Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 4
C'est dans le salon du premier étage que se tiennent les légitimistes. Aubin gravit l'escalier d'un bond, et ouvre la porte...
Ceux-ci demeurèrent stupéfaits à la vue de cette apparition moins homme que spectre...
--Alarme! les bleus! dit-il.
Puis tournant sur lui-même comme un chêne robuste frappé par la cognée du bûcheron, il alla rouler au milieu de la chambre, évanoui, râlant, ensanglanté.
V
UN CHANT DE L'_Iliade_
Les royalistes se regardèrent et se comprirent. Bien des fois ils s'étaient dit qu'un jour ils seraient cernés dans un de leurs châteaux; plus d'un d'entre eux avait arrêté la conduite qu'il tiendrait en pareil cas.
Nous avons dit qu'ils étaient quarante-cinq. Or, dans la matinée, le capitaine adjudant-major du 29e, que nous avons entrevu déjà, était venu faire une reconnaissance des lieux. Il avait cent hommes environ. Il ne se jugea pas en force, et envoya un express demander des secours. C'est alors que le gendarme, qui avait été la cause indirecte de l'arrestation de Lenneguy et d'Aubin Ploguen, revint lui annoncer que cent autres hommes du 29e se rendraient au château à une heure donnée. Le capitaine devait les y rencontrer en y arrivant avec les siens. Deux cents soldats pour en combattre quarante-cinq! On voit que la prudence était observée.
Le commandement de la petite troupe des chouans fut confié à Jean-Nu-Pieds qui, bien qu'il ignorât le nombre de ses ennemis, prit aussitôt ses mesures en conséquence.
Il fit faire un partage égal des cartouches. Chaque Vendéen se trouva en avoir environ deux cents. Au surplus, il y avait un dépôt de poudre et de balles dans le château. On ne manquerait donc pas de munitions.
Aubin Ploguen gisait au milieu de la chambre, toujours évanoui. Henry de Puiseux s'était penché sur lui et lui donnait les premiers soins. Le malheureux avait surtout besoin de sommeil; évidemment, quelques heures de repos le remettraient. Les chouans furent disposés en ordre, aux fenêtres du rez-de-chaussée, du premier et du second étage. Puis, Jean-Nu-Pieds donna l'ordre qu'on allât abattre une vingtaine d'arbres.
Ces nobles jeunes gens ne discutaient pas même les ordres qui leur étaient donnés. Ils obéissaient sans étonnement et sans hésitation. Il fallut à peine dix minutes pour abattre les vingt arbres. Cinq d'entre eux avaient pris des cognées et frappaient violemment le tronc des grands chênes et des peupliers minces. Puis, le transport des arbres dans l'intérieur de la maison prit encore dix minutes. Enfin, quand tout fut terminé, Jean les réunit de nouveau dans la vaste salle du premier étage. Aubin Ploguen, étendu sur le parquet, la face violacée, les membres raidis, continuait son profond sommeil sans rêves, comme celui qui suit les énormes fatigues du corps ou de l'âme.
Ils étaient là, debout, couverts de leur large chapeau et le fusil à la main. A les voir aussi calmes, aussi paisibles, on aurait cru qu'ils allaient partir pour la chasse.
Hélas! combien d'entre eux, qui souriaient à ce moment, heureux de vivre, aimés, aimants, joyeux, combien, qui dormiraient le soir, dans la terre froide!
--Messieurs, dit Jean, il nous reste un quart d'heure pour décider ce que nous allons faire.
Je ne suis votre chef que dans la bataille.
Dans le conseil nous sommes tous égaux. Chacun doit apporter sa voix et ses avis.
Nous avons deux partis à prendre: rester ou bien reculer. Rester, c'est mourir; reculer, c'est vivre. Et j'ajoute, c'est vivre sans honte, car ce poste ne nous est confié par personne. Nous sommes ici, plutôt qu'ailleurs, de notre propre consentement.
Voici bien franchement la question telle qu'elle doit être posée. Réfléchissez, et décidez.
Un silence assez grand suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. Ils se regardaient tous un peu étonnés.
--Pardon, un mot, dit Henry de Puiseux en sortant du cercle et en s'avançant. Si nous devons battre en retraite, pourquoi ces apprêts de défense auxquels nous avons perdu du temps, pourquoi ces arbres que nous avons abattus? Que diable! nous sommes des soldats et non pas des bûcherons.
Jean-Nu-Pieds sentit le blâme qui perçait dans les paroles de son ami, et lui jeta un regard de reproche.
Ce regard gêna Henry qui détourna les yeux.
Jean reprit:
--Nous sommes quarante-cinq votants. Voici dans ce sac une centaine de balles. Chacun déposera son vote dans mon chapeau... Il se découvrit et plaça son chapeau sur la table, et il en cacha le rebord avec son mouchoir.
Ceux qui seront pour la retraite ne mettront rien; ceux qui seront pour la bataille mettront une balle. S'il y en a plus de vingt-deux, nous resterons; s'il y en a moins...
La prudence de leur chef stupéfiait les royalistes. Ils ne reconnaissaient plus leur Jean-Nu-Pieds, celui qui par son courage était devenu, avec Charette, Coislin et quelques autres, la terreur des bleus et l'orgueil des Vendéens.
Jean ne disait rien. Il semblait ne pas s'apercevoir de l'impression produite par le discours qu'il avait prononcé.
Chaque légitimiste se dirigea tour à tour vers l'urne improvisée, les deux clairons comme les autres. Un large sourire éclairait le visage des deux braves enfants du peuple, qui ne comprenaient guère «pourquoi on perdait tant de temps pour si peu...»
Quand le vote fut terminé, Jean enleva le mouchoir qui couvrait le chapeau. Celui-ci contenait quarante-cinq balles!
Un éclat de rire universel accueillit ce résultat. Alors, Jean, se tournant vers ses soldats:
--Mes amis, dit-il, je vous ai trouvés durs et injustes pour moi. M. de Puiseux, surtout, aurait dû penser que je ne vous conseillerais pas une lâcheté. Mais j'avais charge d'âmes...
--Ventre-saint-gris! comme disait l'aïeul du roi, s'écria Henry, tu as raison.
Et comme Jean le regardait en souriant:
--Voyons, pourquoi nous as-tu fait donner des cartouches, distribuer des postes de combat et abattre des arbres, si tu désirais nous voir évacuer le château?
--Je ne désirais rien...
--Mais encore?
--Eh bien, voilà, j'ai tout fait préparer pour la bataille, parce que j'étais sûr que vous voudriez rester.
Trente mains se tendirent vers Jean.
--Maintenant, messieurs, à nos postes.
En quittant la salle, il jeta un regard humide sur Aubin Ploguen qui dormait toujours.
--C'est la première fois que tu dormiras pendant que nous nous battrons, murmura-t-il.
Un religieux silence avait suivi l'agitation momentanée des premières minutes. Chacun de ceux qui étaient là se rendait compte de la gravité de la situation et du danger qui planait sur leurs têtes.
Était-ce la crainte de la mort?
Non! il n'y en avait pas un qui n'eût risqué vingt fois sa vie à cet enjeu fatal. Mais l'approche de l'inconnu assombrit les âmes. Ils n'étaient pas inquiets du danger, mais de l'ignoré.
On eût entendu une mouche voler dans toute l'étendue du château.
Au centre du rez-de-chaussée se tenaient debout les deux clairons, portant leur trompette à la main.
Ils attendaient. Le bout de route qu'on distinguait restait désert. Par instants, le bruit d'un fusil qu'on armait ou qu'on désarmait troublait seul le silence profond et solennel.
Enfin, au bout de dix minutes, ce roulement sourd qui annonce l'approche de voitures, retentit au loin sur la route.
--Préparez vos armes, messieurs! dit Jean.
Au premier étage où commandait Henry de Puiseux, on entendit sa voix qui répétait froidement:
--Préparez vos armes!
Les charrettes devinrent visibles.
On distinguait nettement les soldats qui tenaient leurs fusils à la main. A côté du convoi galopait fièrement le capitaine adjudant-major!...
Comme toutes ces belles scènes réchaufferaient le coeur et le rempliraient d'orgueil, si l'on ne se disait pas que c'étaient encore, que c'étaient toujours des Français qui allaient tuer des Français, et quelle que fût l'issue de la lutte, ce seraient encore des Français qui seraient les vaincus.
* * * * *
Ah! cette image funèbre de la guerre civile, la plus horrible de toutes les guerres, comme elle assombrit le tableau de ces souvenirs grandioses! Il vient de ces combats, vieux déjà de quarante-deux ans, un souffle d'épopée qui exalte et qui désespère. Pour les chanter dignement, il faudrait Homère et Dante; l'_Iliade_, qui célèbre les héros, la _Divine Comédie_, qui maudit les nations déchirées.
Nous nous arrêtons au moment de faire lire cette page magnifique du poëme vendéen; nous nous arrêtons, car nous souffrons de l'ombre projetée par l'oubli des uns et l'ingratitude des autres sur les grands morts de la Pénissière. Qui pourrait aujourd'hui retrouver les noms de tous ceux qui étaient là?
Quelques-uns ont surnagé, quelques-uns sont encore vivants. Les autres restent oubliés, perdus, presque détruits. Et nous aurions voulu faire complet ce martyrologue du dévouement et de la fidélité.
* * * * *
Les charrettes sont immobiles. Les soldats sautent sur le sol. Leur chef les poste, en ayant soin de les masquer jusqu'au dernier moment derrière les gros murs du château. Les chouans ne peuvent pas tirer sur des ennemis abrités.
Il s'écoule ainsi cinq minutes, solennelles, graves; le cliquetis des fourreaux de baïonnette sur les canons de fusil trouble seul le silence. Enfin, les soldats s'avancent, non pas rapidement, mais lentement, au contraire. Il n'y a plus que cent mètres environ entre les deux corps.
Jean-Nu-Pieds attend. Il faut que la première décharge porte juste; il faut que chaque coup de fusil abattant son homme, le trouble se mette parmi les bleus qui marchent.
Quand l'instant est venu, il se tourne et fait signe aux clairons de se tenir prêts. Quand il criera:--Allons! ceux-ci doivent sonner la charge et alors la bataille commencera.
Le marquis de Kardigân jeta un dernier coup d'oeil aux siens, puis levant son fusil:
--Messieurs, prononça-t-il gravement, pour la France... pour le Roi!...
--Allons! cria-t-il d'une voix retentissante.
Les clairons entonnèrent la charge, et cinquante coups de fusil éclatèrent...
Les yeux avaient peine à distinguer quelque chose à travers l'épais nuage de poudre qui montait dans l'air. On entendait ce sifflement des balles qui ressemble au déchirement d'une étoffe de soie, puis quelques cris isolés, çà et là, et enfin le râle sinistre des mourants.
La voix du capitaine, dominant ce tumulte par moments, ordonnait à ses soldats d'avancer; mais ceux-ci reculaient instinctivement devant les morsures enflammées de ce monstrueux serpent. Et, en effet, le château de la Pénissière ressemblait à un énorme reptile, couché dans la plaine, avec ses bâtiments allongés, peu élevés, d'où partaient, à travers cinquante gueules béantes, cinquante sifflements mortels.
Pendant une heure, les bleus et les blancs se battirent ainsi, sans relâche, sans trêve, sans fatigue.
Jean-Nu-Pieds était redevenu soldat. Pourquoi aurait-il eu à commander? Les héros qui s'étaient mis sous ses ordres n'avaient qu'à se battre, et non plus à être conduits. On n'a pas besoin de chefs pour mourir.
Cependant le capitaine adjudant-major du 29e commençait à s'étonner de cette longue résistance. Les cent hommes qui se ruaient sur le château avaient trop de peine à vaincre les quarante-cinq qui y étaient renfermés.
Jusqu'alors les bleus s'étaient tenus à une certaine distance, ne comprenant rien à ces deux voix de clairons qui sonnaient toujours la charge, car ces trompettes n'avaient pas cessé de résonner. La Bretagne est la terre de la superstition. Les soldats commencèrent à se dire que les clairons étaient la force surnaturelle qui donnait tant d'énergie à leurs ennemis.
On voyait distinctement les deux enfants du peuple, quand la fumée se dissipait un peu, debout, au milieu des gentilshommes qui les entouraient. Alors un tireur plus habile les visait... le coup partait, mais le clairon résonnait toujours, musique sublime qui semblait pleurer les morts et exciter les vivants.
Pourtant, les bleus, de plus en plus épouvantés, hésitaient à entrer franchement dans l'esplanade qui s'étale devant le château. Et c'était là que Jean-Nu-Pieds les attendait. Il devinait que la moitié des décharges dirigées contre eux devait être perdue, car les soldats se cachaient quelquefois derrière les gros murs d'enceinte, comme derrière un rempart vivant.
Il fit brièvement courir parmi ses hommes l'ordre de modérer. Et l'on entendit répéter, de l'un à l'autre, d'une voix ferme, mais basse, le commandement du marquis de Kardigân.
En effet, comme par enchantement, les coups de fusil des blancs parurent diminuer peu à peu. À peine encore quelques décharges isolées.
Les coups de fusil continuèrent aussi nourris du côté des bleus, pendant cinq minutes... Mais la mort semblait planer sur le château: les deux clairons s'étaient tus. Ils les crurent vaincus, les uns morts, les autres en fuite.
--En avant! cria le capitaine.
Les soldats se précipitèrent; ceux qui étaient en tête parvinrent jusqu'au milieu de l'esplanade, les derniers se hâtèrent de franchir les murs d'enceinte.
Mais à peine furent-ils tous en vue, que les clairons reprirent leur charge endiablée, et qu'une formidable détonation ébranla les voûtes du vieux manoir.
Fusillés, les uns à vingt pas, les autres à trente, les bleus tombèrent comme des épis pressés que fauche la main du moissonneur. Ils répondirent par un rugissement de colère, et la bataille recommença avec un acharnement nouveau.
Les blancs se sentaient vainqueurs.
Les deux tiers de leurs ennemis gisaient, morts ou blessés. Eux n'avaient qu'un tué et que trois hors de combat.
Les soldats reculèrent derrière les murailles, ainsi qu'ils avaient fait au début. Ils avaient la conscience de leur défaite. Il était impossible qu'ils tinssent là plus longtemps. Plus d'un accusait la folie de leur capitaine qui s'entêtait à rester là, pour faire se briser les siens contre cette forteresse dévorante. Et pourtant, le capitaine était le plus exposé, courant de l'un à l'autre, excitant celui-ci de la voix, et celui-là de l'exemple, ne s'arrêtant jamais, et le premier à la mort, comme il était le premier au commandement.
Les deux clairons sonnaient. On entendait leurs notes de cuivre à peine couvertes par les détonations. Puis les cris devenaient plus rares et les râles plus nombreux.
Tout à coup les bleus poussèrent un grand cri de triomphe... Des roulements de tambour éclatèrent sur la route, et un renfort de cent hommes se précipita dans la cour du château.
Un frisson mortel secoua Jean-Nu-Pieds.
Il fallait recommencer cette lutte effrayante. Les premiers vaincus, il fallait vaincre encore les seconds. Sa voix domina le tumulte et cria pour la seconde fois:
--Pour la France! pour le Roi!
Il fit un geste et les clairons augmentèrent la vitesse de leur sonnerie.
--Feu! feu! hurlèrent les bleus. C'était de la fureur.
Pâle, les cheveux hérissés, Henry de Puiseux se penchait, en épaulant, en dehors de la fenêtre du premier étage, et à chacun de ses coups répondait un gémissement sourd, cette lugubre plainte de l'homme plein de vie qui se sent atteint par la mort.
Les blancs faisaient rage. Un moment, les bleus se crurent vainqueurs. Leurs rangs plus pressés parvinrent jusqu'au perron, poussés en avant comme une indomptable avalanche. Dix soldats s'accrochèrent aux fenêtres. Mais chacun d'eux retomba la tête fracassée d'un coup de crosse de fusil.
Jean ne voulait pas dégarnir les postes de combat; pourtant, il se disait qu'en montant sur le toit de la maison, on pourrait porter la mort plus loin. Il prit cinq hommes, et sautant avec eux sur l'escalier, gravit en un instant les échelons de pierre.
Les cinq hommes choisis par lui étaient renommés par les Vendéens comme tireurs excellents. Arrivés au sommet du toit, ils se cachèrent derrière les cheminées et commencèrent leur feu.
Les coups, dirigés de haut en bas, plongeaient sur les bleus. Ceux-ci restèrent un moment effrayés, ne comprenant pas d'où leur venaient ces ennemis nouveaux. Mais un nuage de fumée qui montait vers le ciel les en avertit.
Oh! ceux-là frappaient à coup sûr! Cinq hommes tombaient à chacune de leurs décharges, régulières et comme réglées.
Les clairons sonnaient et, quand ils reprenaient leurs mêmes mesures, c'était l'instant où les cinq tireurs abattaient cinq bleus.
Impossible même à ceux-ci de se cacher. Le toit dominait les murs d'enceinte et avait vue au loin dans la plaine. En un quart d'heure, ils tuèrent ainsi trente ennemis en six décharges successives. Les blancs étaient sauvés, car il était impossible aux soldats de tenir plus longtemps. Ceux-ci essayèrent bien de rendre la mort aux cinq Vendéens; mais les cheminées leur faisaient un rempart inattaquable.
* * * * *
... Entrons dans cette salle du premier étage où les chouans avaient eu leur réunion. Étendu sur le carreau, un homme dort, c'est Aubin Ploguen. Ni le son des clairons, ni le formidable bruit des détonations, ni les cris de désespoir, de rage ou de triomphe n'ont pu l'éveiller. Il dort. Immobile comme une statue couchée sur un tombeau, le fidèle Breton n'entendait rien, et rien ne venait troubler son sommeil profond comme celui de l'éternité.
Jean-Nu-Pieds avait à peine pu lui jeter un coup d'oeil, quand il était redescendu du toit de la maison.
En bas, le même spectacle continuait. Attaque inutile du côté des soldats, défense furieuse du côté des blancs. Les deux clairons ne s'arrêtaient pas: seulement ils ne sonnaient plus ensemble. Quand l'un se reposait, l'autre reprenait, et toujours ainsi, comme s'ils se relayaient au poste donné par le chef.
Les soldats faiblissaient, c'était certain. Ils reculaient jusqu'au fond de l'esplanade. La cour et la route, au dehors, étaient jonchées de cadavres, frappés tous par devant... O héroïsme perdu! O Français des deux côtés, comme le coeur bat d'émotion, d'admiration et de douleur, quand il pense à cette glorieuse et fatale journée. Sur dix officiers, il y en avait six de blessés. La position n'était plus tenable. Le capitaine adjudant-major rongeait ses poings. Il vit les hommes faiblir. Il ne put admettre qu'ils eussent reculé après s'être battus quatre contre un.
--À l'assaut! à l'assaut! cria-t-il.
Mais la panique était parmi eux. Un qui prit la fuite entraîna les autres. Ils se précipitèrent tous au dehors avec épouvante. Le capitaine tenta vainement de les rallier. Impossible! On n'entendait plus sa voix. Puis ces clairons d'enfer qui sonnaient, sonnaient toujours! cela terrifiait les malheureux.
Pris de désespoir, le capitaine ne voulut pas suivre les siens dans leur fuite. Il s'élança vers le perron, désarmé, pour mourir.
--Un ennemi vaincu n'est plus un ennemi! cria Jean-Nu-Pieds.
Les Vendéens comprirent. L'officier resta deux minutes debout sur le perron attendant la mort, qui ne venait pas. Cette héroïque folie de leur chef fit honte aux soldats. Ils se retournaient déjà, lorsque, de nouveau, des roulements de tambour, mêlés aux clairons des chouans, retentirent sur la route.
Le capitaine se redressa:
--Ce sont les nôtres! les nôtres! dit-il.
Les bleus jetèrent une énorme clameur qui dut faire frissonner les morts de la bataille.
Jean-Nu-Pieds pleura.
Ils étaient vaincus après avoir été vainqueurs.
Il se tourna vers les siens et pour la troisième fois leur dit:
--Pour la France! pour le Roi!
Les clairons continuaient à sonner, mais leurs notes étaient plus pressées, et comme affolées...
C'était la fin.
Le troisième renfort qui arrivait au secours des bleus était un corps de cinq cents hommes, commandé par le chef de bataillon Georges, rude et indomptable soldat, que le général Dermoncourt appelait l'exemple des officiers français. Georges jeta les yeux autour de lui. Il comprit la résistance héroïque des royalistes, et une larme brilla dans ses yeux. Il pensait à ceux de ces braves gens qui étaient morts.
Les blancs avaient tenu à quarante-cinq contre trois cents hommes. Maintenant qu'ils n'étaient plus que quarante, il leur faudrait tenir contre sept cents!
Le commandant Georges devina que toute attaque nouvelle des soldats n'aurait pas plus de résultat que les précédentes. Ces deux clairons qui sonnaient toujours, sans s'arrêter un seul instant, étaient pour lui l'image de la défense désespérée qui lui serait opposée.
Il ordonna aux siens de se reculer un peu, puis il les groupa en dehors des murs d'enceinte en leur ordonnant de continuer leur tir.
Pendant ce temps-là, quatre hommes, précédés d'un maçon[1], tournèrent le parc, et arrivèrent sur le côté du château dont la défense était plus difficile.
Si Jean-Nu-Pieds avait vu ce que portaient ces quatre hommes et le maçon, il aurait deviné le but de cette mystérieuse expédition.
Le maçon tenait à la main un sac de toile rempli d'outils; trois des soldats avaient sur l'épaule une botte de foin enduite de résine huileuse; le quatrième traînait une échelle.
Arrivé au bas des fondations du château, le soldat qui traînait l'échelle l'appliqua contre la muraille, et pendant qu'il la tenait assujettie par le dernier échelon le maçon et les trois soldats montèrent.
Ce côté de la maison était formé par une tourelle élevée; un pignon avancé empêchait les assiégés de voir ce qui pouvait s'y faire.
Parvenus sur le toit, et à dix mètres environ des tireurs que Jean-Nu-Pieds y avait placés, ils se couchèrent à plat ventre sur les ardoises, et le maçon avec ses outils, commença à démanteler la toiture.
On ne pouvait entendre le bruit du marteau ou de la pince. La fusillade continuait, nourrie, les clairons ne s'arrêtaient pas et le tumulte du combat couvrait tout.
Il fallut une demi-heure au maçon et aux soldats pour démanteler la toiture. Quand ils eurent fait un trou d'environ deux mètres de long sur trois de large, ils mirent le feu aux bottes de foin et les jetèrent dans le grenier.
Puis, ils redescendirent rapidement. À peine étaient-ils parvenus au bas de l'échelle qu'une énorme colonne de fumée s'échappa du château en tourbillonnant. Les bottes de foin enduites d'huile de résine, brûlaient avec une intensité irrésistible, communiquant la flamme aux poutres et aux murailles.
* * * * *
Ce fut Henry de Puiseux qui, le premier, s'aperçut de l'incendie: il descendit l'escalier et vint rejoindre Jean-Nu-Pieds.
--Le château brûle! dit-il.
--Il brûle!
--Regarde!...
Le marquis de Kardigân jeta les yeux dans la direction que lui indiquait son ami, et il aperçut la flamme ardente qui se jouait à travers la fumée. On eût dit des langues de feu qui léchaient les pierres du vieux manoir.
Au même instant les royalistes virent également l'incendie: ils poussèrent un cri déchirant, auquel les soldats répondirent par une clameur de triomphe. Ce cri et cette clameur vibrèrent dans la profondeur des salles, et Aubin Ploguen s'éveilla de son long sommeil.
Cependant les soldats s'étaient jetés en avant, précédés des sapeurs armés de leurs haches.
Ils s'avancèrent au pas de course, jusqu'au milieu de la cour. Jean se tourna sur les deux clairons qui continuaient à sonner la charge.
--Plus vite! plus vite! dit-il.
La charge devint folle, furieuse, infernale. Aussitôt, comme si les notes de cuivre infusaient chaque fois un sang nouveau dans les veines des chouans épuisés, une formidable détonation retentit, et la moitié des deux premiers rangs des soldats tomba frappée.
Le troisième et le quatrième rang restaient. Le commandant Georges s'élança sur les balles qui pleuvaient.
--En avant! en avant! cria-t-il.
--Plus vite! plus vite encore! dit Jean à ses deux clairons.
Et comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Vendéens firent un feu de bataillon qui renversa encore le troisième rang.
Georges jeta son sabre et arracha une hache aux mains d'un sapeur.
--Suivez-moi! cria-t-il.