Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 25
--Eh bien, si quelqu'un... moi, par exemple, vous proposait de vous faire sortir de cette vie que vous menez... accepteriez-vous?
Une lueur d'espérance brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt.
--Vous... pourquoi... vous?
--Je vous le dirai plus tard.
Elle regarda à son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre. Elle vit que le visage de cet homme était bouleversé, comme si une rage intérieure y était peinte. Ses paroles froides et sèches semblaient prononcées comme une leçon apprise et qu'on récite par coeur.
--Pourquoi vous?... répéta-t-elle.
--Je vous ai dit que vous le sauriez.
--Vous ne me connaissez pas.
--Peu m'importe.
--Vous ne savez qui je suis...
--Peu m'importe, vous dis-je.
--Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant être descendue trop bas...
Il avait pris son bras et l'entraînait.
Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme elle était faible et chancelait, il la soutint.
Toujours la soutenant, Deutz héla un fiacre qui attendait à une station de voitures. Mais elle lui dit:
--Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher.
--Où demeurez-vous?
--Je vais vous conduire.
Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne fut échangée.
Qu'auraient-ils eu à se dire? Elle attendait.
On lui avait promis de la retirer du gouffre où elle se débattait. Lui, ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme eût la moindre anxiété de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu'à réussir dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions sinistres, elle avec sa démarche hésitante, ses cheveux épars, lui avec son visage livide, marbré çà et là de rouge, comme si les insultes morales qu'il avait reçues avaient été autant de soufflets.
Ils arrivèrent au carrefour Bucy, de même que Deutz une heure auparavant.
Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odéon.
Parvenus à la grande place qui entoure le théâtre, ils la traversèrent.
--Voilà où je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une des deux qui bordent le théâtre.
--Rue Corneille!
--Oui.
--Vous demeurez rue Corneille?
--Mais... oui.
Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel étonnement.
--Qu'avez-vous?
Il la contempla longuement:
--Elle _lui_ ressemble, dit-il tout bas, j'aurais dû la reconnaître.
--Je vous connais, reprit-il à voix haute. Vous vous appelez Sarah Reynac!...
C'était bien Sarah, en effet, la fille aînée de la juive, la soeur de Lia. Elle n'en était plus à être surprise. L'aventure où elle se trouvait jetée ressemblait tellement à un roman! Quelle est la femme de ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu, à toutes ces légendes en cours parmi ces créatures? Elle se laissa faire et monta la première; elle s'arrêta devant une porte, au second étage, de cette maison de la rue Corneille.
L'appartement était simple et fastueux en même temps: on y reconnaissait les traces du luxe de la veille qui sera la misère le lendemain. Pas un seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-être çà et là un roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixérécourt. L'ameublement est un mélange disparate où la table de bois commun coudoie l'étagère en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson, mais tâché, sali, usé jusqu'à la corde.
Il faisait froid, elle jeta une bûche dans la cheminée du salon. Quelle différence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrière!
Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'était assis dans un fauteuil et la contemplait.
--Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher à mon enfer: le pouvez-vous, seulement? Je ne sais même pas s'il est encore temps!
Elle ajouta, après une pause:
--Comment me connaissez-vous?
Puis, baissant la voix, courbant la tête, avec une navrante expression de honte:
--Est-ce que tout le monde ne me connaît pas, moi? balbutia-t-elle.
Elle devait croire à un bon sentiment de la part de cet homme qui entrait si brusquement, et d'une manière imprévue dans son existence.
--Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève; j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma soeur les a eus comme moi, et cependant... Ne me demandez pas tout ce que j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé, de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis maintenant... Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes importuns qui me parlaient de devoir!... Depuis six mois, j'étais lasse! un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me représentais ce que j'aurais pu être comme ma soeur Lia,... trouver un honnête homme qui m'eût honnêtement aimée... Je n'avais pas voulu. Le mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans un coin.
La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie... Elle est revenue. Si je vous disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans, je suis seule, j'avais devant moi l'avenir... mais quel avenir! Un matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a repoussée... A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien! Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez maudit!
Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux.
--Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue, c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour moi? Rien!
Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait.
--Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée, et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous. Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années devant vous: au bout de ces dix ans... c'est la misère noire, sordide. Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves, usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors... vous connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre!
Sarah frissonna:
--Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être encore regrettée...
--Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un... jeune homme riche, qui vous épousera.
--M'épouser... moi!
--Oui!
--Cet homme m'aime?
--Peut-être.
--Son nom?
Il se tut; puis lentement:
--C'est moi.
--Vous!... vous!...
Elle prit son front dans ses mains:
--Vous... Mais vous ne pouvez pas m'aimer.
--Je vous ai dit: Peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose un marché. Il y a des imbéciles qui me reprochent la façon dont j'ai fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous épouse, nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie nouvelle.
Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit:
--Vous ne pouvez donc pas en épouser une autre, que vous me proposez cela, à moi?
--Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vendée?
--Oui.
--Elle perdait la France. Je l'ai sauvée en la livrant au gouvernement.
--Ah!
--On m'en a récompensé...
Sarah s'était croisé les bras. Elle le regardait de son oeil fixe.
--Je vous connais: vous êtes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille francs.
Toute énergie semblait l'avoir abandonnée.
Elle remit sur ses épaules la mante qu'elle avait quittée en rentrant et se dirigea vers la porte du salon.
--Où allez-vous?
--Où vous m'avez prise! Vous épouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes, je suis bien infâme et bien misérable; certes, je n'ai jamais rien fait de bon dans ma vie, mais votre or me brûlerait les doigts, si je le partageais avec vous... Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue, mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en colère... Je n'ai le droit en ce monde de ne mépriser qu'une personne.. vous! Vous m'avez fait du bien.
Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle éclata en larmes:
--Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection... Oui, je suis une femme perdue, un être sans foi, sans honneur, sans dignité; oui, j'ai pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir par la misère, l'hôpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que de devenir votre femme.
Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspéré, produisit l'effet de l'étincelle sur un baril de poudre. Il bondit jusqu'à Sarah, et lui saisit violemment les poignets:
--Ah! tu te crois aussi le droit de me mépriser! Ah! tu m'outrages... Tu payeras pour les deux autres, pour ta soeur et Rébecca.
Il l'avait jetée par terre et cherchait à l'étrangler. Instinctivement elle se défendait.
--Je vais te tuer!...
--Au secours!... appela-t-elle.
--Je vais te tuer!
Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche.
Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.
--Impuissant! Je ne peux... pas... je n'ose pas me venger... Que faire? où aller? Si je brûlais Paris... La fille riche, la fille honnête, la fille perdue... je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû t'étrangler!... Adieu! sois maudite, toi et les autres!
Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.
XIII
LE MAUDIT.
Cette fois c'était fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur. Il résolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tête courbée, sous le poids de l'universelle malédiction qui l'écrasait, mais d'un pas rapide. Il n'avait même plus de pensées, son cerveau était vide. Le vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute volonté, toute énergie étaient mortes. Il marchait. La ville sombre, endormie, se déroulait à ses côtés: il lui semblait que même dans son sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi que les poëtes ont rêvé Caïn fuyant devant le souvenir du crime qui a tué Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le châtiment marche devant. Précédait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce traître, ce Deutz?
Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps consumé déjà par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et demie, tout d'une traite, la distance qui sépare la place de la Concorde de la route de Sèvres. A cette époque où Paris était restreint, la route de Sèvres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine banlieue. Le chemin commençait à s'animer; on voyait passer les laitières dans leurs petites voitures, les maraîchers conduisant leurs épaisses charrettes à grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il marchait. Un flot de pensées sombres s'agitait tumultueusement en lui. Les moindres détails de la triple insulte qu'il venait de subir se retraçaient à son esprit. Une parole de rage montait à ses lèvres; il l'étouffait, car il avait peur de s'entendre parler.
Vers deux heures du matin, il s'arrêta. Ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Devant lui coulait la Seine; à droite et à gauche, deux longues rangées de maisons. Sur l'une d'elles, il aperçut la branche de houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un certain temps pour se faire ouvrir. Un garçon tout endormi se présenta, mais il recula de deux pas à la vue de cet homme pâle comme un mort, couvert de sueur et dont les cheveux en désordre se collaient à ses tempes.
Deutz lui glissa une pièce de monnaie dans la main.
--Donnez-moi une chambre, dit-il.
On l'introduisit dans la banale et vulgaire chambre d'auberge.
--J'ai froid, dit-il en frissonnant.
Le garçon jeta un fagot dans l'âtre, puis il se retira.
Deutz se jeta pesamment sur le lit sans se dévêtir et s'endormit.
* * * * *
Quand il s'éveilla, le soleil baissait déjà à l'horizon. Le repos l'avait calmé.
--Je suis un niais, murmura-t-il. Est-ce qu'il ne me reste pas ma fortune? Avec ma fortune je puis être heureux... Il fit rapidement sa toilette et envoya acheter un chapeau; puis il sortit. C'était l'après-midi d'un dimanche. Le soleil de décembre illuminait le ciel de ses rayons pâles. Il faisait ce froid sec et piquant qui rend, par une belle journée, la promenade d'hiver si agréable. L'avenue de Sèvres était pleine de monde. Deutz tourna le quai de la Seine et se mit à se promener sur la berge gazonnée qui suit le cours du fleuve. Chaque Parisien connaît l'endroit dont nous parlons. A droite, en face de la Seine, s'étendent ces immenses jardins, qui sont aujourd'hui la propriété de M. le baron de Rothschild.
Des saltimbanques forains avaient établi là leurs pénates, et le petit public populaire se pressait à l'intérieur de leurs baraques de bois; des femmes de chambre tenant des enfants par la main, des boutiquiers, quelques ouvriers et les véritables soldats, les Bayards à cinq centimes, qui regardaient tout cela de leur large sourire confiant.
Cette scène respirait une telle bonhomie, une telle tranquillité, que Deutz s'approcha et se mêla à la foule. Il y avait dix minutes peut-être qu'il était là, quand un homme de haute taille, carré d'épaules, et qui portait un étrange costume, moitié bourgeois et moitié paysan, parut sur la route. Il marchait à grands pas, se dirigeant vers la route de Sèvres, comme s'il voulait gagner Paris.
C'était Aubin Ploguen. Que venait-il faire là? Nos lecteurs ne tarderont pas à le savoir. Lui ne perdait pas son temps. Il marchait à larges enjambées, quand tout à coup il aperçut Deutz, et un cri de colère s'échappa de ses lèvres. Il entra dans la foule, et, se frayant un passage, arriva jusqu'au traître. Alors, levant sa terrible main, il la laissa lourdement tomber sur son épaule.
Certaines natures sont dépaysées quand on les arrache à leur cadre naturel. Le rude Breton se croyait encore en Bretagne. Il confondait la berge de la Seine avec la rive de la Vilaine.
--Fais ta prière, dit-il à voix haute, au milieu de la stupeur des assistants: je vais t'attacher une pierre au cou et te noyer comme un chien!
Une pareille phrase au milieu de la lande de Kloarek n'eût pas étonné le patour, mais aux portes de Paris, éclatant dans une foule populaire, elle fit émeute. On monta sur les chaises pour mieux voir. Le spectacle en plein vent paraissait mesquin.
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Oh! le rude homme!
--Qu'est-ce qu'il a fait?
Ces phrases s'échangeaient d'un bout à l'autre des baraques. Aubin répéta:
--Fais ta prière!
Les dents de Deutz claquaient.
--Au secours! cria-t-il.
--Allons, lâchez-le! dirent quelques-uns.
Aubin Ploguen releva sa tête énergique.
--Savez-vous ce qu'a fait cet homme? dit-il. Il a vendu notre princesse, Madame la régente de France...! C'est Deutz!
Mille imprécations diverses retentirent. On ne s'entendait plus.
--Il faut l'écharper!
--À l'eau! à l'eau! criait-on.
La terreur arrivée à son paroxysme centuple les forces d'un homme. D'un vigoureux mouvement d'épaules, Deutz se dégagea. Mais s'il était hors des mains redoutables d'Aubin Ploguen, il n'était pas sauvé de celles de la foule. D'un saut énorme, il parvint à bondir hors du cercle qui l'entourait. Derrière lui, hurlait, aboyait une meute humaine enragée. L'instinct des foules est souvent honnête. Ce misérable lui faisait horreur.
Deutz courait, pendant que quarante individus, en tête desquels était Aubin Ploguen, poursuivaient Judas. On entendait hurler:
--À mort! à mort!
--C'est Deutz!
--Deutz!
--C'est celui qui a vendu une femme!
Il courait affolé! La meute suivait sa trace, et cette poursuite endiablée avait lieu à travers la foule, plus rare, qui bordait la Seine. Quelques-uns, voyant un homme fuir, croyaient que c'était un voleur qui tentait de s'échapper, et se portaient au milieu de la route pour l'arrêter: mais Deutz, dans sa lâcheté, trouvait une incomparable vigueur. Il renversait tout, pareil à une catapulte de chair et d'os. Il courait, tête basse, les poings en avant, retenant son souffle, couvert de sueur, noir de poussière. A la porte d'une propriété particulière, se trouvait une niche de chien. Ce dernier voulut se jeter sur lui. Sans sa chaîne il le dévorait.
Derrière lui on criait:
--Arrêtez-le!
--C'est Deutz!
--C'est Deutz!
--C'est Judas!
Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul à la course ne pouvait lutter avec lui. Il ne donnait pas à sa course toute sa rapidité, parce qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui, abandonnassent par épuisement. Alors à ce moment, il se saisirait du traître, et, selon sa menace, le jetterait à la Seine après lui avoir attaché une pierre au cou. Les imprécations arrivaient, furieuses, exaspérées, aux oreilles de Deutz:
--C'est le maudit! criait-on.
Et toute la meute répétait:
--C'est le maudit!
--C'est le maudit!
Son coeur, lâche, vil, ignoble, battait à rompre. Il allait mourir! Comment pourrait-il échapper? C'était impossible, impossible de fuir encore, lorsque ses forces le trahiraient... Et devant lui, la route, immuable, avec les promeneurs étonnés qui contemplaient Caïn fuyant la suprême justice... On ne se mettait même plus devant lui. Ceux qui le rencontraient s'écartaient avec dégoût, comme s'ils eussent craint d'être souillés par son toucher seulement.
Il râlait déjà. Il calcula dans sa pensée qu'il ne pourrait plus courir que sur une longueur de deux cents mètres. Aubin Ploguen était de trente pas en avance des autres... Deutz fit encore un effort. A droite s'ouvrait une grille, donnant sur une longue allée aboutissant à un château. Il entra dans cette allée... Sur le perron du château, il y avait une jeune femme debout... Il roula à ses pieds, râlant, mourant...
--A boire... à boi... dit-il.
La jeune femme, émue de pitié, sans se demander qui était cet homme, d'où il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au même instant arrivait Aubin Ploguen, précédant les poursuiveurs. Il s'apprêtait à saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il la reconnut:
--Madame Fernande! dit-il.
--Aubin!
--Fuyez-le... Laissez-le mourir comme un chien... C'est Deutz.
--Non. C'est un homme.
--C'est Deutz...
--Je fais ce qu'eut fait notre bien-aimée princesse, dit-elle tristement... Je donne à boire au lépreux. C'est un homme, et il souffre...
XIV
UNE NUIT D'AGONIE
Deutz se traîna hors du parc de M. Legras-Ducos, râlant de fatigue, épuisé, s'accrochant aux branches pendantes des arbres dénudés, pour se soutenir dans sa marche. Il était horriblement pâle. L'angoisse se lisait dans ses yeux qu'agrandissait une fièvre ardente.
--Il m'aurait tué! il m'aurait tué! balbutiait-il.
Il, c'était Aubin Ploguen, le Breton, le chouan, cette image vivante du châtiment moral qui s'appesantissait sur lui.
Il y avait à peine une demi-heure qu'il marchait quand ses forces le trahirent. Il se laissa tomber au milieu de la route. Il ventait glacé. Le soir était venu, et la nuit glissait, sombre, noire, dans un ciel sans étoiles.
--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, murmura-t-il.
Paris se dressait au loin, géant accroupi et silencieux. Sa masse de maisons sordides et de monuments luxueux, se détachait nettement dans l'obscurité grandissante. En dépit de son anéantissement physique, Deutz sentait monter en lui le flot de haine violente qui le secouait.
--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, répéta-t-il... Est-ce que je vais mourir là, comme un chien?... Si quelqu'un passait... passait sur cette route... j'appellerais au... secours...
Il essaya de se remettre sur ses jambes. Mais elles se dérobaient sous lui. Il lui était impossible de se tenir debout... Il se traîna à plat ventre vers un champ inculte, où croissaient, hautes et drues, ces herbes qui, au printemps, couvrent aujourd'hui les monticules des fortifications. Arrivé dans le champ, il se coucha dans l'herbe qui le masquait presque.
--J'ai froid... dit-il... j'ai froid et j'ai soif. Toutes les souffrances physiques se partageaient ce corps. Il avait les membres glacés et la tête brûlante.
--O Paris! gronda le maudit avec un accent de fureur sourde impossible à rendre, ô Paris! comme je te hais! Je te hais! je te hais!... Il y a là une ville d'un million d'âmes, des hommes s'agitent dans cette orgueilleuse cité, et parmi ces hommes, il n'y en a pas un qui ne me charge d'exécration! Parmi ces brutes, pas une qui ne me méprise! Si je mourais ici, abandonné, à qui pourrais-je demander une parole de pitié? Si les journaux annonçaient demain qu'on a trouvé mon corps dans ce champ... au milieu des herbes... on dirait: Tant mieux! Tant mieux... Et nul ne me plaindrait!
Les frissons qui le secouaient redoublaient de force; sa rage était plus violente encore que sa souffrance, et cependant il souffrait le martyre!
Elle acheva de l'épuiser. Il sentit tout à coup une douleur aiguë, lancinante, qui traversa ses reins, comme une barre rougie au feu. Il poussa un rugissement d'épouvante, car il crut que c'était la mort, la mort et ce qui vient après. Cette idée horrible se traça dans son esprit, et cet esprit, obscurci déjà par la douleur, vit comme une vision du châtiment.
Il était évanoui...
* * * * *
La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, séduits par une belle et sèche journée d'hiver avaient fait une promenade à la campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu pluvieux.
En effet, la pluie commença à tomber glacée, le vent ne cessait pas: de temps à autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du maudit, couché au milieu des herbes, livré à toute l'inclémence d'une nuit d'hiver!