Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 24

Chapter 243,913 wordsPublic domain

Pour lui, l'or, c'était la grande clef humaine qui ouvre toutes les portes, celle du coeur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le mal ne pût jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a là une loi physiologique, rigoureusement vraie, éternelle, par conséquent, comme tout ce qui est vrai.

Le premier jour de cette retraite, que fit le traître, seul à seul avec lui-même, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le père et la fille qui l'avaient chassé; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais sincère, lui avait montré à quel degré de mépris il était descendu.

Cette rage fut violente, exaspérée, accompagnée d'imprécations.

La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus froidement.

Ce raisonnement ne fit qu'accroître encore son âpre besoin de vengeance.

Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-même. Au fond c'était une vengeance contre tout le monde.

Le troisième jour ce fut la révolte qui gonfla cette âme! Ah! on le méprisait, et il était riche! Ah! on le refusait comme mari, et il était riche! Ah! on l'insultait, et il était riche! Cela ne serait pas.

Comme il était riche, il achèterait l'estime, il achèterait une femme, il achèterait le respect!

M. Simons et sa fille l'avaient dédaigné, il leur montrerait que l'on trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent à échanger la misère contre l'aisance.

Il sortit, hautain, déterminé à tout braver. Sa première visite devait être pour une de ses parentes éloignées, très-pauvre, laquelle avait trois filles.

Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui faisait la caisse de secours israélite.

Où demeurait-elle?

Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre partit..

Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait les avoir connues,--sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur!

À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration.

Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison. Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par an,--même en mourant de faim,--la juive avait imaginé de s'improviser diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un quine à la loterie.

Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille. Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans.

--Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle l'eût quittée la veille.

Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante ans ou un siècle. L'oeil était vif, mais chassieux; la peau absolument parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le menton. Elle était hideuse.

--Tu sais que je vais gagner le quine?

--Mais, tante Reynac...

--Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garçon?

--Peut-être...

--Eh! eh!

Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux à son aise. Puis elle posa ses deux mains sur ses genoux, et se mit à tourner ses pouces en dedans:

--Eh!... eh! répéta-t-elle. Allons, parle.

--Mais je ne vois pas vos filles?

--Mes filles?

Une expression de rage se peignit sur les traits de la mégère:

--La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Lia, la seconde, a mal tourné. Elle est sage.

--Sarah, c'était l'aînée?

--Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle m'oublie un peu par ci par là, cependant elle m'aide à nourrir mon quine... Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre.

Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz l'écoutait patiemment.

Il voulait en arriver à ses fins.

--Alors vous dites que Lia a mal tourné?

--Oui... elle travaille! Belle comme elle l'est!... Tu connais les grands magasins de la _Ville de Marseille_?

--Oui.

--C'est là qu'elle est employée. Je la vois rarement.

--Elle ne vient donc jamais vous voir?

--Non. Elle prétend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme si une mère pouvait donner de mauvais conseils à sa fille! C'est l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son intérêt!

Deutz avait noté dans sa mémoire cette adresse: la _Ville de Marseille_.

--Eh bien, qu'est-ce que tu avais à me dire? reprit-elle en mêlant ses cartes.

--Voilà. J'ai à parler à Sarah.

--A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir?

--Cela me regarde.

Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index, le fit miroiter aux yeux de la vieille.

--Où demeure-t-elle? demanda-t-il.

Les yeux de la juive s'étaient allumés.

--Un louis!... murmura-t-elle, un beau louis tout neuf.

Certes elle aurait donné l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intérêt était là.

--J'en veux deux.

Il fit rentrer la pièce d'or dans sa poche.

--Alors, adieu.

La mégère grommela une phrase de colère en le voyant se diriger vers la porte.

--Comme tu es pressé!

--L'adresse, ou je pars.

--Donne-moi l'argent.

--Non, après.

--Non, avant.

--Après!

--Ah! mon garçon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue Corneille, en face le théâtre de l'Odéon.

--Merci, tante Reynac, tenez!

Il jeta le louis à la volée; il alla rouler sur la planchette de bois: la vieille le happa au passage.

--Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler à Sarah?

--Non.

--Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as payé son adresse vingt francs!

--Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt francs; celle de Lia et l'autre.

--Ah! tu feras ton chemin, répéta-t-elle avec une nuance de regret.

--Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientôt.

--Je vais faire une réussite!

--Adieu, tante Reynac!

--Adieu, mon garçon.

Il redescendit les cinq étages encore plus rapidement qu'il ne les avait montés.

--Aux magasins de la _Ville de Marseille_, cria-t-il au cocher.

Le fiacre redescendit dans l'intérieur de Paris, et traversa les ponts. Puis il suivit le quai, jusqu'à la hauteur de la rue de la Ferronnerie.

Là s'élevaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie déjà avec le goût du temps, c'étaient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient. Ils étaient vides la plupart du temps.

Deutz s'arrêta, et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Il aperçut cinq ou six ouvrières qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives. L'une de celles-là, penchée sur sa broderie releva tout à coup la tête, montrant une ravissante figure, fine et douce en même temps.

--Je suis sûr que c'est elle, pensa-t-il.

Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une sentine. Lia habitait un carré entre quatre murs, qui recevait à peine un rayon de soleil par une étroite fenêtre en tabatière. Et cependant on devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvreté par le travail.

Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le fût guère. Quand l'ouvrière eut fini sa journée, elle sortit du magasin. Alors il suivit Lia jusqu'à la maison où elle demeurait. Puis, quand elle eut disparu derrière la porte cochère, il entra dans la loge de la concierge et demanda:

--Mademoiselle Reynac?

--Au sixième étage, la troisième porte à gauche.

Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-même, et resta assez décontenancée en sa trouvant en face d'un inconnu.

Lui, remarqua aussitôt cette différence entre la demeure de la mère et celle de la fille que nous venons d'indiquer.

--Bonjour, Lia, dit-il tranquillement.

--Monsieur...

--Vous ne me reconnaissez pas?

--En effet, et...

Ils étaient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'être embarrassée: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune fille aurait pu éprouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu n'est pas craintive.

C'est qu'elle était charmante, cette enfant, qui commençait la vie en faisant le rude apprentissage du labeur acharné et de la misère silencieuse.

--Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif. Vous étiez à peine haute comme cela... Un bébé!

--Je ne me souviens pas...

--Ah! nous étions bons amis. Vous ne vous rappelez même pas mon nom. A quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien oublié. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia?

La jeune fille croyait rêver. Qu'était donc cet homme qui l'appelait par son prénom, se présentait chez elle, à l'improviste, et enfin lui adressait une pareille question?

--Chère enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous sommes quittés, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait le petit mari et la petite femme... Vous ne vous rappelez pas?

Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il racontait n'avait jamais existé. Mais il était bien sûr de ne pas être démenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son coeur, des souvenirs cachés, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a les oubliés, de voir se retracer devant lui?

--Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent à ma petite Lia. Hier, je suis arrivé à Paris. J'ai songé à vous retrouver. Votre mère m'a donné votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail était la vôtre, et je me suis senti heureux, à l'idée que je pouvais faire quelque chose pour la compagne d'autrefois qui m'était aussi chère que jamais... Je suis riche, Lia... Voulez-vous que nous reprenions le rêve du temps passé pour en faire une réalité?

Deutz avait parlé doucement. Il était jeune, sa voix douce; l'ombre naissante du soir empêchait Lia de voir que son visage restait immobile, pendant que sa lèvre prononçait ces paroles tendres: elle fut émue.

--Ne vous troublez pas, chère enfant, reprit-il en lui prenant les mains. Vous êtes une vaillante et honnête créature. Quelle meilleure compagne que vous un honnête homme peut-il choisir?

--Vraiment, je reste confondue, répétait-elle.

--Acceptez-vous?

--Monsieur...

--Nous ferons, ou plutôt nous renouvellerons connaissance.

Il s'arrêta un moment, puis:

--Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz?

--Hyacinthe Deutz?

--Nous sommes cousins.

Lia était restée tranquille, comme si elle ne savait pas l'épouvantable signification de ce nom-là. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux, mais l'ouvrière ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore pénétré dans le magasin bourgeois de la _Ville de Marseille_. Ce n'est pas un fait étonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation, restent inconnues pendant des semaines, à ces obscurs travailleurs qui composent la toute petite bourgeoisie?

--Laissez-moi vous dire mon projet, chère Lia, dit-il. Je ne veux plus que vous retourniez à votre magasin. Dans un mois nous serons mariés.

Elle hocha doucement la tête:

--Non, mon cousin... puisque nous sommes cousins, reprit-elle en souriant, il faut d'abord nous connaître. Vous êtes riche: je suis pauvre. C'est donc à moi à faire la difficile... pour vous. Peut-être cédez-vous à un mouvement généreux.

Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'après. Je continuerai ma vie habituelle jusqu'à ce que... Et tenez! pour commencer, je vous permets, pour la première fois, de rester dans ma chambre. J'attends une ouvrière de magasin qui a, comme moi, un travail à finir. Nous nous réunissons tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, pour économiser le feu et la lumière. C'est mon tour ce soir.

Elle lui tendit la main, comme une honnête femme qui ne se méfie pas du mal.

--Avez-vous dîné?

--Non.

--Voulez-vous dîner avec moi?

--Volontiers.

Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la cheminée, et la petite lampe éclaira bientôt la mansarde de sa douce et pâle lueur.

--Oh! vous dînerez mal, je vous préviens.

Ce que Lia appelait «dîner» composerait à peine une collation. Elle ne mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'était le potage. L'entrée c'était de la charcuterie, et le dessert des confitures. Encore c'était le grand repas. A midi, elle ne mangeait qu'un morceau de pain.

Tout cela, les assiettes de faïence brune, les verres sans pieds, la cruche d'eau, reluisait à l'oeil. En dix minutes, ils eurent dîné.

--C'est la première fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant. Mais vous m'avez inspiré confiance tout de suite. Puis j'ai été émue de vos paroles... Je pense si souvent à mon enfance! Comme toutes les autres, j'ai été en butte à ces mots qui sont des insultes et une lâcheté, quand on les adresse à une pauvre fille comme moi... Vous, mon ami, vous êtes le seul qui ayez été loyal et honnête.

Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite à rire.

--Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'épouser... Votre famille n'y consentira peut-être pas!

--Je n'ai pas de famille.

--Si vous alliez regretter de m'avoir engagé votre parole?

--Regretter?... Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompée. Ce n'est pas hier que je suis arrivé à Paris, c'est il y a un mois. Je vous aimais de loin... je vous savais belle et honnête; je sais maintenant que nous serons heureux!

Une voix fraîche et gaie résonna sur le palier, et presqu'aussitôt la porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage à une jeune fille de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrêta court en voyant son amie attablée avec un jeune homme.

--Tu es étonnée? dit celle-ci.

--Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modèle...

--Je te présente mon mari, ma chère Louise.

--Ton mari?

--Mon Dieu, oui.

--Depuis quand?

--Depuis...

--Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz.

--Ah! tu attendais quelqu'un!... Je comprends maintenant pourquoi tu étais sage et travailleuse, au lieu d'être un peu folle, comme nous!...

Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au feu.

--Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout à coup. On vient de me l'apprendre tout à l'heure. Tu sais bien... Madame... qui nous passionnait tant... parce qu'elle se battait en Vendée... Est-ce en Vendée?...

Deutz pâlit.

--Eh bien! il paraît qu'on l'a fait prisonnière.

--Pauvre femme! murmura Lia.

--Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a été vendue par un homme qui se disait son ami... Vendue, Lia!

--Le misérable!

--Je cherche à me rappeler son nom... Je ne peux pas y arriver... Et pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez cette histoire-là, vous, monsieur?

--Oui... oui.

--Alors, aidez-moi donc... Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton fiancé?

--Hyacinthe Deutz.

Louise se leva toute droite:

--Hyacinthe Deutz...

Elle se jeta sur Lia, et, l'entraînant vers la porte avec épouvante:

--Viens... viens... C'est lui! lui!

--Qui?...

--Le traître! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse!

Lia jeta un cri de désespoir.

--Et il venait... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misère!... Ma mansarde est souillée par vous... Allez-vous-en!

--Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le froid, la fatigue, la faim... Avec moi, tu n'auras rien à craindre... Quand tu seras ma femme...

--Votre femme!

Elle recula encore.

--Partez... Je vous méprise!... partez!...

Elle ne put rien ajouter. Elle était évanouie.

Deutz se précipita au dehors et s'enfuit.

Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait dans la première rue qui s'offrait à ses regards, comme huit heures du soir sonnaient à l'horloge de l'Institut.

Alors seulement il s'arrêta. Sa colère était devenue de la rage.

--Cette femme, cette misérable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre pourtant! Et elle préfère sa pauvreté... Non, ce n'est pas possible. Il y a autre chose. Depuis quand a-t-on refusé un mari riche? Elle en aimait un autre... Alors, pourquoi m'avait-elle accepté d'abord, pour me refuser ensuite? Ce serait donc réellement parce que...

Son sang bouillonna à la pensée de la nouvelle insulte qu'il venait de supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de fureur:

--Il y a un être désintéressé au monde, un être qui méprise l'argent, et il faut que je le rencontre!

Il prononça cette phrase sans se douter qu'il blasphémait.

Relevant la tête, il porta autour de lui son regard haineux. Il contempla la rue où il se trouvait, une vieille rue encaissée, muette, où les passants étaient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se dressaient à droite et à gauche.

--Ainsi, pensa-t-il, je suis exécré, méprisé dans chacune de ces maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant, des êtres pour qui je suis un objet d'exécration! Non. C'est impossible!... Ces Simons... Ils sont riches: sans cela ils ne m'auraient pas chassé! Cette fille... Oh! cette fille... Des ouvriers m'ont injurié... Mais si j'avais voulu leur jeter une poignée d'or, ils auraient crié: vive Deutz!... Cette fille!... Eh bien, soit, elle est honnête et désintéressée... Une par hasard... il faut bien qu'on en rencontre quelquefois!... C'est qu'elle aussi m'a chassé... Et après? Ce n'est qu'une aventure à oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oublié tant de choses, pour ne plus penser qu'à ma fortune, à mon argent...

Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms changent, mais les moeurs sont les mêmes.

On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la _Vie de Bohème_, ce livre qui a perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page jusqu'à la dernière.

Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le coeur secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de demander au grand air un peu de fraîcheur.

Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient «éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où le traître avait passé pour venir.

Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non.

Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on appelle une généreuse pensée.

La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau, car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le bord.

Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres.

Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna violemment.

--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.

--Vous vouliez mourir?

--Oui, je veux mourir.

--Pourquoi?

Elle éclata de rire.

--Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera, personne ne me pleurera! La vie me pèse... me dégoûte! Je n'ai trouvé ni appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mère... oh! ma mère... Mais je ne vous en parle pas... bien qu'elle aura un jour un terrible compte à rendre à Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir... Laissez-moi!

--Non!

Elle se débattit un moment. Puis, dans un paroxysme de désespoir, elle tenta d'entraîner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'étreignait à l'épaule.

De guerre lasse elle céda.

--Eh bien, quand vous m'aurez empêchée de mourir aujourd'hui... que m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu'à me faire davantage souffrir. Je m'étais décidée à me tuer. Il faudra que je me décide encore... J'aurai deux agonies au lieu d'une!

--Pourquoi vouliez-vous mourir?

--Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dégoûte... j'ai honte de moi-même, quand je pense à la jeune fille que j'étais, et quand je vois jusqu'où je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir après... Ah! si elles me voyaient, celles qui prêtent l'oreille aux paroles menteuses... aux lâches complaisances, elles reculeraient d'effroi!...

Tout autre homme aurait parlé à cette infortunée des devoirs de la créature envers le Créateur; du respect qu'elle doit avoir pour elle-même. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le misérable qui venait de sauver cette autre misérable ne pensait pas à cela. Il la regardait. Elle était splendidement belle. Les cheveux dénoués tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux, énormes, brillaient d'un éclat étrange.

--Vous craignez la misère, n'est-ce pas?

--Oui, dit-elle à voix basse...

--Vous avez honte de votre vie?...

--Oui.