Jean qui grogne et Jean qui rit

Chapter 11

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Le bruit léger que fit la porte attira l'attention du petit malade. Il ouvrit les yeux; un demi-sourire et une légère rougeur vinrent animer son visage. Il fit signe à Jean d'approcher et lui tendit la main. Jean la prit doucement, y appuya ses lèvres, et regarda le visage si souffrant, si contracté du pauvre enfant.

Roger examinait Jean de son côté; il sourit légèrement.

«Tu as pitié de moi, Jean? Tu ne veux pas croire que je ne suis pas malheureux.... Je souffre, il est vrai; je souffre beaucoup, mais le bon Jésus me donne de la force pour souffrir.... Et toi qui es pieux, tu dois savoir que plus on souffre, plus on est heureux dans l'autre monde.... Je mourrai bientôt, et je serai bien, bien heureux avec le bon Dieu.... Je prierai pour toi, Jean, quand je serai là-haut.»

Roger se tut et ferma les yeux; il ne pouvait plus parler, tant sa faiblesse était grande et sa souffrance aiguë. Jean voulut se relever, mais Roger sourit légèrement sans ouvrir les yeux et retint la main qu'il tenait.

«Prions, dit-il très bas.

JEAN.

Oh oui! Prions, pour que le bon Dieu vous rende la santé.

ROGER.

Non!... Prions pour que sa volonté soit faite, et qu'il fasse de moi tout ce qu'il voudra.... C'est mieux, ça.... Je suis content aujourd'hui, reprit-il après un assez long silence. Papa et maman pourront se reposer pendant que tu es près de moi, Jean.... Et je suis tranquille quand ils se reposent.... Mon ami Abel t'aime beaucoup, Jean,... parce que tu aimes bien le bon Dieu.... Et moi aussi, je t'aime pour cela, et je suis content quand tu es là, près de mon lit.... Et puis, j'aime à voir tes yeux; ils sont doux, ils sont bons; ils ont toujours l'air d'aimer.»

Roger s'arrêta; son visage se contracta.

«Jean, Jean,... prie pour moi,... que le bon Dieu m'aide.... Je souffre, je souffre!... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Pardon. Ma bonne sainte Vierge! Aidez-moi! Ayez pitié de moi! Oh! Dieu!»

Jean retira sa main d'entre celles de Roger, qui n'eut pas la force de la retenir, et il courut chercher Mme de Grignan, qui causait avec le médecin de la maladie et des souffrances de son enfant. Ils entrèrent et renvoyèrent Jean à Barcuss. M. Abel arriva peu de temps après. Jean profita de ce qu'il se trouvait seul avec M. Abel pour lui dire rapidement ses nouveaux motifs de reconnaissance; il se mit à genoux devant lui pour donner un coup de brosse à ses bottes, et, dans cette position humble et reconnaissante, il lui dit des paroles de tendresse et de dévouement.

M. ABEL.

Tais-toi, tais-toi, mon enfant. Tu sais que tu es convenu avec moi de ne me remercier que par les yeux. Si quelqu'un t'entendait, on pourrait croire que je suis réellement ton sauveur, ton bienfaiteur. Je veux être ton ami et ton protecteur, rien de plus. Voici Barcuss. Silence.... Eh bien, Barcuss, où avez-vous logé mon petit Jean?

BARCUSS.

Monsieur, j'ai fait porter sa malle dans la chambre près de la mienne.»

Jean regarda M. Abel d'un air surpris en répétant: «Ma malle? Ma malle?

M. ABEL.

Mais oui, ta malle, nigaud! Où voulais-tu qu'on la mît, si ce n'est dans ta chambre? C'est comme pour Simon; quand il a déménagé, sa malle a été portée dans sa nouvelle chambre. Il en est de même pour toi.»

Tout cela fut dit d'un air significatif, avec un sourire bienveillant et un peu malin, et avec quelques signes du doigt qui voulaient dire: «Ne me trahis pas, tais-toi».

BARCUSS.

Je vais voir si madame est dans le salon.

--Monsieur! dit Jean dès qu'ils furent seuls.

M. ABEL.

Chut! Barcuss va revenir. Tu as manqué me trahir.... Crois-tu donc que ce que j'ai fait pour Simon, je ne l'aurais pas fait pour toi? toi, mon ami, mon confident!» ajouta-t-il en riant.

A table, Jean vit pour la première fois Mlle Suzanne de Grignan, jeune personne gracieuse, aimable, charmante. Toute la famille était si unie, si bonne, que Jean se sentit tout de suite à son aise comme s'il en faisait partie. Pour la première fois il eut l'occasion d'apprécier l'esprit gai, vif et charmant de M. Abel. Il l'admira d'autant plus; il ne le quittait pas des yeux, et plus d'une fois cet enthousiasme muet excita le rire bienveillant des cinq convives.

XXII

JEAN SE FORME

Les camarades de Jean étaient tous de braves et honnêtes serviteurs. Barcuss était aimé et respecté de ses camarades et de tous ceux qui avaient des relations intimes avec ses maîtres. Il se chargea d'achever l'éducation négligée de Jean. Il lui donna les habitudes régulières qu'il n'avait pas eues jusque-là.

Le pauvre petit Roger aidait, sans le savoir, au perfectionnement de Jean. Il le demandait souvent et lui témoignait de l'amitié; la vue de ses souffrances, supportées avec tant de douceur, de patience, de courage, faisait une profonde impression sur le coeur aimant et sensible de Jean. Les visites quotidiennes de M. Abel, ses bons conseils, sa constante bonté développèrent aussi l'esprit et les idées de Jean. Il comprit mieux sa position vis-à-vis de ses maîtres; il leur témoigna plus de respect, de déférence.

Peu à peu les restes de dehors villageois et naïfs disparurent. En prenant de l'expérience et de l'âge, Jean fut plus maître de ses sentiments; il aima autant mais avec moins d'expansion; il apprit à contenir ce que l'inégalité des conditions pouvait rendre ridicule ou inconvenant vis-à-vis de ses maîtres et des étrangers; il ne baisa plus les mains de M. Abel; il ne se mit plus à genoux; il le regarda moins affectueusement et moins souvent; mais, dans son coeur, c'était la même ardeur, le même dévouement, la même tendresse. Jean se sentait heureux, entouré de bons camarades, au service de maîtres excellents; il trouvait autour de lui amitié, bonté, soins; enfin, la vraie fraternité, qui est la charité du chrétien. Bien loin de lui refuser des permissions pour aller voir Simon, on faisait naître les occasions de réunion pour les deux frères. Barcuss préférait faire le travail de deux pour donner à Jean une soirée ou un après-midi. Il n'était jamais refusé quand il désirait aller à l'église, ou sortir pour ses affaires personnelles, ou voir quelque chose d'intéressant, ou faire une visite de pauvres.

S'il était souffrant, ses camarades le soignaient comme un frère; les maîtres veillaient à ce qu'il ne manquât de rien; M. Abel venait alors savoir de ses nouvelles et le distrayait par son esprit gai et aimable. La seule peine de Jean était l'état toujours alarmant et douloureux du bon petit Roger, que Jean aimait d'une sincère affection.

«Vous prierez pour moi, monsieur Roger, quand vous serez près du bon Dieu, lui disait-il souvent.

--Pour toi comme je prierais pour mon frère», répondait Roger de sa voix défaillante.

Les nouvelles d'Hélène étaient excellentes; elle se plaisait beaucoup dans cette ferme de Sainte-Anne que louait Kersac; elle était généralement aimée et estimée. Kersac etait plus un frère qu'un maître pour elle; jamais un reproche, toujours des remerciements et des éloges. La petite Marie devenait de plus en plus gentille; elle passait la journée chez les bonnes Soeurs de Sainte-Anne; elle travaillait bien; elle commençait déjà à se rendre un peu utile à la ferme. Quand Kersac lui faisait faire un raccommodage ou un travail quelconque pour lui-même, Marie en était fière et heureuse. Kersac l'aimait beaucoup et se réjouissait de la pensée de l'adopter.

Un jour il reçut une lettre de Simon et de Jean. Simon lui demandait de venir assister à son mariage, qui avait été retardé jusqu'après Pâques à cause d'une maladie de Mme Amédée, commencée peu de jours avant le Carême. Simon demandait aussi à Kersac de vouloir bien lui servir de témoin avec M. Abel N..., ce peintre fameux par son talent autant que par sa vie exemplaire et son esprit charmant.

Jean suppliait son ami Kersac de venir les voir dans une occasion aussi solennelle; ils déploraient tous les deux que leur mère ne pût venir, et Jean demandait à Kersac de ne pas augmenter leur chagrin en refusant d'être témoin de l'heureux Simon. Il profitait de l'occasion pour raconter à Kersac une foule de choses et de détails intéressants.

«Tenez, Hélène, dit Kersac, lisez cette lettre de Simon et de Jean.»

Hélène la lut avec un vif intérêt.

«Eh bien, dit-elle, que ferez-vous?

--J'irai, dit Kersac; la ferme n'en souffrira pas, bien que la saison soit encore aux labours et aux semailles; je ne serai absent que trois ou quatre jours. Je vais écrire pour savoir le jour du mariage et l'hôtel où je pourrai descendre pour être près d'eux. Nous voici au printemps, le beau temps est venu; ce sera pour moi un voyage agréable de toutes manières. Cela me fera vraiment plaisir de revoir mon petit Jean; je tâcherai de vous le ramener, si c'est possible.»

Hélène devint rouge de joie.

«Me ramener Jean! Ah! si vous pouviez.

KERSAC.

Et pourquoi ne le pourrais-je pas?

HÉLÈNE.

C'est qu'il est en service, monsieur! Et vous savez combien c'est gênant quand un domestique s'absente.

KERSAC.

Ce ne doit pas être à Paris comme chez nous; ils ont un tas de domestiques qui se tournent les pouces; on ne s'aperçoit seulement pas quand l'un d'eux manque.

HÉLÈNE.

Je crois, monsieur, que cela dépend des maisons: chez Mme de Grignan, où est Jean, chacun a son travail; c'est une maison comme il faut, une vraie maison de Dieu, comme l'écrit toujours Jean.

KERSAC.

C'est possible, mais j'essayerai toujours; voici près de trois ans que vous n'avez vu votre fils, ma pauvre Hélène; il est bien juste qu'on vous le donne pour quelques jours.»

Hélène le remercia, mais sans trop croire au bonheur que ce brave Kersac lui faisait espérer.

Il reçut, deux jours après, une réponse à sa lettre; le mariage était pour le 1^er mai, et on était aux derniers jours d'avril. Pas de temps à perdre; Hélène se hâta de lui préparer ses plus beaux habits, son linge le plus fin, ses bottes les plus brillantes; elle lui mit de l'or dans sa bourse; elle crut être prodigue en lui mettant cent francs.

Elle fit son paquet, qu'elle enveloppa dans un beau torchon neuf bien épinglé, et, lorsque Kersac fut près du départ, elle lui remit son paquet et la bourse.

KERSAC, _riant_.

Merci, ma bonne Hélène. Avez-vous été généreuse? Combien m'avez-vous donné pour m'amuser?

HÉLÈNE.

Plus que vous n'en dépenserez, monsieur. Cent francs!

KERSAC, _riant plus fort_.

Cent francs! Pauvre femme! Cent francs! Mais il n'y a pas de quoi aller et venir si je ramène mon brave petit Jean. HÉLÈNE.

Eh bien, monsieur, votre dépense ne sera pas grand'chose. Vous allez être nourri là-bas! Quand on va à la noce, on mange et on boit pour huit jours!

--Et me loger donc! Et vivre en attendant la noce! Je ne vais pas arriver là pour tomber en défaillance comme un mendiant. Et mon présent de noce, donc! Vous croyez que je laisserai marier un garçon qui est presque à vous, sans lui faire mon petit cadeau? Non, Hélène; Kersac est plus généreux que ça. Donnez-moi la clef et venez voir ce que j'emporte.»

Hélène le suivit en lui recommandant l'économie.

«Prenez garde de vous laisser trop aller à votre générosité, monsieur. Ces trois jours vont vous coûter plus cher que six mois ici chez vous.

KERSAC, _riant_.

C'est bon, c'est bon! Je sais ce que je fais. Je suis économe, vous le savez bien; mais, dans l'occasion, je n'aime pas à être chiche.

HÉLÈNE, _souriant_.

Économe, économe, excepté quand il s'agit de donner, monsieur.

KERSAC.

Ah mais! quant à ça, Hélène, j'ai ma maxime, vous savez. Il faut que celui qui a, donne à celui qui n'a pas.»

Kersac se trouvait devant la caisse où étaient ses papiers et son argent. Et, au grand effroi d'Hélène, il en tira encore cinq cent francs. HÉLÈNE.

Miséricorde! monsieur! Vous n'allez pas dépenser tout ce que vous emportez?

KERSAC.

J'espère que non. Mais,... dans une ville comme Paris, il ne faut pas risquer de se trouver à court. On ne sait pas ce qui peut arriver; un accident, une maladie!

HÉLÈNE.

Oh! monsieur! Le bon Dieu vous protégera; il ne vous arrivera rien du tout, et vous nous reviendrez en bonne santé, j'espère bien.

KERSAC.

Je l'espère bien aussi, ma bonne Hélène. Et, à présent, adieu, au revoir; et préparez un lit pour votre garçon. Et embrassez pour moi ma petite Marie, qui est à l'école.»

Kersac embrassa Hélène sur les deux joues, selon l'usage du pays, sauta dans sa carriole avec le garçon de ferme qui devait la ramener, et s'éloigna gaiement.

«Oh! s'il pouvait me faire voir mon petit Jean!» s'écria-t-elle quand il fut parti.

Elle était pleine d'espoir, malgré ce qu'elle en avait dit à Kersac, et ne perdit pas une minute pour préparer un lit à Jean, dans un cabinet qui se trouvait entre sa chambre et celle de Kersac.

XXIII

KERSAC A PARIS

Kersac arriva à Paris de grand matin et prit un fiacre, comme le lui avait recommandé Jean, qui lui avait donné l'adresse d'un hôtel de la rue Saint-Honoré, tout près de la rue Saint-Roch. Il prit une chambre au sixième, déjeuna copieusement pour commencer, fit une toilette complète, revêtit sa belle redingote, et, d'après les indications d'une fille de service, se rendit chez Jean, à l'hôtel de Mme de Grignan. Il était huit heures quand il arriva.

«Qui demandez-vous, monsieur? demanda le concierge.

KERSAC.

Et qui voulez-vous que je demande, mon brave homme, si ce n'est mon petit Jean?

LE CONCIERGE.

Quel petit Jean, monsieur? KERSAC.

Comment, quel petit Jean? Celui qui reste dans cette maison, parbleu! je n'en connais pas d'autre, et pas un qui vaille celui-là.»

Le concierge sourit: il comprit ce que demandait Kersac.

LE CONCIERGE.

Si vous voulez entrer, monsieur, je vais prévenir Jean que vous le demandez. Qui faut-il annoncer, monsieur?

KERSAC.

Kersac, son ami Kersac.

LE CONCIERGE.

Suivez-moi, s'il vous plaît, monsieur.

KERSAC.

Très volontiers, mon ami.»

Kersac le suivit pas à pas; arrivé à l'escalier, il s'arrêta.

KERSAC, _regardant de tous côtés_.

Mais... par où faut-il monter?

LE CONCIERGE.

Il faut monter l'escalier qui est devant vous, monsieur.

KERSAC.

Sur cette belle étoffe qu'on a mise là tout du long?

LE CONCIERGE, _souriant_.

Oui, monsieur; il n'y a pas d'autre chemin.

KERSAC.

Eh bien, excusez du peu! mon petit Jean ne se gêne pas.... Et il marche là-dessus tous les jours?

LE CONCIERGE, _souriant_.

Dix fois, vingt fois par jour, monsieur.

KERSAC.

Si ça a du bon sens de faire marcher sur de belles étoffes comme ça!» Kersac se baissa, passa la main sur le tapis. «C'est doux comme du velours. Ça ferait de fameuses couvertures de cheval! Et des limousines excellentes, qui vous tiendraient joliment chaud!

Kersac se décida pourtant à poser un pied, puis l'autre, sur le beau tapis; il montait lentement, avec respect pour la belle étoffe, regardait à chaque marche s'il ne l'avait pas salie avec ses bottes couvertes de poussière. Le concierge le fit entrer dans l'antichambre et alla prévenir Barcuss.

«Jean va être bien content, dit Barcuss; je vais l'envoyer à M. Kersac; il est ici à côté, dans l'office.... Jean! vite, viens voir ton ami M. Kersac, qui vient d'arriver.

JEAN.

M. Kersac! Quel bonheur! Où est-il?»

A peine avait-il dit ces mots, que la porte du vestibule s'ouvrit et que la tête de Kersac apparut.

«Monsieur Kersac! Cher monsieur Kersac! s'écria Jean en courant à lui.

--Jean! mon brave garçon! répondit Kersac en le serrant dans ses bras et en l'embrassant de tout son coeur.

--Cher monsieur Kersac, répéta Jean, que vous êtes bon d'être venu, de vous être dérangé, d'avoir quitté votre ferme! Que je suis donc heureux de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de maman. Si vous saviez comme je suis content de la savoir chez vous! Elle doit être si heureuse avec vous!

KERSAC.

Je me flatte qu'elle n'est pas malheureuse, mon ami. Mais comme te voilà grandi.... Et pas enlaidi, je puis dire en toute vérité.... Beau garçon!... Sais-tu que tu es presque aussi grand que moi? Tu as... quel âge donc?

JEAN.

Dix-sept ans dans trois mois, monsieur Kersac.

KERSAC.

C'est ça; c'est bien ça! J'ai trente-huit ans, moi!

--Jean, tu devrais proposer à M. Kersac de prendre quelque chose, dit Barcuss qui avait regardé et écouté en souriant.

KERSAC.

Bien merci, monsieur! Vous êtes bien honnête! J'ai mangé, en arrivant, une fameuse miche de pain et une assiettée de fromage! Mais votre pain de Paris ne vaut pas le pain de la campagne. Ça ne tient pas au corps. On a beau avaler, on se sent toujours l'estomac vide.»

Barcuss se mit à rire et demanda à Kersac de l'attendre un instant. Il alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.

BARCUSS.

Monsieur voudrait-il me permettre d'offrir un verre de vin à M. Kersac, l'ami de Jean, qui vient d'arriver et qui a l'air d'un bien brave homme?

M. DE GRIGNAN.

Certainement, mon ami; donnez-lui tout ce que vous voudrez.

BARCUSS.

Et monsieur veut-il me permettre de donner un petit congé à Jean, pour qu'il soit libre de promener son ami?

M. DE GRIGNAN.

Je ne demande pas mieux, mon bon Barcuss, mais c'est vous qui en souffrirez.

BARCUSS.

Oh! monsieur, je ne suis pas embarrassé pour l'ouvrage; le concierge me donnera un coup de main. Et ça fait plaisir d'obliger un bon garçon comme Jean et un brave homme comme M. Kersac.

M. DE GRIGNAN.

A-t-il vraiment l'air d'un brave homme?

BARCUSS.

D'un brave homme tout à fait, monsieur; un homme de cinq pieds huit pouces pour le moins, avec des épaules, des bras et des poings à assommer un boeuf; et, avec cela, un air tout bon, tout riant, l'air d'un bon homme tout à fait. Et si monsieur voulait bien permettre que je lui propose de rester ici?

M. DE GRIGNAN.

Très volontiers, Barcuss; vous pourriez lui proposer, s'il n'est ici que pour peu de jours, de coucher et de manger chez moi. De cette façon Jean le verra tout à son aise, et vous ne vous éreinterez pas de travail.

BARCUSS.

Merci bien, monsieur; je le lui proposerai de la part de monsieur.»

Barcuss se retira fort content et rentra avec empressement dans l'antichambre, où il trouva Kersac et Jean causant avec animation.

BARCUSS.

«Monsieur Kersac, monsieur vous propose de rester ici chez lui; nous avons le logement et la table à vous offrir.»

Jean sauta de dessus sa chaise.

«Merci, monsieur Barcuss; c'est un effet de votre bonté, je le vois bien; c'est vous qui l'avez demandé à monsieur.

KERSAC.

Mais, Jean, dis donc, c'est indiscret, ça; on dit qu'à Paris chacun a son coin; je ne veux déplacer ni gêner personne: j'aime mieux retourner à l'hôtel.

JEAN.

Oh! mon cher monsieur Kersac! Puisque monsieur le permet! Puisque le bon M. Barcuss l'a demandé!

BARCUSS.

Acceptez, acceptez sans crainte, monsieur Kersac; nous avons plus de logement qu'il ne nous en faut. Voyons, est-ce dit?

KERSAC, _lui tapant dans la main_.

C'est dit. Tope là, je reste! Vous avez l'air de braves gens ici. Je voudrais bien connaître les maîtres de Jean. J'aime bien les braves gens.

BARCUSS.

Vous les verrez tantôt, monsieur Kersac. Jean, dans quelle chambre mettons-nous ton ami?

JEAN.

Dans la mienne, je vous en prie, monsieur Barcuss; je le verrai bien mieux.

KERSAC.

J'aimerais bien cela, moi aussi. Cela me rappellera la nuit où tu m'as si bien soigné, Jean, à l'auberge de Malansac. Et ce Jeannot, que tu voulais me faire aimer? A propos, où est-il cet animal de Jeannot?

JEAN.

Il est bien placé, à ce qu'il m'a dit, mais je ne le vois pas souvent.

KERSAC.

Pourquoi ça?

JEAN.

Parce que..., parce qu'il a des idées qui ne sont pas les miennes et des goûts que je n'ai pas.»

Barcuss interrompit la conversation pour les engager à aller déjeuner. Jean, qui avait bon appétit, ne se le fit pas répéter; il emmena Kersac pour le présenter au cuisinier et aux autres domestiques.

Kersac déjeuna une seconde fois comme s'il n'avait pas déjeuné une première. Puis, Jean lui proposa de venir voir sa chambre.

KERSAC.

Sac à papier! mon garçon, comme tu es logé! Et tous ces effets sont à toi?

JEAN.

Tout, tout, monsieur. Regardez bien! Voyez mes beaux habits, mon linge, ces excellents livres, tout ça m'a été donné par le meilleur des hommes, le plus charmant et en même temps le plus charitable; vous devinez que c'est de M. Abel que je parle.

KERSAC.

Ah oui! ce brave monsieur que tu aimes tant?

JEAN.

Et que j'ai tant de raisons d'aimer! Si vous saviez comme il a été et comme il est bon pour Simon et pour moi! Et comme il me donne de bons conseils! Et comme il a la bonté de m'aimer! C'est ça qui me touche le plus. Que lui, grand artiste, riche, spirituel, si couru, si choyé, veuille bien aimer un pauvre domestique, un garçon comme moi!

KERSAC.

J'aime ce M. Abel, et toi, je t'aime d'autant plus que tu l'aimes et que tu en parles avec tant d'amitié.

JEAN.

C'est qu'on est si reconnaissant envers ceux qui vous aiment, quand on est seul, loin de sa famille.

KERSAC.

A qui le dis-tu, moi qui n'ai pas de famille et personne à aimer! Aussi je veux m'en faire une; ça me pèse trop de vivre seul.

JEAN.

Et comment ferez-vous pour vous faire une famille?

KERSAC.

Parbleu! je me marierai; pas plus difficile que ça. Comme fait Simon.

JEAN.

Mais Simon est jeune, et vous ne l'êtes plus.

KERSAC.

Je le sais bien! Aussi n'épouserai-je pas une jeunesse de dix-huit ans, comme fait Simon. Je prendrai une femme de mon âge à peu près.

JEAN.

Et où la trouverez-vous?

KERSAC.

Elle est toute trouvée, pardi! Ta mère!

JEAN, _surpris d'abord et riant ensuite_.

Maman! maman! Mais vous n'y pensez pas, monsieur! Maman a quelque chose comme trente-trois à trente-quatre ans.

KERSAC.

Et moi, j'en ai bien trente-huit à trente-neuf. Vois-tu, Jean, j'ai besoin de quelqu'un de confiance près de moi pour gouverner ma ferme; et puis quelqu'un de bon et de soigneux que je puisse aimer; quelqu'un de rangé, d'économe, qui me retienne quand je veux faire de la dépense. Quelqu'un de propre, d'avenant, qui ne repousse pas les gens qui viennent à la ferme faire des affaires avec moi. Je trouve tout cela dans ta mère; elle paraît plus jeune que son âge, mais cela ne fait rien; cela vaut mieux que si on pouvait la prendre pour ma mère. Cela te déplaît-il, mon ami?

JEAN.

Comment cela me déplairait-il, monsieur? C'est au contraire un bonheur, un grand et très grand bonheur. Pauvre maman, qui a été si malheureuse! Et le bon Dieu lui envoie la chance de devenir la femme d'un brave, excellent homme comme vous, monsieur! Mon cher monsieur Kersac! vous serez donc mon père! Ah! ah! ah! c'est drôle tout de même!

KERSAC.

Tu n'y pensais pas, ni moi non plus, quand je te menais en carriole à Malansac? Eh bien, tu ne croirais pas une chose? c'est que je m'étais si bien attaché à toi dans cette journée de carriole, que j'ai été voir ta mère pour toi, que je l'ai soignée pour toi, et que l'idée d'en faire ma femme m'est venue pour toi, pour te ravoir un jour et pour te faire un sort. Et puis, il faut dire aussi que j'ai reçu, il y a environ trois mois, une lettre de quelqu'un que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam, qui a signé: _Un ami_, et qui me dit:

«Si vous voulez être heureux, monsieur Kersac, et si vous êtes le brave, l'excellent homme que je crois, épousez la mère de votre jeune ami Jean. Vous n'aurez pas à vous en repentir.»

Cette lettre m'a décide; j'ai pense à ton avenir, au mien, et je me suis dit: Hélène sera ma femme et Jean sera mon fils.

JEAN.

Merci, monsieur, merci; mille fois merci; j'ai réellement trop de bonheur d'avoir rencontré deux hommes aussi excellents que vous et M. Abel.

KERSAC.

Ah çà! dis donc, je voudrais bien le voir, ton M. Abel. Je l'aime, rien que de t'en entendre parler.

JEAN.

Je le lui dirai, monsieur, je le lui dirai. A présent, monsieur, je vais aller à mon ouvrage, pour ne pas tout laisser à faire à ce bon M. Barcuss, qui s'échine pour me donner du bon temps.

KERSAC.