Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 19

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--Encore un mot, continua Henry, mais cette fois d'une voix grave. Vous venez de passer en revue tout notre arsenal de conspirateurs. Vous avez pu juger par vous-même, de tous les moyens de défense que nous avons. Chacune de ces barriques contient de la poudre ou des balles. Dans une armoire sont cinquante fusils. En votre âme et conscience, jugez-vous que Madame soit en sûreté?

--Mais où est-elle?...

--Ici même.

--Quoi!...

--Notre maison et la sienne communiquent par les caves. Si je vous l'ai caché jusqu'à présent, c'est que je comptais bien me servir de votre surprise pour arracher une promesse.

--Laquelle?

--Le comité royaliste de Paris vous a envoyé ici pour que vous puissiez décider Son Altesse à retourner en Angleterre.

--Vous savez...

--M. de Kardigân et moi nous le savions. Maintenant que vous savez que tout danger est écarté de cette tête auguste, décidez! Vous nous avez crus endormis, à Paris, vous avez cru que, satisfaits d'avoir accompli notre devoir pendant la guerre, nous ne pensions plus à défendre Celle qui s'est confiée à notre loyauté? Vous vous étiez trompé, monsieur Berryer. Nous vivons toujours pour le devoir! Que le danger arrive, et nous sommes là-bas, dans cette maison que vous venez de quitter, dix ou douze chouans, déguisés de façon grotesque et prêts à mourir ici comme en Vendée!... Allez, monsieur Berryer, allez dire à Madame de rendre tous nos travaux inutiles, tous nos efforts vains, toutes nos fatigues superflues... Allez!

Avant que Berryer ait eu le temps de répondre, une petite porte s'était ouverte et une voix féminine dit:

--Venez, cher monsieur Berryer, je vous attends..

* * * * *

Une demi-heure plus tard, Berryer s'en retournait par le même chemin. Que s'était-il dit entre lui et Son Altesse? Nous l'ignorons. Mais Madame avait refusé de partir.

À peu près à la même heure, Deutz obtenait du préfet l'ordre d'arrestation du grand orateur.

Madame avait refusé de quitter Nantes. Elle considérait que là était son poste et qu'elle ne devait pas le quitter.

Berryer, au fond du coeur, préférait que la princesse n'abandonnât pas ses amis, ses serviteurs. Les paroles de Henry de Puiseux l'avaient touché. Il reconnaissait, à part lui, que le comité supérieur de Paris ne pouvait pas juger sainement la situation, éloigné comme il l'était du théâtre du drame vendéen.

--Eh bien! lui demanda Henry, pendant que tous les deux traversaient de nouveau les caves, qui reliaient l'une à l'autre les deux maisons de la rue Haute-du-Château.

--Eh bien, mon cher monsieur de Puiseux, vous avez gain de cause.

--Madame reste?

--Oui.

--Merci. Parce que si vous aviez voulu que Son Altesse partît, votre éloquence irrésistible aurait su la convaincre!...

Ils arrivaient à la maison garnie des frères Mirliflor.

--Avouez que c'eût été dommage de ne pas profiter de tout cela! s'écria Henry, en riant. Tant d'inventions spirituelles en pure perte! M. de Kardigân et moi nous sommes revenus de Londres, après avoir bien étudié le fort et le faible. Comment nous y prendrions-nous pour rentrer à Nantes sans qu'on en sût rien. Ah! le plus difficile, monsieur Berryer, ce n'était pas de pouvoir vivre ici cachés: c'était de pouvoir être encore utiles à Madame.

Ils étaient remontés dans la chambre même où les déguisements s'étaient révélés au grand orateur. Jean-Nu-Pieds et Aubin Ploguen les attendaient.

--Victoire! dit Henry, Madame reste.

--Et moi, je pars, répliqua tristement Berryer.

--Déjà!

--Il faut que je sois dans quatre jours à Bordeaux, et dans huit à Poitiers. Mais ce qui m'attriste, en m'éloignant d'ici, c'est moins de vous quitter, mes chers amis, que d'abandonner votre héroïque dévouement pour retrouver l'indifférence honteuse des nôtres à Paris. Je commence à croire que là-bas nous ne voyons pas la vérité.

Tout est possible à une cause qui est défendue par tant de serviteurs comme vous!

Une muette pression de mains fut la réponse des deux jeunes gens.

La nuit était assez avancée. Berryer se coucha, et le lendemain matin, dès l'aube, il monta en chaise de poste et partit. Jean-Nu-Pieds suivit longtemps du regard la voiture qui emportait l'homme illustre en qui, plus tard, devaient se personnifier les espérances de la Monarchie.

Le marquis de Kardigân, depuis que nous l'avons quitté sur le pont du _Wellington_, n'avait pas seulement vieilli au physique. Son intelligence, mûrie par les coups terribles de la destinée, avait fait de lui, qui était déjà un homme remarquable, un homme héroïque, presque un homme de génie. La douleur est la pierre de touche. C'est l'éprouvette humaine. Elle écrase les faibles, mais elle grandit les forts. Pas une seule fois le nom de Fernande n'avait été prononcé entre ses amis et lui. Pas une seule fois Henry ou Aubin n'avait fait allusion au passé. On eût dit que c'était une lettre morte.

Chaque soir, quand il se retirait dans sa chambre, il se plongeait dans l'étude. Sur la petite table de bois blanc qui touchait à sa fenêtre, on voyait entassés les livres que les siècles nous ont légués, comme s'ils renfermaient la quintessence de ce qu'ils avaient de bon. _Don Quichotte_ touchait la _Bible_ et les _Confessions de Saint-Augustin_ coudoyaient l'_Iliade_.

Quelquefois une phrase, une pensée venaient rappeler dans un de ces livres, la souffrance cachée qui rongeait le coeur du jeune homme. Alors il fermait les yeux comme s'il eût voulu s'abîmer dans son souvenir. Son souvenir!

Ce sont les Grecs qui ont créé cette légende navrante de Prométhée, qui, secoué éternellement à sa roue par le flot montant, se débat sous les serres d'un vautour qui lui dévore le foie. N'est-ce pas là l'image de la souffrance humaine à laquelle l'homme ne peut pas résister, et qui enfonce dans son âme le bec acéré du souvenir?

Henry de Puiseux avait été quelque temps, avant de pouvoir se faire à la comédie qui changeait en ridicules les élégants gentilshommes vendéens. Il revenait sans cesse au passé, et se trompait. Jean, au contraire, semblait éprouver une amère joie à ce déguisement inspiré par son dévouement. Il souhaitait que cette vie continuât. Elle le laissait seul avec lui-même. Peut-être espérait-il arriver à se convaincre qu'il ne jouait pas un rôle, et qu'il était bien réellement cet Ulysse Mirliflor dont le nom grotesque excitait à chaque instant la gaieté de Henry.

Qui sait? Sans doute regrettait-il que le sort ne l'eût pas fait naître dans une aussi humble position, au lieu de le combler de tous ses dons. Il aurait été certes plus heureux que né avec d'autres besoins, par conséquent, d'autres souffrances.

Après le départ de Berryer, la vie recommença rue Haute-du-Château, comme par le passé. Les jours s'ajoutaient aux jours; ils n'avaient, ni les uns ni les autres, reçu aucune nouvelle de l'illustre voyageur.

Seul, Aubin Ploguen semblait changé. En vérité, le Breton n'était plus le même. Tous les matins, il lui arrivait une lettre. Cette lettre contenait une ligne. Du 6 octobre, jour du départ de Berryer, au 12, époque à laquelle nous sommes parvenus, Aubin reçut six lettres. Les voici dans leur mystérieuse laconité:

1° Maladie grave, inflammation de poitrine;

2° Beaucoup de mieux;

3° Le mieux se continue;

4° Aggravation, nuit mauvaise;

5° Autre nuit mauvaise;

6° De plus mal en plus mal.

Or, le caractère d'Aubin variait avec les lettres qui étaient reçues. Quand arriva la première, Aubin se frotta joyeusement les mains; à la seconde, il fut triste, et ainsi de suite. Quand la nouvelle était bonne, Aubin était ennuyé; par contre lorsque la nouvelle était mauvaise, Aubin était enchanté.

Si Henry ou Jean avaient su quelles étaient ces correspondances entretenues avec tant de soin par le Breton, ils n'auraient pas manqué d'être fort intrigués. Il est vrai que Ploguen ne leur aurait jamais avoué la vérité. C'était un secret. Mais quel secret?

Cependant, rien ne faisait prévoir que l'autorité nantaise dût, un jour ou l'autre, découvrir la retraite de Madame. On avait même renoncé à laisser pénétrer chez elle ses plus intimes amis. Seul, M. de Charette faisait exception à la loi commune. Quant à Jean et à Henry, ils se rendaient chez Madame, en passant par le corridor souterrain.

--Cet homme, qui se disait envoyé par le comité de Paris, est-il revenu encore? demanda un soir le marquis à Henry.

--Non. C'est du nommé Deutz que tu parles, n'est-ce pas?

--Oui.

--Je crois que nous avons bien fait de refuser l'audience sollicitée par lui.

--Le filleul de Madame, pourtant!

--Peu importe! dans la situation où nous sommes, avec la responsabilité qui pèse sur nous...

--Tu as raison, d'ailleurs l'ordre de M. de Charette est formel. Et c'est nous qui, les premiers, devons donner au chef l'exemple de l'obéissance.

Henry interrompit son ami. Ils passaient en ce moment devant la boutique où trônait, aux derniers feux du soleil couchant, Mme Ravine, l'épicière, la belle madame Ravine, soleil couchant elle-même.

--Ma foi! je ne suis pas en train ce soir, dit Henry tout bas. Laisse-moi m'amuser un peu.

Il entraîna son ami devant la boutique.

--Eh! bonjour donc! ma'me Ravine! dit Henry en s'inclinant.

--Bonsoir plutôt, monsieur Mirliflor junior, je suis la vôtre.

--Toujours belle! riposta Henry.

Puis, il posa délicatement une prise de tabac sur le haut de sa main.

--A propos, dit la belle épicière, vous savez la nouvelle?

--Quelle nouvelle?

--M. Berryer est arrêté.

Il fallut aux deux jeunes gens une grande puissance sur eux-mêmes pour ne pas jeter un cri. De Puiseux serra fortement le bras de Jean. Puis, il ajouta:

--Bon tabac!--Voulez-vous me prêter votre journal?

--Volontiers.

Ce soir-là, Henry, _alias_ Nestor Mirliflor, ne fit pas une bien longue visite à madame Ravine. Il avait hâte d'entraîner Jean.

Dès qu'ils furent rentrés chez eux, ils ouvrirent le journal qui contenait le procès-verbal suivant:

«Le 10 octobre de l'an 1832, vers une heure du matin, nous, Martin (Édouard-Louis), brigadier, Camus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste) et Jannet (Joseph), gendarmes soussignés;

Certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous sommes transportés sur la route qui conduit de la ville d'Angoulême à celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le nommé Berryer, député;

L'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, et l'avons conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré l'ordre de le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la Loire-Inférieure à Nantes.

Fait et clos à Angoulême, les jours, mois et an que dessus.»

_Signé:_

MARTIN, CAMUS, JANNET, DURAND.

P. C. F.:

VERTHELOT, _greffier_.

IV

UNE DIGRESSION

Les lignes qu'on va lire se pourraient détacher de ce livre, ne tenant pas à notre action. On a vu que l'arrestation de Berryer, n'était pour Deutz qu'un moyen d'arriver à ses fins.

Mais nous voulons faire connaître toutes les particularités de cette grande guerre vendéenne de 1832, trop longtemps méconnue. Au surplus, ce nous sera un moyen de dénoncer encore une fois les procédés politiques infâmes dont se servait le gouvernement du roi Louis-Philippe.

A peine arrêté, Berryer fut conduit à Nantes. On l'enferma, non dans la prison de la ville, où nous avons vu déjà Jean de Kardigân et Henri de Puiseux, mais dans une chambre basse de la Préfecture.

L'agitation de la cité était à son comble. Les uns, comme nos amis, étaient consternés; les autres blâmaient le gouvernement d'avoir osé commettre une pareille vilenie.

Le soir même de l'arrivée de Berryer, M. Maurice Duval envoya une troupe d'hommes hurler sous les fenêtres de la préfecture des vociférations où dominaient ces deux mots: «A mort!» Mais, ainsi qu'on va voir, la police avait trop bien pris ses précautions pour se contenter de garder en prison le grand orateur. Il lui fallait plus. Berryer fut prévenu qu'on allait le déférer au jury de Loir-et-Cher, où son procès était instruit d'avance.

Quelques heures avant son départ, deux domestiques entrèrent dans la chambre de l'illustre captif, en apportant une table couverte du déjeuner. C'était le lendemain matin. L'un des deux domestiques sortit bientôt. Son compagnon resta seul. Celui-ci continua pendant un instant à préparer le repas, puis quand il se fut assuré que personne ne pouvait le voir, il s'approcha de Berryer, et lui dit tout bas:

--Me reconnaissez-vous?

Berryer crut à un piège et ne répondit rien. Le domestique ne put rien obtenir de lui. Heureusement, car ce domestique était un espion.

Berryer monta dans un carrosse, fermé à clef, à glaces dépolies, vers midi. Le carrosse était escorté d'un demi-escadron de gendarmes. La ville fut traversée ventre à terre. Aux portes, une partie de l'escorte se détacha. Dix gendarmes restèrent seuls et galopèrent autour. Ancenis, Angers, Saumur, furent bientôt dépassés. A Tours, il y eut à peine un arrêt d'une demi-heure. L'arrivée à Blois ne fut signalée par aucun incident.

On ne laissa pas à Berryer le temps de se reposer. Le procureur du roi se présenta aussitôt dans la cellule, où le premier orateur des temps modernes attendait que l'on décidât de son sort.

--Monsieur, lui dit-il, on a opéré une perquisition chez vous. On a trouvé dans votre secrétaire les papiers les plus compromettants.

--C'est impossible.

--Je vais vous les mettre sous les yeux.

Le procureur du roi tira de son portefeuille un certain nombre de pièces, et les fit passer sous les yeux du prévenu. Mais à peine Berryer y eut-il jeté un regard, qu'il rougit d'indignation et s'écria avec cet accent que lui seul possédait:

--Ces pièces sont fausses!

--Vous espérez en imposer à la justice, mais je vous préviens qu'elle est instruite.

--Vous voulez me faire condamner? mais il faudrait au moins avoir d'autres preuves que celles-là. Quoi! vous voulez prouver que j'ai payé un assassin pour tuer le roi des Français! Vous pouvez le dire, monsieur, personne ne daignera vous croire. Vous avez encore falsifié ce papier pour m'accuser d'avoir voulu corrompre la conscience d'un colonel. Dites-le encore, personne ne vous croira, cette fois encore, monsieur.

Malgré son impudence, le procureur du roi dut être un peu décontenancé par cette parole pleine de dignité. En effet, ainsi que cela fut démontré plus tard, ces pièces étaient entièrement fausses.

Le magistrat se retira.

Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels on grossit à dessein, dans les journaux officieux, les interrogatoires du prévenu. On alla même jusqu'à ajouter des mensonges à ces interrogatoires. C'est ainsi que la France apprit un matin, le 27 octobre, que Berryer venait d'avouer tout. Avouer quoi? On ne le disait point. Seulement ces feuilles honnêtes ajoutaient avec hypocrisie:

--Demain commencent les débats. Le prévenu renouvellera sans doute ses dénégations premières.

Le lendemain commencèrent, en effet, les débats. Une foule énorme remplissait le prétoire. Le majorité, hâtons-nous de le dire, était favorable à l'homme illustre qu'une criminelle politique forçait à s'asseoir sur le banc des assassins.

D'ailleurs, un mouvement s'était produit dans l'opinion publique, qui ne laissait pas d'inquiéter beaucoup le gouvernement.

La cour de cassation avait blâmé l'arrestation illégale du député; le barreau de Paris, par l'entremise de son bâtonnier, M. Mauguin, avait, de son côté, adressé une lettre très-énergique à leur glorieux confrère. Enfin, de toutes parts, on condamnait le ministère et on acclamait le prisonnier.

Ce fut en de pareilles dispositions que les débats commencèrent. Il n'y a qu'un témoin: un sieur Chartier, qui prétend que Berryer l'a chargé de corrompre des officiers de l'armée.

Les regards se tournent vers le banc des accusés. Mais Berryer reste calme; il ne répond rien. Alors le sieur Chartier continue sa déposition, chargeant toujours de plus en plus. C'était à lui encore que Berryer avait proposé vingt mille francs pour assassiner Louis-Philippe. Le témoin, malgré les murmures que ne pouvait retenir l'auditoire, prétendit que la pièce dont Berryer niait la vérité en était la preuve.

Mais de tels échafaudages ne peuvent pas subsister bien longtemps. Le ministère public fit courageusement son métier. Il accabla de mépris le sieur Chartier, et abandonna l'accusation. Nous regrettons d'ignorer le nom de ce magistrat intègre. Si nous le connaissions, il nous serait facile de prouver que de ce jour-là la carrière de cet homme acheva d'être perdue.

Naturellement Berryer devait se défendre lui-même. Il prononça une seule phrase. Mais cette phrase suffit à faire l'un des plus beaux discours qu'il ait peut-être jamais prononcés.

«--Messieurs, dit-il, on m'accuse d'avoir été un suborneur de consciences et un soudoyeur d'assassinats. C'est à vous de déclarer si cela est vrai... J'attends!»

Après une délibération de cinq minutes, le jury rapporta un verdict de non-culpabilité sur toutes les questions.

Aussitôt le président ordonna la mise en liberté immédiate du prisonnier.

Les applaudissements furent tels, que, pendant cinq minutes, ils ébranlèrent les voûtes du Palais de Justice.

Le gouvernement semblait battu. Et pourtant il venait de gagner sa plus belle partie. La trahison de Deutz devenait possible. Nous savons que c'était lui qui avait préparé toute cette aventure, qui se terminait glorieusement pour Berryer. Nous allons voir pourquoi.

V

L'AUDIENCE

L'acquittement de Berryer avait été prononcé le mercredi 31 octobre. Le même jour, à trois heures de l'après-midi, Deutz allait frapper chez M. C..., royaliste dévoué, et qui était chargé de faire parvenir à Madame les demandes d'argent, ou les lettres qu'on lui adressait. Ce n'était pas la première fois que Deutz venait chez M. C..., mais toujours, ainsi qu'on le sait, l'audience qu'il sollicitait lui avait été refusée, non qu'on se méfiât de lui, mais la consigne était formelle. M. de Charette avait défendu qu'on laissât pénétrer auprès de Son Altesse aucune personne qui ne serait pas porteur d'un ordre de lui.

M. C... répondit donc à Deutz, ainsi qu'il l'avait déjà fait. Il lui était impossible de conduire le juif auprès de Madame.

--C'est bien malheureux, répliqua le traître, car je suis porteur d'une lettre de M. Berryer et d'instructions secrètes venant de lui.

Rien ne pouvait produire plus d'effet. M. C... savait que Madame était anxieuse de recevoir des nouvelles du prisonnier. Elle ignorait encore qu'en ce moment-là même on rendait l'arrêt pour ou contre le Cicéron royaliste. M. C... n'osa pas prendre sur lui de renvoyer Deutz. Il se contenta de lui dire:

--Revenez ce soir à neuf heures.

Puis, dès que Deutz fut parti, il courut à la maison où se cachait M. de Charette. Par malheur M. de Charette était en tournée dans l'ancien Bocage, où il voulait préparer le soulèvement prochain.

M. C... se rendit auprès du marquis de Kardigân, qui refusa de prendre sur lui une telle responsabilité, surtout en l'absence de son chef. Il fut donc décidé que Madame prononcerait en dernier ressort, et déclarerait s'il lui plairait, oui ou non, d'accorder l'audience demandée.

Fort peu de royalistes connaissaient la retraite de la duchesse de Berry. Bien qu'on pût compter sur leur fidélité, il était inutile d'exposer une si précieuse existence aux indiscrétions d'un homme. M. C... était de ceux-là. Il ignorait donc le chemin secret par lequel les deux maisons de la rue Haute-du-Château communiquaient.

Sur un signe de Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux sortit de la pièce où ils avaient reçu M. C..., et descendit aux caves où il prit la route que nous connaissons.

Madame ne sortait jamais. Sa vie était d'une régularité désespérante. Passer ainsi de l'existence dramatique de la guerre à la réclusion d'une prison volontaire, c'était dur pour une organisation si vive. Mais elle se résignait en pensant qu'elle accomplissait son devoir.

Madame demeurait dans la chambre du second étage que nous avons dépeinte. Elle prenait ses repas au premier, et généralement elle admettait à sa table M. de Ménars, les demoiselles Deguigny, et mademoiselle Stylite de Kersabiec.

Quand Henry de Puiseux arriva, la cloche du rez-de-chaussée sonna. C'était le moyen employé pour prévenir d'un danger; car on avait souvent de rudes alertes, dans cette petite maison qui avait l'honneur d'abriter la première femme de France! Les régiments passaient presque chaque semaine dans la rue pour entrer ou sortir de la ville.

Aussitôt Madame se réfugiait dans une cachette particulière, qui mérite une description, étant devenue historique, et dont nous parlerons plus tard.

--Entrez, de Puiseux! dit Madame, quand on lui eut annoncé le jeune gentilhomme.

--La santé de Votre Altesse est-elle bonne aujourd'hui?

--Oh! ma santé est bonne, ce n'est pas cela qui m'inquiète!

Pauvre princesse! Elle souleva tristement un coin du rideau pour apercevoir un peu de ce ciel bleu qu'elle aimait tant.

--J'ai des moments de découragement, murmura-t-elle. Ne jamais sortir! Rester toujours enfermée... Je donnerais un trésor pour faire une course folle, au milieu de la plaine, avec un horizon devant moi. L'horizon!... Regardez le mien. Ce sont les quatre murs de cette chambre!...

Elle courba le front. Henry se taisait, ému devant cette plainte si féminine.

--Mais ne parlons plus de tout cela, reprit-elle avec une gaieté un peu forcée. Je n'ai pas le droit de me plaindre de douleurs si mesquines quand les meilleurs de mes amis ont souffert si durement pour moi... Qu'aviez-vous à me dire, de Puiseux?

--Madame, je viens soumettre à Votre Altesse un fait de la plus grande gravité. M. de Charette a ordonné que personne ne fût introduit auprès de vous sans une permission expresse signée de lui. A peine cinq ou six d'entre nous sont-ils exceptés de cette loi sévère, mais nécessaire. Or, un jeune homme, nommé Deutz...

--Mon filleul!

--Oui, Madame.

--Je crois pourtant qu'on peut avoir confiance en lui.

--Ce jeune homme a plusieurs fois sollicité la faveur d'être reçu par Votre Altesse. Jusqu'à présent, M. de Charette avait toujours refusé. Mais aujourd'hui, ce M. Deutz revient à la charge, insiste pour être conduit auprès de vous, et M. de Charette est absent.

--Absent ou non, on doit respecter l'ordre qu'il a donné.

--Alors, Madame...

--Dites à Deutz que je le regrette, mais qu'il m'est impossible de manquer aux commandements du chef que j'ai nommé moi-même.

Henry de Puiseux s'éloignait déjà, enchanté au fond du coeur que la duchesse de Berry fût aussi prudente; mais celle-ci le rappela tout à coup.

--Et pas encore de nouvelles de notre Berryer?

--Non, Madame.

--A cette heure pourtant!... Oh! ils n'oseront pas y toucher, c'est impossible!

--Ils ont bien osé toucher au roi de France.

--Ne me dites pas cela. J'ai le frisson quand je pense que, à cause de moi, il pourrait arriver malheur au plus grand orateur de mon pays! Mais c'est donc une fatalité maudite que de me servir! Les uns, comme Grandlieu et Girardin, sont morts; les autres sont prisonniers! Dieu m'a donc abandonnée, moi et les miens!

Madame se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains. Henry put voir glisser, entre les doigts fins et roses de la princesse, une larme pure comme une perle... Quelle récompense pour Berryer: une larme de Son Altesse Royale la duchesse de Berry, mère du roi de France!

--Que me voulait Deutz? demanda-t-elle brusquement, comme pour s'arracher elle-même aux pensées qui lui brisaient le coeur.

--Il venait... justement... de Blois.

--De Blois!

Madame se releva d'un bond.

--Allez le chercher...

--Madame!

--Je veux le voir.

--Que Votre Altesse daigne se rappeler ce qu'elle vient de me dire.

--Je ne savais pas ce que je sais. Allez chercher Deutz.

--Madame...

--Vous hésitez! Je vous ai dit que je le voulais!

Puis, voyant qu'elle avait attristé Henry, elle lui prit la main.