Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 22
M. de Ménars était parvenu à déranger quelques ardoises du toit et l'air extérieur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se retournèrent vers les démolisseurs; on sondait à grands coups de marteau le mur qui les touchait et un placard placé près de la cheminée. A chaque coup, le plâtre se détachait et tombait en poussière au dedans.
Les prisonniers voyaient à travers les fentes, dont le mur se lézardait à chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient...
Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnèrent cette partie de la maison que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si minutieusement explorée. Les prisonniers respirèrent. Madame se crut sauvée. Cet espoir ne fut pas long.
Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui venait de succéder au fracas diabolique qui avait ébranlé toute la maison, secoua son camarade afin de dormir à son tour. L'autre s'était refroidi dans son sommeil, et se réveilla tout gelé. A peine eut-il les yeux ouverts, qu'il s'occupa de se réchauffer; il alluma en conséquence le feu, et comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il profita d'une énorme quantité de paquets de _Quotidiennes_ qui se trouvaient dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la cheminée.
Le feu, produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la première fois.
Il en résulta pour les prisonniers des dangers réels: la fumée passa par les lézardes des murs ébranlés par les coups de marteau, et la plaque qui n'était pas encore refroidie devint brûlante. L'air de la cachette devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait étaient obligés d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'échanger contre l'air extérieur leur haleine de feu; Madame était celle qui souffrait le plus, car, entrée la dernière, elle se trouvait en face de la plaque; chacun de ses compagnons lui offrit à plusieurs reprises d'échanger sa place avec elle, mais jamais elle n'y voulut consentir.
Cependant, au danger d'être asphyxiés venait, pour les prisonniers, de s'en joindre un nouveau, celui d'être brûlés vifs. La plaque était rouge, et le bas des vêtements des femmes menaçait de s'enflammer. Déjà deux fois même le feu avait pris à la robe de la Duchesse et elle l'avait étouffé à pleines mains, aux dépens de deux brûlures dont elle conserva longtemps les marques: chaque minute raréfiait encore l'air intérieur, et l'air extérieur fourni par les trous du toit entrait en trop petite quantité pour le renouveler.
La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante. Rester dix minutes de plus dans cette fournaise, c'était compromettre les jours de Madame. Chacun la suppliait de sortir, elle seule ne le voulait pas; ses yeux laissaient échapper de grosses larmes de colère qu'un souffle ardent séchait sur ses joues. Le feu prit encore une fois à sa robe, une fois encore elle l'éteignit; mais, dans le mouvement qu'elle fit en se levant, elle souleva la gâchette qui fermait la porte de la cachette, et la porte de la cheminée s'entr'ouvrit un peu; mademoiselle de Kersabiec y porta aussitôt la main pour la faire rentrer dans le pêne, et se brûla violemment.
Le mouvement de la plaque avait fait rouler les mottes appuyées contre elle, et avait éveillé l'attention du gendarme qui se délassait de son ennui en lisant des _Quotidiennes_, et qui croyait avoir bâti son édifice pyrotechnique avec plus de solidité. Le bruit produit par les tentatives de mademoiselle de Kersabiec fit naître en lui une singulière idée: il se figura qu'il y avait des rats dans la cheminée, et, pensant que la chaleur allait les forcer de sortir, il réveilla son camarade et tous deux, le sabre à la main, se mirent de chaque côté de la cheminée, prêts à couper en deux le premier qui paraîtrait.
Ils étaient dans cette position, lorsque Madame, à qui il avait fallu un courage extraordinaire pour résister si longtemps, déclara qu'elle ne pouvait plus tenir; au même instant, M. de Ménars, qui depuis longtemps la pressait de se rendre, repoussa la plaque d'un violent coup de pied.
Les gendarmes étonnés se reculèrent en disant:
--Qui est là?
--Moi, répondit Madame! Je suis la duchesse de Berry.
Les deux gendarmes s'élancèrent aussitôt sur le feu qu'ils dispersèrent à coups de pieds. Madame sortit la première, forcée de poser ses pieds et ses mains sur le foyer brûlant; ses compagnons la suivirent. Il était neuf heures du matin, et depuis seize heures ils étaient renfermés dans cette cachette sans aucune nourriture.
Les premières paroles de la duchesse furent pour demander le général Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chaussée qu'il n'avait pas voulu quitter. Pendant ce temps, elle remettait à l'autre un sac qui l'embarrassait, et dans lequel étaient renfermés 13,000 francs en or, dont une partie en monnaie d'Espagne.
Le général Dermoncourt monta aussitôt près de la princesse; son devoir et le sentiment des convenances l'y appelaient. Lorsqu'il entra, Madame avait quitté la chambre de la cachette, et se trouvait dans celle où elle avait vu Deutz, et que M. Joly avait appelée la chambre d'audience. Elle s'avança vivement vers Dermoncourt.
--Général, dit-elle, je me rends à vous et me remets à votre loyauté.
Le général la conduisit vers une chaise; elle avait le visage pâle, la tête nue; elle portait une robe de mérinos simple et de couleur brune, sillonnée en bas par plusieurs brûlures; et ses pieds étaient chaussés de petites pantoufles de lisières. En s'asseyant elle dit:
--Général, je n'ai rien à me reprocher; j'ai rempli le devoir d'une mère pour reconquérir l'héritage d'un fils. Sa voix était brève et accentuée.
A peine assise, elle chercha des yeux les autres prisonniers et les aperçut.
--Général, dit-elle, je désire ne point être séparée de mes compagnons d'infortune.
Le général Dermoncourt le lui promit au nom du comte d'Erlon, sûr qu'il ferait honneur à sa parole.
Madame paraissait très-atterrée, et quoique pâle, elle était animée comme si elle avait eu la fièvre. On lui fit apporter un verre d'eau dans lequel elle trempa ses lèvres: la fraîcheur la calma un peu. Le général lui proposa d'en boire un autre, elle accepta, et ce ne fut pas chose facile que de trouver un second verre d'eau dans cette maison bouleversée. Enfin on en apporta un. Lorsque la princesse eut bu, elle fit asseoir le général sur une chaise proche de la sienne; jusque-là, il s'était tenu debout devant elle.
Pendant ce temps, la secrétaire et l'aide de camp du général s'étaient rendus, l'un chez M. le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval, pour les prévenir de ce qui venait de se passer.
M. Maurice Duval arriva le premier. Il entra dans la chambre où était Madame, le chapeau sur la tête, comme s'il n'y avait pas eu là une femme prisonnière qui, par son sang, par ses malheurs, par sa grandeur d'âme, méritait plus d'égards qu'on ne lui en avait jamais rendus. Il s'approcha de Madame, la regarda en portant cavalièrement la main à son chapeau, et, le soulevant à peine de son front, il dit:
--Ah! oui, c'est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres.
--Qu'est-ce que cet homme? demanda la princesse.
Sa demande n'était pas intempestive, car M. le préfet se présentait sans aucune des marques distinctives de sa haute position administrative.
On répondit à Madame que c'était le préfet.
--Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration?
--Non, Madame.
--J'en suis bien aise pour la Restauration.
En ce moment le comte d'Erlon arriva, employant pour entrer toutes les formes que M. le préfet avait jugées inutiles.
--Vous m'avez promis de ne pas me quitter, dit-elle au général Dermoncourt.
Il lui réitéra sa promesse.
La duchesse se leva alors vivement, alla à M. d'Erlon, et lui dit:
--Monsieur le comte, je me suis confiée au général Dermoncourt, je vous prierai de me l'accorder pour rester près de moi; je lui ai demandé de n'être point séparée de mes malheureux compagnons, et il me l'a promis en votre nom: ferez-vous honneur à sa parole?
--Le général n'a rien promis que je ne sois prêt à ratifier, Madame; et vous ne me demanderez aucune des choses qui sont en mon pouvoir, que vous ne me trouviez prêt à vous les accorder avec tout l'empressement possible.
Ces mots rassurèrent Madame, qui, voyant que le comte d'Erlon attirait dans un coin le général Dermoncourt, alla causer avec M. de Ménars et mademoiselle de Kersabiec.
En ce moment, M. Maurice Duval rentra et demanda à la Duchesse ses papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu'on y trouverait un portefeuille blanc qui y était resté. Le préfet alla prendre ce portefeuille et le rapporta à Madame.
--Monsieur, ajouta-t-elle avec dignité, les choses renfermées dans ce portefeuille sont de peu d'importance, mais je tiens à vous les donner moi-même, afin que je vous désigne leur destination.
A ces mots, elle l'ouvrit.
--Voilà, dit-elle, ma correspondance; vous la donnerez à la police.
--Ceci, ajouta-t-elle, en tirant une petite image peinte, est un _saint Clément_ auquel j'ai une dévotion toute particulière; il est plus que jamais de circonstance.
Dermoncourt s'approcha alors de Madame, et lui dit que si elle se trouvait mieux, il serait temps de quitter la maison.
--Pour aller où? lui demanda la Duchesse en le regardant fixement... Pour me conduire où?
--Au château.
--Ah! bien; et de là à Blaye, sans doute?
Mademoiselle de Kersabiec s'avança alors vers le général et lui dit:
--Général, Son Altesse ne peut aller à pied.
--Oh! Madame, ne perdons pas de temps, je vous en supplie; le château étant à deux pas, jetez un manteau sur vos épaules, c'est tout ce qu'il faut.
--Allons, dit la Duchesse, puisqu'il répond de moi, il faut bien que je fasse un peu ce qu'il veut. Partons, mes amis.
A ces mots, elle prit le bras de Dermoncourt et sortit la première.
--Ah! général, lui dit-elle en jetant un dernier regard dans la mansarde et sur la plaque ouverte, si vous ne m'aviez pas fait une guerre ouverte à la saint Laurent, ce qui, par parenthèse, est indigne d'un brave soldat, ajouta-t-elle en riant, vous ne me tiendriez pas sous votre bras à l'heure qu'il est.
Lorsque Madame sortit de la maison, le préfet ouvrait la marche avec mademoiselle de Kersabiec; la duchesse et le général suivaient immédiatement.
Arrivé dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale à prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir.
La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la maison des demoiselles Deguigny jusqu'au château, et, derrière, toute la population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et formant une ligne dix fois plus épaisse que celle des soldats. Il y avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux étincelants, des murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commençaient à battre l'air. Le général Dermoncourt s'arrêta et réclama les égards dus à une femme, surtout lorsque cette femme était prisonnière.
Heureusement, le chemin n'était pas long, soixante pas à peine séparaient du château. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun signe de crainte. Mais la Duchesse était tellement affaiblie par les émotions qu'elle venait d'éprouver, que le général Dermoncourt fut obligé de la soutenir pour l'aider à monter à l'appartement que le colonel d'artillerie, gouverneur du château, s'était empressé de lui céder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers quelque chose; elle était à jeun depuis trente-six heures.
On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au général Dermoncourt le désir d'écrire à sa soeur, la reine d'Espagne, et à son frère, le roi de Naples.
--Je n'ai à leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur qu'ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l'éloignement où nous sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits.
Elle ajouta après un silence:
--Général, me serait-il permis d'avoir des journaux?
--Je n'y vois aucun inconvénient, Madame, répondit le général Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle désire...
--Mais, voyons... l'_Écho_ d'abord, la _Quotidienne_, le _Constitutionnel_ et aussi le _Courrier français_.
--Le _Courrier_, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir jacobine.
--Écoutez, général, moi j'aime tout ce qui est franc et loyal, et le _Courrier_ est franc et loyal; je désire aussi l'_Ami de la Charte_. Celui-là pour un autre motif, dit-elle avec une extrême mélancolie; celui-là m'appelle toujours Caroline, et c'est mon nom de jeune fille: mon nom ne m'a pas porté bonheur.
En ce moment, M. Maurice Duval entra; comme la première fois, il négligea de se faire annoncer; comme la première fois, il souleva son chapeau à peine; il alla droit au buffet, où l'on venait de porter des perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la duchesse.
Madame dit au général Dermoncourt:
--Savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j'ai perdu?
--Non, Madame.
--Deux huissiers, pour me faire raison de cet homme!
Cette conduite de M. Duval avait tellement révolté la Duchesse, qu'elle revenait sans cesse sur son chapitre.
--Chapeau sur la tête! chapeau sur la tête! murmurait-elle.
Le lendemain, à minuit, on réveillait Madame, mademoiselle de Kersabiec et M. de Ménars. Ils montèrent dans une voiture qui les conduisit à la Fosse, où les attendait un bateau à vapeur sur lequel se trouvaient déjà MM. Palo, adjoint du maire de Nantes; Robineau de Bougon, colonel de la garde nationale; Rocher, porte-étendard de l'escadron d'artillerie de la même garde; Chousserie, colonel de gendarmerie; Ferdinand Petit-Pierre, adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris, qui devaient conduire la duchesse à Blaye. Madame était accompagnée, en se rendant au bateau, de M. le comte d'Erlon, de M. Ferdinand Favre, maire de Nantes, et de M. Maurice Duval.
À quatre heures, le bateau partit glissant en silence au milieu de la ville endormie. À huit heures, ou était à Saint-Nazaire, à bord de la _Capricieuse_.
Madame resta deux jours en rade; les vents étaient contraires: enfin le 16, à sept heures du matin, la _Capricieuse_ déploya ses voiles, et, remorquée par le bateau à vapeur qui ne la quitta qu'à quatre lieues en mer, elle s'éloigna majestueusement. Quatre heures après, elle avait disparu derrière la pointe de Pornic...
XI
LA VENGER
On se souvient qu'au moment où l'auguste prisonnière, encore libre, avait voulu s'enfuir dans la maison habitée par le marquis de Kardigân, Henry de Puiseux était accouru, lui disant:
--La maison est occupée!
C'était vrai, hélas! D'où était venue cette dénonciation? De Deutz, sans doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas hésiter à accuser le juif de cette infâme trahison, qui venait, pour de longues années encore, de perdre la cause royaliste.
La maison était donc occupée par les soldats. On se contenta d'enfermer les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissèrent dans les caves et se barricadèrent dans la soute au charbon.
Nous n'avons pas à les suivre pendant les seize heures qui s'écoulèrent entre l'instant où l'on entra chez Madame et l'instant où la cachette de la cheminée fut découverte.
La préoccupation de trouver la princesse était beaucoup trop grande pour qu'on s'inquiétât fort de savoir ce qu'étaient devenus nos héros.
Franchissons donc un espace de trois jours.
La jetée de Saint-Nazaire, où venait de s'embarquer Madame, était couverte de monde. On regardait la _Capricieuse_, que les vents contraires empêchaient de prendre le large et qui tirait des bordées de la pointe sud à la pointe nord.
Dans cette foule, trois hommes avaient le désespoir au coeur, la rage dans l'âme. C'étaient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen.
Ainsi, tant de dévouement, tant d'énergie, tout cela était perdu, parce qu'il s'était rencontré un homme qui avait vendu sa reine pour un sac d'écus!
Ceux qui étaient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchés dans les sillons de la Bretagne, ceux-là avaient fait un sacrifice vain!
La nuit avançait; Aubin Ploguen était celui des trois qui semblait avoir le mieux résisté au désespoir commun. Et pourtant il fallait que la force d'âme de ce héros fût grande, pour qu'il pût résister à l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir.
À dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de Saint-Nazaire, quand Aubin les arrêta:
--Non, nous irons ailleurs, dit-il.
Jean releva la tête.
--Ailleurs?
--Oui, monsieur le marquis.
--Où veux-tu nous mener?
--Veuillez me suivre, messieurs.
Ils rebroussèrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient derrière lui. En vérité, il est de ces désespoirs qu'on ne peut pas consoler. Quelle odyssée lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis trois ans qu'il était entré dans la vie! Son père mort, son frère séparé de lui, sa fiancée perdue... Il lui restait une croyance dans l'âme, un amour sincère et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de ceux qui étaient les représentants de cette croyance, et il fallait qu'il eût cette douleur amère de voir la régente de France, la mère de son roi, prisonnière!
Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Océan mugissait, le vent soufflait. On eût dit que la nature prenait sa part au deuil qui assombrissait leur coeur. Sur les vagues vertes et noires, tour à tour, au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des grèves,--partout,--on croyait entendre une plainte lugubre et désolée.
Le Breton franchissait avec rapidité les anfractuosités de rochers, se retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons arriver jusqu'à lui.
Enfin, ils parvinrent dans un creux large, formé au milieu du rocher. La vue était admirable. L'Océan déroulait devant eux les horizons changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonçait dans la nuit pour en ressortir encore.
C'était la _Capricieuse_.
--Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela, monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.
Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry:
--Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consultés, dit-il. Mais mon avis sera partagé par lui. Je lui propose de partir pour l'Angleterre où est notre roi, et de nous mettre à ses ordres.
Henry serra la main de son ami.
--Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose à faire? reprit Aubin.
--Non.
--Il ira, mon maître, il ira, le héros de la Pénissière, de Château-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner à une vie oiseuse et inutile?
--Aubin!
--Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon franc-parler. J'en use! Non, mon maître ne fera pas cela. Tant qu'il lui restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardigân ne désertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont morts ses aïeux, sous lequel il a grandi lui-même la gloire qu'il avait reçue d'eux. Cette gloire n'est pas à lui. Elle est un héritage, un dépôt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il avait, après tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de découragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais bien le sauver de lui-même et l'empêcher de se déshonorer.
Pour la première fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et Henry restaient confondus...
Le chouan était admirable à voir, au milieu de cette nuit sombre, en face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par cela même, les paroles qu'il venait de prononcer.
Il se mit à genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une attitude de désespoir.
Le chouan l'entoura de ses deux bras.
--Mon maître, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de respect; pardonnez-moi si, pour la première fois, depuis que votre père mourant vous a confié à moi, je me suis permis de parler comme il l'aurait fait. J'ai oublié la distance qui nous séparait, et que je devais...
--Tu devais parler comme tu as parlé, Aubin! s'écria Jean.
Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il éclata en sanglots.
--Ah! je suis trop malheureux! dit-il.
Le chouan se redressa.
--Pensez, mon maître, qu'il est de plus grandes douleurs que les vôtres... Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces côtes... Il contient une martyre: elle a vu crouler l'édifice si péniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous? Et si telle est la volonté de Dieu, de nous imposer cette souffrance, croyez-vous donc avoir le droit de vous révolter? Haut la tête, haut le coeur, mon maître! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris à ne pas douter de Dieu, parce que je sais que sa miséricorde est infinie, comme sa justice.
Jean se leva à son tour:
--Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappelé à moi-même. J'ai encore deux devoirs à remplir: dire adieu à la régente de France, et...
--Et la venger ensuite! s'écria Henry.
Ces trois hommes se regardèrent. Ils s'étaient compris.
Dire adieu à la régente de France!
Il fallait que ce fût eux, pour qu'une pareille idée parût naturelle. Quant à la venger...
Une pensée commune réunit leurs mains dans une triple étreinte.
--Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le misérable qui a vendu la mère de notre roi, sera châtié par nous, et je fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le désapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe où il ira poser sa tête maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons! Quelles que soient les prières par lesquelles il tenterait d'adoucir notre justice, nous le tuerons! Et que la colère du ciel tombe sur celui d'entre nous qui manquerait à ce serment, prêté en face de ce vaisseau qui emporte notre espoir suprême, en présence de Dieu qui nous entend, nous bénit et nous approuve.
Il y eut un silence qui ne fut troublé que par la plainte éternelle du vent et de la vague.
Jean ajouta:
--Maintenant, allons saluer la reine de France!
Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-là?
Une barque de pêcheur, ancrée au bas du rocher, attendait son maître descendu à terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre à son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames à eux trois, et piquèrent droit sur la _Capricieuse_.
La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il était impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'eût pas tardé à capoter. Elle avançait: Jean, Henry et Aubin ramaient vigoureusement, malgré les sauts énormes que faisait leur esquif soulevé à des hauteurs inouïes par la lame.
Cependant la _Capricieuse_ grossissait à l'oeil. En deux heures ils franchirent une distance de cinq kilomètres; une demi-lieue les séparait encore de la frégate.
Mais là n'était pas la difficulté. Comment pourraient-ils accoster assez près?
Quand ils ne furent plus qu'à cinq cents mètres de la frégate, la barque s'arrêta.
--Maître, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez près de la _Capricieuse_, pour être vus par Son Altesse, sans être vus en même temps par les hommes de l'équipage.
--Que faire, alors?