Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 5
Les soldats se jetèrent derrière leur chef, qui arriva sur le perron et leva sa hache, voulant abattre la grande porte barricadée. La porte cédait déjà, moins sous les coups de hache qui mordaient à peine sur les ais de vieux chêne, que sous l'effort de cent poitrines, quand Jean-Nu-Pieds voulut que les siens et lui se réfugiassent au premier.
En effet, ils se précipitèrent sur l'escalier et parvinrent au premier étage. Là, ils décarrelèrent le plancher, de même que les soldats avaient enlevé la toiture, et attendirent. Les clairons se taisaient. Ils ne devaient sonner que pendant la bataille. Tout à coup, la grande porte céda et un flot d'assaillants se précipita dans le rez-de-chaussée.
Aussitôt les clairons retentirent, plus pressés, plus fiers encore! Les chouans, couchés sur le parquet, tiraient de haut en bas, à travers les poutres laissées à jour par le décarrelage. Les soldats essayèrent un moment de se défendre, mais c'était inutile: ils tombaient tous, frappés les uns après les autres, et frappés par un ennemi d'autant plus effrayant qu'il était invisible.
La panique les reprit à nouveau, et ils abandonnèrent le rez-de-chaussée avec des cris d'épouvante, auxquels les chouans voulurent encore répondre, mais cette fois par des acclamations: on entendit les clairons sonner la retraite, et les Vendéens criaient:
--Vive le Roi! Vive le Roi!
Oh! le royal enfant pour qui se poussaient tant d'enthousiastes clameurs, il dut tressaillir de fierté et d'orgueil, mais aussi de douleur, si l'écho de la Bretagne les porta jusqu'à lui!
Le commandant Georges écumait de rage. On le voyait bondir au milieu de la cour, comme un noble coursier, menaçant de son pistolet ceux de ses soldats qui reculaient, louant de la voix ceux qui avançaient. Il devina que ces hommes étaient atteints de folie, que ces clairons endiablés les terrifiaient; alors il résolut d'en finir, en recommençant pour le rez-de-chaussée ce qu'il avait fait pour le premier. On apporta de nouvelles bottes de foin enduites de résine, et on les jeta dans l'intérieur par les fenêtres ouvertes. La flamme monta avec des reflets sanglants.
Les Vendéens étaient cernés au premier étage avec l'incendie sur leur tête et l'incendie sous leurs pieds. La mort apparaissait pour eux, inévitable dans toute sa laideur brutale, dans son implacable férocité. La petite garnison n'avait plus qu'à choisir: brûlée par les flammes, asphyxiée par la fumée ou massacrée par les soldats.
Et cependant les clairons sonnaient toujours la charge, et toujours les chouans continuaient leurs meurtrières décharges qui semaient la terreur.
Mais les soldats ne cherchaient plus à prendre le château d'assaut. Comme il devenait évident que bientôt il succomberait, croulant sous les flammes, le commandant Georges ne voulait pas, avec une attaque inutile, augmenter ses pertes déjà si nombreuses.
Jean-Nu-Pieds et ses amis n'étaient pas reconnaissables. Il y avait cinq heures que ces héros se battaient comme des lions, sans qu'ils eussent pu prendre cinq minutes de repos. Les vêtements étaient déchirés, troués par les balles, les visages noirs de poudre. Trois des leurs étaient tués: ils ne comptaient plus que trente-sept hommes valides...
Soudain, la salle du premier étage où ils se tenaient devint inhabitable; il fallut en gagner une autre. Mais, pour traverser de celle-ci dans celle-là, il fallait passer par un corridor qui menaçait ruine; la muraille de ce corridor qui faisait face à la cour était démantelée. Les soldats tiraient au travers: s'exposer dans ce couloir, c'était risquer trente fois la mort.
Jean hésitait à ordonner aux chouans de s'y engager, quand un homme parut dans la salle, les yeux gros de sommeil, les reins courbés... C'était Aubin Ploguen, que la double clameur de triomphe et de désespoir avait éveillé.
--Maître, dit-il à Jean, passez par le corridor avec les amis.
--Il va s'abattre.
--Non, je le soutiendrai.
Et, en effet, nouvel Antée, il alla se poster au milieu du passage, et, élevant les deux bras en l'air, il soutint les poutres qui menaçaient d'écraser les chouans. Les soldats ne comprirent rien à l'acte de folie sublime de cet homme qui s'exposait à leurs coups. Les Vendéens passèrent un à un dans le corridor. Aubin Ploguen était debout, les veines du front gonflées, tenant dans ses mains la muraille. Le paysan empêchait le château de crouler! Et les balles des bleus sifflaient autour de lui, et les Vendéens tiraient et les clairons sonnaient toujours! C'était grand comme une page de l'_Iliade_, comme un de ces poëmes des chevaliers d'autrefois.
Le chouan, debout, soutenait un mur, comme Antée.
Quand tous eurent franchi la partie dangereuse, Aubin Ploguen fit un bond terrible et s'élança pour les rejoindre. Mais, comme il ôtait ses mains, le plafond s'abîma, et une poutre enflammée le renversa, en l'atteignant en pleine poitrine...
Mais Aubin Ploguen se releva d'un bond. La violence du coup l'avait terrassé. La poutre, le frappant au poumon, aurait tué un autre homme que ce paysan, bâti comme un rocher.
Jean-Nu-Pieds avait chancelé en voyant tomber son fidèle Breton. Quand il le vit debout, non blessé, il le serra dans ses bras avec une joie ardente.
Cependant le moment de terminer cette lutte grandiose était venu. Le marquis de Kardigân comprit qu'ils ne pouvaient plus tenir que peu d'instants dans ce château miné par les flammes. Il fit cesser la moitié de la fusillade. Une partie des chouans devait tirer, pendant que l'autre partie prendrait part au conseil. Les clairons sonnaient toujours. Il n'y avait pas à hésiter sur la décision. Il fallait opérer la retraite, si du moins c'était encore possible.
Là encore se présentait la même difficulté. Tous les chouans ne pouvaient pas quitter le château, car il fallait que les soldats les y crussent encore renfermés.
Voila donc ce qui fut arrêté.
Pendant que la plus grande partie des Vendéens sortiraient, huit resteraient à faire le coup de feu. Mais là s'offrait une autre difficulté. Personne ne voulait partir. Il y eut, entre ces murailles brûlantes, au milieu de ces fusillades enragées et du son éternel des trompettes, un combat de générosité sublime. Jean-Nu-Pieds voulut interposer son autorité de chef; on refusa de lui obéir.
--Messieurs, dit-il, les instants sont précieux. Chaque minute perdue ne se retrouvera plus. Il faut donc que nous nous hâtions. Il le faut.
--Que faire?
--Écoutez-moi. Nous sommes trente encore. Eh bien, vingt-deux partiront et huit resteront. Sur ces huit, sept seront désignés par le sort; moi je serai le huitième.
--Pardon, il n'y en aura que six, dit tranquillement Henry de Puiseux en s'avançant.
--Il n'y en aura que cinq, dit de même Aubin Ploguen.
Tous les deux étaient venus se ranger à côté de Jean. Celui-ci ne pensa même pas à les récuser. Il lui semblait si naturel que ses amis ne le quittassent pas!
Les chouans se hâtèrent de tirer au sort. Un des clairons devait rester avec les assiégés; le second marcherait en tête des chouans en retraite.
Sitôt que cela fut arrêté, les vingt-deux hommes sautèrent dans les terrains qui s'étendaient derrière le château.
Ce fut un mouvement navrant! Avant de se séparer ils s'embrassèrent... Ceux qui partaient savaient bien que les huit qu'ils laissaient derrière eux étaient condamnés à mort.
L'instant était solennel!
Dès que ceux-ci eurent disparu, les chouans se réunirent autour d'Aubin Ploguen, de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux.
Puis, ils revinrent prendre leur poste aux fenêtres du premier, tirant toujours sur les soldats, aux accents de l'unique clairon, qui ne s'arrêtait point.
* * * * *
Les vingt-deux Vendéens désignés pour la retraite sortirent de l'enceinte du château, par derrière, sans être aperçus de leurs ennemis. Mais le commandant Georges les vit tout à coup.
Aussitôt il détacha la moitié de ses hommes et les lança sur eux. Une décharge de mousqueterie abattit deux chouans.
Aussitôt, le clairon reprit sa sonnerie. Puisqu'ils étaient découverts, ils n'avaient pas le droit de se taire encore.
--Au pas de course! ordonna leur chef.
Le clairon sonna la charge.
Les soldats, exaspérés contre lui, dirigeaient leurs coups de feu contre le trompette, qui marchait en avant. Une première fois, il chancela. Une balle l'avait atteint à l'épaule droite. Il prit son clairon avec la main gauche et continua encore.
Les Vendéens avaient franchi ainsi une distance de deux cents mètres, toujours harcelés par les soldats qu'avait détachés contre eux le commandant Georges. Ils couraient, rechargeant leurs armes, puis s'arrêtaient, faisaient feu, repartaient et toujours ainsi. Une nouvelle décharge tua encore deux chouans, et frappa le clairon d'une seconde balle dans la cuisse. Celui-ci prit le fusil d'un mort et s'en fit une béquille, afin de pouvoir continuer à marcher, sans abandonner sa trompette dont les notes cuivrées retentissaient plus faibles...
Devant lui, derrière une haie, passait la route. De l'autre côté de la route s'étendait un arpent de plaine, puis au bout de la plaine, la forêt, calme et profonde. Il fallait gagner cette forêt, alors ils seraient sauvés. Malgré ses blessures, le clairon accéléra sa sonnerie et sauta le premier sur la route. Mais au même instant une troisième balle lui cassa la jambe.
Il tomba, ensanglanté, brisé, sur un monceau de pierres, pendant que ses compagnons passaient à leur tour. Mais il ne se tut pas! Étendu, presque mort, appuyé sur un coude, essuyant de sa main valide le sang qui coulait, il entonna le chant suprême... Les Vendéens gagnèrent la plaine et la franchirent d'un bond. Ils arrivaient déjà à la forêt, quand un autre des leurs tomba encore...
Enfin; ils passèrent les premiers arbres... Ils étaient sauvés.
A peine étaient-ils hors de danger que le clairon blessé se taisait. Il était mort. Puis, au loin, un formidable écroulement retentit... Le château de la Pénissière venait de s'abîmer, engloutissant sous ses décombres et ses flammes ses huit glorieux défenseurs.
* * * * *
Il ne reste plus qu'un pan de murailles debout. Les fondations de droite sont presque à jour, celles de gauche peuvent encore soutenir les pierres et les poutres.
C'est-là que se sont réfugiés Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux, Aubin Ploguen, et MM. le marquis de Grandlieu, de Girardin, Albert Devismes, Louis de Sémeuse et Darvenot. Le clairon des chouans qui mouraient sonnait aussi comme celui des chouans qui battaient en retraite. C'était la même musique, sonore, endiablée, vivante, qui ne s'arrêtait pas un instant.
Deux fois les soldats tentent de recommencer l'assaut de cette forteresse inexpugnable: deux fois les Vendéens les repoussent. C'est la lutte folle, furieuse, la lutte comme nos pères la connaissaient, comme Homère en raconte! Ces hommes n'ont plus rien d'humain. Si la poudre a noirci leur visage, la flamme a roussi, brûlé même leur barbe et leurs cheveux. Les balles sifflent, venant s'aplatir dans l'anfractuosité des pierres.
Bientôt leur retraite devient impossible.
Il leur faut en chercher une autre.
Où aller? tout le château brûle! Ils reculent, ils se jettent dans une sorte de sous-sol où l'incendie n'a pas encore pénétré.
Le clairon sonne!
Ils tirent dix, vingt, trente coups de fusil. La fureur des soldats est devenue de la rage. Ils croyaient que l'incendie allait dompter ces hommes indomptables, et voilà que la mort s'émousse contre eux!
Ce sous-sol est l'endroit où les munitions sont serrées. On voit dans un coin deux barils de poudre et six barils de balles.
--Bien! dit Jean-Nu-Pieds d'un air sombre, ils ne nous prendront pas vivants.
Cependant Aubin Ploguen a défoncé un des tonneaux de poudre, et l'a vidé à moitié. Puis, dans ce qui reste, il verse une cinquantaine de balles. Ensuite il referme le tonneau, et le fait rouler dans la cour. Aussitôt il tire un coup de fusil sur ce baril qui éclate, et quinze soldats tombent fauchés par cette machine infernale.
Mais ceux-ci ne connaissaient plus ni la peur ni la panique. Tout ce que peut enfanter d'irrésistible la rage humaine est en eux.
Ils bondissent en avant, exaspérés encore par la mort de leurs camarades.
Le clairon sonne!
Chaque fois qu'ils se jettent en avant, ils reculent frappés par leurs ennemis, semblables à des lions d'enfer.
Faudra-t-il donc du canon pour réduire cette poignée d'hommes?
Le commandant Georges, qui par un miracle n'est pas blessé, ordonne qu'on apporte des poutres. Placés derrière un pan de mur qui les protège, trente soldats frappent à coups redoublés sur le devant du sous-sol...
Le clairon sonne!
... Cela dure encore pendant dix minutes; mais la fin de l'épopée approche. Un vent violent arrive qui active les progrès de l'incendie. Les flammes montent, rouges, sanglantes. Le devant du sous-sol s'abat sous les coups de poutre, et une apparition terrible se montre aux yeux des bleus. Huit hommes debout, fusil à l'épaule, noirs de poudre, ensanglantés, et au milieu d'eux un clairon qui sonne!
Une décharge vient les foudroyer, deux d'entre eux tombent atteints en pleine poitrine. Puis la flamme monte, monte, et le plancher du sous-sol craque et s'abîme dans les fondations brûlantes du château... C'est la mort, le silence, le néant... Les sublimes Vendéens doivent être tués, car le clairon ne sonne plus!
* * * * *
Tout était fini. Le commandant Georges fit relever les corps de tous ceux qui étaient tués parmi les siens, puis il ordonna qu'on retirât de la fournaise les cadavres des chouans tués dans la dernière décharge. Dans l'écroulement, ceux-ci étaient restés accrochés aux pignons de fer de la muraille.
Le château flambait. Le commandant Georges monta à cheval et fit ranger les hommes en deux lignes, pendant qu'au milieu d'eux on portait sur des brancards improvisés les corps de MM. de Grandlieu et de Girardin. Car c'était eux qui étaient tombés.
--Portez armes!... dit-il.
Le tambour battit aux champs. Le vainqueur saluait la mort du vaincu.
* * * * *
Une heure plus tard, il n'y avait plus que le silence autour de ce qui fut le château de la Pénissière. La flamme colorait le ciel et une bannière de feu rouge se déployait dans les arbres.
Tout était fini!
VI
DEUX DOULEURS
La nouvelle de cet événement se répandit dans tout le pays avec la rapidité de la foudre. Quelques heures après l'instant fatal où le château de la Pénissière s'était abîmé, les moindres détails de ce fait, illustre déjà, étaient devenus populaires. Ainsi qu'il arrive toujours, la légende commençait, entourant d'une auréole le front des huit martyrs vendéens.
La nouvelle parvint à Madame à six heures du soir. Elle pâlit, puis écartant doucement de la main ceux qui se tenaient auprès d'elle, elle s'agenouilla et pria.
Les principaux chouans qui se trouvaient dans la ferme se regardaient consternés. Quoi! le marquis de Kardigân, le marquis de Grandlieu, M. de Girardin, et tant d'autres étaient morts!
Une ombre douloureuse semblait planer au-dessus de leurs têtes. Le doute entrait dans les âmes. Était-il possible que ce sang versé ne fécondât point la terre bretonne et n'en fît pas jaillir des légions?
Fernande ne savait rien encore; à neuf heures du soir, seulement, la Pâlotte entra chez elle.
Elle était affreusement changée.
La jeune fille se leva brusquement quand elle l'aperçut.
--Il y a un malheur? dit-elle.
La femme baissa la tête.
--Répondez-moi, mon amie; il y a un malheur... je le sens, j'en suis sûre!
Jacqueline détourna les yeux. Elle ignorait encore que rien ne s'opposait plus au mariage de Jean et de mademoiselle Grégoire.
Les fiancés avaient gardé leur secret: non qu'ils se méfiassent d'elle, mais l'amour pur garde le silence, il ne s'expose pas aux regards étrangers.
--Il est blessé? demanda Fernande en se retenant à la muraille.
--Oui... oui, blessé...
Mais on ne trompe pas la femme qui aime. Fernande jeta un grand cri.
--Dieu! il est mort! dit-elle.
Elle ne s'évanouit point. C'était une héroïne aussi, cette frêle enfant qu'un rien semblait devoir briser. Ni sanglots, ni désespoir apparent. Elle se laissa tomber assise, la tête entre ses mains, les yeux secs. Son sein se soulevait avec force, comme agité par de violentes convulsions.
--Mort! mort! mort! dit-elle lentement.
Elle prononça ces trois mots implacables avec un tel accent, que Jacqueline détourna une seconde fois la tête.
Pendant cinq minutes elles gardèrent le silence toutes les deux. Quelles paroles humaines auraient pu traduire leurs pensées? L'une, la jeune fille, voyait de nouveau se briser son bonheur et sa vie, et par ce que la destinée a d'irrémédiable. De nouveau elle était séparée de Jean-Nu-Pieds. Une heure, elle s'était crue sauvée. Une grande princesse leur donnait le bonheur. Et puis il fallait que tout cela fût anéanti!
L'autre, la jeune femme, n'avait ni cette résignation douloureuse, ni cette profondeur de désespoir muet. Son amour n'était pas fait de pureté. Sa passion charnelle souffrait et se révoltait. Elle maudissait Dieu, elle maudissait le destin. Sa lèvre était prête à s'entr'ouvrir pour le blasphème.
Elle contempla Fernande, puis un sourire de mépris hautain glissa sur sa lèvre.
--Voilà donc comme vous l'aimiez! dit-elle. La terrible nouvelle vous abat. Vous ne pensez même pas à le pleurer, à l'ensevelir!
Oh! amour de jeune fille, qui ne connaît pas les dévouements et les désespoirs de la passion!
Elle se tut! puis, avec une rage sourde:
--Je l'aimais, moi, à me perdre pour lui dans ce monde et dans l'autre... Je l'aimais, à incendier une ville, s'il l'eût désiré; j'étais prête à tout, parce que je l'aimais et que mon amour ne ressemble pas au vôtre! Enfant! enfant! tu courbes le front: moi je relève le mien. Tu penses à mourir? Je pense à le venger. Quoi! ces bandits l'ont tué, et ils vivent! Tu es lâche!
La fureur contenue de Jacqueline se faisait jour. Ses yeux lançaient des éclairs.
--Dieu défend la vengeance, dit doucement Fernande. Je pardonne à ceux qui l'ont tué, comme, en mourant, il a dû leur pardonner lui-même.
--Faiblesse! lâcheté!
--Pourquoi maudirais-je le ciel? reprit la jeune fille avec un sourire navrant. Dieu fait bien ce qu'il fait. Vous avez raison de vouloir l'ensevelir, je veux le conduire moi-même à sa dernière demeure. Puis... Oh! alors je ne penserai pas comme vous à haïr et à me venger. Je me coucherai le long de sa tombe, et Dieu me prendra à lui pour nous unir dans la mort, puisqu'il n'a pas voulu que nous fussions unis dans la vie.
Jacqueline comprit-elle le déchirement de cette âme?
Elle se promena dans la chambre, furieuse, pâle, emportée.
--Vingt contre un! murmura-t-elle... voilà comme ils combattent!
Elle s'arrêta de nouveau devant Fernande qui restait écrasée:
--Faites comme vous le voudrez, moi je vais partir. Je ne veux pas qu'il dorme sous ces pierres calcinées, bien qu'elles soient un tombeau digne de lui.
Elle se dirigea vers la porte.
--Attendez, dit Fernande, en se levant péniblement: je vous accompagne. N'étais-je pas sa femme?
Mais la pauvre enfant retomba, épuisée. La douleur muette la tuait. Les larmes intérieures l'étouffaient. Elle voulut encore marcher, mais elle chancela de nouveau.
En ce moment la porte s'ouvrit et un petit paysan entra.
Jacqueline recula de deux pas en arrière en le reconnaissant: c'était Madame.
La vue de la princesse fit ce que la douleur furieuse de la Pâlotte n'avait pu faire.
Fernande oublia tout, l'étiquette, le respect, et se jeta en sanglotant dans les bras de Madame.
Celle-ci pleurait.
--Pleure, ma pauvre enfant, pleure, dit-elle tout bas. Tu perds ton fiancé, le Roi perd un des meilleurs d'entre les siens, la France perd le plus noble de ses enfants...
Fernande était prise de convulsions déchirantes. Le désespoir accumulé dans son âme se faisait jour. Elle pouvait pleurer!
Ah! si dans la douleur il y a une place pour la consolation, si Dieu a voulu compenser sa créature des souffrances de la vie, c'est en lui donnant les larmes, ce sang du coeur, cette rosée de l'âme...
La princesse tenait la tête de Fernande sur ses genoux. La jeune fille était agenouillée devant elle.
--Tu es pour moi la marquise de Kardigân, continua-t-elle. Le jour où je vous ai fiancés, je faisais selon ma conscience et selon mon droit. Mon enfant, prie et implore Dieu. Je ne t'apporte pas de consolations pour ce qui est inconsolable, mais élève ton âme au ciel, offre à Celui qui nous voit et nous juge, offre-lui ton déchirement, tes angoisses, comme un sacrifice digne de lui. Pleure, car tu souffriras moins... Et si, moi, je demande pour toi quelque chose à Dieu, c'est de te rappeler au Paradis, car la mort te sera douce autant que la vie te serait cruelle...
La Pâlotte écoutait avec stupeur les paroles de la princesse. Sa passion était trop violente pour qu'elle pût être impressionnée par ce qu'elles avaient d'éloquent. Elle ne voyait et ne devinait qu'une chose, c'est que la Duchesse avait fiancé Jean et Fernande.
Et elle ne le savait pas! Elle croyait stupidement que le serment du marquis le liait à jamais. Elle ne pouvait comprendre, elle qui n'était pas née dans la croyance auguste en ce que la royauté a de divin, elle ne pouvait comprendre que la Régente de France, au nom du roi de France, pouvait délier la conscience du marquis de Kardigân du serment donné.
Madame prit elle-même la jeune fille par la main et la conduisit à son lit, où Fernande se laissa tomber.
--Veillez sur elle, dit-elle en se retirant à la Pâlotte, qu'à son costume de paysanne bretonne elle crut être la servante de la pauvre veuve.
Quand Madame se fut éloignée, Jacqueline se précipita vers le lit.
--Ah! vous me trompiez donc? dit-elle.
Mais les sanglots avaient ébranlé la jeune fille, qui n'avait plus sa connaissance.
--Elle me trompait! reprit la Pâlotte en se croisant les bras et en regardant la jeune fille de son oeil sombre. Heureusement que ce mariage n'est pas fait, autrement.
Elle alla ouvrir la fenêtre pour respirer, son sein était oppressé. Il lui sembla apercevoir une ombre dissimulée dans un manteau, qui, assise au pied d'un arbre, se leva en l'apercevant, et prit la fuite.
Un soupçon lui traversa l'esprit. Elle se rappela cet inconnu, ce cavalier masqué, qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu enlever Fernande.
Mais ce ne fut qu'un éclair. Il n'y avait au monde qu'une chose qui pût l'intéresser: c'était son amour, sa rage, et cette sorte de jalousie posthume qui la faisait souffrir, quand elle se disait que, s'il n'était pas mort, le marquis de Kardigân aurait épousé Fernande.
Cependant la jeune fille revenait lentement à elle. La Pâlotte lui mouilla les tempes et la paume des mains. Elle ouvrit les yeux. La Jacqueline se pencha vers elle; ce ne fut point pour épier les progrès de la vie qui revenait, ce fut pour éclaircir ce que, pour elle, les paroles non expliquées de la princesse laissaient dans le doute.
--Vous alliez l'épouser, n'est-ce pas? dit-elle en adoucissant l'expression amère de sa voix.
--Oui.
--Et c'était... c'était Madame qui l'avait relevé de son serment prêté par lui à son père? C'était...
--Oui.
Jacqueline contint la colère qui grondait en elle.
--Alors, je n'irai pas sans vous, là-bas... Je vous y accompagnerai.
Fernande crut à la sincérité des paroles qu'elle entendait. Elle serra doucement la main de la Pâlotte.
--Et quand devait avoir lieu le mariage?
--Dans huit jours...
Fernande sentait son coeur se briser à ces souvenirs, mais elle avait une âpre joie à s'y rejeter. Elle ne vit point la Pâlotte se redresser, avec une expression de colère superbe. Celle-ci repoussa Fernande:
--Ah! Dieu soit loué! s'écria-t-elle; j'aime mieux le voir mort et couché dans la tombe, que vivant et ton époux!
VII
A TRAVERS LES RUINES