Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 13

Chapter 133,994 wordsPublic domain

Kersac et Jean entrèrent chez un bijoutier, brave homme heureusement, qui ne les surfit pas beaucoup et qui ne profita que modérément de la bonhomie de Kersac et de l'ignorance où étaient les deux acheteurs de la valeur des bijoux. Après bien des hésitations, ils finirent par fixer leur choix sur une chaîne d'or qu'ils payèrent cent dix francs. Le bijoutier, voyant que Kersac mettait la chaîne sans étui dans sa poche, eut la loyauté de lui faire observer qu'un bijou de ce prix se donnait avec sa boîte; et, à la grande joie de Kersac, il plaça la chaîne dans un joli étui de velours bleu doublé de satin blanc. Kersac paya, remercia et demanda où il trouverait un châle; le bijoutier lui indiqua le magnifique magasin du Louvre.

Kersac et Jean se dirigèrent du côté du Louvre. Kersac avait eu la précaution de mettre la chaîne dans la poche de son gilet, de crainte des voleurs. Quand ils entrèrent dans ce magasin, Kersac ne pouvait en croire ses yeux; l'étendue, la magnificence du local, la profusion des marchandises de toute espèce, l'éblouirent et le fixèrent sur le seuil de la porte. Ce ne fut qu'après les demandes réitérées des commis: «Que désirent ces messieurs?» que Kersac put articuler:

«Un châle, monsieur.»

UN COMMIS.

Quelle espèce de châle monsieur demande-t-il?

KERSAC.

Une belle espèce, monsieur.

LE COMMIS, _souriant_.

Sans doute, monsieur; mais serait-ce de l'Inde, ou bien anglais, ou français?

KERSAC, _vivement_.

Français, monsieur, français; je n'ai pas de goût pour les Anglais, et, s'il faut tout dire, pour aucun pays étranger; ce qui est français me va mieux que toute autre chose; surtout pas d'anglais.»

Le commis fit circuler Kersac et Jean pendant près d'un quart d'heure avant d'arriver au quartier des châles.

«Voilà, monsieur, dit-il enfin. Brindé! des chaises à ces messieurs.»

Brindé s'empressa d'apporter deux chaises; elles étaient de velours; Kersac passa la main dessus avant de s'asseoir et se plaça sur le petit bord, de peur d'aplatir ce beau velours bleu. Jean, plus habitué au velours et à la soie, s'assit sur sa chaise avec moins de respect et de précaution.

On apporta les châles. Kersac trouvait tout magnifique, mais il passait toujours à un autre et il ne se décidait pour aucun; le commis, voyant l'admiration naïve de Kersac et de Jean, leur demanda enfin à quel usage ils destinaient ce châle.

KERSAC.

Parbleu! c'est pour le porter.

LE COMMIS.

Mais pour qui, monsieur?

KERSAC.

Pas pour moi, toujours.

LE COMMIS.

Je veux dire, monsieur, pour quel genre de dame?

KERSAC.

Pour le bon genre, monsieur; un genre comme vous n'en avez pas beaucoup à Paris; elle vous fait marcher une ferme comme le ferait un homme.

LE COMMIS, _souriant_.

Je le pense bien, monsieur; je ne conteste pas le mérite de la dame; je demandais à quelle classe de la société elle appartenait, pour vous présenter quelque chose de convenable.

KERSAC.

Ah oui! je comprends. C'est pour ma fille de ferme, monsieur, ma ménagère pour le moment.

LE COMMIS.

Bien, monsieur; nous allons voir ce qu'il faut; du bon marché, comme de raison.

KERSAC.

Mais pas du tout; je veux du beau, moi.

LE COMMIS.

Du beau pour une fille de ferme, monsieur, c'est du bon marché.

KERSAC.

Mais quand je vous dis que je veux du vrai beau. Cette fille de ferme sera ma femme, monsieur; et c'est un châle de noces que je vous demande.

LE COMMIS.

Faites excuse, monsieur; je ne savais pas bien ce que voulait monsieur. Du moment que c'est pour madame!... Brindé, le paquet châles français. belle qualité.»

Kersac était content; le commis lui déploya des châles longs, des châles carrés, des châles de toutes les couleurs.

«En voilà un bien beau, monsieur, dit Jean en désignant un châle rouge vif.

KERSAC.

Superbe, mais... les taureaux... qui n'aiment pas le rouge! et j'en ai, moi, des taureaux!... Et puis, vois-tu, ta mère n'est pas de la première jeunesse.

LE COMMIS.

Et celui-ci, monsieur? (_Montrant un fond vert._)

KERSAC.

Joli, très joli! Mais... vert,... ça passe. Les fonds noirs sont plus solides. En voici un qui est joli! fameusement joli! Quel prix, monsieur?

LE COMMIS.

Cent vingt francs, monsieur; c'est tout ce qui se fait de plus beau.

KERSAC.

Ah! il est beau!... Rien à dire. Je ne sais pas si on marchande chez vous; si vous pouvez rabattre, rabattez; sinon, je prends le châle; et faites-moi voir les robes de laine.

LE COMMIS.

Nous ne marchandons pas, monsieur. Si vous voulez passer à la galerie n° 91, je vais vous faire voir des étoffes de laine.

KERSAC.

Et mon châle?

LE COMMIS.

Il vous suit, monsieur.»

Kersac et Jean se remirent à parcourir d'innombrables galeries; ils arrivèrent enfin à celle des étoffes de laine. Là le choix fut difficile encore; car, outre la couleur, il y avait le genre d'étoffe, la disposition du dessin, le prix, etc. Kersac finit par se décider pour un satin de laine bleu de France. Jean approuva son choix; on lui donna l'aunage qu'il voulut.

«Plutôt trop que pas assez», avait dit Kersac.

Lorsque Kersac voulut payer, on le fit revenir au comptoir et on lui proposa de lui envover le paquet.

KERSAC.

Pourquoi ça, me l'envoyer?

LE COMMIS.

Si monsieur est à pied, ça le chargera trop.

KERSAC.

Ça! J'en porte tous les jours de cent fois plus lourds! Ah! ah! ah! vous me croyez donc la force d'une puce? Ah! ah! ah! ce paquet trop lourd! La bonne farce!»

Et il partit riant, ainsi que Jean; les commis riaient aussi, de même les allants et venants, qui avaient été témoins du colloque.

Kersac et Jean rentrèrent après avoir fait le tour par la rue de Richelieu, les boulevards, la rue de la Paix, les Tuileries et l'avenue Gabrielle, dont Kersac ne pouvait se lasser, à cause des chevaux qu'on y voyait. Dès que Jean eut installé Kersac dans sa chambre, il s'empressa d'aller demander de l'ouvrage à Barcuss.

BARCUSS.

Non, non, mon bon garçon; tant que ton ami, M. Kersac, sera ici, tu n'as pas besoin de t'inquiéter de ton ouvrage; tu travailles tant que tu peux, et du mieux que tu peux toute l'année; prends ta petite vacance; elle ne sera pas longue, il faut du moins qu'elle soit complète; ta principale besogne ici est de soigner et d'amuser M. Roger; va passer chez lui le temps qui te reste.

JEAN.

Merci bien, monsieur, merci; je profiterai avec plaisir du temps que vous voulez bien m'accorder, pour faire voir à M. Kersac les belles choses de Paris.

BARCUSS.

Où le mèneras-tu?

JEAN.

A Notre-Dame d'abord; puis à Notre-Dame des Victoires, au bois de Boulogne, au jardin d'Acclimatation, sur les boulevards. M. Abel a dit qu'il nous mènerait aussi voir ses tableaux à l'Exposition; et puis, nous nous promènerons un peu partout.

BARCUSS.

C'est très bien, mon ami; ton choix est excellent.

JEAN.

Monsieur, je reviendrai pour servir le dîner.

BARCUSS.

Comme tu voudras; il n'y a que M. Abel qui vient dîner; il y a quatre couverts. Je servirai bien tout seul.

JEAN.

Non, non, monsieur, je viendrai vous aider. Mais je dois dire, pour ne pas me faire meilleur que je ne suis, que je désire bien voir M. Abel; j'ai à lui parler.

BARCUSS.

Ah! c'est différent. Je compte sur toi, alors.»

Jean alla savoir des nouvelles du petit Roger. Il le trouva dans le même état; après avoir dormi près d'une heure, il s'était trouvé mieux, mais plusieurs crises violentes avaient détruit l'effet salutaire de ce bon sommeil.

Il sourit à Jean quand il le vit entrer. Son père avait remplacé pour le moment Mme de Grignan.

«Jean, dit Roger en lui tendant la main, papa a bien envie de voir M. Kersac; et moi aussi, cela me fera grand plaisir de le revoir. Veux-tu lui demander de venir chez moi?

--Tout de suite, monsieur, répondit Jean en baisant doucement la main que lui donnait Roger. Lui aussi sera bien content de votre invitation.»

Jean sortit.

«Monsieur Kersac, dit-il en entrant dans sa chambre, M. Roger vous demande de descendre chez lui; il voudrait bien vous faire voir à son papa, M. le comte de Grignan.

KERSAC.

J'y vais, mon ami. Ce pauvre petit! Je pensais à lui tout justement.»

Ils descendirent. Lorsque Kersac entra, Roger, qui n'avait pas ôté les yeux de dessus la porte, sourit et dit:

«Papa, voici M. Kersac.»

Kersac s'avança vers M. de Grignan, qui lui tendit la main.

«Vous me faites bien de l'honneur», lui dit Kersac.

M. DE GRIGNAN.

Roger vous doit d'avoir dormi une heure, ce qui ne lui était pas arrivé depuis deux mois, répondit M. de Grignan.

ROGER.

Monsieur Kersac, venez près de moi, je vous en prie.»

Kersac s'approcha.

ROGER.

Asseyez-vous comme ce matin.»

Kersac se remit dans le fauteuil inoccupé et prit la main de l'enfant.

«C'est singulier, dit Roger au bout d'un instant; quand vous me tenez la main, je me sens mieux; c'est comme quelque chose de doux, de tranquille, qui court sur moi et dans mes veines. C'est la même chose quand M. Abel prend ma main. Pas les autres. Pourquoi cela?

KERSAC.

C'est probablement que nous vous passons un peu de notre force, monsieur Roger, et ça chasse le mal.

ROGER.

Alors pouvez-vous rester un petit instant? Je sens comme si une crise allait venir; peut-être la ferez-vous passer.

KERSAC.

Ah! si je le pouvais, pauvre petit monsieur Roger, je resterais là sans en bouger!»

Roger pressa légèrement la main ou plutôt un doigt de Kersac, lui jeta un regard reconnaissant et ferma ses yeux fatigués. Quelques instants après, il dormait.

Ni M. de Grignan, ni Kersac, ni Jean n'osaient bouger; au bout d'un quart d'heure la porte s'entr'ouvrit doucement et Abel entra. M. de Grignan lui fit un geste suppliant en montrant son fils endormi. Abel comprit; il resta debout et immobile, regardant l'enfant et Kersac. Puis il tira un crayon et un album de sa poche et se mit à dessiner. Il avait fini, et Roger dormait toujours. Il dormit ainsi près d'une demi-heure. Il se réveilla doucement, sans secousse, aperçut Abel.

«Mon bon ami, embrassez-moi», lui dit-il.

Abel l'embrassa, mais ne lui parla pas encore. Roger se tourna vers Kersac, attira sa main sur sa petite poitrine décharnée.

«Je ne vous oublierai pas près du bon Dieu.

M. DE GRIGNAN, _avec effusion_.

Merci, mon bon monsieur Kersac! Je suis réellement reconnaissant. Vous avez fait avorter une crise qui se préparait. Je crois, en vérité, que votre explication est juste: votre force agit sur sa faiblesse.»

Le médecin entrait avec Mme de Grignan; il trouva qu'il y avait trop de monde près du malade et ne voulut y laisser que le père et la mère; les autres sortirent. Jean profita de la présence de M. Abel pour raconter ce qu'ils avaient appris de Jeannot.

«Monsieur Abel, vous qui avez fait tant de belles et bonnes actions, sauvez le pauvre Jeannot, retirez-le de la maison où il est; il s'y perdra.

M. ABEL.

Il est déjà perdu, mon enfant; et il était en bon train avant d'y entrer. Que puis-je y faire? Comment changer un coeur mauvais et ingrat?

JEAN.

Si ses maîtres voulaient bien s'occuper de lui donner de sages et bons camarades!

ABEL.

Les maîtres ne valent guère mieux que leurs serviteurs, mon ami. Et malheureusement les enrichis sont presque tous de même; ils ne songent qu'à être bien et habilement servis, et ils oublient qu'ils sont riches, non pas seulement pour se faire servir, mais pour faire servir Dieu et le faire aimer. Ils payeront bien cher leur négligence, et ils auront une terrible punition pour avoir si mal usé de leurs richesses et pour avoir négligé la moralité de leurs serviteurs. Quant au malheureux Jeannot, je ne puis rien pour lui.»

M. Abel causa avec Kersac de son mariage, qu'il approuva beaucoup; il lui promit d'y assister et de lui mener Jean, ce qui fit bondir de joie Jean et Kersac. Jean eut un petit accès d'enfantillage d'autrefois: il baisa les mains de M. Abel; il lui dit des paroles tendres, reconnaissantes, comme jadis. M. Abel le laissa faire quelques instants; puis il lui prit la main et lui dit amicalement:

«Assez, mon cher enfant; tu as oublié notre vieille convention: de parler peu et modérément quand ton coeur est plein, et de me laisser voir dans ton regard tous les sentiments de ce coeur affectueux et dévoué.

JEAN.

C'est vrai, monsieur, je me suis laissé aller; j'ai oublié que j'avais dix-sept ans.»

M. Abel lui serra encore la main en souriant de ce bon et aimable sourire qui lui gagnait tous les coeurs.

«Demain, avant neuf heures, je vous attends chez moi, à l'hôtel _Meurice_», dit M. Abel en passant chez M. de Grignan, où il alla attendre l'avis du médecin sur l'état de Roger.

XXVII

LA NOCE

Le lendemain, à huit heures et demie, M. Abel rentrait chez lui pour recevoir Simon, Jean et Kersac. Ils arrangèrent toute la journée du lendemain.

«Tu n'as à l'occuper de rien, Simon; une berline sera à ta porte pour Monsieur, Mme Amédée et ta future; c'est moi qui mène M. Kersac. Il y aura d'autres voitures pour mener Jean et ta famille. Après la cérémonie, nous déjeunons chez M. Amédée; à quatre heures, toute la noce se réunit à la gare du chemin de fer; je me charge du reste. Billets, dîner, plaisirs, danse, retour, personne n'a à s'occuper de rien. Simon, voici les présents qu'il est d'usage de faire à sa femme, à sa soeur et à son frère. Toi, Jean, voici les présents que tu feras à Simon et à ta belle-soeur.

JEAN.

Merci, merci, monsieur! pouvons-nous voir?

M. ABEL.

Certainement, mes enfants; regardez.»

Les présents de Simon à sa femme et à sa belle-soeur étaient de fort jolies montres avec leurs chaînes. A Jean il donna une boîte. En l'ouvrant, les deux frères poussèrent un cri de joie; c'étaient deux grandes miniatures à l'huile, faites avec le talent connu de M. Abel N...; l'une représentait Simon, l'autre M. Abel lui-même. Pour le coup, Jean n'y tint pas; après avoir poussé son cri de joie, il se précipita vers M. Abel, qui le serra dans ses bras et l'embrassa affectueusement.

Après le premier moment de joie, Jean courut aux présents qu'il devait donner; celui de Simon était le portrait frappant de Jean; celui d'Aimée était un joli bracelet en or avec la miniature de Simon pour fermoir.

Jean ne se possédait pas de joie; avoir chez lui, à lui appartenant, les portraits des deux êtres qu'il aimait le plus au monde, et ces portraits, faits par une main si chère, étaient pour lui le beau idéal; il ne se lassait pas de les regarder, de les embrasser; toute autre satisfaction s'effaçait devant celle-là. Il fallut pourtant se retirer et laisser M. Abel disposer de son temps; l'heure de son déjeuner était déjà passée.

«Au revoir, mes amis; demain, chez la mariée. Toi, Jean, je te verrai encore ce soir chez mes amis de Grignan; j'y dînerai comme d'habitude.»

Il leur donna des poignées de main et sortit en chantonnant. Les trois amis descendirent aussi, emportant leurs trésors. Il fut convenu qu'ils iraient tout de suite porter leurs présents à Aimée. Ils la trouvèrent faisant, avec sa mère, les apprêts du déjeuner du lendemain. Simon offrit le premier ses présents, puis Jean, puis Kersac. Ni Aimée ni Simon ne s'attendaient à ce dernier cadeau; Kersac fut comblé de remerciements et de compliments sur son bon goût. Mme Amédée essaya l'effet de la chaîne au cou et au corsage d'Aimée. Kersac et Jean se retirèrent peu d'instants après; ils firent une tournée immense qui inspira à Kersac une grande admiration pour les beautés de Paris.

«Sais-tu, dit-il à Jean, mon dernier mot sur ce magnifique Paris: c'est qu'on doit être bien aise d'en être parti. Il y a du monde partout et on est seul partout. «Chacun pour soi et Dieu pour tous», dit le proverbe; c'est plus vrai à Paris qu'ailleurs; que toi et Simon vous en soyez absents, je ne trouve plus rien à Paris.... Je serais bien fâché d'y vivre!... Nous voici arrivés chez nous, ou plutôt chez M. le comte de Grignan. J'ai une faim terrible, comme d'habitude.

--Et nous ne déjeunerons qu'après les maîtres, dit Jean. Pourrez-vous attendre encore une demi-heure environ?

KERSAC, _riant_.

Pour qui me prends-tu? J'attendrais jusqu'au soir, s'il le fallait. Que de fois il m'est arrivé de ne rien prendre avant la fin du jour!»

La journée se passa à peu près comme la précédente, entre le service des repas, les visites au petit Roger et les grandes tournées dans Paris. Le lendemain Jean et Kersac firent une toilette superbe; Jean avait, dans les effets donnés par M. Abel, un habillement complet pour la noce. Kersac avait une redingote toute neuve, le reste très convenable. Avant de partir pour la noce, ils demandèrent à se montrer à Roger, qui les vit avec joie arriver dans leur grande tenue.

JEAN.

Monsieur Roger, je viens vous demander de penser à mon frère Simon, et de prier pour son bonheur.

--Et pour le mien, cher monsieur Roger, dit Kersac. Demandez au bon Dieu que, ma femme et moi, nous soyons heureux et que nous restions de braves gens et de bons chrétiens.

ROGER.

Je ne vous oublierai pas, mon bon monsieur Kersac; je penserai à vous et à Jean. Le bon Dieu vous bénira; je voudrais que vous fussiez bien heureux.»

Kersac et Jean baisèrent ses petites mains qu'il leur tendit, et se retirèrent.

«Maman, dit Roger, j'aime beaucoup M. Kersac; je crois qu'il est presque aussi bon que mon cher M. Abel et Jean. Donnez-leur à tous les trois un souvenir de moi, un des livres que j'aime.»

La pauvre Mme de Grignan rassembla tout son courage pour lui promettre d'exécuter le désir qu'il exprimait. Roger joignit les mains avec angoisse; il sentait arriver une crise.

Kersac et Jean furent les premiers arrivés chez Simon. Les témoins d'Aimée et les filles de noces les suivirent de près; M. Abel arriva exactement, mais au dernier moment. Les autres invités devaient se trouver à la mairie ou à l'église.

Une berline attelée de deux chevaux attendait la mariée et ses parents; ils y montèrent avec joie et avec orgueil.

La voiture de Simon était un joli coupé attelé d'un fort joli cheval; Jean s'y plaça près de Simon; tous deux mettaient la tête aux glaces ouvertes pour être vus dans cet élégant équipage. Celui de M. Abel attirait tous les regards: coupé du faiseur le plus à la mode, cheval de grand prix, cocher du plus grand genre. Avant d'y monter, Kersac tourna autour, admirant et caressant le cheval.

«Belle bête! disait-il. Le bel animal!

--Montez, mon cher, montez, dit Abel en souriant; nous allons être en retard.

KERSAC.

En retard avec cette bête-là? Je gage qu'elle devancerait les équipages les mieux attelés!

M. ABEL.

C'est possible! Mais montez toujours; à Paris, un trotteur ne se déploie pas comme dans la campagne; les embarras de voiture vous arrêtent à chaque pas.»

Kersac monta à regret: à chaque instant il mettait la tête hors de la portière pour examiner les allures du cheval, et il ne parlait que pour répéter:

«Belle bête! Sapristi! comme il allonge! Quel trot! Laissez aller, cocher! Ne retenez pas! Laissez aller!»

M. Abel riait, mais il eût préféré moins d'admiration pour son cheval et une tenue plus calme. On ne tarda pas à arriver; la noce descendait de voiture. Le maire, prévenu de la veille, connaissait beaucoup M. Abel; il vint à sa rencontre, et commença immédiatement la lecture des actes. Chacun se rengorgea quand le maire, lisant les noms et qualités des témoins, arriva à M. Abel-Charles N..., officier de la Légion d'honneur, grand-cordon de Sainte-Anne de Russie, commandeur de l'Aigle noir de Prusse, commandeur de Charles III d'Espagne, etc., etc.

Faire partie d'une noce assistée par un pareil témoin était un honneur rare, un bonheur sans égal. Quand on eut fini à la mairie, on retourna aux voitures; nouveau sujet de gloire pour ceux qui occupaient les voitures fournies par M. Abel. Kersac allait recommencer son examen du cheval.

«Belle robe! commença-t-il. Bai cerise! Jolie encolure! Beau poitrail bien développé!

M. ABEL.

Montez, montez, mon cher; pour le coup, il ne faut pas que nous soyons en retard. Notre entrée à l'église serait manquée; songez donc que je donne le bras à Mme Amédée.»

Kersac monta, mais ne détacha pas les yeux de dessus le cheval. L'entrée fut belle et majestueuse; la mariée était jolie; le marié était beau; les parents étaient bien conservés; les témoins étaient resplendissants. M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards.

La cérémonie ne fut pas trop longue; à la sacristie, on se complimenta, on s'embrassa; M. Abel eut à subir les éloges les plus exaltés, les plus crus; un autre en eût été embarrassé; M. Abel riait de tout, avait réponse à tout. Kersac, un peu lourd, un peu mastoc, était mal à l'aise; seul au milieu de ce monde qui se connaissait, qui se sentait en famille, il eût voulu s'esquiver; plusieurs fois il chercha à se couler hors de la sacristie, mais toujours la foule lui barrait le passage; enfin il passa et disparut.

Lorsqu'il fut temps de partir, Abel chercha vainement Kersac; ni les recherches dans l'intérieur de l'église, ni les appels réitérés au dehors ne le ramenèrent près de M. Abel.

Les mariés étaient partis; les invités se pressaient d'arriver chez les Amédée pour prendre leur part du déjeuner; M. Abel, accompagné de Jean, continuait à chercher sa voiture et Kersac.

M. ABEL.

Il sera parti sans nous attendre.

JEAN.

Je ne le pense pas, monsieur; d'ailleurs votre cocher n'y aura pas consenti.

M. ABEL.

Je ne sais que croire, en vérité; le plus clair de l'affaire, c'est que nous n'avons ni Kersac ni voiture; viens avec moi, nous irons à pied, malgré notre tenue de bal. Il n'y a pas loin, heureusement.»

Au moment où ils parlaient, ils virent la voiture revenant au grand trot: Kersac était sur le siège, près du cocher.

M. ABEL.

Où diantre avez-vous été? Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu, Julien?

JULIEN.

Je prie monsieur de m'excuser, je croyais revenir à temps pour prendre monsieur.

KERSAC.

Ne grondez pas, monsieur Abel. C'est ma faute, voyez-vous. Pendant que vous faisiez vos saluts et vos compliments....

--Montons toujours, dit M. Abel; vous m'expliquerez cela en voiture.

KERSAC.

Je dis donc pendant que vous faisiez vos révérences et qu'on s'embrassait là-bas, moi qui avais fait dès hier tous les compliments que je pouvais faire, je me suis échappé pour examiner à fond votre belle bête. Plus je la voyais et plus je l'admirais. Je voulais la faire trotter: j'en mourais d'envie.

«--Si nous faisions un tour, dis-je au cocher, là où elle pourrait trotter bien à l'aise?

«--Monsieur n'a qu'à sortir, me dit vôtre cocher, et ne pas me trouver, je serais en faute; il est bon maître: j'ai regret quand je le mécontente.

«--Bah! lui dis-je, ils en ont pour une demi-heure avant de se tirer de là. En en une demi-heure on va loin avec une bête comme la vôtre.

«Le cocher était visiblement flatté; il voyait que sa bête était passée en revue par un connaisseur; je le voyais faiblir, et, ma foi, n'y tenant pas, je montai sur le siège et nous voilà partis. Nous prîmes par la rue de Rivoli; il y avait peu de monde, pas d'embarras; la jument filait que c'était un plaisir. Arrivés aux Champs-Élysées, je lui lâchai les rênes; nous fendions l'air; en moins de rien nous nous sommes trouvés au haut de l'avenue; votre cocher commençait à s'inquiéter; je tournai bride, et, en revenant, la jument filait, trottait que j'en étais fou. Malheureusement on ne s'est pas embrassé assez longtemps à la sacristie, car nous n'avons pas été dix minutes à faire la course. Et à présent que je connais la bête, je vous dis que vous ne savez pas le trésor que vous avez, et que c'est un meurtre de la faire marcher dans les rues de Paris, de ne pas lui laisser prendre son élan, de gêner ses allures, de la faire attendre aux portes. Si j'étais à votre place, je la soignerais autrement que ça.... Sapristi! quel meurtre!

M. ABEL, _riant_.