Jean qui grogne et Jean qui rit
Chapter 15
Voilà Simon! Me voilà, moi! Et nous voilà dansant! Ah! ah! ah! Vous voilà, monsieur! On ne vous voit que le dos, mais je vous reconnais bien, tout de même! Nous voilà, Simon et moi, avec nos habits neufs! C'est ça! c'est bien ça! Voyez donc, monsieur Kersac. Et voilà Simon et Aimée: c'est comme ils étaient le jour du bal! Oh! monsieur, que c'est beau! que c'est donc joli! que vous êtes heureux de faire de si belles choses!»
Jean ne voyait pas la foule qui s'était rassemblée autour d'eux; on chuchotait, on nommait tout bas M. Abel de N.... Celui-ci avait fait de vains efforts pour arracher Jean à son enthousiasme; il ne voyait que ces tableaux, il n'entendait que sa propre voix. Contrarié, presque impatienté, M. Abel voulut s'en aller; mais la foule, qui se composait d'artistes, les avait cernés, il fallait rester là. Lorsqu'il se retourna pour chercher une issue, toutes les têtes se découvrirent; M. Abel salua et sourit avec sa politesse et son affabilité accoutumées. La foule commença à s'émouvoir, à s'agiter. Quelques vivats se firent entendre.
«Messieurs, de grâce, dit M. Abel en souriant, je demande le passage. Jean, viens, mon ami.
--Jean, il s'appelle Jean», chuchotèrent quelques voix.
Jean sortit enfin de son extase.
«Oh! monsieur! commença-t-il.
M. ABEL.
Chut! nigaud. Silence, je t'en supplie! Et suis-moi.»
Jean suivit machinalement; la foule voulut suivre aussi. M. Abel se retourna, ôta son chapeau:
«Messieurs, je vous en supplie! Permettez que je me retire. Je vous en prie», ajouta-t-il avec dignité, mais avec grâce.
La foule, toujours chapeau bas, obéit à cette injonction; on le laissa s'éloigner, on ne le suivit que du regard; seulement, quand il fut à la porte, des vivats et des applaudissements éclatèrent; M. Abel précipita le pas; longtemps encore, lui et ses compagnons purent entendre éclater l'enthousiasme pour le grand artiste, l'homme de bien et le caractère honorable si universellement aimé, respecté et admiré.
Quand ils furent en voiture:
M. ABEL.
Jolie scène que tu m'as amenée avec ton enthousiasme et tes exclamations!
JEAN.
Pardonnez-moi, monsieur. J'étais hors de moi! Je ne savais ce que je disais. Pourquoi m'avez-vous arraché de là, monsieur? J'y serais resté deux heures!
M. ABEL.
Et c'est bien pour cela, parbleu! que je t'ai emmené. Tu as entendu leurs cris. Cinq minutes de plus, ils me portaient en triomphe comme les empereurs romains. C'eût été joli! Tous les journaux en auraient parlé: je n'aurais plus su où me montrer.»
Jean était honteux, Kersac riait. M. Abel rit avec lui, donna une petite tape sur la joue de Jean, et la paix fut ainsi conclue.
XXXI
MORT DU PETIT ROGER
Kersac devait partir le soir même; il profita du temps qui lui restait pour courir tout Paris avec Jean; en rentrant pour dîner, ils étaient rendus de fatigue.
«Dis donc, Jean, dit Kersac, je voudrais bien, avant de quitter Paris, emporter une bénédiction de votre petit ange. Cela me porterait bonheur. Demande donc si je puis le voir; voici l'heure du départ qui approche. Je ferai mon petit paquet pendant que tu feras la commission.»
Jean revint avant même que le petit paquet fût fini. Roger voulait, de son côté, voir Kersac avant son départ.
Quand ils entrèrent dans sa chambre, Kersac fut frappé de l'altération des traits de l'enfant; la pâleur du visage, la difficulté de la respiration annonçaient une aggravation sérieuse dans son état.
«Venez, mon bon monsieur Kersac, dit Roger d'une voix entrecoupée; venez.... Je ne vous verrai plus,... mais je prierai pour vous.... Adieu,... adieu.... Bientôt... je serai... près du bon Dieu.... Je suis heureux... d'avoir tant souffert! Le bon Dieu me récompensera!»
Kersac s'agenouilla près du lit.
«Cher petit ange du bon Dieu, bénissez-moi une dernière-fois, dit-il en posant sur sa tête la petite main de Roger crispée par la souffrance.
--Que le bon Dieu... vous bénisse! Et vous aussi, Jean.... Adieu!»
Le pauvre petit recommença une crise; Mme de Grignan pria Kersac de sortir; Jean demanda à Mme de Grignan s'il pouvait lui être utile; sur sa réponse négative, il accompagna Kersac.
Le dîner de l'office fut triste; chacun s'attendait à la fin prochaine du petit Roger; tout le monde l'aimait, le plaignait, tous étaient attendris de ses terribles souffrances. Kersac dut partir en sortant de table; il remercia affectueusement le bon Barcuss de ses soins et de son obligeance; il remercia aussi les gens de la maison, qui tous avaient contribué à lui rendre agréable son séjour chez eux. Il chargea Barcuss de ses respects et de ses remerciements pour M. et Mme de Grignan, et partit avec Jean. En revenant du chemin de fer, Jean passa chez M. Abel; fatigué de sa journée de la veille, il était chez lui en robe de chambre.
M. ABEL.
Te voilà, Jean! Eh bien, tu as l'air tout triste! Qu'y a-t-il donc, mon ami?
JEAN.
Je crains, monsieur, que notre cher petit M. Roger ne soit bien près de sa fin; son visage est si altéré, sa voix si affaiblie depuis sa dernière crise! Je suis venu vous prévenir, monsieur.
M. ABEL.
Je te remercie, mon enfant. Je voulais me coucher de bonne heure, le croyant mieux; mais ce que tu me dis m'inquiète, et j'aime trop cette excellente famille pour l'abandonner dans des moments si douloureux.»
M. Abel sonna. Un valet de chambre entra.
M. ABEL.
Allez me chercher une voiture pendant que je m'habille, Baptiste.
BAPTISTE.
Monsieur veut-il que je dise à Julien d'atteler?
M. ABEL.
Non, cela prendrait trop de temps. Une voiture, la première venue.»
Le valet de chambre sortit. M. Abel s'habillait.
«Jean, aide-moi à passer mon habit. J'entends Baptiste qui revient.
--La voiture de monsieur, dit Baptiste en rentrant.
M. ABEL.
Viens, Jean, je t'emmène. Dépêchons-nous.»
Dix minutes plus tard ils étaient à l'hôtel de M. de Grignan.
«Comment va l'enfant? dit M. Abel au concierge en entrant précipitamment.
--Mal, monsieur, très mal, répondit le concierge. Le docteur sort d'ici; on vient d'envoyer chez vous, monsieur, et chez M. le curé de la Madeleine.»
Abel remonta rapidement l'escalier, traversa les salons; la porte de Roger était ouverte; l'enfant était inondé de sueur; ses yeux entr'ouverts, son regard voilé par les approches de la mort, sa bouche contractée par les souffrances de l'agonie, ses mains crispées et agitées de mouvements convulsifs, annonçaient une fin prochaine. M. et Mme de Grignan, à genoux près du lit, contemplaient avec une douloureuse résignation l'agonie de leur enfant. Suzanne, moins forte pour lutter contre la douleur, à genoux près de sa mère, sanglotait, le visage caché dans ses mains. Abel se mit entre la mère et la fille, pria avec eux et commença à réciter les prières des agonisants; un léger sourire parut sur la bouche de l'enfant; il essaya de parler, et, après quelques efforts, il articula faiblement:
«Abel.... Merci!»
M. et Mme de Grignan complétèrent le remerciement de l'enfant par un regard plein de reconnaissance. Le curé entra, s'approcha du mourant, se hâta de lui donner une dernière fois la bénédiction, lui administra le sacrement de l'extrême-onction, et se joignit à M. Abel pour réciter la prière des agonisants.
Au moment où il dit d'une voix plus forte et plus solennelle: _Partez, âme chrétienne!_ un léger tressaillement agita les membres de l'enfant; puis survint l'immobilité complète, et la respiration, déjà si difficile, s'arrêta. Le curé se pencha sur l'enfant, bénit ce corps sans vie, et se releva en récitant le _Laudate Dominum_. M. de Grignan voulut emmener sa femme; elle se dégagea doucement de ses bras, appuya sa joue sur le visage de son cher petit Roger, pleura longtemps, et se laissa ensuite emmener par son mari.
Suzanne restait à genoux, sanglotant près du corps de son frère, dont elle tenait toujours la main dans les siennes. M. Abel, la voyant oubliée dans ce premier moment d'une grande douleur, la releva, chercha à la consoler en lui disant quelques paroles pleines de coeur sur le bonheur dont jouissait certainement son frère, et la vie cruelle qu'il avait menée depuis si longtemps.
«Je le sais, dit-elle, mais je l'aimais tant! C'était mon frère, mon ami, malgré sa grande jeunesse. Que de fois ce cher petit m'a encouragée, aidée, consolée!... Et à présent!...»
Suzanne recommença à sangloter avec une violence qui effraya M. Abel. Il l'arracha d'auprès du lit de Roger, et, malgré sa résistance, il l'emmena dans le salon. Au bout d'un certain temps elle parut sensible aux témoignages d'affection qu'il lui donnait.
«Ma chère enfant, lui dit-il, je ne puis remplacer le petit ange que vous avez perdu, mais je puis être pour vous un ami, un frère, un confident même, si vous voulez répondre à l'amitié que je vous offre, et payer par la confiance le dévouement le plus absolu.»
Le chagrin de Suzanne prit une apparence plus douce après cette promesse de M. Abel; ses larmes furent moins amères; sa tendresse pour ses parents aurait son complément dans l'affection d'un ami dont l'âge se rapprochait du sien. Elle demanda instamment à M. Abel de la laisser retourner près de son frère.
«Ne craignez pas pour moi, cher monsieur Abel; la prière me fera du bien; Roger a déjà prié pour moi, puisqu'il me donne un ami tel que vous. Laissez-moi le remercier.»
Abel la ramena près du lit de Roger; elle arrosa de ses larmes ses petites mains déjà glacées; en face d'elle priait Abel. Une heure se passa ainsi; M. Abel demanda à Suzanne de prendre quelque repos, elle répondit par un signe de tête négatif.
«Je vous en prie, Suzanne», dit-il doucement.
Suzanne se leva et le suivit sans résistance dans le salon.
M. ABEL.
Suzanne, promettez-moi d'aller vous étendre sur votre lit. Vous êtes pâle comme une morte et vous semblez exténuée de fatigue. Ma chère Suzanne, soignez-vous, croyez-moi. Vos parents ont plus que jamais besoin de vos soins et de votre tendresse.
SUZANNE.
Je vous obéirai, cher monsieur Abel. Mais allez voir papa et maman; ils vous aiment tant! Votre présence leur sera une grande consolation.
M. ABEL.
J'irai, Suzanne. Fiez-vous à mon amitié pour les consoler de mon mieux.»
M. Abel lui serra la main et la quitta pour entrer chez M. de Grignan. Il le trouva luttant contre le désir exprimé par sa femme de retourner près de l'enfant pour l'ensevelir.
«Laissez-la suivre son désir, mon ami, dit M. Abel; elle sera mieux là que partout ailleurs. Laissez la mère rendre les derniers devoirs à son enfant.»
M. de Grignan ne s'opposa plus aux prières de sa femme, qui sortit précipitamment après avoir adressé à Abel un regard éloquent.
XXXII
DEUX MARIAGES
La famille resta plongée dans une profonde douleur, mais jamais un murmure ne fut prononcé; Abel ne les quittait presque pas. Il tint la promesse qu'il avait faite à Suzanne; il fut pour elle l'ami le plus dévoué, le frère le plus attentif. Les mois, les années se passèrent ainsi. La réputation d'Abel avait encore grandi; ses derniers tableaux avaient fait fureur. Il avait reçu le titre de _baron_ après l'exposition où il avait eu un si brillant succès. Il continuait sa vie simple et bienfaisante; il avait restreint de plus en plus le cercle de ses relations intimes; et de plus en plus il donnait son temps à ses amis de Grignan. Suzanne était arrivée à l'âge où une jeune, jolie, riche et charmante héritière est demandée par tous ceux qui cherchent une fortune et un nom. Ces demandes étaient loyalement soumises à Suzanne, qui les refusait toutes sans examen.
«Chère Suzanne, lui dit un jour Abel, votre mère me dit que vous avez refusé le duc de G.... Vous voulez donc rester fille? ajouta-t-il en souriant.
SUZANNE.
Je n'épouserai jamais un homme que je ne connais pas, que je n'aime pas, et qui me demande pour la fortune que je dois avoir.
ABEL.
Mais, chère enfant, vous connaissez le duc de G...: vous l'avez vu bien des fois.
SUZANNE.
Ce que j'en connais ne me convient pas. Il parle légèrement de tout ce qui me plaît, de tout ce que j'aime! Auriez-vous le courage de m'engage à épouser un homme sans religion?
ABEL, _vivement_.
Non, jamais, Suzanne; je suis trop votre ami pour vous donner un si dangereux conseil.
SUZANNE.
Alors ne me proposez plus personne, jusqu'à ce que....
ABEL.
Achevez, Suzanne; jusqu'à ce que...?
SUZANNE, _souriant._
Jusqu'à ce que vous m'avez trouvé un homme qui vous ressemble.
ABEL, _après un instant de silence et très ému_.
Suzanne,... je sais que vous pensez tout haut avec moi. Je connais votre franchise, votre sincérité. Dites-moi le fond de votre pensée. Que voulez-vous dire par là?
SUZANNE, _souriant_.
Si vous ne le comprenez pas, demandez-en l'explication à maman; elle vous la donnera. La voici qui vient, tout juste; je me sauve.»
Et Suzanne disparut en courant.
MADAME DE GRIGNAN.
Eh bien, qu'y a-t-il donc, Abel? Suzanne s'enfuit et vous êtes tout interdit.
ABEL.
Il y a de quoi, chère madame. Si vous saviez ce que vient de me dire Suzanne!»
Et Abel répéta mot pour mot sa conversation avec Suzanne.
MADAME DE GRIGNAN.
Elle a parfaitement raison, mon ami. Et je dis comme elle.
ABEL, _vivement ému_.
Madame! chère madame! Comprenez-vous bien toute la portée de vos paroles? Ne pourrais-je me figurer... que si j'osais... vous demander Suzanne, vous me la donneriez?
MADAME DE GRIGNAN.
Certainement vous pourriez le croire; je vous la donnerais, et avec un vrai bonheur, et Suzanne en serait aussi heureuse que nous le serions, mon mari et moi.
ABEL.
Serait-il possible? Comment! ce voeu que je renfermais dans le plus profond de mon coeur, serait exaucé? Suzanne serait ma femme? de votre consentement? du sien?
MADAME DE GRIGNAN.
Oui, mon ami; vous seriez son mari et mon gendre; le vrai frère de mon cher petit Roger, ajouta-t-elle en prenant les deux mains d'Abel dans les siennes. Ce cher petit! il vous aimait tant! Sa dernière parole a été votre nom.»
Mme de Grignan pleura dans les bras de ce fils qu'elle venait de se donner. Il lui baisa mille fois les mains en la remerciant du fond de son coeur.
ABEL.
Ne puis-je voir Suzanne, chère madame?
MADAME DE GRIGNAN.
C'est trop juste; je vais vous l'envoyer.»
Deux minutes après, Suzanne rentrait, souriante mais légèrement embarrassée.
«Suzanne! dit Abel en allant à elle et lui baisant les mains, Dieu me récompense bien richement du peu que j'ai fait pour son service.
SUZANNE.
Et moi, mon ami? C'est à notre cher petit Roger que je dois ce bonheur, que j'ai si souvent demandé au bon Dieu, et que vous me refusiez toujours.
ABEL.
Moi! Ah! Suzanne, comment n'avez-vous pas compris que je n'osais pas? J'ai beau avoir été chamarré de décorations, avoir été fait baron, je ne croyais pas pouvoir prétendre à la jeune et charmante héritière demandée par les plus grands noms de France. Mon intimité avec vos parents, leurs bontés pour moi, et jusqu'à la grande amitié et préférence que vous me témoigniez en toutes occasions, m'interdisaient toute tentative, par conséquent tout espoir. Mais si vous saviez combien j'ai souffert de ce silence forcé!
SUZANNE, _souriant_.
A présent, mon ami, vous ne souffrirez plus que de m'avoir fait souffrir, moi aussi. A tout autre que vous (qui êtes mon confident intime, vous savez), je n'aurais jamais osé dire ce que je vous ai dit aujourd'hui. Et pourtant je pensais bien que vous n'en seriez pas fâché.»
A partir de ce jour, le mariage de Suzanne de Grignan avec M. le baron de N... fut le sujet de toutes les conversations; il fut non seulement approuvé, mais extrêmement applaudi; la réputation et la célébrité d'Abel l'avaient mis au rang des grands partis, et plus d'une mère envia le bonheur de Mme de Grignan.
Trois ans avant cet événement, Kersac revenait joyeusement à sa ferme de Sainte-Anne. Son premier soin fut de chercher Hélène, qu'il trouva dans la cuisine, occupée des soins du ménage.
«Hélène, Hélène, s'écria Kersac, me voici! Et bien content d'être revenu.
HÉLÈNE.
Et Jean?
KERSAC.
Jean va très bien; il viendra un peu plus tard. Je vous expliquerai ça. Et moi, je viens vous demander une chose.
HÉLÈNE.
Tout ce que vous voudrez, monsieur; vous savez si j'ai la volonté de vous obéir en tout.
KERSAC.
Oh! il ne s'agit pas d'obéir, il s'agit de vouloir.
HÉLÈNE.
C'est pour moi la même chose; je veux tout ce que vous voulez.
KERSAC.
C'est-il bien vrai, ça? Alors! sac à papier!... j'ai peur. Parole, j'ai peur!
HÉLÈNE.
Qu'est-ce donc, mon Dieu? Est-ce que... mon petit Jean...?
KERSAC.
Il ne s'agit pas de petit Jean! Brave garçon, cet enfant! j'en suis fou;... mais il ne s'agit pas de ça; il s'agit de vous.
HÉLÈNE.
Mais parlez donc, monsieur, vous me faites une peur!
KERSAC.
Hélène, Hélène, vous ne devinez pas?»
Et comme Hélène le regardait avec de grands yeux étonnés, Kersac la saisit dans ses bras, manqua l'étouffer, et dit enfin:
«Je veux que vous soyez ma femme!»
Puis il la lâcha si subitement, qu'elle alla tomber sur un banc qui se trouvait derrière elle.
La surprise et la chute la rendirent immobile! Kersac crut l'avoir blessée sérieusement.
«Animal que je suis! s'écria-t-il. Hélène, ma pauvre Hélène! vous êtes blessée? souffrez-vous?
HÉLÈNE.
Je ne suis pas blessée, monsieur; je ne souffre pas. Mais je suis si étonnée, que je ne comprends pas; je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire.
KERSAC.
Parbleu! ce n'est pourtant pas difficile à comprendre. Vous êtes une brave, excellente femme, active, propre, au fait de l'ouvrage d'une ferme. Je suis garçon, je m'ennuie d'être garçon, et je veux vous épouser. Parbleu! C'est pourtant bien simple et bien naturel. Et je vous dis: Voulez-vous, oui ou non? Si vous dites oui, vous me rendrez bien content; vous me payerez de tout ce que vous prétendez me devoir. Si vous dites non, vous êtes une ingrate, un mauvais coeur; vous me donnez du chagrin en récompense de ce que j'ai fait pour vous. Voyons, Hélène, répondez, au lieu de me regarder d'un air effaré, comme si je venais vous égorger.
HÉLÈNE.
Monsieur Kersac, est-il possible que vous ayez cette idée?
KERSAC.
Il ne s'agit pas de ça. Oui ou non?
HÉLÈNE.
Oui, mille fois oui, monsieur. Pouvez-vous douter du bonheur avec lequel j'accepte ce nouveau bienfait?
KERSAC.
A la bonne heure donc! Ce coquin de Simon! m'a-t-il causé du tourment!»
Et la serrant encore dans ses bras avec une force qui fit crier _grâce_ à Hélène, il courut annoncer à ses gens la nouvelle surprenante de son mariage.
KERSAC.
«Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres?
--Pour ça non, monsieur! lui répondit-on en souriant. Chacun le désirait et l'espérait depuis longtemps. Hélène mérite bien le bonheur que lui envoie le bon Dieu. Vous ne pouviez mieux choisir, monsieur.»
Une fois la chose convenue, annoncée, Kersac se hâta de la terminer. Quinze jours après il était marié, et, sauf qu'Hélène fut Mme Kersac et que Kersac fut dix fois plus heureux qu'auparavant, la ferme de Sainte-Anne continua à marcher comme par le passé.
Un fait important qu'il ne faut pas oublier, c'est que, le lendemain de l'arrivée de Kersac, Hélène vint le prévenir qu'un homme et un cheval venaient de lui arriver.
KERSAC.
Un homme! un cheval! Je ne comprends pas; je n'ai rien acheté, moi!»
Il alla voir; à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur le cheval, qu'il poussa un cri de joie en reconnaissant la magnifique trotteuse d'Abel. Le palefrenier lui expliqua que c'était un cadeau de M. Abel de N..., et lui présenta une lettre, qu'il ouvrit avec empressement. Il lut ce qui suit:
«Mon cher Kersac, vous avez raison; la vie de Paris ne convient pas à la bête que je vous envoie; elle sera plus heureuse chez vous; rendez-moi le service de l'accepter pour votre usage personnel; c'est à la campagne qu'elle déploiera tous ses moyens. Renvoyez-moi mon palefrenier le plus tôt possible, j'en ai besoin ici. Adieu; n'oubliez pas votre ami.
«ABEL N....»
KERSAC.
«Excellent homme! perle des hommes! coeur d'or! comme dit mon petit Jean. Quel bonheur d'avoir cette bête! Personne n'y touchera que moi! Entrez, monsieur le palefrenier. Venez vous rafraîchir.»
Kersac confia à Hélène le soin de bien faire boire et manger le palefrenier. Il mena lui-même sa belle jument à l'écurie, lui fit une litière excellente, la pansa, la bouchonna, lui donna de l'avoine, de la paille. Quand le palefrenier voulut partir, il lui glissa quarante francs dans la main. C'était beaucoup pour tous les deux. Ils se séparèrent avec force poignées de main.
Cette jument fut une source de joie et de plaisir pour Kersac; tous les jours il faisait naître l'occasion de l'atteler à une voiture légère, et il la faisait trotter pendant une heure ou deux, ne se lassant jamais de la regarder _fendre l'air_ et faire l'admiration de tous ceux qu'il rencontrait. Il emmena Hélène une fois, mais elle demanda grâce pour l'avenir, assurant que cette course si rapide lui faisait peur.
Ils reçurent la visite de Jean peu de temps après la mort du petit Roger; M. et Mme de Grignan étaient allés faire un voyage en Suisse et dans le nord de l'Italie avec leur ami Abel, pour distraire Suzanne de son chagrin. Ils y réussirent en partie, mais Suzanne continua à parler sans cesse avec M. Abel de son frère Roger; et pour tous deux ce souvenir avait un charme inexprimable. Ce fut pendant ce voyage, durant lequel ils n'emmenèrent que Barcuss, que Jean obtint sans difficulté, par l'entremise de M. Abel, la permission de passer le temps de leur absence à Elven.
XXXIII
TROISIÈME MARIAGE
Trois ans après, quand Abel était déjà devenu tout à fait de la famille par son mariage avec Suzanne, Jean lui annonça que Kersac et Hélène étaient dans une grande affliction. Le propriétaire de la ferme que cultivait Kersac depuis plus de vingt ans venait de mourir; la terre était à vendre, et on était en pourparlers avec quelqu'un qui voulait l'exploiter lui-même.
«Ne t'afflige pas, mon ami, lui dit Abel, cette vente n'est pas encore faite; peut-être ne se fera-t-elle pas.»
En effet, peu de jours après, Jean apprit par M. Abel que la ferme était vendue à quelqu'un qui faisait avec Kersac un bail, lequel devrait durer tant que vivrait le fermier.
Jean fut si surpris de cet à-propos, qu'Abel ne put s'empêcher de rire.
«Monsieur, dit Jean, est-ce que _M. le Voleur_ et _M. le Peintre_ n'y seraient pas pour quelque chose?
ABEL, _riant_.
C'est possible; je sais que _M. le Peintre_ cherchait une terre à acheter en Bretagne.
JEAN.
Oh! monsieur, quel bonheur! votre bonté ne se lasse jamais!»
C'était réellement M. Abel qui avait acheté la ferme de Sainte-Anne pour y bâtir un château et s'y créer une résidence d'été. Cette acquisition fit le bonheur de Kersac et d'Hélène; de Jean, qui se trouvait près de sa mère sept ou huit mois de l'année, et sans compter la famille qui habitait le château.
Quand Marie eut dix-huit ans, Kersac, qui l'aimait tendrement et qui n'avait pas eu d'enfants de son mariage avec Hélène, accomplit son projet d'autrefois; il annonça qu'il adopterait Marie; il restait la seconde partie du projet, la marier à Jean. Ce dernier avait vingt-sept ans; il avait continué son service dans l'hôtel de Grignan, sauf un léger changement, c'est qu'il avait passé au service particulier de son bienfaiteur, de son maître bien-aimé, M. Abel. On pouvait, en parlant d'eux, dire avec vérité: _Tel maître, tel valet_. L'un était le beau idéal du maître, l'autre le beau idéal du serviteur.
Quand l'adoption de Marie fut annoncée, M. Abel, qui s'entendait avec Kersac pour faire réussir ce mariage, trouva un jour que Jean était devenu pensif et moins gai. Il lui en fit l'observation.
JEAN.
Que voulez-vous, monsieur? En avançant en âge, on devient plus sage et plus sérieux.
M. ABEL, _souriant_.
Mais, mon ami, tu as vingt-sept ans à peine; ce n'est pas encore l'extrême vieillesse.
JEAN.