Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 20

Chapter 203,888 wordsPublic domain

--Mon serviteur, dit-elle, il n'y a rien à craindre. Ce Deutz est mon filleul. Comment pourrait-il ne pas m'aimer? Il serait mort de faim et de misère sans moi. Je vous le répète, il n'y a rien à craindre. Pensez donc que je suis sa marraine!

--Les ordres de Votre Altesse vont être exécutés, dit Henry.

Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les Vendéens de la Bretagne et le comité légitimiste de Paris. Madame, elle-même, autrefois, à la ferme de Rassé, n'avait-elle pas ordonné qu'on l'introduisît aussitôt auprès d'elle quand il se présenterait aux avant-postes?

Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardigân qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoyé chercher par M. C... Cet homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possédait un rare empire sur lui-même. Rien en lui n'annonçait une émotion quelconque. Son oeil noir était sans flammes, immobile, enfoncé sous l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pâleur, ni cette rougeur accusatrice qui dénonce souvent une pensée coupable.

Noua avons déjà esquissé une partie de cet ignoble caractère. L'hypocrisie froide en formait le côté dominant. Sa voix savait trouver des inflexions de voix émues, qui faisaient croire que de la tendresse ou du dévouement remuait au fond.

Dieu a ainsi des caprices inexpliqués. Il crée des êtres tout d'une pièce pour le mal, comme pour en faire des instruments de châtiment.

Le marquis de Kardigân n'avait pas prononcé un seul mot. Il éprouvait une sorte d'éloignement instinctif pour le juif. Deutz, de son côté, était mille fois trop habile pour parler sans être interrogé. Malgré sa force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs.

Cependant, malgré sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit:

--Madame vous recevra ce soir.

C'était encore quelques heures à attendre.

--Trouvez-vous à neuf heures du soir chez M. C..., continua Henry. J'irai vous y chercher moi-même.

Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas être perdu pour Deutz.

Il avait un renseignement à avoir afin de le transmettre. Ce renseignement, M. Maurice Duval pouvait seul le lui donner. Car Deutz ne se dissimulait pas que, pour inspirer confiance à la duchesse de Berry, il fallait qu'il eût, en effet, une nouvelle importante à apporter. Berryer lui avait servi de talisman. Berryer devait donc être l'objet de son entretien...

Nous ajouterons que le juif était porteur de lettres de créance, dont l'une, très-pressante, était signée de la reine d'Espagne. Comment se les était-il procurées? L'histoire reste muette à cet égard.

Le plus difficile était d'arriver à la préfecture. Il craignait d'être surveillé par les légitimistes. Pourtant il eut l'idée d'écrire au préfet que tout était décidé pour le soir même, mais qu'il ne pouvait aller au palais; que, en conséquence, il priait M. Maurice Duval de venir le trouver.

Il y avait entre ces deux hommes une trop grande communauté d'intérêts pour que le préfet ne se hâtât point de se rendre à ce désir. Deutz désirait vendre, lui désirait acheter. Le traître y gagnait cinq cent mille francs; celui qui profiterait de la trahison y gagnerait une croix de commandeur de la Légion d'honneur et un avancement exceptionnel.

A huit heures, ces deux hommes, que la fortune avait mis à deux échelons si éloignés l'un de l'autre, et que rapprochait le crime, furent réunis dans une chambre d'hôtel.

--C'est le moment de la grande partie, dit froidement Deutz. Je vois Madame ce soir.

--Vous me l'aviez écrit, mais je n'osais pas le croire encore.

--J'ai besoin de savoir exactement ce qui va advenir du procès de Blois.

--Il est jugé maintenant.

--Quand saurez-vous le résultat?

--A minuit.

--A quoi s'attend le gouvernement?

--A l'acquittement.

--Vous en êtes sûr?

--Très-sûr. Le premier avocat général est un niais; on ne peut pas compter sur lui. Il a déclaré ouvertement qu'il abandonnerait l'accusation.

VI

LA CONSCIENCE D'UN MAUDIT

--Alors je puis annoncer qu'il est acquitté? continua Deutz.

--Oui.

--Je vous remercie, monsieur le préfet; maintenant nous touchons au but. Je tiendrai ma parole...

Le soir à neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frères Mirliflor. A le voir, il eût été impossible de deviner en lui une émotion, quelque légère qu'elle fût. Son oeil froid regardait bien en face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes, à travers lesquels le sang n'a point de transparence?

Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pièce du rez-de-chaussée.

--Attendez ici, lui dit-il.

Deutz, resté seul, trahit un instant sa préoccupation ardente. Il se leva, et se mit à marcher lentement à travers la chambre:

--J'ai acheté _ma_ maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai bien fait d'être vertueux jusqu'à présent. On a confiance en moi. J'y gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'à elle... Mais j'avais tort de douter.

Il s'arrêta; puis reprenant:

--Vendre et être payé, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me soupçonne pas de la trahison. Si on me soupçonnait, ma vie ne pèserait plus une once avec les enragés qui entourent la princesse. Il faut que je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livré Madame, je partirai immédiatement pour Paris. Et après? Il faudra mettra en lieu sûr mon argent. Mon argent!...

Deutz s'arrêta. Son visage s'était illuminé pendant qu'il avait prononcé ces deux mots magiques:

--Mon argent!

Une expression de crainte remplaça cette lueur de triomphe.

--Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!... Non, c'est impossible! je suis _honnête_ avec le ministre, le ministre sera _honnête_ avec moi. J'ai proposé un marché. Il a été accepté. Je ne les forçais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis... ils n'oseraient pas.

Il fit quelques pas silencieusement à travers la chambre. Son visage restait éclairé de cette flamme intérieure que projetait la pensée de «son argent».

--Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voilà ce que mes rêves on vu passer souvent... Je me doutais bien que je faisais une action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles à duper... La nature ne m'a pas créé bon: elle a bien fait.

Il se tut encore: puis, il reprit:

--Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il existait, je ne pourrais pas devenir riche!

Un ricanement accompagna ce blasphème.

--L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances qu'il procure! quelle orgie de volupté!... j'aurai de l'or! Ah! comme j'humilierai ceux qui m'ont marché sur la tête! Je serai riche! C'est-à-dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent, et puis de l'autre argent... Si _Elle_ n'avait pas été ma marraine, jamais je n'aurais pu pénétrer auprès d'elle. Il faut que ma religion me serve à quelque chose!... C'est une bonne idée que j'ai eue de faire arrêter ce Berryer. _Elle_ est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je savais bien qu'on ne laisserait pas à la porte celui qui les apporterait. Peut-être encore, si je n'avais pas été son filleul...

Il ricana de nouveau:

--Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son filleul! Il s'assit et se mit à penser:

--On ne me soupçonnera pas. Il ne faut pas qu'on me soupçonne. Je me suis donné trop de mal pour ne pas mériter d'être heureux. D'abord j'exécuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rêvé d'avoir des enfants. Je n'avais pas osé demander Rébecca en mariage. On ne pourra plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rébecca a-t-elle une dot? Oui, son père lui donnera bien deux cent mille francs; deux cent et cinq cent... nous aurons sept cent mille francs!

Il tira une lettre de sa poche.

--J'aurais dû la mettre à la poste... Il faut que je la relise...

«MONSIEUR ABRAHAM SIMONS,

13, _rue de Valois_,

Paris.

Monsieur,

J'espère que vous voudrez bien faire une réponse favorable à la lettre que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rébecca Simons. Je n'aurais pas osé prétendre à sa main, si un parent éloigné ne venait pas de m'instituer son légataire universel. J'hérite de cinq cent mille francs. J'irai moi-même la semaine prochaine chercher votre réponse, que j'espère favorable.

Votre bien dévoué,

DEUTZ.»

Qu'on ne s'étonne pas de la singularité de cette lettre. Deutz rêvait les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre, à son tour, de fonder une de ces colossales maisons qui disposent à leur gré des marchés de l'Europe.

Le mot: amour n'était pas prononcé. Il disait: «Je connais mademoiselle Rébecca,» voilà tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait entrer dans ses plans d'épouser? Peut-être. Peut-être encore ne voyait-il en elle qu'un sac d'écus.

Ce M. Simons était banquier, très-rusé, naturellement. Mais il avait une très-nombreuse famille. Honnête et estimé d'ailleurs, M. Simons ne pourrait pas refuser sa fille à l'homme qui lui apporterait une fortune relative.

--Une fois marié, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai donner des fêtes... Je me rappelle qu'un soir,--une nuit!--oh! quelle neige il tombait! J'étais aveuglé en marchant. Je sentais l'onglée me prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais, enveloppées de fourrures, des femmes jeunes, belles, élégantes.

Une rage sourde me prit au coeur. Pourquoi y avait-il des hommes pour posséder ces femmes-là... et leurs diamants! tandis que moi j'étais pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la place Vendôme. Il y avait là un hôtel où se donnait une grande fête. Je voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles... je voulus entrer moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'était beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes splendides. Je distinguais leurs épaules blanches et des éclairs me traversaient le crâne. De quel droit n'étais-je pas, moi aussi, un des heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce monde!... Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur la poitrine m'aperçut, et cria:

--Mettez dehors ce mendiant.

Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir m'en a brûlé longtemps... Les laquais m'ont pris par les épaules et m'ont chassé!

Il se tut; sa respiration sifflait.

--Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui m'aimera... Moi aussi je donnerai des fêtes, et je ferai chasser ceux qui voudront regarder... Rébecca est belle, c'est encore mon affaire. Avant de chercher à gagner d'autre argent, je veux me donner ce bonheur-là! Une fête splendide... et on se foulera dans mes salons, et je serai insolent à mon tour, comme on a été insolent avec moi.

La tête de cet homme était hideuse à voir. Toutes les passions sales, infâmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble était gravé là...

Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'années de paresse et de misère. Il était de ceux qui sont envieux et lâches, et que l'ivresse du luxe saisit à point, pour les jeter dans l'ignominie.

--On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'oeil inquiet sur la modeste pendule placée au fond de la chambre sur une cheminée. Voilà plus d'une demi-heure que je suis ici... Pourquoi ce chouan n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprès d'_Elle_? Se serait-on ravisé? Non, ce n'est pas possible...

Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra.

--Je vais vous conduire auprès de Son Altesse, monsieur, lui dit-il.

Deutz ne répondit pas immédiatement. Il courba le front et fit un signe de croix.

--Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre à Madame, dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donné plus souvent de pareilles joies!

Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine épaisse.

--Excusez-moi, monsieur, répliqua poliment le jeune homme, de la précaution dont je suis forcé d'user; mais c'est l'ordre de notre chef.

--Quoi! vous vous méfiez de moi!

Une larme roula sur le visage du juif.

--On ne se méfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est formelle. Elle est d'ailleurs la même pour tout le monde. A peine deux ou trois personnes en sont-elles exceptées.

--Enfin! murmura Deutz avec chagrin.

Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte.

--Montez, monsieur Deutz, dit-il.

Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'était autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue à travers la ville. Puis il la ramena devant la maison où Madame se cachait.

Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie fine commençait à tomber.

VII

L'ENTREVUE

L'automne de 1833 fut particulièrement tempéré. Au reste, la Bretagne est la terre privilégiée. Les courants chauds qui viennent se briser au cap Finistère, en arrivant en droite ligne du Mexique, apportent une chaleur particulière.

A Nantes, le mois d'octobre semblait être un mois de printemps. A dix heures et demie, le 31, on laissait encore toutes les fenêtres ouvertes.

Deutz, au moment où on le faisait descendre de voiture, sentit une forte odeur de roses, qui frappait son odorat. En même temps, la pluie fine qui tombait, purifiait l'air, apportant une brise légère. Il remarqua que le vent venait de droite. Donc les roses, qu'il supposa avec raison être plantées sur le rebord d'une fenêtre, dans une caisse de bois, étaient également à droite.

La porte de la maison s'ouvrit, Henry de Puiseux le prit par la main et l'introduisit à l'intérieur. On le fit entrer dans une grande salle, au premier étage, et là seulement, le bandeau qui l'empêchait de voir fut ôté. Presque immédiatement, Madame entra.

Comme elle était changée, cette grande princesse qu'il avait connue à Rome dans toute la majesté du malheur, entourée du respect des cardinaux de la Sainte-Église, et de la tendre sympathie de Sa Sainteté.

S'il fût resté quelque chose d'humain au fond de ce coeur, si une âme lui avait été donnée, il aurait abjuré sa trahison infâme, à la vue seule des ravages que la souffrance, l'angoisse, avaient faits sur la figure de la princesse.

Les yeux étaient cernés. Au sillon noir qui creusait ses joues, on voyait qu'elle avait récemment pleuré...

Oui, elle avait pleuré en pensant à Berryer captif! en pensant à tous ceux qui étaient morts inutilement pour elle. Elle avait pleuré en se disant que la destinée qui l'avait déjà si rudement frappée, ne se lassait pas de l'accabler encore.

--Vous êtes le bienvenu, monsieur Deutz, lui dit-elle. Vous m'apportez des nouvelles?

--Une grande et bonne nouvelle qui, je l'espère, sera bien accueillie de Votre Altesse.

--Oh! parlez! parlez!

--A cette heure, Madame, notre grand Berryer doit être acquitté.

--Acquitté!

--Oui, madame.

--Dieu soit loué! Mais comment le savez-vous? En êtes-vous certain?

--Autant, Madame, qu'on peut l'être d'une chose dont on ignore le résultat.

--Mais alors...

--Que Votre Altesse daigne m'écouter.

--Soit.

--Le gouvernement de l'usurpateur n'a pu découvrir qu'un faux témoin; certain sieur Chartier a accepté, moyennant une somme d'argent assez forte, de produire des pièces falsifiées.

--Le misérable!

L'épithète aurait dû frapper Deutz au coeur. Elle le laissa impassible. Ce mot vengeur glissa sur lui, comme s'il appartenait à une langue qu'il ne pouvait plus comprendre.

--Par bonheur, j'ai pu être averti de ce qui se passait, et j'ai, moi, fourni la contre-preuve, qui établit d'une façon irrécusable la falsification de ces pièces.

--Je vous remercie, M. Deutz. Ce qu'on fait pour l'un des miens, me touche autant que ce qui est fait pour moi. Continuez, je vous prie.

--Votre Altesse sait, sans doute, que la Cour de cassation a décidé que M. Berryer serait traduit non devant un conseil de guerre, mais devant la juridiction ordinaire. De plus elle a blâmé l'arrestation d'un député à la Chambre. De son côté, le barreau de Paris a envoyé une adresse de félicitations à M. Berryer pour la fermeté de son attitude. Il est résulté de tout cela que l'opinion publique, et une partie de la magistrature, se sont rangées du côté du prisonnier. Et le procureur général ou l'avocat général qui a fait aujourd'hui fonction de ministère public a dû abandonner l'accusation.

--Donnez-moi la main, monsieur Deutz. De pareilles nouvelles méritent une récompense.

La figure du traître resta impassible. Il se contenta de s'incliner respectueusement.

--On m'a dit que vous aviez des dépêches à me remettre?

--Oui, Madame.

--Donnez.

--Voici une lettre de Sa Majesté la reine d'Espagne. Elle m'a été remise par le comité royaliste de Paris. Mais comme jusqu'à présent, je n'ai pu parvenir auprès de Votre Altesse...

--Oui, une consigne a été donnée, M. de Charette tient à ce qu'elle soit respectée pour tout le monde.

Madame avait décacheté la lettre d'Espagne.

La reine offrait à son auguste soeur un asile dans le cas où elle se serait décidée à quitter la France, et à se diriger vers la frontière du Midi. Elle ajoutait que si Madame voulait prendre la voie de mer, qui était préférable, une corvette espagnole, sous pavillon neutre, irait la recueillir à l'endroit qu'elle désignerait.

La duchesse de Berry réfléchit quelques minutes et dit:

--Monsieur Deutz, vous m'êtes dévoué?

--Oh! Madame, ma vie vous appartient, et je serai heureux s'il m'est jamais permis de répandre mon sang pour Votre Altesse Royale.

--Eh bien! revenez après-demain. Je vous donnerai une réponse et une lettre d'introduction auprès de Sa Majesté ma soeur. Je vous prierai de la porter vous-même.

Malgré son empire sur lui-même, Deutz ne put retenir un geste de joie: il s'aperçut qu'il venait de commettre une faute et se hâta de la réparer:

--Je suis bien joyeux de pouvoir être utile à ma souveraine!

Pourquoi Madame aurait-elle eu des soupçons? Les natures élevées ne connaissent pas ce sentiment des natures amoindries qui s'appelle la méfiance.

--Je vous remercie encore, M. Deutz; vous donnerez à M. de Puiseux votre adresse à Nantes: il vous fera savoir l'heure à laquelle je vous recevrai.

L'audience, la première, était finie. Henry replaça le bandeau sur les yeux de Deutz, et le reconduisit à la voiture qui était restée à la porte, attendant.

La pluie avait cessé. Le cocher fouetta ses chevaux, et elle s'éloigna rapidement.

* * * * *

Deux heures plus tard, vers une heure du matin, un homme, enveloppé d'un manteau, arrivait devant la maison des frères Mirliflor, rue Haute-du-Château.

Il s'arrêta et jeta à droite et à gauche des regards inquiets, comme s'il cherchait à s'orienter.

--Voyons, murmura-t-il, je suis parti de là. La voiture a tourné; elle a tourné trois fois, dans un temps que je puis apprécier être d'environ cinq minutes...

Il fit quelques pas en allant vers les gros numéros, c'est-à-dire en remontant la rue et en s'éloignant de la maison occupée par Madame.

--Un! dit-il, en arrivant à une rue transversale.

Cette rue était traversée à son tour par une deuxième, il compte:

--Deux!

Puis plus loin:

--Trois!

Mais cela ne m'avance pas. Je vais me perdre au milieu de tous ces tours et détours. Où suis-je ici?

Il revint à son point de départ:

--Peut-être, continua-t-il, la voiture a-t-elle pris la rue en descendant... Il faisait un clair de lune superbe. Cet homme,--Deutz, on l'a reconnu,--regarda le sol de la rue détrempé par la pluie qui était tombée. Alors il remarqua qu'une épaisse boue blanche couvrait ses bottes. Mais il n'attacha pas d'abord une grande importance à ce fait, peu appréciable en lui-même.

Il suivait la rue, quand tout à coup il s'arrêta brusquement:

--Hem! murmura-t-il.

Il leva les yeux en l'air.

--Les roses! l'odeur des roses!

Sur le rebord d'une fenêtre appartenant à la maison portant le numéro 5, étaient, en effet, des plants de roses grimpantes.--Le vent venait de droite.

Mais il s'arrêta; puis, avec lenteur, ainsi qu'un homme qui réfléchit:

--Je suis fou. Il n'y a pas que cette maison à Nantes, où il y ait des roses. Pourquoi aurais-je fait un chemin si long en voiture, si j'avais dû aller si près?... Eh! eh! est-ce qu'on n'aurait pas voulu me tromper par hasard?... Voilà ce qui serait fort!... C'est ce que nous allons voir. Cinq cent mille francs! Cela vaut la peine qu'on étudie avec soin!

Il examina avec soin toutes les maisons placées entre le commencement de la rue, et celle du n°5, où se trouvaient les roses. Puisque le vent venait de droite, apportant les parfums avec lui, la maison, si elle était dans cette même rue, ne pouvait pas se trouver au delà...

Il commença d'abord par les numéros pairs. N'est-ce pas toujours ainsi, et ne choisit-on pas toujours le contraire de ce qu'on devrait faire?

Il examina avec soin les numéros 2, 4 et 6, puis revenant à droite, les numéros 1 et 3.

--C'est dans une de ces cinq maisons, reprit-il, si c'est dans la rue que la princesse est cachée... Mais laquelle?

Il resta quelques minutes, absorbé dans une rêverie profonde, examinant les unes après les autres chacune des cinq maisons.

Tout à coup il jeta un cri de joie:

--J'y suis! dit-il.

Il venait d'apercevoir devant la maison du n°3, un tas de boue blanche, semblable à celle qui était collée à ses bottes.

VIII

L'ATTENTE

Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rêves. Il est impossible que la nature ait créé de même tous les êtres humains. Cet homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprêtait à vouer son nom à une exécration séculaire. Il dormait parce qu'il était fatigué d'avoir cherché à trahir, et il faisait de beaux rêves, parce que sa trahison lui paraissait immanquable!

Le lendemain, de très-bonne heure, il se rendit à la préfecture. Le télégraphe avait apporté déjà la nouvelle de l'acquittement de Berryer. C'était le 1er novembre.

--Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, dès qu'il l'aperçut.

--Je l'ai vue hier.

--Où demeure-t-elle?

--C'est ce que je vous dirai demain soir.

--Vous ne le savez donc pas maintenant?

--Je pourrais me tromper. _Elle_ ne m'a reçu qu'assez avant dans la soirée, et de plus, cette réception a été entourée de précautions si nombreuses que je craindrais de commettre une erreur.

--Que vous a-t-_Elle_ dit?

--Je _lui_ ai annoncé l'acquittement. Cela _lui_ a aussitôt inspiré la plus grande confiance en moi. Puis, je _lui_ ai remis la lettre de la reine d'Espagne. _Elle_ va lui répondre, et c'est pour me donner cette réponse qu'_Elle_ m'a accordé une seconde entrevue.

--Pourquoi doit-_Elle_ vous remettre cette réponse?

--Madame a la plus grande confiance en moi. Elle désire que je porte moi-même sa lettre en Espagne.

Deutz avait prononcé cette phrase comme si elle eût été des plus naturelles. M. Maurice Duval fut obligé de s'avouer qu'il avait sous les yeux la plus riche nature de coquin qu'il eût jamais eu le loisir d'étudier pendant le cours de sa vie administrative.

--C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau?

--Demain, oui.

--A quelle heure?

--Je l'ignore.

--Je le regrette. J'aurais pu détacher un ou plusieurs agents après vous, et de cette façon...

Au grand étonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune devint grise. La pâleur se traduisait ainsi chez lui.