Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 4

Chapter 43,980 wordsPublic domain

En attendant le jour, qui sera long à venir, monsieur, je vais pouvoir vous soulager, peut-être. Quand il y avait une foulure dans le village, c'est à maman qu'on venait, et on était guéri en peu de temps. Vous allez voir; je vais vous masser le pied foulé, comme faisait maman et comme elle m'a montré à le faire; dans une demi-heure vous ne sentirez plus le mal.»

Malgré la résistance de Kersac, qui n'avait pas foi dans ce remède, Jean s'empara du pied douloureux, et, quoiqu'ils fussent dans l'obscurité, il put employer le massage avec le plus grand succès, car, au bout de trois quarts d'heure, le pied, dégonflé, n'occasionnait plus aucune souffrance, et Kersac dormait profondément. Lorsque Jean vit l'heureux effet qu'il avait obtenu, il recouvrit avec précaution le pied, presque entièrement dégonflé, se recoucha sur ses trois chaises et dormit si bien, qu'il ne s'éveilla qu'au bruit qui se faisait dans la maison.

Il faisait grand jour depuis longtemps; l'horloge de la salle sonna six heures. Jean sauta à terre et vit Kersac qui le regardait.

KERSAC.

J'avais hâte de te voir réveillé, mon ami, pour te remercier du bien que tu m'as fait; c'est que j'ai dormi tout d'un trait depuis que tu m'as enlevé mon mal!

JEAN.

Cela va-t-il réellement bien, monsieur?

KERSAC.

Ma foi oui! j'ai encore quelque chose, mais ce n'est rien auprès de ce que j'avais hier. Sais-tu que tu es un fameux médecin?

JEAN.

Il faut, monsieur, que vous me laissiez faire encore un massage, sans quoi l'enflure reviendrait.

KERSAC.

Tout ce que tu voudras; j'ai confiance en ta médecine.»

Jean reprit le pied malade et commença à le masser. Au bout d'un quart d'heure, Kersac voulut se lever, disant qu'il se sentait tout à fait guéri; mais Jean voulut continuer, et ne cessa que lorsque le pied, entièrement désenflé, ne fut plus du tout douloureux.

Kersac se leva, posa le pied par terre avec crainte, avec hésitation; mais, ne sentant rien que de la faiblesse, il voulut se chausser. Jean lui dit qu'il fallait bander le pied, sans quoi la cheville pourrait tourner et l'enflure reparaître. Il alla demander une bande de toile à la maîtresse de l'auberge, qui la lui donna avec empressement; Jean banda habilement le pied de Kersac.

JEAN.

A présent, monsieur, vous pouvez marcher.

KERSAC.

Tu crois? Cela me semble fort.

JEAN.

Essayez, monsieur; vous allez voir.»

Kersac essaya, tout doucement d'abord, puis plus franchement; enfin il s'appuya sur son pied comme avant l'accident.

«C'est merveilleux! c'est admirable! C'est que je ne souffre plus du tout; du malaise seulement, pas autre chose.»

Il essaya de marcher; il descendit dans la cour, entra à l'écurie et, à sa grande surprise, trouva Jeannot qui pansait le cheval et qui avait eu la bonne pensée de lui donner de l'avoine pour l'occuper agréablement pendant le pansement.

KERSAC.

Comment! mais c'est très bien, Jeannot! Je ne m'attendais pas à te voir si empressé. Continue, mon garçon. Jean m'a si bien guéri avec son massage, que je vais repartir dans une heure pour ma ferme de Sainte-Anne.»

Puis, se retournant vers Jean, il continua:

«Je regrette beaucoup, mon brave et excellent garçon, de ne pas t'emmener avec moi; mais je ne t'oublierai pas. Et toi, de ton côté, n'oublie pas Kersac, le fermier de Sainte-Anne, près de Vannes. Si jamais tu as besoin de gagner ta vie, ou s'il te faut quelque argent ou n'importe quoi, rappelle-toi que Kersac a de l'amitié pour toi, qu'il te veut du bien, et qu'il sera très content de pouvoir te le témoigner. Je vais parler à l'aubergiste pour mon marché de porcs, et je reviens.»

Il y alla effectivement, mais il ne put rien conclure; la marchandise était trop chère; il trouva plus avantageux de prendre tout ce qui restait de petits cochons à vendre à Kermadio. Il revint trouver Jean et Jeannot.

«Voilà mon cheval fini de panser, dit-il; déjeunons pendant qu'il achève son avoine; puis nous le ferons boire et nous l'attellerons une demi-heure après.»

Kersac commanda trois cafés au lait, et il rentra dans sa chambre avec Jean; tous deux étaient sérieux.

KERSAC.

Tu ne ris pas aujourd'hui, Jean?

JEAN.

Non, monsieur: je n'ai pas envie de rire; je ferais plus volontiers comme Jeannot, je pleurerais.

KERSAC.

Pourquoi cela?

JEAN.

Parce que je suis triste de vous quitter, monsieur; vous avez été bien bon pour moi et pour Jeannot. Vous reverrai-je jamais? C'est ça ce qui me chagrine. Ce serait dur de ne jamais vous revoir.»

Jean leva sur Kersac ses yeux humides; Kersac lui caressa la joue, le front, mais il garda le silence. Jeannot entra joyeusement avec le café, le lait, les tasses et le pain. Il semblait avoir changé d'humeur avec son cousin; son visage était souriant, tandis que celui de Jean était triste. Ils se mirent à table; Jeannot seul parlait et riait. Quand le déjeuner fut achevé, Kersac se leva pour faire boire son cheval, mais Jean ne voulut pas le laisser faire, de peur qu'il ne fatiguât son pied encore sensible. En attendant le moment d'atteler, Jean se mit à causer avec Kersac.

«Monsieur, lui dit-il, si vous avez une occasion pour Kérantré, vous ferez donner de nos nouvelles à maman, n'est-ce pas? Cela me ferait bien plaisir.

KERSAC.

Non, certainement, mon ami, je ne lui en ferai pas donner, mais j'irai lui en porter moi-même.

JEAN.

Vous-même? Ah! monsieur, que je vous remercie! Pauvre maman! comme elle sera contente! Vous demanderez la femme Hélène Dutec, on vous y mènera; c'est sur la route, une petite maison isolée, entourée de lierre. Et puis, monsieur, voulez-vous dire à maman qu'elle m'écrive et qu'elle me donne de vos nouvelles; je serai bien aise d'en avoir.»

Il était temps d'atteler; Jean aida Kersac une dernière fois; au moment de se séparer, Kersac dit aux deux cousins:

«J'ai une idée: montez dans ma voiture; je vais vous mener à la gare du chemin de fer, cela vous abrégera votre voyage.

JEAN.

Comment cela, monsieur?

KERSAC.

Montez toujours; je vais t'expliquer cela tout en marchant.»

Quand le cheval fut au trot, Kersac prit la parole:

«Voilà ce que je veux faire. Tu te souviens que j'ai fait une bonne affaire de petits cochons à Vannes. Je vais prendre sur mon gain la petite somme nécessaire pour payer ta place et celle de Jeannot jusqu'à Paris: de cette façon je serai plus tranquille. Je n'aimais pas, Jean, à te savoir sur les grandes routes, avec si peu d'argent, un si long voyage devant toi, et tant de mauvais garnements que l'on est exposé à rencontrer. Un pauvre enfant, ça n'a pas de défense.

Jean remercia Kersac sans trop comprendre le service qu'il lui rendait, mais devinant que c'en était un fort important. Kersac leur expliqua les temps d'arrêt du chemin de fer, les imprudences qu'il fallait éviter; il s'assura qu'ils avaient de quoi manger dans leurs petits paquets de Kérantré et d'Auray, et que leurs bourses étaient suffisamment garnies. Ils arrivèrent à la gare; Kersac donna son cheval à garder à un des garçons de l'auberge; il prit des billets de troisième pour Jean et Jeannot, leur recommanda de ne pas les perdre, parce qu'il faudrait les payer une seconde fois. Il connaissait les employés; il recommanda Jean et Jeannot au chef de train qui les emmenait; il embrassa Jean, serra la main à Jeannot, et demanda au chef de train de les bien placer et de ne pas les oublier en route et à leur arrivée.

Jean, surpris et occupé de ce qu'il voyait et entendait, pensa moins au départ de Kersac. Le sifflet se fit entendre, et le train se mit en marche.

VII

VISITE A KÉRANTRÉ

Pendant que Jean et Jeannot avançaient avec une vitesse dont ils n'avaient eu jusque-là aucune idée, Kersac roulait vers son domicile aussi vite que son cheval pouvait le traîner; il arriva à Vannes et s'y arrêta deux heures pour régler la livraison de ses petits cochons; il en chargea une partie dans sa carriole, et promit d'envoyer prendre le reste le lendemain.

«Puis, pensa-t-il, je pousserai jusqu'à Kermadio; je ferai affaire pour le reste de leurs petits cochons, et je reviendrai par Kérantré pour voir la mère de Jean. Si je pouvais trouver en route une fille de ferme, j'en serais bien aise; mon temps aura été bien employé de toutes manières.»

Kersac fit comme il l'avait dit, malgré l'enflure et la douleur au pied qui étaient un peu revenues et qui gênaient ses mouvements. Il fit des marchés avantageux à Kermadio; le propriétaire était large en affaires et se contentait d'un gain fort restreint. Il reprit ensuite le chemin de Kérantré, et ne tarda pas à y arriver et à trouver la maison d'Hélène, qu'il devina au premier coup d'oeil, d'après la description que Jean lui en avait faite.

Voyant au bord de la route, près d'un bouquet d'arbres, une maisonnette entourée de lierre, il arrêta son cheval et, s'adressant à une jolie petite fille de cinq à six ans qui jouait devant la maison:

«N'est-ce pas ici que demeure la veuve Hélène Dutec?»

La petite fille se releva, le regarda en souriant et répondit:

«Je ne sais pas, monsieur.

KERSAC.

Comment, tu ne sais pas? Ne demeures-tu pas ici?

LA PETITE.

Oui, monsieur, je suis très contente, je ne pense plus à maman.

KERSAC.

Sais-tu où est la maison du petit Jean?

LA PETITE.

Oui, monsieur, c'est ici, je couche dans son lit: c'est la maman de Jean qui l'a dit.

KERSAC.

Mais c'est donc la femme Hélène Dutec qui demeure ici?

LA PETITE.

Je ne sais pas, monsieur.

KERSAC.

C'est elle qui est ta maman, je suppose, puisque tu couches dans le lit de ton frère?

LA PETITE.

Je n'ai pas de maman, et Jean n'est pas mon frère.

KERSAC.

Diantre de petite fille! on ne comprend rien à ce qu'elle dit. Ce doit être la maison de Jean; j'aurai plus tôt fait de descendre et d'y voir moi-même.»

Kersac descendit, alla attacher son cheval à un des arbres qui se trouvaient près de la maison, entra, ne vit personne, et sortit par une porte de derrière qui donnait sur un petit jardin. Il aperçut une femme qui sarclait une planche de choux.

KERSAC.

«Ma bonne dame, savez-vous où demeure la femme Hélène Dutec?»

La femme se releva vivement.

HÉLÈNE.

C'est moi, monsieur. Vous venez sans doute pour la petite fille?

KERSAC.

Pas du tout; c'est pour vous que je viens; je l'ai promis hier à mon bon petit Jean, et je viens vous donner de ses nouvelles.

HÉLÈNE.

Jean! mon cher petit Jean! mon bon petit Jean! Entrez, entrez, monsieur. Je suis heureuse de vous voir, d'entendre parler de mon enfant.»

Et de grosses larmes roulaient de ses yeux pendant qu'elle faisait entrer Kersac, et qu'elle cherchait un escabeau pour le faire asseoir.

HÉLÈNE.

Excusez, monsieur, si je vous reçois si mal; je n'ai pas mieux que ce méchant escabeau à vous offrir.

KERSAC.

J'y suis très bien, ma bonne dame; j'ai quitté Jean et Jeannot hier matin à Malansac, à quinze lieues d'ici; ils allaient à merveille.

--Quinze lieues! s'écria Hélène. Comment ont-ils pu faire tant de chemin dans leur journée? J'ai vu hier un monsieur qui les a quittés à Auray à dix heures du matin.

KERSAC.

Je les ai un peu aidés, pour dire vrai. J'ai une ferme près de Sainte-Anne; j'allais à Vannes, je les ai fait monter dans ma carriole. De Vannes j'allais à Malansac; cela les a encore avancés de six lieues. Nous y avons couché; je les ai embarqués en chemin de fer; ils sont arrivés ce matin vers quatre heures à Paris.

HÉLÈNE.

Déjà! Arrivés à Paris! Comment c'est-il possible?

KERSAC.

Je vais vous expliquer cela, ma bonne dame Hélène.

«Ils sont avec Simon à l'heure qu'il est.»

Kersac lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui, Jean et Jeannot, sans rien omettre, rien oublier. Hélène écoutait avec avidité et attendrissement le récit de Kersac; il parlait de son petit ami Jean avec une chaleur, une amitié qui touchèrent profondément sa mère et la firent pleurer comme un enfant. Quand il arriva à la fin de son récit et qu'il expliqua comment il avait payé leurs places en chemin de fer jusqu'à Paris, Hélène n'y tint pas. Émue et reconnaissante, elle saisit la main de Kersac et la serra dans les siennes et contre son coeur.

HÉLÈNE.

Que le bon Dieu vous bénisse, mon cher monsieur! Qu'il vous rende ce que vous avez fait pour mon bon petit Jean et pour Jeannot!

KERSAC.

Oh! quant à celui-là, ma bonne dame, vous n'avez pas de remerciements à m'adresser, car ce n'est pas pour lui ni par charité que je l'ai traité comme notre petit Jean, mais pour faire plaisir à Jean. C'est un brave enfant que vous avez là, madame Hélène, et j'ai bien envie de vous le demander.

HÉLÈNE.

Pour quoi faire, monsieur?

KERSAC.

Pour le garder chez moi, à ma ferme.

HÉLÈNE.

Il est encore bien jeune, monsieur; son frère Simon l'a demandé pour un service plus avantageux et plus facile. Quand il sera plus grand et plus fort, je serai bien satisfaite de le voir chez vous, monsieur.

KERSAC.

S'il ne se plaît pas à Paris et qu'il préfère la campagne, vous m'avertirez, ma bonne dame; j'ai dans l'idée qu'il a de l'amitié pour moi et qu'il n'aurait pas de répugnance à entrer à mon service.

HÉLÈNE.

Cela ne m'étonnerait pas, monsieur; et si son frère Simon n'avait pas compté sur lui et ne lui avait par avance assuré une place, je me serais trouvée bien heureuse de le savoir chez vous et si près de moi.

--Maman Hélène, j'ai faim, dit la petite fille qui entrait.

KERSAC.

Qu'est-ce donc que cette petite? Jean ne m'en a pas parlé.

HÉLÈNE.

Il ne la connaît pour ainsi dire pas, monsieur.»

Hélène donna un morceau de pain à l'enfant, et raconta à Kersac sa rencontre avec la petite fille, la veille du départ de Jean.

«J'étais bien désolée, monsieur, quand je me suis vue cette petite fille sur les bras; moi qui venais d'envoyer mon pauvre enfant, mon cher petit Jean, parce que nous n'avions plus de quoi vivre; il ne demandait qu'à travailler, mais, dans nos pays, il n'y a guère d'ouvrage pour les enfants. Quand je rentrai chez moi après avoir quitté mon petit Jean et Jeannot, je priai bien le bon Dieu de venir à mon secours. La petite s'éveillait, elle demandait à manger; je remis sur le feu le reste du lait de Jean; il n'avait guère mangé, pauvre enfant, quoiqu'il eût l'air résolu et riant. Je voyais bien de temps à autre une larme qui roulait sur sa joue, il me la cachait, et il croyait que je ne la voyais pas et que je n'en versais pas moi-même.»

Hélène cacha son visage dans ses mains; Kersac l'entendit sangloter.

«Voyons, ma bonne dame Hélène, dit-il, ayez courage.... L'enfant n'est pas malheureux! Le bon Dieu lui est venu en aide.

HÉLÈNE.

En vous envoyant près de lui comme un bon ange, c'est vrai, monsieur. Et puis, avant vous, un autre homme du bon Dieu l'avait pris en pitié; ce bon monsieur est venu me voir; il m'a apporté vingt francs de la part de mon pauvre Jean; comme si Jean avait jamais eu vingt francs dans sa bourse! Il m'a fallu les prendre, sous peine d'offenser ce bon monsieur.

KERSAC.

Jean m'a raconté cette rencontre du prétendu voleur.

HÉLÈNE.

Les vingt francs sont venus bien à propos, monsieur; pas pour moi, car j'ai l'habitude de vivre de peu....

KERSAC, _ému_.

Pauvre femme.

HÉLÈNE.

Mais c'était pour la petite fille, monsieur. Avec vingt francs j'ai de quoi la nourrir pendant six semaines, et il faut espérer que les parents viendront la réclamer avant que les vingt francs soient mangés.

KERSAC.

Ne vous inquiétez pas de la petite fille, ma bonne dame Hélène: j'y pourvoirai.

HÉLÈNE.

Vous, monsieur! Mais vous ne me connaissez pas! Vous pouvez croire....

KERSAC.

Si fait, si fait, je vous connais! Je vous connaissais avant de vous avoir vue, et à présent je vous connais comme si nous étions de vieux amis. Je reviendrai vous voir. Je cours souvent le pays pour les besoins de ma ferme; je passerai par chez vous toutes les fois que j'aurai du temps devant moi. Au revoir donc et prenez courage. Je suis content de vous laisser calme; cela me faisait mal de vous voir pleurer.»

Kersac fit un salut amical à Hélène, caressa la pauvre petite fille abandonnée, à laquelle il s'intéressait déjà, et alla détacher son cheval. Il monta dans sa carriole et s'éloigna rapidement.

Hélène le suivit longtemps du regard; puis elle rentra, soupira et leva les yeux au ciel.

«Merci, mon Dieu et ma bonne sainte Vierge! dit-elle avec ferveur; vous m'avez envoyé un protecteur pour mon petit Jean, et du pain pour cette malheureuse enfant!»

Et elle se remit à son rouet.

VIII

RÉUNION DES FRÈRES

Kersac pressait le pas de son cheval; il était tard.

«Je suis resté trop longtemps chez cette pauvre femme, se disait-il. Je voyais que ma présence la consolait; c'est comme si elle avait eu Jean auprès d'elle! Pauvre mère! c'est pourtant terrible d'envoyer son enfant faire cent vingt lieues à pied, seul, presque sans argent, pour arriver à Paris, où tant de jeunes gens se perdent et meurent de faim.... J'irai la consoler et lui parler de Jean quelquefois; c'est une charité. Et je donnerai de ses nouvelles à.... Imbécile que je suis, s'écria-t-il, j'ai oublié de demander à Jean son adresse! C'est-il bête! Où le trouver dans ce grand diable de Paris?... La mère doit le savoir; je le lui demanderai quand je la verrai.»

Rassuré par cette pensée, il songea à ses affaires, et calcula dans sa tête le gain de sa journée; il était considérable.

Et Jean et Jeannot? où étaient-ils? que faisaient-ils? Ils étaient arrivés vers quatre heures du matin à Paris, reposés et enchantés. Descendus de wagon, ils ne savaient où aller; il faisait encore nuit. Le chef de train, qui était bon homme, les retrouva dans la salle des bagages, où ils avaient suivi les voyageurs, et leur demanda où ils allaient.

JEAN.

Chez mon frère Simon, monsieur; mais il est trop matin; et puis, il ne nous attend que dans un mois; et puis, nous ne savons pas le chemin.

LE CHEF DE TRAIN.

Savez-vous où il demeure?

JEAN.

Oui, monsieur: rue Saint-Honoré, nº 263.

LE CHEF DE TRAIN.

Eh bien, restez ici jusqu'à cinq heures, et vous irez alors chez Simon. Mais, comme vous ne trouveriez jamais votre chemin tout seuls, voici trois francs que m'a donnés M. Kersac pour vous nourrir en route; vous ne les avez pas dépensés, puisque vous avez vécu de vos provisions et bu de l'eau; vous prendrez sur ces trois francs un franc cinquante centimes pour payer le fiacre dans lequel je vous ferai monter.... A présent, j'ai affaire, je vous quitte; attendez-moi là.»

Jean et Jeannot s'assirent sur une banquette; Jean s'amusait beaucoup à regarder les allants et venants; il remarquait tout et s'intéressait à tout. Jeannot bâillait et soupirait.

JEANNOT.

Qu'allons-nous devenir, Jean, au milieu de tout ce bruit? Nous ne trouverons peut-être pas Simon; alors où irons-nous? que ferons-nous?

JEAN.

Pourquoi donc ne trouverions-nous pas Simon, puisqu'il demeure rue Saint-Honoré, nº 263.

JEANNOT.

Mais si nous ne le trouvons pas?

JEAN.

Alors nous le chercherons.

JEANNOT.

Où le chercherons-nous? A qui le demander?

JEAN.

Il se trouvera bien quelque brave homme qui nous aidera à le trouver. D'ailleurs, Jeannot, ce que tu dis là est ingrat pour le bon Dieu. Vois comme il nous a protégés. Ce bon monsieur voleur qui nous donne de l'argent....

JEANNOT.

A toi, pas à moi.

JEAN.

Ce n'est-il pas la même chose? Tu sais bien que, tant que j'en aurai, tu en auras. Après le bon monsieur, nous avons eu la chance de rencontrer cet autre brave M. Kersac, qui a fait pour nous comme aurait fait le bon Dieu.

JEANNOT.

Oui, joliment, il m'a donné deux coups de fouet.

JEAN.

Bah! deux petits coups de rien du tout; et c'était par bonté, encore.

JEANNOT.

Comment, par bonté? Tu appelles ça bonté, toi?

JEAN.

Certainement, puisque c'était pour te rendre plus gentil; et il y est arrivé, tout de même. Ce bon M. Kersac, qui nous fait faire douze lieues en carriole!

JEANNOT.

Parce que ça l'amusait de causer.

JEAN.

Pas du tout, ça ne l'amusait pas; c'était par bonté. Puis il nous fait souper avec lui, déjeuner avec lui; il paye notre coucher.

JEANNOT.

Coucher, pas cher! De la paille dans une écurie.

JEAN.

Est-ce que nous avons si bien que ça chez nous?... Puis il nous paye notre voyage. Il nous fait arriver à Paris en vingt-quatre heures au lieu de trente jours. C'est à ne pas y croire!

JEANNOT.

Oui, quant à ça, il n'y a rien à dire. C'est véritablement une bonne chose.... Mais que ferons-nous si nous ne trouvons pas Simon?

JEAN.

Allons! voilà que tu vas recommencer la même histoire. Je te l'ai déjà dit: nous le chercherons et nous finirons bien par le trouver.»

Jeannot n'avait pas l'air bien rassuré, et il recommençait à geindre, lorsque le chef de train entra.

«Vous voilà! c'est bien! Venez et suivez-moi. Vite, je suis pressé.»

Il sortit précipitamment, suivi des enfants, qui ne le quittaient pas des yeux, tant ils avaient peur de s'en trouver séparés. Ils arrivèrent à la place de la gare, sur le boulevard Montparnasse. Le chef de train les fit monter dans un petit fiacre, et donna ordre au cocher de les mener rue Saint-Honoré, n° 263. Pour plus de précaution:

«Donnez-moi votre numéro, dit-il au cocher; s'il arrive quelque aventure aux enfants, c'est vous qui en serez responsable: ainsi gare à vous!

LE COCHER.

Soyez tranquille, monsieur, je les débarquerai sans accident, j'espère bien.... Vous dites....

LE CHEF DE TRAIN

Rue Saint-Honoré, n° 263.»

Le cocher remonta sur son siège.

«Adieu, monsieur, et merci», cria Jean au chef de train.

Le fiacre s'ébranla et se mit en marche. Les enfants regardaient avec admiration; tout leur paraissait magnifique malgré l'heure matinale, le silence des rues, l'absence de mouvement. Quand la voiture arrêta devant le n° 263 de la rue Saint-Honoré, ils croyaient être partis depuis quelques minutes seulement.

«Allons, messieurs, descendez, nous voici arrivés», dit le cocher en ouvrant la portière.

Jean descendit, paya, comme le lui avait recommandé le chef de train, et ils se trouvèrent devant une porte fermée, ne sachant comment faire pour entrer. «Frappe à la porte», dit Jeannot.

Jean frappa, Jeannot frappa, la porte ne s'ouvrait pas.

«Appelle, dit Jeannot.

--Simon! cria Jean; Simon, c'est nous, ouvre la porte!»

Ils avaient beau crier, appeler, la porte ne s'ouvrait pas.

«Qu'allons-nous devenir, mon Dieu? s'écria Jeannot prêt à pleurer.

JEAN.

Ne t'effraye donc pas! C'est qu'il dort encore! Attendons; il faudra bien qu'il s'éveille et qu'il nous ouvre.»

Après avoir attendu cinq minutes qui leur parurent cinq heures, ils recommencèrent à taper et à appeler Simon.

Enfin la porte s'entrouvrit; un gros homme à cheveux gris passa la tête.

«Quel diantre de tapage faites-vous donc là, vous autres? Ça a-t-il du bon sens d'éveiller le monde si matin! Que demandez-vous? Que voulez-vous?

JEAN.

Je vous demande bien pardon, monsieur, nous ne voulions pas vous déranger. Nous appelions mon frère Simon qui demeure ici.

LE PORTIER.

Et comment voulez-vous qu'il vous entende, puisqu'il demeure au cinquième?

JEAN.

Je ne savais pas, monsieur; je vous demande bien pardon. Nous attendrons si vous voulez, monsieur.

LE PORTIER.

A présent que me voici éveillé et levé, je n'ai pas besoin que vous attendiez. Entrez et montez.»

Le portier ouvrit, fit entrer Jean et Jeannot, et referma la porte.

«Au fond de la cour, l'escalier à droite, au cinquième», grommela le portier.

Et il rentra dans le trou noir qui lui servait de chambre.

Jean avait le coeur un peu serré; l'aspect sombre, sale et délabré de la cour de la maison lui inspirait une certaine répugnance. Jeannot était consterné; tous deux montèrent sans parler l'escalier qu'on leur avait indiqué; ils montaient, montaient toujours. Arrivés au haut de l'escalier, ils virent trois portes devant eux: à droite, à gauche, en face.

«Frappe donc, dit Jeannot.

JEAN.