Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 16

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Pas encore, monsieur; mais on y marche tous les jours.

M. ABEL.

Écoute, Jean, quand je me suis marié, j'avais trente-quatre ans et je n'étais pas triste, et je ne le suis pas encore, bien que j'aie quarante et un ans.

JEAN, _tristement_.

Je le sais bien, monsieur.

M. ABEL.

Jean, tu me caches quelque chose; ce n'est pas bien. Toi qui n'avais pas de secret pour moi, voilà que tu en as un, et depuis plusieurs mois déjà.

JEAN.

Pardonnez-moi, monsieur, ce n'est pas un secret, c'est seulement une chose qui me rend triste malgré moi.

M. ABEL.

Qu'est-ce que c'est, Jean? Dis-le-moi. Que crains-tu? Tu connais mon amitié pour toi.

JEAN.

Oh oui! monsieur; et votre indulgence, et votre bonté, qui ne se sont jamais démenties. Voici ce que c'est, monsieur. Je me sens pour Marie un attrait qui me ferait vraiment désirer de l'épouser. Et il m'est impossible de me marier, parce qu'en me mariant ainsi, mon beau-père et ma mère voudraient nous garder près d'eux. Et si je vous quittais, monsieur, je me sentirais si malheureux, si ingrat, si égoïste, que je n'aurais pas une minute de repos et que j'en mourrais de chagrin. D'un autre côté, quand je quitte Marie, il me semble que c'est mon âme qui s'en va et que je reste seul dans le monde. Elle m'a dit que pour elle c'était la même chose, et qu'elle pleurait souvent en pensant à moi. Je lui ai dit ce qui m'arrêtait; elle l'a compris, et nous sommes convenus, elle de rester fille, et moi de rester garçon; je me console par la pensée de ne jamais quitter monsieur et de vivre bien heureux pour monsieur et pour madame.»

Et, en disant ces mots, la voix lui manqua; il se tourna comme pour arranger quelque chose et disparut.

M. Abel resta triste et pensif.

«Heureux! Pauvre garçon! C'est pour moi qu'il sacrifie son bonheur et celui de la femme qu'il aime. Je ne peux pas accepter ça. Il sera marié avant un mois d'ici.»

M. Abel sonna. Baptiste entra.

«Baptiste, allez à la ferme et dites à Kersac de venir me parler.»

Kersac s'empressa d'arriver.

«J'ai une affaire à traiter avec vous, Kersac. Je vous demande votre appui et je vous offre le mien.»

Ils s'enfermèrent pour traiter leur affaire sans être dérangés: une demi-heure après, Kersac se retirait en se frottant les mains.

Lorsque M. Abel revit Jean, il lui dit que Kersac le demandait pour lui communiquer une affaire importante.

«Faut-il que j'y aille tout de suite, monsieur?

--Mais, oui; Kersac paraît pressé.»

Jean s'empressa d'y aller; il le trouva seul.

«Jean, dit Kersac en lui tendant la main, tu es un nigaud, et Marie est une sotte; je vais vous mettre tous deux à la raison.»

Kersac se leva, ouvrit une porte et rentra traînant après lui Marie tout en larmes.

«Tiens, dit-il en la lui montrant, tu vois! C'est toi qui es cause de cela.

JEAN.

Marie, Marie, tu m'avais promis d'être raisonnable.

MARIE.

J'essaye, Jean, je ne peux pas.

KERSAC.

Vous êtes fous tous les deux! Et voilà comment je vous rends la raison.»

Il prit la main de Marie, la mit dans celle de Jean.

«Je te la donne, dit-il à Jean. Je te le donne, dit-il à Marie. D'ici un mois, de gré ou de force, vous serez mariés. Tu resteras près de M. Abel pendant les huit mois qu'il passera ici; quand il s'en ira, tu le suivras ou tu resteras, comme tu voudras. J'aurais bien voulu t'avoir à mon tour, mais M. Abel a tenu bon. Sapristi! il tient à toi comme le fer tient à l'aimant.»

Kersac ne leur donna pas le temps de répondre; il sortit en refermant la porte sur lui. Quand il rentra une heure après, il trouva Jean _rendu à la raison_; Marie lui avait démontré que son mariage ne nuisait en rien à son service près de son bienfaiteur, et même que M. Abel n'en serait que mieux servi. Il paraît que ces arguments avaient été bien persuasifs, car ils terminèrent la conférence par une discussion sur le jour du mariage; Jean voulait attendre; Marie voulait presser:

«Car, dit-elle, si je te laisse le temps de la réflexion, tu me laisserais là pour M. Abel, et je mourrais de chagrin.»

Jean frémit devant cet assassinat prévu et prémédité, et il consentit au plus bref délai, qui était de quinze jours. C'est ainsi que le sort de Jean fut fixé.

M. Abel se montra fort satisfait de cet arrangement. Il en souffrit un peu, mais le moins possible; Jean lui promit de le suivre partout où il irait.

«Je vous assure, monsieur, lui dit-il, que si vous m'obligiez à vous quitter, je serais réellement malheureux; Marie elle-même me serait à charge. Pensez donc, monsieur! treize années passées avec vous et près de vous, sans vous avoir jamais quitté! Comment voulez-vous que je vive loin de vous?

M. ABEL.

Merci, mon ami! J'accepte ton sacrifice comme tu as accepté celui que j'ai fait en te rendant ta liberté; ta présence me sera d'autant plus agréable qu'elle sera tout à fait volontaire de ta part. Et je t'avoue que tu me manquerais plus que je ne puis te dire, et que je t'aime, non pas comme un maître, mais comme un père. Depuis bien des années je te regarde comme mon enfant. Il me semble, comme à toi, que tu fais partie de mon existence, et que nous ne devons jamais nous quitter. Occupe-toi maintenant de hâter ton mariage; tu comprends que tous les frais sont à ma charge, puisque c'est moi qui _l'oblige_ à te marier.»

Jean sourit et remercia du regard plus qu'en paroles. La noce fut superbe; il y eut deux jours de repas, de danses et de réjouissances, mais pas un instant Jean n'oublia son service près de son cher maître. A son lever, à son coucher, le visage de Jean fut, comme d'habitude, le premier et le dernier qui frappa les regards de M. Abel.

Ils vivent tous, heureux et unis; quelques cheveux blancs se détachent sur la belle chevelure noire de M. Abel. Il a quatre enfants; Suzanne et Abel les élèvent ensemble; Suzanne s'occupe particulièrement de ses filles; Abel dirige l'éducation des deux garçons; l'un d'eux annonce un talent presque égal à celui de son père. Jean, marié depuis six ans, a déjà trois enfants. Ils vivent à la ferme avec leur mère. Kersac et Hélène mènent la vie la plus calme et la plus heureuse; Kersac conserve sa vigueur et sa belle santé; Hélène paraît dix ans de moins que son âge; les enfants de Jean sont superbes; la fille est blonde et jolie comme la mère; les fils sont bruns comme le père.

Ceux d'Abel et de Suzanne attirent tous les regards par leur grâce et leur beauté éclatante; leur bonté, leur esprit et leur charme égalent leurs avantages physiques; le fils aîné a treize ans; le second en a onze. Les filles ont neuf et sept ans.

M. et Mme de Grignan ne quittent pas leurs enfants; jamais un mécontentement, un dissentiment ne viennent troubler l'harmonie qui règne dans la famille. Le petit Roger en est sans doute l'ange protecteur.

La belle jument de Kersac vit encore et continue à exciter l'admiration de son maître; elle a eu quatorze poulains, tous plus beaux et plus parfaits les uns que les autres, que Kersac aurait voulu garder tous; mais il a dû en céder huit à M. Abel et à quelques-uns de ses amis qui les demandaient avec instance; il ne voulait pas en recevoir le payement, mais M. Abel l'a forcé à accepter trois mille francs pour chaque poulain qu'il lui enlevait.

XXXIV

ET JEANNOT?

Et Jeannot?...........................

Hélas! pauvre Jeannot, il est loin de mener la vie douce et heureuse de Jean et de ses amis. Mes lecteurs se souviennent de sa dernière conversation au café avec Kersac et Jean. Il continua sa vie de fripon et de mauvais sujet. Un jour, il tomba malade à force de boisson et d'excès. Ses maîtres s'en débarrassèrent, comme font les maîtres insouciants, en l'envoyant à l'hôpital. Pendant sa maladie, M. Boissec dut faire ses affaires lui-même. Il découvrit ainsi les friponneries de Jeannot. Au lieu de s'en accuser en raison du mauvais exemple, des mauvais conseils qu'il lui avait donnés, il s'emporta contre lui, gémit sur les sommes considérables que Jeannot lui avait soustraites, et résolut de l'en punir sévèrement.

A l'hôpital, Jeannot, comparant son abandon à la position si heureuse de Jean, fit quelques réflexions qui auraient porté de bons fruits si Jeannot avait eu plus de foi et de courage.

Mais quand il sortit de l'hôpital, et qu'il se traîna, pâle et faible, chez ses maîtres, Boissec le reçut avec des injures et des menaces.

JEANNOT.

Que me reprochez-vous donc, monsieur Boissec, que vous n'ayez fait vous-même?

M. BOISSEC.

Moi et toi, ce n'est pas la même chose, coquin. J'étais le maître, tu étais mon subordonné. C'est moi qui t'avais formé....

JEANNOT.

Et à quoi m'avez-vous formé, monsieur? A voler mon maître, comme vous! A ne croire à rien, comme vous! A vivre pour le plaisir, comme vous! Que voulez-vous donc de moi? Si j'avais été honnête, je vous aurais dénoncé à M. le comte! Est-ce ça que vous regrettez? Est-ce ça que vous voulez? Prenez garde de me pousser à bout!

M. BOISSEC.

Serpent! vipère! tu oses menacer ton bienfaiteur?

JEANNOT.

Vous, mon bienfaiteur! Vous êtes mon corrupteur, mon mauvais génie, mon ennemi le plus cruel, le plus acharné!

M. BOISSEC.

Attends, gredin, je vais te faire comprendre ce que je suis. Auguste! Félix! par ici. Mettez à la porte ce drôle, ce voleur; jetez-lui ses effets, et ne le laissez jamais remettre les pieds à l'hôtel.»

Auguste et Félix n'eurent pas de peine à exécuter l'ordre de l'intendant, de l'homme de confiance de monsieur. Ils traînèrent Jeannot jusque dans la rue, et lui jetèrent ses effets, comme l'avait ordonné M. Boissec. Obligé de céder à la force, il ramassa ses effets épars et se trouva heureux de retrouver une bourse bien garnie dans la poche d'un de ses gilets; il prit un fiacre et se logea dans un hôtel. En attendant une place qui n'arriva pas, il mangea tout son argent, vendit ses effets, se trouva sans ressources, se réunit à une bande de vagabonds, se fit arrêter et mettre en prison; il en sortit plus corrompu qu'il n'y était entré, fut arrêté pour vol simple une première fois, et condamné à un an de prison; une seconde fois pour vol avec effraction et menaces, il fut condamné à dix ans de galères; il est au bagne maintenant; on parle de le transporter à Cayenne, à cause de son indocilité et de son humeur intraitable. Il est probable qu'il fera partie du prochain transport de galériens.

Et Simon?

Simon vit heureux et content; il est bon mari, bon père, bon fils et toujours bon chrétien.

Son beau-père l'ennuie quelquefois pour des affaires de commerce. Il trouve Simon trop délicat, trop consciencieux. Simon assure qu'il n'est qu'honnête et qu'il ne fera aucune affaire qui ne soit parfaitement loyale et honorable. Dans le magasin, les pratiques aiment mieux avoir affaire au gendre qu'au beau-père. Ce dernier, s'étant retiré du commerce et ayant cédé les affaires à ses enfants, voit avec surprise l'agrandissement du commerce de Simon. Celui-ci a déjà acquis une fortune suffisante pour vivre agréablement. Il va quelquefois à Sainte-Anne, où il trouve réunis tous ses anciens amis et son frère Jean, qu'il aime toujours tendrement.

Au milieu de cette prospérité il a eu deux peines assez vives; d'abord il n'a pas d'enfants. Ensuite, Aimée, mal conseillée par sa mère, menait une vie trop dissipée, faisait trop de dépenses de toilette, de vanité; elle se révoltait contre Simon, le traitait de sévère, d'avare, d'exagéré. Enfin, il n'y avait pas accord parfait dans ce ménage. M. Abel, qu'il voyait quelquefois à Paris, lui conseillait la douceur, la patience et la fermeté.

«Ne cède jamais pour ce qui est mal ou qui mène au mal, mon ami; pour le reste, laisse faire le plus que tu pourras. Avec les années, Aimée deviendra raisonnable; elle comprendra alors et approuvera ta conduite, elle t'en aimera et t'en respectera davantage.»

Simon attendait, soupirait, espérait. Enfin, le bon Dieu lui vint en aide. Aimée eut la petite vérole, qui la défigura; le monde et la toilette ne lui offrirent plus aucun attrait; son âme s'embellit par suite du changement de son visage; elle devint ce que Simon désirait qu'elle fût; il l'aima laide bien plus qu'il ne l'avait année jolie. Aimée, de son côté, comprit alors les qualités et les vertus de son mari; et quand ils allaient passer quelques jours à la ferme de Sainte-Anne, elle s'entendait parfaitement avec tous les membres de l'excellente famille qui l'habitait. Simon serait donc parfaitement heureux s'il avait des enfants. Mais, hélas! il n'en a pas encore et il n'en aura sans doute jamais, car la jolie Aimée a.... Calculez vous-même son âge. Je préfère ne pas vous le dire.

Et le PETIT _Jean_?... Il avait quatorze ans quand il vous est apparu pour la première fois.

Et Abel?... Il avait vingt-sept ans!

Et Kersac?... Il en avait trente-cinq!!!

TABLE DES MATIÈRES

I. Le départ II. La rencontre III. Le voleur se dévoile IV. La carriole et Kersac V. L'accident VI. Jean Esculape VII. Visite à Kérantré VIII. Réunion des frères IX. Débuts de M. Abel et de Jeannot X. Suite des débuts de Jeannot et de M. Abel XI. Le concert XII. La leçon de danse XIII. Les habits neufs XIV. L'enlèvement des Sabines XV. Friponnerie de Jeannot XVI. M. le Peintre est découvert XVII. Seconde visite à Kérantré XVIII. M. Abel cherche à placer Jean XIX. M. Abel place Jeannot XX. Jean chez le petit Roger XXI. Séparation des deux frères XXII. Jean se forme XXIII. Kersac à Paris XXIV. Kersac et M. Abel font connaissance XXV. Kersac voit Simon, rencontre Jeannot XXVI. Emplettes de Kersac XXVII. La noce XXVIII. Abel, Caïn et Seth XXIX. Le marteau magique XXX. L'Exposition XXXI. Mort du petit Roger XXXII. Deux mariages XXXIII. Troisième mariage XXXIV. Et Jeannot?

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