Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 9

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L'inconnu n'était pas à trente mètres de lui, quand Robert arriva sur le trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin.

Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle étaient trois personnes. La voiture était attelée de deux chevaux harnachés comme pour un voyage. Avant que le frère de Jean-Nu-Pieds eût pu les voir, les chevaux partirent au grand galop.

--Seraient-ce... eux? pensa-t-il.

Au lieu de courir inutilement après les voyageurs, au lieu de suivre encore l'inconnu, Robert hâta le pas dans la direction de la rue Montdésir. Il parvint bientôt devant la maison du numéro 7 où M. Grégoire demeurait. Il n'hésita pas et sonna. Un domestique vint lui ouvrir.

--M. Grégoire? demanda-t-il.

--Il est parti, monsieur.

--Depuis longtemps?

--Depuis une demi-heure.

Il reprit à voix haute:

--Savez-vous où il est allé?

--A Paris, monsieur.

Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire, ce qui revenait au même pour lui. Il s'éloigna.

--Eh bien? demanda Jérôme quand il le vit reparaître.

--Eh bien!... Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et qu'il ne soit, en effet, trop tard!

--Trop tard!

En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait d'apprendre. Ce départ de M. Grégoire ne laissa pas de les effrayer beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et, partant, de déjouer ses machinations criminelles. De plus, le conventionnel était parti. Ils ignoraient l'endroit où il s'était rendu et ne pouvaient rien empêcher.

--Êtes-vous assez fort? demanda-t-il.

--Pourquoi?

--Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons à cheval pour le camp des royalistes. Il faut que j'aille prévenir mon frère et mademoiselle Grégoire.

--C'est ce que nous aurions dû faire déjà.

--Partons, ami!

La porte s'ouvrit au moment où les deux amis allaient partir. C'était le jeune et obligeant interne.

--M. Hébrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager à cheval, dit-il, et même en voiture. Demain seulement, il le pourra.

Jérôme et Robert se regardèrent:

--Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre à demain.

Ah! s'ils avaient su!

XII

LES BLESSÉS

La nouvelle heureuse s'était rapidement répandue. Dès que Son Altesse Royale avait appris que trois des héroïques défenseurs de la Pénissière vivaient encore, elle s'était empressée d'envoyer à tous ses chefs de corps un ordre du jour annonçant ce dénoûment imprévu de la glorieuse épopée.

Comme les peuples, les êtres heureux n'ont pas d'histoire.

Pendant les heures que Jean-Nu-Pieds passa à la ferme avec ses compagnons pour reprendre un peu de forces, il se livra, sans remords, au bonheur immense qui l'envahissait.

Dieu le protégeait. Après tant d'obstacles jetés en travers de sa vie, après tant de souffrances de toute sorte, Fernande et lui étaient enfin réunis. Ils pouvaient s'aimer sans crime, et se le dire, puisqu'ils allaient se marier.

La jeune fille était prise de doutes. Elle se demandait si elle rêvait: la réalité dépassait tellement pour elle tout ce qu'elle avait jamais osé espérer de plus beau! Le soir, Jean put se lever. Il s'appuya sur le bras de sa fiancée, ce bras à la fois si frêle et si robuste, et ils descendirent ensemble dans ces massifs verts où la Pâlotte avait aperçu l'espion. La nuit était superbe. Eux restaient muets. Il y a de ces pensées et de ces émotions qui ne se peuvent traduire en aucune langue.

Quand le marquis de Kardigân sentit la faiblesse le reprendre, il s'appuya de nouveau sur son gracieux soutien, et se rendit auprès de ses compagnons.

Henry de Puiseux était aussi bien portant que cela était possible, étant donnée une aussi terrible aventure. Aubin Ploguen, le plus dangereusement atteint, serait plus longtemps à se remettre. Oh! la joie du fidèle Breton quand il vit son maître, sauvé comme lui, comme Henry de Puiseux, assis au pied de son lit!

Une larme tomba des yeux d'Aubin et, saisissant la main de Jean-Nu-Pieds, il la baisa.

Mais le marquis de Kardigân arracha sa main et, jetant ses deux bras autour du cou du fils de Cibot Ploguen, le serra sur son coeur.

Pourquoi cacherions-nous notre émotion? Le progrès est un grand mot, certes. En lui parle la voix forte de la civilisation humaine. Le progrès a fait franchir à la science l'abîme qui séparait le possible de l'impossible, le réel de l'invraisemblable. Nos pères avaient les bateaux à voiles, les pataches et le télégraphe par signaux; nous avons les bateaux à vapeur, les chemins de fer et l'électricité; nos pères ne connaissaient que la science imparfaite des Fagon et des Diafoirus ridiculisés par Molière; nous avons, nous autres, les Velpeau, les Longet, les Claude Bernard, et ces chirurgiens de la jeune école, qui dépassent encore la gloire des grands noms que nous venons de citer. A ceux-ci tout ce qui nous paraît arriéré et vieilli; à ceux-là tout ce qui est nouveau, utile et étonnant.

Il y a quarante ans, sans remonter au dernier siècle, on gagnait Austerlitz avec de la bravoure; tandis qu'aujourd'hui, hélas! la bravoure admirable, surhumaine, de quelques-uns, ne nous empêche pas d'être vaincus à Patay. Il y a quarante ans l'homme valait ce que valait l'homme. Mettez en 1834 les zouaves pontificaux de Charette dix contre un, vingt contre un des hordes prussiennes, et leur glorieux chef passera au travers des bataillons de Berlin, de Saxe ou de Bavière, comme Roland au milieu des nuées de Sarrasins.

Eh bien, je l'avoue, j'aime le passé, le passé si vieux, mais si bon, si arriéré, mais si sincère. J'aime ses manifestations du génie lorsque le génie d'un général n'était pas encore écrasé par la brutalité d'une machine. Malgré ce qu'il a de petit, et ce que nous avons de grand; malgré cette vraie liberté que nous connaissons, et qu'il ignorait; malgré tout cela, je l'aime ce passé, où l'on trouvait encore des natures loyales, des paysans sublimes, des dévouements sans phrases, car ils étaient alors moins rares qu'au temps présent.

Pauvre Aubin Ploguen! pauvre paysan arraché à la charrue par le devoir!

Le maître et le serviteur étaient dignes de se comprendre; ils étaient dignes l'un de l'autre. Et je ne sais plus, quand j'y songe, ce qui m'émeut le plus, de celui qui accepte naïvement un si grandiose dévouement, ou de celui qui le donne...

Jean-Nu-Pieds tenait Aubin Ploguen embrassé, serré dans ses bras:

--Tu es mon ami, mon frère, lui dit-il. Tu es bon et fort, grand et doux. Je t'aime et je t'admire, je t'aime et je te respecte!

Fernande les enveloppait de son regard humide et attendri.

--Il vous a sauvé vingt fois la vie, Jean. Il a fait plus: il a sauvé notre bonheur. Sans lui, nous serions encore séparés, sans lui nous serions encore perdus l'un pour l'autre.

Il m'a prise par la main et m'a conduite aux pieds de Son Altesse Royale. Si c'est elle qui fait notre bonheur, c'est lui qui m'a dit de me réfugier en elle.

Quel rapprochement! le paysan obscur et la princesse illustre!

Un doux sommeil ferma ces paupières qui avaient pleuré, mais qui sans doute ne connaîtraient plus les larmes. Nous avons vu grandir et s'agiter tumultueusement entre ces mêmes murailles ces brutales et vulgaires passions qui sont la jalousie et la haine. Combien plus doux est le spectacle de ces pures passions qui sont l'amour qui espère et le dévouement qui se recueille.

Ils dormirent tous, cette heureuse nuit-là, bercés dans leur sommeil par cette jouissance sublime qui s'appelle le contentement du devoir accompli.

Le lendemain matin, ils partirent tous pour Rassé. Henry de Puiseux et Aubin, trop faibles encore, furent transportés dans des charrettes traînées par des boeufs ainsi qu'on avait fait une première fois. Jean, lui, fut prendre un peu d'avance et franchit la distance en cabriolet.

--Je suis inquiète, dit Fernande à Jean-Nu-Pieds, à mesure qu'ils s'approchaient de Rassé. Jacqueline a disparu.

Le marquis de Kardigân secoua la tête:

--Vous êtes trop bonne, mon amie. La Pâlotte est un peu fantasque. Un caprice l'aura prise et elle sera retournée au camp.

Ce que la jeune fille ne disait pas, c'est que Jacqueline l'effrayait. Elle se rappelait l'éclair de haine qui avait lui dans les yeux de la Pâlotte quand elle s'était écriée:

«--Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe que vivant et votre époux!»

Elle se demandait pourquoi Jacqueline l'avait ainsi brusquement quittée? Mais comme elle était incapable de soupçonner le mal, elle crut que la jeune femme avait fui parce qu'elle souffrait à la vue du bonheur qui leur était promis.

Ce ne fut pas encore ce jour-là qu'ils arrivèrent à Rassé. Jean-Nu-Pieds avait trop présumé de ses forces. Il s'arrêta en chemin et demanda asile à des paysans qui donnèrent un air de fête à leur humble chaumière pour le recevoir. Il passa là une nouvelle nuit; Fernande avait continué sa route pour gagner Rassé et faire préparer des lits aux blessés.

Jean-Nu-Pieds s'éveilla le second jour encore mieux portant. La faiblesse se maintenait, mais beaucoup moindre. Il reprit sa route et arriva au terme de son petit voyage avant même que de Puiseux et Aubin Ploguen fussent rendus.

Madame lui fit transmettre aussitôt ses félicitations. Elle était retenue par un conseil de guerre, mais dès qu'elle serait libre elle viendrait le visiter. Une heure après, la charrette où on avait placé les deux chouans blessés, fit son entrée dans le village. La route, et surtout la chaleur du soleil de juin les avaient accablés. Une fièvre ardente les dévorait. La première personne qui passa devant Jean-Nu-Pieds ce fut un des Vendéens qui s'étaient battus sous ses ordres à Château-Thibaut.

Le marquis de Kardigân le connaissait et l'estimait. Ce jeune homme, appartenant à une riche famille de l'Anjou, avait tout quitté pour venir joindre l'armée royaliste. Jean-Nu-Pieds lui ouvrit ses bras, et tous les deux s'embrassèrent.

--Que s'est-il passé de nouveau? demanda le fiancé de Fernande.

--Hélas! la lutte n'est plus possible.

--Plus possible!

--Non.

--Pourquoi? Parlez! parlez vite!

--Hier soir est arrivée une désastreuse nouvelle. Les chefs royalistes du Maine et de l'Anjou ont fait leur soumission.

--Oh!

Cette nouvelle accablait l'impétueux royaliste. Il courba le front.

--Que va faire Madame?

--On l'ignore encore. C'est ce que va décider le conseil de guerre qu'elle préside en ce moment. Il y a deux partis en présence: l'un, celui des diplomates, les gens de Paris, qui conseille la fin de la guerre; l'autre, celui des soldats, Charette, Coislin, nous tous enfin, qui voudrions voir notre insurrection se prolonger, afin de donner à nos amis le temps de se préparer à une nouvelle campagne.

Le jeune Vendéen ne put rester longtemps avec son chef. Son service l'appelait.

Mais Jean-Nu-Pieds se sentait trop affecté de ces nouvelles mauvaises pour ne pas souffrir de la solitude. Quand un homme est atteint dans sa foi religieuse ou dans sa foi politique, une seule chose peut adoucir pour lui l'amertume des espérances déçues: l'amour. Jean pensa à Fernande.

Il savait où la trouver. La jeune fille, infatigable dans l'accomplissement de son devoir, devait être, ou auprès de de Puiseux et d'Aubin Ploguen, ou dans le petit hôpital des blessés des combats précédents.

Il se rendit à la chaumière que mademoiselle Grégoire avait fait préparer pour les deux chouans. En effet, Fernande était auprès d'eux. Henry et Aubin sommeillaient. Leur fièvre paraissait se calmer.

À coté de la jeune fille, Jacqueline était assise.

Jean lui tendit la main.

Pourquoi ne vit-il pas l'éclair qui traversa les yeux de la Pâlotte quand sa main froide toucha la sienne?

XIII

TOUJOURS!

Jacqueline s'était levée à l'entrée du marquis de Kardigân. Elle se rassit, lentement, sans qu'un geste vînt déranger son immobilité de statue.

Fernande était un peu pâle. On eût dit qu'elle lisait dans le coeur de cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal.

La Pâlotte avait détourné les yeux avec froideur, sans affectation.

Jean-Nu-Pieds était depuis dix minutes environ auprès de ses amis, quand un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hâta de sortir.

La princesse témoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Après une telle aventure, elle avait désespéré de le revoir.

Le paysan était resté auprès d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux.

Dans cette humble chambre que nous connaissons s'étaient réunis les principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitôt: c'était M. Saincaize.

Le lecteur, nous l'espérons, n'a pas oublié ce type de M. Saincaize, qui représente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif comme la poule qui a vu l'aigle.

M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer; ils défendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu'à la concurrence de ce qui peut déplaire au gouvernement existant. Leur opposition n'est jamais beaucoup plus sincère que leur conscience. Ce n'est pas à ces gens-là qu'il faut demander ce dévouement irréfléchi qui ne calcule ni le danger ni l'oppression.

M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comité parisien, et venait adjurer Madame de renoncer à cette guerre de Bretagne restée sans résultats.

Madame se tourna vers Jean:

--Marquis, dit-elle, ces messieurs ont déjà formulé leur avis; j'ai désiré connaître le vôtre. Parlez!

M. de Charette fit à M. de Kardigân un signe qui lui indiquait que la majorité des chefs royalistes était pour la cessation des hostilités.

Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix ferme:

--Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M. Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation.

--Je disais, monsieur le marquis, que le voeu général est que cette guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille, Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà ce que je disais, monsieur.

--Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous pendant que nous nous battions?

--Monsieur!...

--Répondez-moi, je vous prie.

--Mais, monsieur!...

--Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous. Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous, parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis, vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que vous nommeriez manquerait à l'appel!

Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au coeur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli un des plus glorieux faits d'armes qui existent.

M. Saincaize s'irrita.

--En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car, sans votre folle entreprise...

--Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux mille homme tués? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une génération? Qu'est-ce qu'une génération au milieu de l'histoire séculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang. L'humanité n'a rien à voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous donnons: ce n'est pas la vôtre. Vous osez dire que ce sont des morts inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombés, les uns et les autres en glorifiant leur croyance.

Et c'est le sang de l'arène, le sang de la lutte, qui en coulant sur le sol l'ont fécondé et eu ont fait sortir des légions de chrétiens! Vous me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas à l'éclosion d'une ère prospère, sans payer à la fatalité le tribut qu'elle demande. Si vous étiez royaliste, monsieur...

--Je suis royaliste!

--Non, monsieur! Si vous étiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que le triomphe de nos idées amènera pour la France une époque de grandeur et de prospérité, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui pourrait en amener la réalisation. Je dirai plus: reculer maintenant, serait non-seulement une faute, mais encore une lâcheté!

C'est le moment où nos amis sont poursuivis partout; où la _Quotidienne_ est menacée de suppression, où ceux qu'on fait prisonniers sont traduits devant un conseil de guerre et condamnés à mort.

Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un temps, dans quelques mois peut-être, nous pourrons reprendre la campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voilà ma réponse aux questions qu'elle a daigné m'adresser.

Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le féliciter et lui serrer la main.

Le conseil hésitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de Kardigân.

Celui-ci ne put retenir un geste de joie:

--Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidèles serviteurs?

--Faites! dit Madame un peu étonnée d'abord.

La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut.

On eût dit d'un spectre.

Le robuste Vendéen chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie à un insurmontable épuisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se lever, sa blessure s'était rouverte et un long filet coulait le tachant en rouge.

Un frisson courut parmi tous ceux qui étaient là quand on l'aperçut, cette image vivante du dévouement, de la fidélité et de l'héroïsme. On se disait tout bas:

--Lui aussi était de ceux de la Pénissière!

La princesse le reconnut:

--C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu vas parler au nom du peuple.

Aubin étreignit son front de sa main. Il chancela de nouveau.

--Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'étais couché sur mon lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre finît... Alors...

Il s'arrêta épuisé. Pour rester debout, il dut se retenir à l'épaule de son maître.

--... Alors... continua-t-il, j'ai vu que la colère allait m'étouffer... Madame! ne les écoutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence! On vous dira peut-être que nous sommes lassés... Ce n'est pas vrai. Nous sommes prêts à nous battre... toujours! Non, aucun de nous n'est à bout de courage et de résignation... Que notre sang n'ait pas coulé en vain..., que ceux qui ont été tués ne soient pas morts inutilement... Si on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous sommes prêts à résister... toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au nom des paysans, je déclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente à rester, loin de la chaumière, loin de nos femmes et de nos soeurs, tant que le Roi ne sera pas remonté sur son trône. Quant à ce qui est de la mort, peu importe: le sacrifice est consommé. Nous sommes prêts à mourir... à mourir... toujours!

Toujours! Ce mot était la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen le prononçait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse. Toujours! les tièdes, les hésitants, les hommes éternellement prêts aux compromis de toute espèce, y sentaient un reproche jeté à leur couardise.

Aubin Ploguen, toujours appuyé sur l'épaule de son maître, tendit sa main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla, s'aidant ainsi avec ses mains, tant son épuisement était extrême.

Quand il fut à genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour l'adjurer de le comprendre. Et il retomba évanoui...

--Secourez-le! s'écria Madame, en voyant couler à flots le sang du Vendéen.

Celui-ci était livide, décomposé. Ses lèvres s'agitèrent encore. On entendit un mot qu'il prononça, qui fut comme un souffle léger:

--Toujours!...

La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble défenseur de la cause. Et, mue par une pensée opposée, elle reporta ses yeux sur M. Saincaize: l'un était l'homme du devoir; l'autre, l'homme du recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait répondu: toujours!

Y prit-elle un enseignement?

Elle se retourna vers les chouans.

--Je reste! dit-elle d'une voix ferme.

XIV

LE PIÈGE

À peu près à la même heure, un homme se présentait au bourg et demandait mademoiselle Grégoire. Fernande était connue et aimée parmi les chouans. Ils n'oubliaient pas que, pendant le danger, au milieu des balles, elle avait toujours été la première à risquer sa vie pour aller secourir les blessés et les panser.

L'homme fut conduit auprès de la jeune fille, et demanda à être laissé seul avec elle. Un peu surprise d'abord, Fernande crut qu'un grave événement était survenu.

--Parlez, dit-elle à cet homme, quand elle eut éloigné deux Vendéens qui étaient là. L'individu avait un extérieur bizarre. Son crâne était dégarni, et son regard clignotant avait une expression ignoble.

--Je suis chargé de vous remettre cette lettre, dit-il.

--Une lettre?...

--Oui.

--Pourquoi ce mystère? De qui vient-elle que vous n'ayez pu me la donner en public?

--Lisez.

Fernande prit un papier que lui tendait l'inconnu; dès qu'elle y eut jeté les yeux, elle pâlit.

--De mon père?

--Oui, mademoiselle.

L'âme connaît le pressentiment. La jeune fille hésitait à rompre le cachet. Il lui semblait que sa destinée entière était écrite dans ces lignes qu'elle allait lire.

--J'ai peur, pensa-t-elle.

--Allons! il le faut, reprit la jeune fille après un silence.

Elle brisa le cachet et ouvrit le papier. À mesure qu'elle lisait, sa pâleur augmentait. À la fin, elle chancela et faillit se trouver mal.

--O mon Dieu! dit-elle.

Voici ce que contenait la lettre:

«L'enfant qui a déserté ma maison ne devrait plus être ma fille. Mais votre père va mourir, et vous seule pouvez sauver sa vie. Venez.»

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Mademoiselle...

--Mon père va mourir?

--Oui, mademoiselle.

--Où? Comment?

--Fusillé par les chouans.

--Mais je rêve!

--Vous seule pouvez le sauver. Ceux qui ont pris votre père veulent le passer par les armes, parce qu'il est un régicide. Les Vendéens vous aiment, vous. Si ceux-là savent que vous êtes la fille de leur prisonnier, ils n'oseront pas toucher à un cheveu de sa tête...

Fernande avait la force de comprendre et non pas de raisonner. Elle ne pouvait pas sentir, dans l'égarement de ses sens, l'invraisemblance d'une pareille aventure. Elle ne voyait qu'une chose: que son père était prisonnier des chouans, qu'ils allaient le fusiller comme régicide et qu'elle seule pouvait le sauver.

--Venez, dit-elle à l'homme. Où faut-il aller?

--Dans les bois de Clisson.

--Si loin! Arriverons-nous à temps?

--Vite! Hâtons-nous.

* * * * *

Quand Jean-Nu-Pieds revint auprès de ses amis, au sortir du conseil de guerre, il fut fort étonné de ne pas trouver Fernande.

--Savez-vous où elle est, Jacqueline? demanda-t-il à la Pâlotte qui n'avait bougé de place.