Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 14

Chapter 143,953 wordsPublic domain

Calmez-vous, mon bon Kersac. Elle sera autrement soignée à l'avenir, je vous le promets. Mais aujourd'hui, en l'honneur de Simon, il faut qu'elle subisse sa corvée. Nous voici arrivés; je ne serais pas fâché de déjeuner. Entrez, je vais donner mes ordres au cocher.

--Et moi donc! dit Kersac. J'ai une faim!

--Et moi donc!» répéta Jean intérieurement.

Ils entrèrent; M. Abel parla quelque temps au cocher, qui eut l'air contrarié.

M. ABEL.

Ne vous en affligez pas, Julien: vous n'y perdrez rien; c'est vous que je charge de la recherche. Et assurez-vous que la bête soit bien soignée; que votre frère ne la quitte pas et la mène doucement; qu'elle ne souffre pas.

LE COCHER.

Quant à ça, monsieur peut être tranquille; mais c'est une vraie pitié ce que monsieur fait là.

M. ABEL.

La bête ne s'en portera que mieux, je vous en réponds.»

Et M. Abel entra chez les Amédée.

XXVIII

ABEL, CAÏN ET SETH

Le déjeuner se passa bien; un silence complet régna au commencement; quelques paroles furent prononcées après le troisième plat; au cinquième, la conversation devint générale et bruyante; on servit le champagne après le huitième plat, et chacun proposa un toast.

M. Abel, le premier, porta un toast aux mariés; Simon répondit en portant un toast qui fut acclamé à l'unanimité:

«A M. Abel N..., mon très aimé et très honoré bienfaiteur!

--A notre excellent ami Kersac! dit Jean.

--A la mère absente!» riposta Kersac.

Chacun continua ainsi. Les fortes têtes, bien résistantes au vin, vidaient leur verre à chaque nouveau toast; mais les gens sages, comme M. Abel, Simon et Jean, se contentaient d'y mouiller leurs lèvres. Kersac, se réservant pour le soir, prit un terme moyen; il ne prit qu'une gorgée à chaque toast; mais les gorgées devenaient de plus en plus fortes; les dernières ne laissèrent que peu de gouttes dans le verre.

Le déjeuner était excellent; la gaieté était grande; on resta longtemps à table. A deux heures on s'aperçut qu'il était tard; chacun partit pour faire ses affaires ou sa toilette, qui devait être simple afin de ne pas être gênante à la campagne. On se donna rendez-vous à la gare à quatre heures. M. Abel, Jean et Kersac montèrent un instant chez Simon; ils trouvèrent Mme Amédée et Mme Simon rangeant et arrangeant l'appartement, et mettant en place linge, robes, bonnets, etc. Simon ôta son bel habit de noces, passa une blouse, et se mit en devoir de les aider.

«Adieu, Jean et Kersac; au revoir; à quatre heures à la gare, dit M. Abel en descendant.

JEAN.

Au revoir, monsieur; nous serons exacts.»

Ils sortirent ensemble et marchèrent ensemble.

«Où allez-vous donc? dit M. Abel, surpris de se voir accompagné par ses deux amis.

JEAN.

A la maison, monsieur, pour voir le pauvre petit M. Roger et donner un coup de main à M. Barcuss.

M. ABEL.

J'y vais aussi, moi; c'est drôle que nous ayons eu la même pensée. Seulement je vais entrer chez moi, à l'hôtel _Meurice_, pour changer d'habit et ne pas avoir l'air d'un prince se promenant incognito.»

Kersac et Jean continuèrent sans M. Abel et ne tardèrent pas à arriver.

Le petit Roger se trouvait un peu mieux; il fut très content de voir Jean et lui demanda quelques détails sur la noce. Il sourit au récit de la promenade de Kersac avec la voiture de M. Abel. Il demanda quelques détails sur les toilettes, sur le déjeuner et sur ce qu'on ferait plus tard.

«Est-ce que ton ami, M. Kersac, est rentré avec toi?

JEAN.

Oui, monsieur Roger; il avait envie d'avoir de vos nouvelles.

ROGER.

Il est bien bon; dis-lui que je le remercie bien et que je le prie de venir me voir avant son départ; je ne voudrais pas qu'il quittât Paris sans me voir.

JEAN.

Certainement qu'il ne s'en ira pas sans vous faire ses adieux, monsieur Roger, il vous admire trop pour cela.

ROGER.

Pourquoi m'admire-t-il? il ne faut pas qu'il m'admire. Dis-lui cela, Jean; n'oublie pas. Je veux bien qu'il m'aime: voilà tout.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur Roger; mais je ne pense pas qu'il vous obéisse en ça.

ROGER.

Pourquoi donc? Pourquoi?

JEAN.

Parce que ça ne dépend pas de lui, monsieur Roger. De même qu'on n'aime pas au commandement, on ne peut pas s'empêcher d'admirer ce qui est admirable.

ROGER.

Oh! mon Dieu! toi aussi, Jean! C'est mal ça! Maman, je suis fatigué: expliquez-lui que je ne fais rien d'extraordinaire ni d'admirable; que je ne suis pas bon, comme ils croient tous; que c'est le bon Dieu qui m'aide à souffrir; que sans lui je ne pourrais pas.... Je suis fatigué; parlez pour moi, maman.

MADAME DE GRIGNAN.

Ne te tourmente pas, cher petit; je te promets d'expliquer à Jean ce que tu me demandes.

ROGER.

Et à M. Kersac aussi!

MADAME DE GRIGNAN.

Oui, oui; à M. Kersac aussi!

--Merci, maman.»

Et Roger, fatigué, ferma les yeux. Il ne tarda pas à les rouvrir; il souffrait, et il luttait mieux contre la souffrance quand il regardait le crucifix et la sainte Vierge qui étaient en face de son lit. Jean, habitué aux soins à lui donner dans ses moments de crises douloureuses, lui frotta doucement, tantôt le dos, tantôt les jambes; Mme de Grignan lui mouillait le front avec une eau calmante, et lui faisait respirer de l'eau camphrée. La crise se calma, mais il ne put s'étendre dans son lit: il resta la tête sur ses genoux et les jambes pliées sous lui.

Jean resta jusqu'au moment du départ; il baisa les petites mains de son pauvre petit maître, et le quitta sans que Roger eût eu la force de relever la tête ni de dire une parole.

Jean trouva Kersac endormi; il le réveilla, et tous deux se mirent en route pour la gare Montparnasse. Il n'y avait d'arrivés encore que les mariés et leurs parents, et avant eux était venu un valet de chambre de M. Abel, chargé des billets, des compartiments réservés et de tout ce qui pouvait être demandé par les invités de la noce.

Le valet de chambre remit à Kersac et à Jean les billets de leurs places. En peu d'instants toute la noce fut au complet; les employés les firent entrer dans les wagons. Lorsque M. Abel arriva, tout le monde était placé; il ne restait plus de compartiments réservés. Kersac et Jean avaient attendu M. Abel sur le quai et se trouvaient comme lui séparés de la noce.

M. ABEL.

Ne vous en inquiétez pas; j'aperçois deux de mes amis, et nous trois ça fait cinq; nous prendrons un compartiment, il n'y viendra personne.»

M. Abel alla chercher ses amis Caïn et Seth: c'étaient leurs noms de guerre pour les excursions et les farces. Nous ne dirons pas leurs vrais noms, pas plus que nous ne disons celui de M. Abel. Tous trois vivent encore et vivront longtemps; il pourrait leur être désagréable de voir leurs noms livrés au public.

M. ABEL.

Par ici, par ici, mes amis! Voici mon ami Kersac; voici mon petit ami Jean.... Monsieur Kersac, je vous présente mes amis Caïn et Seth. Nous ferons route ensemble. Je suis autorisé par M. Amédée à les inviter pour être des nôtres et faire partie de la noce.

--Tout l'Ancien Testament réuni, dit Kersac en riant de son bon rire franc. Monsieur Caïn, vous n'allez pas nous traiter en frères, n'est-ce pas?

CAÏN.

Si fait, si fait. Mais en Caïn régénéré, en Caïn du Nouveau Testament.»

Ils étaient montés dans un compartiment vide, et on allait fermer les portières, lorsqu'une grosse petite dame rouge, pincée, mijaurée, élégante, portant une cage de trois mètres d'envergure et de neuf mètres de tour, s'élança dans le wagon, cherchant une place. Il en restait trois, mais pas ensemble.

«Diable de femme! murmura Seth. Elle va nous empêcher de fumer.

--Il faut la faire partir, dit Caïn.

M. ABEL.

Comment? de quelle manière?

CAÏN.

Tu vas voir; secondez-moi tous les deux.»

Il ajouta quelques paroles plus bas encore. Le sifflet se fit entendre; les wagons s'ébranlèrent.

La grosse petite dame s'était à peine casée en face de Caïn, que celui-ci fit un bond extraordinaire; la dame poussa un léger cri. Un deuxième bond plus prononcé lui fit prendre une expression d'effroi qui devint de la terreur quand elle vit Abel d'un côté et Seth de l'autre chercher à retenir et à calmer Caïn.

ABEL.

Là, là, mon ami! Là! calme-toi.... Voyons! sois sage! Cette dame ne te fait pas de mal. Là, là!

LA PETITE DAME.

Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, messieurs?

ABEL.

Ne vous effrayez pas, madame! Ce n'est rien! Notre malheureux ami!... Là, là, Caïn! Là. Sois bon garçon.... Il est fou, madame; et il devient fou furieux quand il voit un visage qui lui déplaît.... Voyons! Seth, tiens-le; il va nous échapper.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu! il va me faire du mal.

ABEL.

J'espère que non, madame! Soyez tranquille! Nous le tenons. Mais, dans ses accès, il a une force herculéenne. Quatre hommes vigoureux en viennent difficilement à bout.

LA PETITE DAME.

Et que fait-il alors?

ABEL.

Il est terrible quand il parvient à s'échapper; il met tout en pièces.... Voyons, voyons! Seth, tiens-le donc! Il m'échappe.

SETH.

Je ne peux pas. Il est plus fort que moi.

LA PETITE DAME.

Mon Dieu, mon Dieu, au secours!»

Kersac, qui n'était pas dans la confidence, s'élança sur Caïn; il le maintint si vigoureusement, que celui-ci éclata de rire. Kersac, debout devant la petite dame, piétinait sa robe, sa cage, écrasait son chapeau avec ses reins, qui avaient à peine la place de se mouvoir; plus Kersac serrait Caïn, plus celui-ci riait et cherchait à se dégager de cet étau. La cage de la grosse petite dame était en pièces; sa robe était en loques, son chapeau ne tenait plus sur sa tête; ses faux cheveux, nattes, crépons, chignon tombaient sur son visage, sur ses épaules, sur son cou. M. Abel, la trouvant suffisamment dégoûtée de leur wagon, s'écria:

«Lâchez, Kersac, lâchez; l'accès est fini; quand il rit, il n'y a plus de danger.»

Kersac lâcha, et, repoussé par Caïn, il retomba sur la petite dame, qu'il écrasait de son poids sans pouvoir se relever; deux fois il essaya, deux fois il retomba.

«Au secours! j'étouffe!» s'écria la dame.

M. Abel eut pitié d'elle; il enleva Kersac de sa poigne vigoureuse, aida la petite dame à s'arranger tant bien que mal. Elle avait eu à peine le temps de remettre en place nattes, chignon et crépons, et de rattacher sa robe avec quelques épingles, que le convoi arrêta; la dame ouvrit la portière et se précipita hors du wagon; le désordre de sa toilette attira tous les regards; elle disparut, mais, peu d'instants après, un employé ouvrit la portière.

«Messieurs, dit-il, qu'avez-vous fait à cette dame qui vient de quitter le wagon? Elle se plaint d'un fou qui a manqué la mettre en pièces. Avez-vous réellement un fou parmi vous?

CAÏN.

Mais pas du tout; c'est elle qui est folle, qui se jette sur les gens, qui crie, qui croit qu'on va la massacrer.

L'EMPLOYÉ.

Cela me paraît louche, tout de même; sa robe est terriblement fripée; son chapeau est bien déformé; sa cage est toute démantibulée.

CAÏN, _riant_.

Pas de mal, employé! Pas de mal! Elle ne se plaint pas de nous, allez. Voulez-vous un cigare? Et un fameux.»

Il présenta une couple de cigares à l'employé, qui hésita, hocha la tête, finit par accepter, et referma le wagon en disant:

«Quelque farce! Et une société de farceurs! Cela se voit de reste.»

Le train repartit; Abel, Caïn et Seth rirent aux éclats; Caïn et Seth allumèrent leurs cigares, et M. Abel rassura Kersac et Jean en leur expliquant la scène qui avait été inventée et jouée par Caïn et Abel.

XXIX

LE MARTEAU MAGIQUE

Le voyage ne fut pas long; ils descendirent à Saint-Cloud; c'était la fête de la ville; on se promena partout; on joua à toutes sortes de jeux; on regarda des tours de force, des veaux à cinq pieds, des moutons à deux têtes, des géants de quatre ans qui semblaient être des hommes de trente avec barbe et moustaches; enfin, un âne qui avait la tête où les autres ont la queue.

Cette dernière merveille se voyait dans une tente où étaient d'autres bêtes curieuses; l'âne était seul dans une stalle, séparé par une toile des autres animaux; il n'avait été annoncé qu'à la suite d'un entretien mystérieux entre M. Abel et le propriétaire des animaux.

«Entrez, messieurs, mesdames, entrez. On n'y entre qu'un à un, messieurs, mesdames. Entrez.»

Kersac entra le premier en payant deux sous; il ne tarda pas à en sortir, riant aux éclats.

PLUSIEURS VOIX.

Quoi donc? Qu'y a-t-il? Est-ce vrai que l'âne a la tête où les autres ont la queue?

KERSAC.

Très vrai, et ça vaut bien deux sous pour le voir et jurer le secret au brave propriétaire de l'animal. Quelle farce! quelle bonne farce!»

La gaieté de Kersac excita la curiosité de toute la noce et de toutes les personnes présentes. Chacun voulut y entrer, et tous en sortaient riant comme Kersac et discrets comme lui. A la fin, cet attroupement considérable de gens dont aucun ne voulait s'en aller et qui tous riaient et applaudissaient, attira les gendarmes. Ils ne purent rien tirer de personne, et, pour savoir ce qui en était, ils durent entrer à leur tour. Ils entrèrent... sans payer, en qualité de gendarmes; et ils virent un âne dans une écurie, tourné de la tête à la queue, c'est-à-dire la queue attachée au râtelier et la tête tournée vers les spectateurs. Les gendarmes ne savaient s'ils devaient rire ou sévir; M. Abel s'interposa et dit que c était lui qui avait inventé ce divertissement; il plaida si bien la cause du chef de l'établissement, que celui-ci fut autorisé à continuer la mystification; elle lui rapporta plus d'argent que le reste de la ménagerie.

En continuant leur promenade le long des tentes et des boutiques, ils virent une baraque avec une estrade sur laquelle paradaient un homme à la figure blême, à la mine éreintée, une femme au visage flétri, exprimant la souffrance, et un petit garçon d'une maigreur excessive, et dont les joues hâves annonçaient la misère. L'aspect de cette famille frappa péniblement M. Abel; après les avoir observés pendant quelque temps, il alla derrière la toile et causa quelques instants avec l'homme. Il revint, eut une conférence avec ses amis Caïn et Seth; tous trois passèrent ensuite derrière la baraque; la famille éreintée disparut pour faire place, une demi-heure après, à trois sauvages à longues barbes et au teint cuivré; l'un d'eux fit un roulement de tambour formidable; un second cria d'une voix qui couvrait le bruit du tambour:

«Venez, messieurs, mesdames, venez voir l'effet merveilleux du MARTEAU MAGIQUE qui change les sous en pièces d'argent, et les pièces d'argent en pièces d'or.»

La foule ne tarda pas à se rassembler près de cette baraque.

«On fait une seule expérience gratuite, messieurs, mesdames; après quoi on devra donner à la personne qui fera la quête. La représentation va commencer! Qu'est-ce qui me donne un sou? Un sou, messieurs, un sou pour en avoir vingt?»

Une main s'allongea et donna un sou.

Le sauvage prit le sou, le tint en l'air afin que chacun pût le voir, le posa sur un billot et s'éloigna. Le second sauvage, qui tenait un pesant marteau à la main, frappa le billot; le premier sauvage prit le sou, le fit voir à la foule; le sou s'était métamorphosé en une pièce de vingt sous.

La foule applaudit; le propriétaire du sou reçut sa pièce d'un franc; une foule d'autres mains présentèrent d'autres sous; le même sauvage les recevait et les rendait. Souvent l'opération manquait; les propriétaires attrapés murmuraient.

UN SAUVAGE.

Le marteau magique ne fait rien pour les avares, les joueurs, les buveurs, les méchants; il lit dans les coeurs et donne à chacun selon ses mérites.»

Les sous des enfants se trouvaient toujours métamorphosés en pièces de vingt sous; une ou deux fois même, le marteau magique changea le sou en une pièce de deux francs.

LE SAUVAGE.

Allons, messieurs, donnez au marteau magique des pièces de vingt sous pour en faire des pièces de vingt francs après le premier tour de quête, messieurs. Ceux qui ne donneront pas à la quête n'auront pas droit à la métamorphose; ceux qui donneront beaucoup en seront récompensés.»

La femme du magicien fit le tour de l'assemblée; chacun donna; plusieurs donnèrent de petites pièces blanches. Depuis quelques instants, Jeannot s'était mêlé à la foule et attirait les regards du principal sauvage. A la deuxième reprise, il s'avança et donna une pièce de vingt sous pour en avoir une de vingt francs.

LE SAUVAGE.

Donnez, monsieur; vous allez être satisfait.

Attention, marteau, fais ton office; rends de l'or pour de l'argent!»

Le marteau frappa, Jeannot allongea une main avide, et reçut... un sou.

«Ce n'est pas de l'or, cria-t-il; j'ai donné vingt sous.

LE SAUVAGE.

Recommencez, monsieur, le marteau s'est trompé. Dame! il se trompe quelquefois. Allons, marteau, recommence; récompense ou punis.»

Jeannot donna une seconde pièce de vingt sous.

Le marteau frappa; Jeannot reçut... un sou.

«Vous me volez! s'écria Jeannot en colère.

LE SAUVAGE.

Tout le monde peut voir, monsieur, que je n'ai rien dans les mains, rien dans les poches. Une troisième épreuve, monsieur; essayez, vous n'aurez pas perdu pour attendre.»

Jeannot tendit en grommelant une troisième pièce de vingt sous. Le marteau frappa. Le sauvage fit voir une pièce enveloppée d'un papier.

LE SAUVAGE.

Voilà, monsieur! Ce doit être du bon! La pièce est cachée, et il y a quelque chose d'écrit sur le papier.»

Le sauvage lut:

«A Jeannot.»

Il ouvrit le papier et lut tout haut:

«_Voleur_! Un sou, dit-il; toujours de même. C'est un marteau magique, messieurs, mesdames; il récompense et punit.»

Jeannot restait ébahi et furieux; la foule répétait: _Voleur! Voleur!_ La peur le saisit; il se retira prudemment et disparut.

Après le marteau magique, les trois sauvages chantèrent des tyroliennes et des chansonnettes gaies et amusantes. La foule applaudissait; la sébile se remplissait; après les chansons vinrent les escamotages, des tours d'adresse; enfin, un roulement de tambour annonça que la représentation était finie. Les sauvages, vivement applaudis, quittèrent l'estrade, se déshabillèrent, se débarbouillèrent dans la baraque et redevinrent Caïn, Abel et Seth. Ils remirent au pauvre charlatan le produit des collectes, qui se monta à plus de cinquante francs; ces pauvres gens témoignèrent une grande reconnaissance aux trois amis, qu'ils remercièrent les larmes aux yeux.

M. Abel et ses amis cherchèrent à rejoindre leur société qu'ils avaient perdue; ils ne tardèrent pas à la retrouver; Jean avait été inquiet un instant de la longue disparition de M. Abel; mais Kersac lui dit que sans doute il était allé au salon de cent couverts pour hâter le dîner. Personne ne l'avait reconnu dans la parade des sauvages. M. Abel invita la société à venir prendre le repas du soir; la proposition fut accueillie avec joie; le déjeuner était loin, et on se proposait de faire honneur au dîner.

Les convives se placèrent; le dîner commença dans le même religieux silence que le déjeuner. De même que le matin, on se mit en train après les premiers plats, et on devint gai et bruyant en approchant du rôti; le dîner était exquis, les vins étaient de premier cru; on chanta; quand vint le tour de M. Abel, il entonna avec Caïn et Seth une des chansonnettes en trio qu'ils avaient chantées sur les tréteaux du saltimbanque. Alors seulement ils furent reconnus, interrogés, applaudis. On rit beaucoup de l'invention du marteau magique et de l'attrape faite à Jeannot. Après le repas, qui dura de sept heures à neuf, les violons se firent entendre, les danses commencèrent. Quand on fut bien en train:

«A nous deux, petit Jean, comme au café Métis, s'écria M. Abel. La leçon de danse.»

Et tous deux, en riant, se mirent en position comme au café Métis, et commencèrent la danse qui avait tant amusé les badauds de la rue, et qui fit son même effet au salon de cent couverts de Saint-Cloud. Tout le monde riait, applaudissait.

La soirée se prolongea ainsi gaiement jusqu'à une heure du matin; on trouva à la gare des voitures retenues par M. Abel pour tous les convives, et chacun rentra chez soi.

Avant de se séparer, M. Abel dit à Jean et à Kersac qu'il irait déjeuner le lendemain chez Mme de Grignan, et qu'il les mènerait à l'exposition des tableaux qui devait ouvrir sous peu de jours, et qui ne l'était encore que pour les artistes.

XXX

L'EXPOSITION

Kersac et Jean étaient fatigués; ils dormirent tard le lendemain; lorsque le petit Roger fit dire à Jean de venir chez lui, Kersac dormait encore et Jean finissait de s'habiller. Il s'empressa de descendre près du pauvre malade, qui le reçut avec son doux et aimable sourire.

ROGER.

«Tu es rentré hier bien tard, Jean. T'es-tu bien amusé?

JEAN.

Beaucoup, monsieur Roger, ce qui n'empêche pas que j'ai souvent pensé à vous, et que j'aurais bien voulu pouvoir m'échapper et venir passer une heure ou deux avec vous.

ROGER.

Merci, mon bon Jean; raconte-moi ce que tu as fait.»

Jean raconta la farce en wagon de MM. Abel, Caïn et Seth et l'écrasement de la grosse petite dame rouge par Kersac, qui croyait la secourir. Puis l'histoire des saltimbanques, du marteau magique; la mésaventure de Jeannot, qui avait perdu trois francs en voulant gagner une pièce d'or. Il raconta le dîner, la leçon de danse, le bal et tout ce qui pouvait amuser Roger et le distraire un instant de ses souffrances. Le pauvre enfant souriait; il n'avait plus la force de rire. Il remerciait Jean du regard; dans les moments où il souffrait trop, il lui faisait signe de s'interrompre. Jean resta ainsi une heure avec lui; il retourna ensuite près de Kersac qui s'éveillait, et qui fut très honteux quand il sut qu'il était dix heures.

KERSAC.

Je n'ai pas l'habitude de ces veillées, de ces fatigues extraordinaires et de ces repas monstres qui vous rendent lourd et paresseux. A la ferme je me fatigue davantage et j'ai moins besoin de repos. J'y serai heureusement demain matin, et dès mon arrivée j'arrangerai mon affaire avec ta mère; le plus tôt sera le mieux. Je lui avais promis de t'emmener; veux-tu venir passer quelques jours avec nous?

JEAN.

J'en serais bien heureux, monsieur, mais je ne puis quitter mon pauvre petit M. Roger dans l'état où il est. Je ne suis pas grand'chose, mais il me demande souvent, et je réussis à le distraire un peu.

«M'a-t-il fait répéter de fois ma rencontre avec M. Abel, quand il s'est fait passer pour voleur, et puis notre voyage en carriole et la bonne journée que vous m'avez fait passer, monsieur. Vous voyez que ce serait mal à moi de le quitter dans ce moment.

KERSAC.

Tu as raison, mon enfant; tu es un bon et brave garçon. M. Abel va arriver bientôt pour nous mener aux tableaux. Nous déjeunerons avant de partir, j'espère bien; j'ai l'estomac creux que c'est effrayant.»

M. Abel arriva, leur dit de se tenir prêts pour une heure; ils furent exacts. M. Abel les fit monter dans sa voiture.

KERSAC.

Vous avez encore là une jolie bête, monsieur, mais elle ne vaut pas celle d'hier. J'en ai rêvé, de l'autre. Si j'avais une bête qui lui ressemblât, je passerais des heures à la faire trotter. Quelle trotteuse! Je l'attellerais rien que pour la voir filer.»

M. Abel l'écoutait en souriant; il paraissait content de l'enthousiasme de Kersac pour sa jument.

Quand ils entrèrent dans la salle de l'exposition, M. Abel les mena d'abord devant les plus beaux tableaux, puis il leur fit voir les siens. Un groupe de quatre tableaux de chevalet attira de suite leur attention. Jean regardait avec une surprise et une joie qui se manifestèrent par des exclamations que M. Abel chercha vainement à arrêter.

JEAN.