Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 7
Cette ferme était grande et spacieuse. Elle appartenait à de riches paysans, absolument dévoués à la cause royaliste, et qui l'exploitaient de père en fils depuis de longues années. Les blessés devaient donc y trouver tous les secours nécessaires et toutes les assurances de sûreté.
Car il ne fallait pas les croire sauvés, pour avoir réussi à les sortir de ce tombeau, fumant encore, de la Pénissière! L'autorité militaire dormait les yeux ouverts, et le général Dermoncourt ne plaisantait pas.
Il fut donc décidé que l'excavation produite dans les décombres du château serait comblée à nouveau avec les pierres calcinées qu'on en avait retirées. Des soldats, comme pendant cette même soirée, pouvaient passer par là et voir ces fouilles. De là à tout deviner il n'y avait qu'un pas. Et si on les découvrait, les Vendéens mourraient fusillés.
Arrivée à la ferme, Fernande était tombée presque évanouie. Depuis quarante-huit heures elle n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi. Était-ce donc du sommeil, ce délire qui pendant une demi-heure s'était emparé d'elle, quand elle avait fermé les yeux sur les ruines?
Le paysan de Rassé dit deux mots tout bas à la femme du fermier, qui eut les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant qu'un rien semblait devoir briser.
Elle prit elle-même la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre où on la coucha. Fernande s'endormit là d'un profond sommeil. Elle pouvait rêver! la joie lui était rendue.
_To die, to sleep;-- To sleep!--per chance to dream!_
Le rêve désespéré de ses premières heures était fini. Il ne lui revenait plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font évanouir les premières lueurs de l'aube.
Pendant ce temps-là que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait éveillée, bien que la fatigue lourde fermât ses paupières malgré elle.
Dans la pièce qu'on lui avait donnée pour prendre aussi un repos nécessaire, elle s'était jetée tout habillée sur son lit.
Jean-Nu-Pieds vivait!
Il vivait! c'est-à-dire qu'il était libre désormais, et qu'il épouserait Fernande. A la seule pensée de ce bonheur permis qui attendait les jeunes époux, un flot de sang plus chaud montait à son coeur. La colère faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait!
Mais la nature féminine dut céder à l'épuisement. Elle s'était soulevée à demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba vaincue et s'endormit comme sa rivale.
Le voyageur qui, passant sur la route à cette heure avancée, aurait vu la ferme se dresser dans la nuit, entourée de son rideau d'arbres blanchis par la lune, eût cru que c'était là l'asile du calme et du repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure assombrie. Pas un cri ne sortait de ces bâtiments, pas une lumière ne brillait derrière les vitres.
Il aurait cru que là était le bonheur... et là s'agitaient pourtant les trois plus grandes passions, bonnes ou mauvaises, de la vie humaine, c'est-à-dire la haine, la jalousie et l'amour.
* * * * *
Le soleil était déjà haut dans le ciel que Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et Henry de Puiseux dormaient encore. Le médecin de Clisson était venu et avait interrogé leur sommeil. Aubin et Henry étaient gravement atteints, surtout le paysan; mais il croyait pouvoir répondre de leur vie. Quant au marquis de Kardigân, ses brûlures ne seraient pas longues à disparaître. S'ils étaient restés une heure de plus sous les décombres, disait-il, le manque d'air les aurait asphyxiés.
Dans la matinée arriva un express de Madame, prévenue aussitôt de l'événement. Elle ordonnait que les cadavres de Louis de Semeuse, de Darvenat et d'Albert Devismes fussent transportés à Rassé, où toute la petite armée vendéenne leur rendrait les honneurs suprêmes.
Quand Fernande s'éveilla, elle apprit tout cela, et remercia Dieu du fond du coeur. On lui dit que Jacqueline avait disparu: ce départ l'étonna, mais elle n'y attacha aucune importance.
La jeune fille entra dans la chambre où reposait le marquis de Kardigân. Jean-Nu-Pieds dormait encore. Elle s'assit au pied du lit de son fiancé et le veilla.
Trois heures se passèrent, pendant lesquelles Fernande épia le retour de la vie chez celui qu'elle aimait par-dessus tout.
Jean ouvrit faiblement les yeux. Lui aussi croyait sortir d'un affreux cauchemar. Il aperçut la jeune fille près de lui.
--Fernande!... murmura-t-il.
Et il se laissa aller au bonheur de vivre et d'être aimé.
IX
CELUI QUI GUETTAIT
Jacqueline était partie en effet. Que lui était-il arrivé?
Si l'amour est une passion douce, la jalousie est une passion violente. La jeune femme s'était endormie après Fernande: elle s'éveilla avant elle. Elle ouvrit la fenêtre et songea. Comme la destinée secouait sa vie, quel présent différent de son passé! Ainsi que le rêveur musulman qui se demandait toujours s'il ne prenait pas la réalité pour le rêve, elle se disait que ce ne devait plus être la même femme; par quels jeux du hasard l'ouvrière de Lille, l'espionne de la police de M. Jumelle était-elle devenue la Vendéenne de l'heure présente?
Un des hommes les plus spirituels de France--le plus spirituel peut-être--qui oublie trop pour la prose qu'il fut un des plus charmants poëtes de ce temps-ci, a écrit ce beau vers digne de Lamartine, et que Musset eût signé:
«...La Providence? C'est ce que le vulgaire appelle le hasard!»
Alphonse Karr, en parlant ainsi, semble penser à ces âmes qui, reconnaissant la destinée, refusent de s'incliner devant elle.
Jacqueline souffrait. Elle aimait Jean-Nu-Pieds, et cependant elle se disait qu'elle ne s'était pas abusée en le préférant mort qu'heureux avec sa rivale.
Le soleil n'était pas levé; il faisait ce demi-jour, connu des travailleurs, qui éclaire chaque objet d'une teinte pâle, comme s'il ne les colorait qu'à regret.
Tout à coup elle crut voir remuer doucement le feuillage à quelques pas d'elle. La fenêtre était peu éclairée. Le regard de Jacqueline plongeait dans les massifs de verdure.
Elle regarda plus distinctement, et aperçut nettement la silhouette d'un homme, qui se détachait en gris sur le fond du massif. Alors la même idée qui lui était déjà venue passa de nouveau dans son esprit.
Elle se rappela cet homme inconnu qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu enlever la jeune fille; elle se rappela cette apparition entrevue dans la ferme de Rassé, quand Madame était venue apprendre le sanglant dénoûment du combat de la Pénissière.
Les philosophes ont discuté toujours, et en tout temps, sur la spontanéité du bien et du mal dans les esprits. Ils auraient dû reconnaître que le mal y germe plus aisément que le bien. La première pensée de Jacqueline fut une pensée juste, à son point de vue. Elle voulut trouver un allié, peut-être un vengeur, dans ce guetteur mystérieux qui espionnait Fernande.
Doucement, sans bruit, elle descendit l'escalier qui menait de la grande cuisine aux chambres de la ferme, et tourna la porte de bois sur ses gonds. Devant elle s'étendait le jardin. Elle y entra. Elle marcha droit au taillis. Il lui sembla qu'un frôlement de branches décelait que sa présence y était connue. Mais elle souleva les branches et se glissa sous les arbustes.
Elle ne s'était pas trompée. Un homme était là; il fit un mouvement de retraite quand il aperçut Jacqueline. Mais celle-ci lui prit le bras et dit avec fermeté:
--Je viens pour vous!
L'homme la regardait de l'air contrarié d'un espion qui se voit découvert.
--Je viens pour vous, répéta la jeune femme; vous n'avez rien à craindra de moi. Je suis peut-être votre amie.
À coup sur, cet individu n'était pas un habitant du pays, bien qu'il portât le costume de paysan. Ses mains n'étaient pas rudes comme celles des gars bretons.
--Écoutez-moi bien, continua la Pâlotte, je vous connais; je sais ce que vous voulez. Ne vous ai-je pas surpris deux fois déjà guettant et espionnant? Vous surveillez mademoiselle Grégoire. Eh bien! je vous propose de vous la livrer.
Jacqueline parlait là un peu au hasard. Elle ne pouvait rien savoir, mais ses pressentiments, accrus par la jalousie, lui disaient qu'elle ne se trompait pas.
L'homme ne la quittait pas des yeux. Il paraissait vouloir creuser jusqu'au fond de l'âme de celle qui lui parlait, pour savoir s'il pouvait se fier à elle. Jacqueline ne baissa pas son regard sous le sien, et le soutint avec tranquillité.
L'homme se pencha en dehors du taillis pour voir si personne ne venait, et lui dit:
--C'est bien. Suivez-moi!
Quelques instants après, ils débouchaient ensemble sur la route.
Pas une nouvelle parole ne fut échangée entre eux. Ils se comprenaient: l'un demandait qu'on trahît, l'autre voulait trahir; il n'était pas besoin qu'ils s'expliquassent davantage.
L'individu marchait si rapidement que la Pâlotte avait peine à le suivre. Il s'arrêta devant un des petits bois qui entouraient la ferme et siffla.
Un sifflement aussi léger que le sien lui répondit. Il resta immobile, muet toujours. Quant à Jacqueline, elle ne cherchait même pas à avoir une explication sur les choses étranges qu'elle voyait.
Depuis les jours passés en Bretagne, elle avait pris l'habitude du mystère. Presque aussitôt, les feuilles s'agitèrent, et un autre homme, également vêtu en paysan, parut tirant par la bride un cheval attelé à un cabriolet.
Le cabriolet entra sur la route. Le second individu s'installa sur le siège, pendant que le premier dit à Jacqueline:
--Montez!
Et venait ensuite se mettre auprès d'elle dans le fond de la voiture.
Puis ils partirent rapidement.
* * * * *
La Pâlotte n'avait même pas songé à demander où on la conduisait. Peu lui importait, au reste. Elle n'avait qu'un but, se venger de Fernande.
Que lui avait donc fait la chaste jeune fille, sinon d'être aimée? Mais la haine ne raisonne pas. Elle se disait que, dans la barque trouée, sur le lac de Grandlieu, elle avait tenu entre ses mains la vie de sa rivale. Elle aurait pu la noyer, s'en débarrasser à jamais: elle n'avait pas voulu.
Elle avait cédé à un stupide sentiment de pitié. Comme elle s'en voulait! Le cabriolet courait rapidement. Où la menait-on? Il traversa les sentiers qui avoisinent Clisson et prit la grande route royale de Nantes. À une heure de l'après-midi, les voyageurs entrèrent dans la capitale de la Loire-Inférieure.
Les ponts de Cé étaient couverts de promeneurs, ou, pour mieux dire, de badauds.
Les uns regardaient en l'air, les autres regardaient en bas. Évidemment, il avait dû se passer quelque événement extraordinaire.
Seulement, comme tous les badauds du monde, ceux-ci n'étaient pas d'accord sur la nature de cet événement.
Les voyageurs ne prêtèrent qu'une médiocre attention à cette foule curieuse. En partant, quelques phrases engageantes arrivèrent jusqu'à leurs oreilles.
--C'est un homme.
--Non, c'est une femme.
--Moi, je té dis que c'est un homme.
--Moi, je té dis que c'est une femme!
Naturellement les deux gaillards qui avançaient ainsi une opinion aussi opposée sur le sexe du héros de l'événement se donnaient un coup de poing, argument _ad hominem_, qui aurait raison de tous les dialecticiens entêtés.
Une commère se chargeait de les mettre d'accord, et disait:
--C'est un enfant.
Alors la discussion reprenait:
--C'est un homme!
--C'est une femme!
--Je té dis que c'est un homme.
--Je té dis que c'est une femme.
Et la commère ajoutait:
--Je té dis que c'est un enfant.
Nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir. Pour l'instant, suivons Jacqueline et son guide. Le cabriolet s'arrêta rue Jean-Jacques-Rousseau, près de la place où est maintenant le Grand-Théâtre, croyons-nous, devant un hôtel garni de modeste apparence.
--Veuillez entrer, madame, dit l'espion à Jacqueline, en lui montrant ce réduit à peine meublé, qui sert de salon de conversation aux voyageurs dans les hôtels de province.
Puis, sans ajouter un mot de plus, il se glissa dans l'escalier et disparut.
Jacqueline était obligée de s'avouer que l'aventure prenait une mystérieuse et bizarre tournure. Son guide ne lui avait pas dit un seul mot pendant toute la durée du trajet, et, arrivé à Nantes, il la laissait tout à coup dans un salon d'hôtel, sans s'expliquer davantage.
Un grand bruit qui se fit dans la rue l'arracha pour quelques minutes à sa préoccupation. Elle leva les yeux et vit passer une troupe d'hommes qui portaient sur une civière un individu couché dont elle ne voyait pas le visage, caché qu'il était par une serviette.
Le cortège passa, et enfin s'éloigna sans qu'elle songeât même à demander quel était cet homme. Pouvait-elle donc croire qu'un simple accident eût de l'influence sur ce qu'elle voulait tenter? Son guide d'ailleurs reparut.
--Veuillez monter, madame, dit-il du même ton qu'il avait prononcé déjà: «Veuillez entrer.»
Il la conduisit au premier étage, et s'enfonça, toujours suivi d'elle, dans un de ces corridors de maisons meublées où chaque chambre a un palier communiquant avec les autres. Il s'arrêta devant celle portant le numéro 17 et ouvrit la porte. Jacqueline pénétra dans une pièce obscure, malgré le grand et chaud soleil qui inondait la rue de ses rayons. Un bon bourgeois, d'apparence calme et honnête, était assis à une table et écrivait. Il ne retourna pas la tête, mais dit tranquillement:
--Elle est là!
--Oui, monsieur.
--Bien! Va-t'en, mon garçon.
L'homme se leva. Quand celui-ci eut disparu, il regarda Jacqueline. Un mouvement aussitôt réprimé indiqua sa surprise. Lui voyait son visage, parce qu'il était éclairé par le faible jour qui perçait à travers les rideaux de la fenêtre.
--Bonjour, chère baronne, dit-il. Je ne m'attendais certes pas à avoir le plaisir de vous retrouver ici!
En même temps Jacqueline put reconnaître «le bon bourgeois.»
C'était M. Jumelle.
X
LES DEUX COMPLICES
Le premier mouvement de Jacqueline fut de s'enfuir. Le sous-chef de la police politique l'avait trop fait souffrir, quand il la tenait en son pouvoir, pour qu'elle voulût se retrouver en face de lui. Mais elle ne put le faire. Déjà M. Jumelle tapotait doucement, paternellement, sa main entre les siennes.
--Que je suis heureux de vous revoir, chère enfant! lui dit-il.
--Monsieur...
--Je vous intimide donc toujours?
Et, en parlant ainsi, M. Jumelle grattait son nez, ce qui était chez lui, si le lecteur se le rappelle, l'indice d'une joie exhilarante.
--Vous avez tort, continua-t-il avec la plus grande douceur. Je suis votre ami. Comme ça, vous n'aimez pas cette pauvre mademoiselle Grégoire?
La question était brusquement posée sous son vrai jour. Jacqueline était une femme forte, elle se remit promptement. Puis la pensée de Fernande la ramenait à sa haine, à sa jalousie, et, tout autre sentiment, crainte ou rancune, disparaissait devant ceux-là.
Elle regarda fixement M. Jumelle, qui souriait toujours.
--Oui, je la hais! dit-elle.
--Bravo! Je retrouve enfin mon enfant chérie, mon élève adorée, l'orgueil de mes vieux ans; cette baronne de Sergaz, qui serait devenue fameuse!
--Je suis venue ici de bonne volonté, monsieur, répliqua Jacqueline. Il se trouve que c'est vous que j'y rencontre: je ne le regrette pas. Mais, croyez-moi, ne parlons pas du passé. J'en ai plein le coeur! Et pour finir ce que j'ai commencé ici, il ne faut pas que vous m'abreuviez dès l'abord du dégoût de moi-même!
--Bien dit... bien dit! approuva M. Jumelle. Ah! chère enfant aimée, quel dommage que vous m'ayez quitté. Avec quelques conseils, avec un peu de _mollé, de coulant, de on_ dans le caractère, vous seriez devenue une... comment dirais-je?... une baronne tout à fait remarquable!
--Baronne signifie espionne, n'est-ce pas?
Eh bien, vous avez tort; je vous le répète, laissons de côté un passé qui m'écoeure, bien que le présent ne vaille pas beaucoup mieux. Mais au moins, je me venge, maintenant, cela vaut mieux!
--Vous haïssez cette pauvre mademoiselle Grégoire?
--Oui...
--Que voulez-vous faire?
--Vous la livrer.
--Très-bien! Très-bien!
--Écoutez-moi. C'est un marché que je vous propose. J'ignore quel intérêt, vous, le sous-chef de la police politique, vous avez à vous emparer d'elle, mais si je consens à vous la vendre, je veux qu'on me la paye.
--Parlez.
--Que voulez-vous en faire?
--Ah! ah! petite curieuse!
Les façons outrageusement paternelles de M. Jumelle révoltaient autrefois Jacqueline. Mais elle n'était pas femme à reculer pour si peu, quand il s'agissait pour elle d'assouvir sa jalousie. Elle reprit:
--Je veux savoir ce que vous en ferez.
--Pourquoi?
Elle plissa dédaigneusement les lèvres.
--Parce que cela me plaît.
--Toujours fière. Un beau sang! un beau sang! Continuez.
--Je n'ai pas à continuer. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire. C'est à vous à parler, au contraire.
--Bien! très-bien! «J'attends!» Dorval ne dirait pas mieux. Vous ne connaissez pas Dorval? C'est une débutante, et qui sera grande un jour, je vous en réponds!
Jacqueline souffrait évidemment de ce bavardage papelard du vieil agent de police.
Elle savait que M. Jumelle avait coutume de chercher à détourner toujours son interlocuteur du véritable sujet de la conversation, quand il s'agissait pour lui de le faire consentir à quelque chose qu'il lui refusait.
--J'attends! dit-elle encore.
--Bravo! bravo!
Elle fit un geste de colère.
--Je vous connais et vous me connaissez, dit-elle froidement. Donc, trêve à des artifices superflus. Vous ne me tromperez pas plus, que je n'ai, moi, l'espérance de vous tromper. Je suis ici pour conclure un marché, rien de plus, rien de moins. Donc, hâtez-vous, ou je pourrais me lasser.
--Mon enfant se fâche.
--Monsieur!
--Ce n'est pas bien; non, non, ce n'est pas bien.
--Assez! vous dis-je.
Et comme, en disant ces mots, Jacqueline avait feint de se lever comme pour interrompre la conversation, M. Jumelle la prit par la main, et rudement la força de se rasseoir.
--J'en suis fâché, ma belle, reprit-il avec dureté, mais vous on passerez par où je voudrai.
--Ah!
--C'est comme cela! J'ai bien voulu, oubliant votre fuite indigne, commencer par vous traiter comme mon... mon enfant chérie... mais puisque vous me forcez de me rappeler... je me rappelle.
Jacqueline fit un mouvement d'épaules d'une souveraine insolence.
--Vous êtes venue ici pour livrer mademoiselle Grégoire?
--Oui.
--De votre plein gré?
--Oui.
--Et vous croyez que vous pourrez m'imposer un marché... à moi! Jumelle!
--J'y compte!
--Tenez! vous êtes folle, on voit bien que vous m'avez perdu de vue pendant quelque temps; vous ne me connaissez plus.
--Moi, ne pas vous connaître! s'écria-t-elle d'une voix sombre. Oh! si, je vous connais. Vous êtes le misérable qui m'avez perdue, le maudit qui m'avez jetée dans la voie infâme où je suis! Sans vous je serais restée une humble et honnête ouvrière! sans vous je n'aurais pas goûté à cet inconnu de la vie qui m'a corrompue. Il faut des âmes si saines et si robustes pour résister à ce courant humain qui vous entraîne! Ah! tenez, abrégeons, car ma haine contre vous reviendrait et serait peut-être plus forte que celle qui m'a menée ici.
M. Jumelle ne s'attendait pas à cette résistance de la part de celle qu'il avait vue jadis si humble et si craintive devant lui. Abandonnant son geste de contentement il passa au geste d'ennui, c'est-à-dire qu'il cessa de se gratter le nez, pour se frotter le derrière de la tête.
--Ma toute belle, dit-il enfin, comprenez bien ce que je vais dire, car, vive Dieu! je ne le dirai pas deux fois, _Je veux_... entendez-vous?... je veux que vous me livriez la jeune fille sans conditions, et si vous refusez...
--Si je refuse?
--Un mot au commissaire de police (il demeure à côté)... et je vous fais arrêter. Ah! ah! vous pensiez qu'on vient se mettre entre les mains de M. Jumelle sans y laisser un peu de sa laine! Quel costume portez-vous, s'il vous plaît? un costume de paysanne! Êtes-vous paysanne bretonne? Non. Donc, _primo_, vous êtes déguisée, et, déguisée en ce pays, à cette époque, cela peut mener loin. _Secundo_, où vous a-t-on trouvée? avec les brigands[2]. Croyez-vous que cela ne constitue pas des charges assez fortes contre vous? Aussi le commissaire de police vous arrêtera sans hésiter... Et savez-vous où cela vous mènera? comme je vous le disais... pour le moins à Saint-Lazare!
A sa grande surprise, le sous-chef de la police politique vit que Jacqueline avait subi son petit discours, sans témoigner la moindre émotion. La jeune femme était immobile et muette. Ses yeux calmes et froids se fixaient sur lui avec tranquillité. Il crut que, probablement, elle n'avait pas tout à fait compris.
--A Saint-Lazare, ma belle, à Saint-Lazare!
--Faites!
Pour le coup, M. Jumelle fut démonté. Cela dépassait les bornes.
--Que m'importe? dit-elle. La liberté, croyez-vous donc que j'y tienne? Qui sait, ce serait peut-être le salut pour moi que la prison! Faites!
De nouveau, l'agent supérieur de la rue de Jérusalem se gratta le derrière de la tête. Il était gêné, trop gêné. Il avait inutilement effrayé Jacqueline, il courait le risque de ne plus rien obtenir d'elle. Alors ce prodigieux comédien eut un de ces revirements soudains, auxquels il excellait.
--Quoi! vous avez pu prendre au sérieux papa Jumelle? Vous menacer, vous, mon enfant de prédilection? Oh! non, non, non, c'était une simple plaisanterie. Je suis votre ami... votre meilleur ami...
--Alors vous ferez ce que je vous demande.
--Vous m'avez demandé quelque chose? dit-il ingénument.
--Que voulez-vous faire «d'elle?»
M. Jumelle était navré. Il voyait que décidément Jacqueline était devenue «très-forte;» il n'obtiendrait rien d'elle avant d'en avoir passé par où elle aurait voulu.
Il allait commencer son explication, quand on frappa à la porte.
--Entrez! dit-il d'un ton de mauvaise humeur.
L'individu qui avait été guetter Fernande et ramené Jacqueline, est une de nos anciennes connaissances: c'est l'honnête la Licorne que nous avons entrevu, lorsque M. Jumelle voulait prendre les chouans dans la maison de la rue du Petit-Pas.
Il entra discrètement sur la pointe des pieds.
--Connais-tu madame? dit M. Jumelle.
--Si je n'avais pas reconnu madame, je n'aurais pas quitté si vite mon poste là-bas, lorsque madame m'a abordé. Quelque respect que j'aie pour madame, on connaît son métier!
--Eh bien! qu'y a-t-il, mon garçon?
La Licorne, toujours sur la pointe des pieds, se pencha vers l'oreille de M. Jumelle pour lui adresser une parole tout bas.
--Elle est des nôtres (n'est-ce pas, chère petite? modula-t-il avec un beau sourire), vous pouvez donc y aller, la Licorne. Parle! parle!
Habitué aux façons du «patron», le coquin sourit mielleusement, et prenant une pose théâtrale:
--Vous savez bien, ce Jérôme Hébrard?
--Oui. Avec son dévouement pour mademoiselle Grégoire, il nous a donné assez d'ennui.
--Eh bien, il vient de se noyer.
--Hein!
--Dans la Loire!
XI
COMPLOT
La Pâlotte ne connaissait pas Jérôme Hébrard; donc peu lui importait. Elle ne se doutait pas que c'était l'homme qui était venu jadis chez Gouësnon, à Nantes, et qu'elle avait fait conduire prisonnier chez les blancs.
M. Jumelle comprit qu'il ne fallait pas laisser la jeune femme se détourner de sa pensée. Elle était venue pour trahir; il eût été trop maladroit de ne pas tirer d'elle tout ce qui était utile.
--Bien, bien! mon garçon, dit-il à la Licorne, nous causerons de cela tout à l'heure en temps et lieu. Pour le moment, faites-moi le plaisir d'aller rôder un peu dans le corridor, j'ai affaire.
La Licorne, docile comme toujours, allait s'éloigner; son maître le rappela d'un geste.
--Où est Trébuchet?