Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 26

Chapter 261,791 wordsPublic domain

Ah! il avait voulu fuir la misère! Ah! il avait eu honte de la pauvreté qui travaille, espère et attend. Il avait voulu être riche, posséder, lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps enviées aux autres... Pour obtenir cette richesse, pour atteindre à ces jouissances, il avait commis un crime horrible... Et quand il se croyait au but, il restait seul, abandonné, maudit, exposé aux intempéries du ciel, à la pluie froide qui inondait son corps!

* * * * *

On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on disait alors, ou bien des chars-à-bancs vulgaires, qui laissaient mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgré tout cela, ceux qui étaient dans les voitures riaient de bon coeur, se moquant de la pluie, se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'âme en repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux... C'étaient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se délassaient, s'amusaient, après avoir travaillé honnêtement toute la semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les uns et les autres, ni même de cent mille, ni même de cinquante mille... Ils étaient pauvres, mais ils avaient le coeur en paix...

Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle! Quel martyre! il est évanoui, mais le corps seul a été vaincu, sans doute, et son âme,--cette âme à laquelle il ne croit pas,--vit et pense encore... Il doit faire un cauchemar affreux... Des rêves effrayants traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent, naissent à la contemplation cachée d'une vision terrible...

Le corps s'est affaissé dans l'herbe, entrant peu à peu dans la terre amollie par la pluie. Elle couvre déjà une partie de la poitrine. O l'horrible visage! son rictus grimaçant est ignoble. La tête contractée par la souffrance physique et par l'épouvante morale, la tête ressemble à celle d'un de ces damnés que le Dante promène à travers son enfer...

Il a vendu une reine! On lui a compté ses trente deniers, et cependant il est là, abandonné, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les plus charitables ont refusé de faire l'aumône...

* * * * *

Pour bien narguer la pluie et le mauvais temps, ceux qui passent dans les voitures se sont mis à chanter. Tous les refrains se croisent, s'entrechoquent. Qui n'a assisté à une scène pareille, un dimanche, quand les tapissières ramènent les petits bourgeois des courses?

On entend la complainte du _Juif errant_ ou une chanson de Béranger. Mais ce n'est pas compréhensible. Chacun chantant sa chanson préférée, cela forme une cacophonie épouvantable qui est cependant pleine de gaieté gauloise et bon enfant.

* * * * *

Son évanouissement durait depuis une demi-heure, quand il reprit ses sens. Il ouvrit les yeux, et en même temps ses oreilles purent percevoir les bruits extérieurs. C'est alors qu'il entendit ces bruits de chanson qui venaient à lui.

--Ah!...je serai secouru... pensa-t-il... Il se dressa faiblement, et regarda. Les premières voitures avaient disparu, mais il en venait d'autres. Cinq ou six chars-à-bancs, précédés de quelques citadines.

--Des voitures... on pourra... me transporter... quelque part.

--Au secours! cria-t-il...

Le vent venait en sens contraire, emportant le son de sa voix, étouffant son appel désespéré.

Il répéta:

--Au secours!

Mais on n'entendait point. Alors, il essaya de se traîner vers la route. Mais les chansons s'ajoutaient au vent pour couvrir sa voix.

* * * * *

Quand les promeneurs endimanchés, au retour d'une fête à la campagne, ont épuisé les chansons de Béranger, les airs à la mode, ou les grands récitatifs d'opéras devenus populaires, ils se rejettent tous d'un commun accord, sur la complainte du moment. Il y a toujours une complainte en vogue. Si aujourd'hui, 15 septembre 1874, vous descendez dans la rue, vous entendrez fredonner une complainte sur Moreau, l'herboriste de Saint-Denis, ce sinistre empoisonneur.

Deutz crut que les chansons avaient cessé, puisqu'il n'entendait plus rien que des rires joyeux. Il espéra que sa voix arriverait jusqu'aux passants, et il cria:

--Au secours! au secours!

Au même instant, une des bandes entonnait ceci:

--Viens çà, lui dit le ministre, Je vas te la payer... Tu vas me donner la _listre_, Des frais qu' t'a essuyés... Il répondit:--Coquin d'homme! Je veux cinq cent mill' francs... Prix fait, comme les pommes De terre et le vin blanc...

Il n'entendait pas les paroles, il cria:

--Au secours! au secours!

Mais le refrain éclata, répété avec fureur par toutes les bandes:

Ne soyez pas jaloux! Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...

Cette fois, il entendit!

Un farceur cria:

--Eh! qui achète la _Complainte du Judas_, où y a des gravures de M. Raphaël, représentant le juif qui vend la princesse.

--La complainte de Judas!

--Cinq centimes, un sou!

--Avec gravures!

Le choeur reprit plus fort:

Ne soyez pas jaloux! Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...

Il jeta un cri effrayant, qui se perdit dans les mugissements du vent... Et il retomba dans son évanouissement.

Les voitures avaient passé. On distinguait encore dans l'éloignement le refrain:

Ne soyez pas jaloux! Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...

Et Deutz était là, couché dans le champ inculte, maudit, abandonné, par une nuit d'hiver, sous ce vent, sous cette pluie qui doublaient de violence, inondant son corps, glacé jusqu'à la moëlle!

XV

DÉNOUEMENT

A partir de ce jour-là Deutz disparaît. Nul n'en a plus entendu parler. Dans quelle région le traître s'est-il réfugié? C'est un mystère. Dieu a voulu peut-être qu'il s'évanouît sans laisser de traces...

Nous sommes arrivés à la fin de notre récit. Il nous reste à apprendre à nos lecteurs, ce que le sort a fait de nos héros...

M. Legras-Ducos est mort. On se rappelle ces lettres, que Aubin Ploguen recevait à Nantes, et qu'il attendait avec tant d'impatience. Ces lettres mystérieuses, étaient arrivées on le sait, au nombre de six en six jours.

La première disait:

--Maladie grave. Inflammation de poitrine.

La seconde:

--Beaucoup de mieux.

La troisième:

--Le mieux se continue.

La quatrième:

--Aggravation. Nuit mauvaise.

La cinquième:

--Autre nuit mauvaise.

La sixième:

--De plus en plus mal.

Elles apportaient au fidèle Breton, des nouvelles de M. Legras-Ducos. Il mourut pendant l'hiver qui suivit les événements que nous venons de raconter, et un an après, Fernande et Jean étaient mariés.

Six mois avant cette union, Aubin, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux partirent soudainement pour les États-Unis. Le bruit s'était répandu quelque temps avant que Deutz avait paru en Amérique... Les glorieux vendéens avaient-ils été par delà les mers accomplir leur oeuvre de haute justice? C'est ce que nous raconterons un jour...[18]

Philippe de Kardigân a illustré son nom de Robert Français.

Quant à Henry de Puiseux, il vécut auprès de ses amis jusqu'en 1837. Sa gaieté avait pris une teinte assombrie. Il se rappelait! Il se rappelait sans doute les morts de la Pénissière, ces héroïques défenseurs d'une grande cause qui avaient succombé pour leur drapeau. Combien d'entre eux son souvenir allait-il chercher, couchés sous la terre bretonne, oubliés, eux aussi!

Oui, oubliés!

Le coeur des partis politiques ressemble au coeur des hommes par l'ingratitude..

Qui sait aujourd'hui les noms de ceux que nous avons écrits dans ce livre, et que nous sommes fiers d'avoir rappelés à l'admiration et au respect?

Par une belle soirée de l'année 1837, pénétrons au château de Kardigân. Nos lecteurs nous ont accompagné déjà dans la première partie de cette longue histoire. La brise de la mer arrive parfumée et chaude.

Fernande et Jean sont assis sur la grande terrasse, en face de laquelle le docteur Lambquin, faisait naguère ses expériences.

--As-tu des nouvelles d'Henry? demande Fernande à son mari.

--Non.

--Quand est-il donc parti?

--Il y a cinq semaines?

--Déjà!

--J'aurais dû recevoir une lettre pourtant.

Henry était parti pour l'Espagne combattre dans les rangs carlistes.

Las deux époux en étaient là de leur causerie, quand la silhouette énergique d'Aubin Ploguen se détacha vigoureusement sur l'ombre du crépuscule qui tombait.

--Aubin revient de la poste, s'écria Jean; sans doute il va nous remettre quelque lettre...

En effet, le Breton tenait deux lettres à la main; toutes deux portaient le timbre d'Espagne. L'écriture de l'une était inconnue au marquis, celle de l'autre était de Henry.

Jean jeta un cri de joie et fit sauter rapidement le cachet.

--Enfin! murmura-t-il.

Henry écrivait une longue lettre à ses amis pour leur raconter sa vie. Don Carlos l'avait nommé général de division. On se battait dru, disait-il. Ce brave coeur se trouvait dans son élément, au milieu de la bataille. Sa lettre respirait la poudre.

Lorsque Jean l'eût terminée, il ouvrit la seconde.

Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il chancela.

--Qu'as-tu donc?

--Lis!

Fernande prit le papier et lut:

«Monsieur le Marquis,

Selon le désir de mon général mourant, j'ai l'honneur et la douleur de vous annoncer que votre ami, M. de Puiseux, a été tué, hier, en chargeant à la tête de sa division...»

Fernande laissa tomber la lettre. Une larme brillait dans ses yeux.

--Mort! lui aussi! dit Jean, en se jetant en pleurant dans les bras de sa femme.

--Regarde!... murmura-t-elle.

Deux enfants blonds et roses entraient à ce moment sur la terrasse, et vinrent se réfugier auprès de leurs parents:

--Ah! nous nous souviendrons de tous ceux qui sont morts en remplissant leur devoir, nous! dit Jean, le coeur brisé. Mais que restera-t-il de tout cela dans ces têtes blondes, dans vingt ans! Quels labeurs, quels héroïsmes oubliés... Le meilleur de tous s'en va... Il sera oublié comme les autres... qui se souviendra?

--Dieu! prononça gravement Aubin Ploguen.

[1: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]

[2: Nom donné par le gouvernement aux Vendéens. Lire les rapports officiels.]

[3: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]

[4: Réflexions du général Dermoncourt.]

[5: _Idem_.]

[6: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]

[7: _Idem_.]

[8: _Idem_.]

[9: Nous avons emprunté la plus grande partie de ces détails historiques à des documents que nos lecteurs ont eu l'obligeance de nous envoyer, et au livre du général Dermoncourt. Qu'il nous soit permis de remercier ici les correspondants inconnus qui ont bien voulu s'intéresser à cet ouvrage, assez pour y prendre part. (_Note de l'auteur_.)]

[10: M. Maurice Duval ne fut réellement préfet de la Loire-Inférieure que le 5 octobre.]

[11: En 1832, la télégraphie électrique n'existait pas encore: on se servait du télégraphe à bras, dont les transmissions quelquefois interrompues ont inspiré les jolis vers de Nadaud:

... Les mensonges diplomatiques. Qu'arrête souvent le brouillard.

La France fit ses premiers essais de télégraphie électrique en 1845, sur la ligne de Paris à Rouen, et en 1846 sur la ligne de Paris à la frontière du Nord.]

[12: Nom plein d'aménité que donnaient les employés du duc d'Orléans aux Vendéens.]

[13: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt..]

[14: _Idem_.]

[15: _Idem_.]

[16: _Idem_.]

[17: _Idem_.]

[18: Les trois Vendéens ont tenu leur serment. Cette troisième partie paraîtra plus tard sous ce titre: _le Châtiment_, mais formera un ensemble à part, entièrement séparé du roman de _Jean-Nu-Pieds_. (_Note de l'auteur_.)]