment, sergents, vous ne connaissez pas monsieur, qui est du quartier? Je le garantis, moi. C'est un de nos habitués, et j'en réponds comme de moi-même.
M. ABEL.
Merci, Simon, je me réclamerai de toi dans tous les embarras où je me mets sans cesse par amour de la farce. Et vous, messieurs les sergents de ville, vous allez accepter un café.»
Et, sans attendre leur réponse:
«Trois cafés et un flacon de cognac!» cria-t-il.
Simon sortit en riant: quand il rentra, il trouva M. Abel attablé avec les sergents de ville; ils paraissaient fort contents de la fin de l'aventure: ils savourèrent le café et le cognac jusqu'à la dernière goutte; ils saluèrent M. Abel en lui renouvelant leurs excuses et leurs remerciements, et ils retournèrent à leur poste, qu'ils avaient abandonné pour affaires de service.
XI
LE CONCERT
Un matin, M. Abel trouva Jean plus agité, plus empressé que de coutume.
M. ABEL.
Il paraît qu'il y a du nouveau, Jean; tu as l'air de vouloir éclater d'un accès de bonheur.