Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 23
--Il y a deux partis à prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux, ni moi, ne consentirons à l'accepter, ce serait de retourner en arrière.
--Non! dit Henry.
--Non, dit Jean.
Le second, c'est d'ancrer la barque à la place même où nous sommes, de nous jeter à la nage et de nous approcher de la frégate le plus près possible.
Les deux jeunes gens ne répondirent même pas. Ils s'étaient levés en même temps et commençaient à ôter leurs habits, de manière à ce que l'entournure des bras ne pût être gênée par l'étoffe.
Et pourtant, se jeter à la mer par une pareille nuit, c'était risquer volontairement la mort. Le ciel était noir et sombre.
Pas une étoile! La mer reflétait le ciel: elle paraissait couverte d'un immense linceul noir. «O terrible Océan! qui couvrez tant de morts,» s'écrie le poëte indou.
Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des montagnes.
Ils n'hésitèrent pas cependant.
Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau devait être glacée, au mois de novembre, sur les côtes de Bretagne!
Ils nageaient sur le même rang tous les trois. Quand une vague se présentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'équipage de la _Capricieuse_ se serait-il méfié? Comment eût-il pu croire qu'un homme dans son bon sens, se serait risqué en pleine mer, au mois de novembre, à la nage au milieu de la nuit?
Ils arrivèrent bientôt bord à bord avec la frégate. Les bordées avaient cessé; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie.
Sur le pont du navire, une femme était assise, regardant du côté de la côte.
Cette femme c'était Madame.
Pauvre reine! Elle restait, plongée dans son rêve intérieur, l'oeil fixé sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir disparaître. Blaye, ce n'était plus la France, mais la prison.
Il se passa une chose extraordinaire.
Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu'à la moitié du corps:
--Vive le Roi! cria-t-il.
Le cri suprême arriva-t-il jusqu'à la prisonnière? ou bien se perdit-il dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent?
La _Capricieuse_ avait passé, laissant derrière elle un sillon blanc, seul point lumineux qui existât dans cette nuit sombre.
Les trois nageurs regagnèrent leur barque, qui tantôt s'enfonçait dans des profondeurs inouïes, tantôt semblait monter jusqu'au ciel.
Il était temps, car l'eau avait commencé à geler leurs membres. Mais le travail des rames ne tarda pas à faire de nouveau circuler le sang de leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la côte, le double du temps qui avait été nécessaire pour venir. Enfin ils abordèrent.
Aubin tira la barque à sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les déposait sous l'un des bancs de la barque.
Que dut penser le pêcheur quand il trouva cette aubaine inespérée le lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi à aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie, à aller saluer une vaincue, une captive, une reine.
Le jour commençait à paraître, quand ils entrèrent à Saint-Nazaire. Ils se dirigèrent vers une auberge où un grand feu de bois, un repas solide et un lit blanc, les reposèrent des fatigues de cette nuit aventureuse.
Ils ne s'éveillèrent que tard le lendemain.
Leur départ pour Paris fut arrêté séance tenante. Aubin fut chargé de trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais Saint-Nazaire n'était pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos héros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire.
Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise, aucun empêchement ne les avait gênés dans leur voyage. Nul gendarme indiscret n'avait glissé sa tête à la portière de leur voiture, afin d'examiner leurs visages de son air méfiant.
Ils eurent, en arrivant à Paris, l'explication de ce mystère. Un numéro du _Moniteur Universel_ renfermait la radiation d'un certain nombre de légitimistes condamnés au bannissement pour participation à l'insurrection vendéenne; or, les noms du marquis de Kardigân et d'Henry de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radiés.
Ils pouvaient donc reprendre leur existence à ciel ouvert; c'était une facilité de plus qui leur était donnée pour l'accomplissement de leurs projets. Car, sans qu'ils en eussent reparlé entre eux, ils n'avaient pas cessé un seul instant de penser à cet homme qui, par son infâme trahison, avait perdu la cause royaliste.
Qu'était-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom était connu. M. Victor Hugo venait de publier dans le _Globe_ une admirable pièce de vers intitulée:
_A l'homme qui a vendu une femme_.
Pièce de vers que chacun récitait par coeur.
On racontait que «_ce nommé Deutz_», ainsi qu'on disait, avait été chassé du ministère au milieu des huées.
Eux ne s'occupèrent pas des racontars qui émouvaient l'opinion publique. Ils se mirent à l'oeuvre pour joindre le traître, le prendre et le châtier...
Ils ignoraient que ce châtiment avait déjà commencé, et que Dieu avait fait tomber sur son front l'irrémédiable poids de l'infamie...
XII
LES TRENTE DENIERS
Une heure après la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il arrivait à Paris. La fatale nouvelle était déjà connue et passionnait l'opinion publique. Judas entrait au ministère de l'intérieur, au moment même où en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnière.
On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reçut, aussitôt le misérable, afin, sans doute, de s'en débarrasser le plus vite possible.
Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines personnalités encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalités ont joué un aussi grand rôle politique que le ministre dont nous parlons, et qui, naguère, occupait une position si élevée dans notre pays. La politique est l'éternel levain des crimes et des colères. Mais à quelque opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du talent, et l'âge. Aussi, nous n'aurions pas osé raconter d'une manière fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'État et Deutz, si nous ne l'avions connue par le récit même qu'en a fait ce ministre.
Il était assis à sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse enveloppe était placée sous un fort presse-papier. Si l'homme d'État ressentait du mépris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le marché, c'était du dégoût qu'il lui inspirait, à l'heure où le juif venait cyniquement réclamer le prix.
--Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi...
L'homme d'État leva les yeux. Il l'a avoué depuis, il aurait pu jeter à la face de cet homme l'argent qu'il avait ramassé dans la boue, et le chasser, comme on chasse celui dont la seule présence est une souillure: mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avançait hautement et venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-même, lui paraissait un sujet d'études digne d'attirer un philosophe.
Un sujet d'études!
Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui déshonorent presque autant celui qui en profite que celui qui les commet.
--Vous venez réclamer votre argent?
--Oui, cinq cent mille francs.
--Alors, vous croyez l'avoir bien gagné?
--Si je crois!...
--Après tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la mienne.
Un rayon passa sur le visage blafard du traître.
--Que ferez-vous, maintenant, puisque vous êtes devenu riche?
--Je me marierai, d'abord.
--Ah!
--J'ai assez longtemps envié les autres. J'épouserai une femme belle, très-belle, je donnerai des fêtes; je veux éblouir de mon luxe tout Paris.
--Avec cinq cent mille francs?
--Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la première pierre, ils bâtissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai bien gagné. Il faudra que rien ne me manque. Je m'étais toujours promis que je ne laisserais pas échapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai cette occasion, il faut que j'en profite!
Une nausée de dégoût saisit le ministre. Il faut une rude force pour supporter de pareilles audaces.
Il avait voulu d'abord _étudier_ cet homme, comme un philosophe d'autrefois eût cherché peut-être à _analyser_ Judas. Mais le coeur lui manqua.
Il se leva, et alla à la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu.
Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes enfoncé dans ses rêveries. Un monde de pensées dut s'agiter dans son cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute dans cette Bretagne, dont la traîtrise seule avait pu avoir raison. Il songea à cette noble femme tombée dans un piège ignoble, tendu par son filleul! Par celui qu'elle avait daigné offrir aux eaux saintes du baptême!
Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqué de la tache originelle, elle ne put effacer l'âme!
L'âme? s'il en avait une.
Il quitta le fauteuil où il s'était placé, et prit la paire de pincettes qui était posée dans le foyer. Puis, il revint lentement à sa table de travail, et après avoir écarté le presse-papiers, avec l'extrémité des pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de l'instrument.
--Comptez! dit-il sèchement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz.
Judas n'avait même pas senti le mépris profond caché sous l'action du ministre.
Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle était pleine de billets de banque...
Les scènes infâmes ont leur cachet de grandeur.
Dans ce vaste salon du ministère de l'intérieur, il y avait deux hommes. L'un, debout, les bras croisés, regardait l'autre... Il était un des douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions et tant d'espérances. Quant à l'autre...
Il s'était assis et comptait les billets de banque. Dès que sa main eut touché le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta à son visage.
Il prit un premier paquet:
--Un... deux... trois... quatre...
Il compta jusqu'à vingt-cinq billets de mille francs. La somme était partagée en vingt paquets égaux.
Quand il fut arrivé au vingt-cinquième billet de ce premier paquet, il le rattacha méthodiquement avec des épingles, et passa au second...
--Un... deux... trois... quatre...
L'oeil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles ignominies!
Il rattacha le second paquet et prit le troisième.
--Un... deux... trois... quatre...
Il en fut de même pour le quatrième. Cela faisait cent mille francs! Cent mille francs! Il prononçait tout bas ce chiffre, et son coeur battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien.
Il compta deux fois le cinquième paquet, car il croyait n'en avoir trouvé que 24. Mais le chiffre y était.
Les paquets s'accumulaient à côté de lui. Et à mesure que montait le tas de papiers précieux, l'oeil du bandit s'injectait de sang. Des frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fièvre latente s'était emparée de lui. Des éblouissements le prenaient.
--Trois cent mille francs! murmura-t-il.
Il eut sans doute la vision de ce que cela représentait pour lui, cette somme de trois cent mille francs! Le sang battait à coups pressés dans les artères de son front.
Il répéta trois fois:
--Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille francs.
Sa main tremblait comme la feuille, quand il ôta les épingles du treizième paquet:
--Un... deux... trois... quatre...
Il ne repliait même plus les billets de banque de manière à les mettre dans un même tas. Dans son ivresse il les laissait tomber à mesure sur le canapé où il était assis.
--Un... deux... trois... quatre!...
--Quatre cent mille francs!
Sa main ne tremblait plus. Elle s'était déjà habituée au toucher de la fortune. Enfin il compta le reste de la somme...
Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en était trop pour le ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il avait commis.
Il sonna; un huissier parut.
--Chassez cet homme! s'écria-t-il avec emportement.
Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il le serra sur son coeur, prêt à le défendre avec autant d'ardeur qu'une mère en mettrait à défendre son enfant.
Mais quand il vit qu'il n'en était rien, et qu'il ne s'agissait pour lui que de quitter le ministère, il saisit les billets de banque à pleines mains, et les enfonça dans ses poches, au hasard.
--Chassez cet homme! répéta le ministre.
Alors Deutz releva la tête:
--Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il.
Puis, haussant les épaules, il sortit.
* * * * *
Il passa cette nuit-là tout entière à compter, à recompter, à tout compter son trésor. Il les jetait au vol à travers la chambre, ces billets de banque, qui représentaient pour lui la somme de bonheur qu'un homme peut goûter sur terre.
Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupté horrible, se complaisant à se rappeler tous les détails de l'acte qui lui avait procuré cette fortune, et s'applaudissant en lui-même de son habileté.
La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couché sur ce lit de billets de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses joues, ses yeux...
C'était ignoble!
Noblesse, grandeur, héroïsme, tout ce qui peut élever une femme dans l'admiration des hommes, amour maternel, dévouement à son pays; tout ce qui était Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry, belle-soeur, femme et mère de rois... tout cela était dans un plateau de la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'âme d'un juif...
L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jésus, trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays!
Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'éveilla, le lendemain, l'agitation de la rue était déjà dans tout son plein. Il ouvrit sa fenêtre et se mit à respirer avec une âpre jouissance l'air violent de novembre, qui lui arrivait à larges doses. Puis il songea à sortir.
M. Abraham Simons, le père de cette Rébecca que le juif voulait épouser, demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple.
Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tête haute, le sourire aux lèvres, déjà orgueilleux. Il regardait avec triomphe les hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs se tenaient appuyés aux maisons, dévorant les journaux du matin:
--On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il.
Et le misérable eut un sourire de fierté ignoble, en se disant que c'était lui qui était la cause de cette surexcitation de tout un peuple. La nature de cet homme était entière dans le mal.
_Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto._
Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, disait Térence.
On eût pu dire de même, que rien de ce qui était vil n'était étranger à celui que nous étudions.
Deutz franchit en une heure la distance qui le séparait de la demeure de M. Abraham Simons.
Cette demeure était aussi vieille que la rue. Une haute et large maison, comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers tranquilles.
Il sonna. Un vieux domestique semblable à la maison et à la rue vint lui ouvrir:
--M. Simons? demanda-t-il.
--Il est chez lui, monsieur.
Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour, et l'introduisit dans un des appartements situés au rez-de-chaussée. On reconnaissait aussitôt une de ces anciennes banques dont la clientèle assurée ne cherche pas à recruter de nouveaux correspondants. Bien que M. Simons fût colossalement riche, les mots _bureaux_ et _caisse_ étaient tracés à l'encre sur une pancarte.
Deutz écrivit son nom sur un carré de papier et le fit porter au banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint lui répondre que M. Simons le recevrait à son tour.
Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait écrit à M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc savoir qu'il venait chercher une réponse. Mais Deutz s'était posé en homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'étonna donc pas qu'on le traitât en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue. Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste pièce confortable mais simple.
M. Simons était un vieillard de soixante-cinq ans. Il était père d'un grand nombre d'enfants, qui tous s'étaient mariés depuis de longues années. Sur le tard, une fille avait vu le jour, à la suite d'un second mariage: Rébecca.
--Vous avez reçu ma lettre, monsieur? demanda Deutz.
--Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous connaître, elle n'a pas laissé de m'étonner. Vous êtes amoureux de ma fille?
--Mon souhait le plus ardent serait de l'épouser.
--J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces renseignements sont bons. Vous appartenez à une famille honorable; mais on a paru fort étonné, lorsque j'ai annoncé que vous veniez de faire un héritage considérable.
Deutz ne se déconcerta pas.
--J'ai hérité de cinq cent mille francs, dit-il.
--On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonné votre religion pour embrasser le culte catholique. Ce pourrait être une objection pour d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche n'a rien qui puisse me déplaire. Cependant, je dois vous prévenir de deux choses: d'abord, je désire vous connaître, vous étudier; ensuite, c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus contrarier sa volonté que celle de mes autres enfants.
Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas à le rassurer:
--Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interrogée: elle n'a encore distingué personne. Nous passerons maintenant à la question affaire. Je donne à ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais j'exige que sa dot et la vôtre soient placées dans ma banque. En quelles valeurs est votre héritage?
--Comptant.
--Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes propositions vous conviennent-elles?
--Parfaitement, monsieur.
--Très-bien.
M. Simons agita une sonnette. Un commis entra.
--Priez mademoiselle Rébecca de descendre, dit-il.
Il reprit, s'adressant à Deutz:
--Je vais vous présenter à ma fille, et, dès demain, vous pourrez commencer votre cour.
On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans celle-là il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le goût de sa fille.
La porte s'ouvrit et Rébecca entra.
Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rébecca était admirable. Une tête fine, brune, éclairée par des yeux énormes et que relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque. Des lèvres rouges découvraient des dents blanches comme du lait.
Elle tenait à la main un journal déplié: sans même voir l'étranger qui était entré, elle vint se jeter au cou de son père:
--Tu m'as fait demander? dit-elle.
--Oui, chère enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main. Je lui ai répondu que c'était à toi de choisir. Tu choisiras. A partir d'aujourd'hui, je l'ai autorisé à te faire sa cour.
Rébecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en pareille occasion? Elle jeta un regard à la dérobée sur le jeune homme.
Nous avons dit que Deutz était plutôt «mieux que mal», pour nous servir d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier examen devait donc lui être favorable.
--Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le père; vous pourrez...
Au mot «Deutz», Rébecca avait jeté un cri comme si elle eût été mordue par une bête venimeuse.
--Deutz!... Deutz!... balbutia-t-elle, en étendant la main vers le traître.
--Oui... Pourquoi te troubles-tu?...
Elle pâlit, et s'appuya sur un siège. Deutz voulut la soutenir.
--Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de dégoût.
--Qu'as-tu? s'écria M. Simons stupéfait.
--Lui!... c'est lui...
--Mais parle...
--Lis..., murmura-t-elle, en laissant tomber le numéro du journal qu'elle n'avait pas cessé de tenir à la main.
M. Simons se hâta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut à voix haute:
«Hier, le sieur Deutz a reçu les cinq cent mille francs, prix qu'il avait mis à sa trahison. Nous sommes républicains; mais nous maudissons l'homme assez abject pour...»
Il continua encore deux lignes et comprit tout.
Alors il se redressa de toute sa hauteur.
--Sortez!... sortez! dit-il.
Depuis le commencement de cette scène, Deutz avait tout compris. Mais, s'il n'avait pas bougé, c'est que la rage et le désespoir le tenaient cloué au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait caché, et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramassée dans la boue.
Puis tout à coup, il s'apercevait que son nom était voué à l'exécration et au mépris; que son nom était imprimé tout vif... Il s'enfuit... traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison... et ne s'arrêta que dans la rue. Là, il chercha à rassembler ses idées, mais le désordre de ses pensées ne le lui permit pas. Il se mit à courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard:
--Eh bien! j'en épouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voilà ce qu'il y avait de plus important. Celle-là n'a pas voulu de moi... j'en épouserai une autre!... Ces gens-là savent que c'est moi... mais tout s'oublie... dans quinze jours, on aura cessé de penser à cette aventure...
Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction du Château-d'Eau.
Comme il passait dans ce qu'on a appelé depuis le boulevard du Crime, il vit un grand chantier où travaillaient une vingtaine d'ouvriers.
Sa course folle l'avait épuisé. Il s'appuya contre le chantier pour respirer un peu.
En le voyant si pâle, un des ouvriers crut qu'il était malade. Or, mettez dans une foule un blessé, un bourgeois en redingote et un ouvrier en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse le malheureux.
Un grand gaillard, à la figure avenante et loyale, s'avança vers lui:
--Est-ce que vous êtes souffrant, l'ami? lui dit-il.
--Oui...
--D'où souffrez-vous?
Deutz entendit un second qui disait:
--Pauvre diable!
--Oui, ajouta un troisième, il a l'air d'être très-bas... N'importe! j'aimerais encore mieux être dans sa peau que dans celle de ce c... de Deutz!
--Oh! que je le tienne jamais celui-là! grommela le premier, je l'écrase!...
Le traître poussa un rugissement et recommença à fuir...
Pendant trois jours Deutz resta enfermé chez lui. Il n'osait plus sortir: car il lui semblait qu'à chaque coin de rue il rencontrait un ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le méprisaient!
Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail latent, mais énergique. Le mariage était entré autrefois dans ses projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y voyait une revanche. N'était-ce pas ce sentiment vil qui l'avait poussé au crime?
Pour une nature complète comme celle-là, l'obstacle accroît le désir. Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien! il en épouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus belle peut-être!
Il était riche.