Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 17

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Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver. Nous ne pourrions pas être heureux; nos coeurs souffriraient, car ils n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime: l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne saurais manquer au devoir!

--Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle.

--Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon coeur saigne quand je vous parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici; que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime, mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!

Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé:

--Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point que vous soyez déchu à mes yeux. Celui qui a voué sa vie à une cause sainte telle que la vôtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant une action contre l'honneur!

Quoi! le marquis de Kardigân, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le héros de la Pénissière et de Château-Thibaut, mon Jean, à moi, celui que j'ai paré de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-là pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez, moi, je vous supplie, je vous implore... Ce que vous voudrez que je fasse, je le ferai, car je vous aime... Je n'aurais pas la force de répondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour vous que je vous conjure d'avoir pitié de moi! Que l'image de mon bien-aimé reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant encore par le sacrifice!

Lorsqu'elle s'arrêta, Jean découvrit son front qu'il avait voilé de ses mains. Son visage était mouillé de larmes.

--Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier... Merci, ma Fernande, de me les avoir rappelés! Je partirai seul, mais je ne vivrai pas. Je n'en aurais pas la force.

--Vous partirez seul et vous vivrez!

--Fernande!

--Je le veux!

--C'est impossible.

--Vous vivrez, Jean! Déserter la vie un jour de désespoir, c'est aussi lâche pour l'homme que pour le soldat de déserter son poste un jour de bataille. Vous vivrez. Là encore c'est le devoir.

--Eh bien, oui, j'ai été lâche! Vous pouvez partir tranquille et calme, Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous.

Déjà une première fois, à Paris, le jeune homme avait eu à lutter corps à corps contre les redoutables étreintes de la passion.

Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable, criminel même, l'homme possédé par elle.

Mais l'honneur triomphait...

Jean et Fernande ne se serrèrent même pas la main. Elle s'éloigna, courbant le front, et il la regarda partir, le coeur saignant, le coeur brisé par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir...

XXVII

LE PONT DU NAVIRE

Deux jours plus tard, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân arrivaient au Havre. Le _Wellington_, corvette anglaise, allait les transporter au pays de Galles. C'était le soir. Une brume légère couvrait la rive. Le ciel, étincelant et constellé, rayonnait. Les deux Vendéens jetaient un regard navré à ce sol de la France qui bientôt allait s'enfuir à leurs yeux.

Patrie! patrie! au coeur sublime, que rien ne remplace! ni la tendresse de l'épouse, ni la tendresse du père! Patrie! éternelle affection, qui inspire le dévouement sans bornes, le renoncement sans ambition!

Henry et Jean, appuyés l'un sur l'autre, se tenaient debout, au milieu du pont, le regard fixe, et comme rivés à la jetée du Havre.

La jetée était couverte. Beaucoup étaient venus là pour assister au départ des deux fameux chouans. On apercevait çà et là les têtes des agents de police qui venaient mettre ordre à la sympathie intempestive que le public aurait pu éprouver pour les bannis.

Le capitaine et les matelots du _Wellington_ ne laissaient pas de témoigner une vive déférence aux deux jeunes gens. Mais eux ne voyaient rien que le sol de la France, sur lequel ils n'étaient déjà plus; n'entendaient rien que le bruit sourd de la vague, qui venait se briser contre la jetée.

Cependant, le moment du départ arriva.

Le _Wellington_ leva l'ancre et, poussé par un vent d'est assez fort, malgré la chaleur de la température, commença à sortir du port. Alors les spectateurs restés sur la rive retirèrent leurs chapeaux.

Ils voulaient saluer une dernière fois ceux qui étaient proscrits pour avoir été fidèles.

Jean-Nu-Pieds se rappela, sans doute, qu'une fois déjà, deux ans auparavant, il avait assisté au départ d'un banni. Mais ce banni portait une couronne au front... Aujourd'hui, c'était lui-même qui partait, chassé pour avoir servi le petit-fils de ce roi...

Le _Wellington_ filait rapidement toutes voiles dehors. Le capitaine s'approcha de Jean-Nu-Pieds, et, après avoir salué poliment le chef vendéen, engagea la conversation avec lui. Une déférence évidente perçait dans les moindres paroles de l'Anglais. Le rude marin ne pouvait qu'admirer le dévouement des deux jeunes gens, lui qui n'était pas détourné de sa conscience par de vaines et stériles questions de parti.

--Quand arriverons-nous à Brighton, capitaine? demanda Jean.

--Demain matin, monsieur le marquis. Une nuit est bientôt passée à bord, surtout une nuit étoilée comme celle-ci.

--Avez-vous beaucoup de passagers?

--Une dizaine. J'ai entre autres une de vos compatriotes qui m'intrigue beaucoup.

--Vraiment?

--C'est une jeune femme, autant que j'ai pu en juger à travers le voile épais qui couvrait son visage. Elle est venue me trouver au quai d'embarquement, et a retenu son passage pour Brighton. Mais ce n'est pas là l'extraordinaire. Un de mes officiers qui l'a remarquée, m'a dit qu'elle ne s'était décidée à arrêter une cabine sur le _Wellington_ que lorsqu'elle avait su que vous et M. de Puiseux feriez le voyage avec moi.

--Ah! dit Jean étonné.

--Voilà pourquoi j'ai cru devoir vous prévenir. Vous comprenez que, dans votre position... il faut...

--Quoi, capitaine?

--Je serai franc. J'ai pensé que la police avait peut-être intérêt à vous faire espionner, et j'ai voulu que vous puissiez savoir à quoi vous en tenir.

Cette même idée était venue aussitôt au chouan. Il serra avec force la main du marin anglais, pour le remercier de cette preuve de sympathie qu'il lui donnait.

Le marquis de Kardigân comptait, ainsi que nous le savons, séjourner le moins possible en Angleterre. Il voulait quitter Londres en cachette, afin d'être perdu dans le tumulte de la grande cité et revenir se mettre aux ordres de Madame, cachée dans Nantes. Henry devant l'accompagner, il importait que les deux Vendéens se concertassent sur leur plan de conduite.

Il voulut immédiatement lui faire part de cette découverte due à l'obligeance du capitaine du _Wellington_.

De Puiseux, appuyé à un mât, suivait la manoeuvre avec intérêt.

--Viens dans notre cabine, dit tout bas le marquis à son ami.

--Dans la cabine, jamais!

--Pourquoi?

--Parce que... dame! tu me demandes là une explication... Enfin, peu importe! Eh bien, mon cher, je crains par-dessus tout le mal de mer; j'ai ouï dire que le seul moyen d'y échapper, c'était de rester à l'air.

Malgré sa tristesse, Jean-Nu-Pieds ne put s'empêcher de sourire. Quel charmant compagnon c'était que ce jeune homme! Sa gaieté trouvait à s'épancher en toute occasion et à distraire son ami des navrements de l'heure présente.

--Soit, reprit le marquis; alors, écoute...

Et, baissant la voix, il lui expliqua en deux mots ce que le capitaine du _Wellington_ supposait. Henry éclata de rire.

--Une espionne à nos trousses?

--Pourquoi pas?

--Alors tant mieux.

--Vraiment?

--Parbleu! Nous sommes jeunes... nous sommes... je passe! Si elle est jolie, nous la séduirons. Ce ne sera qu'une aimable plaisanterie faite à la police française qui nous en veut tant. Rappelle-toi la fameuse baronne de Sergaz!

Une ombre couvrit le front du marquis.

--Ah! ne me parle pas de cette femme!

--Bah!

--C'est elle qui a joué un rôle maudit dans ma vie.

--Qu'en sais-tu?

--Rien.

--Alors?...

--Je n'en sais rien, te dis-je, mais j'en suis sûr; Fernande a dû être éclairée sur elle, bien qu'elle ait toujours gardé le silence. Songe qu'elle a disparu tout à coup!

--Ah! ah!

--Enfin, il y a des choses qu'on ne raisonne pas. Son souvenir m'effraye. Je la vois encore, pâle, droite, avec son regard sombre qui s'attachait sur moi.

--Comment, tu ne savais pas?...

--Quoi?

--Dame!... elle... comment dirais-je?... elle t'aimait.

--Jacqueline m'aimait!

--Je m'en suis aperçu une certaine nuit, dans les bois de Machecoul, alors que la pauvre Fernande était venue vers toi sous le déguisement de Pinson. J'ai surpris son regard, mon ami, et son regard m'a fait peur.

--Alors... alors... j'ai raison de l'avouer. J'ai été aveugle, je n'ai rien vu. Si ce que tu dis est vrai, c'est d'elle que vient tout le mal...

La nuit était venue peu à peu. Depuis longtemps déjà le _Wellington_ voguait en pleine Manche. La cloche du bord sonna le souper. Les passagers descendirent dans l'entrepont où le repas était servi. Ils étaient peu nombreux. Le mal de mer faisait ses ravages. Ceux qui vinrent s'asseoir à la table étaient au nombre de cinq, parmi lesquels une femme, très-voilée, dont on n'apercevait pas le visage. Dès qu'elle vit entrer les deux Vendéens, elle se leva de table et remonta sur le pont. Mais le capitaine avait dit à Jean:

--C'est elle...

Le souper était achevé quand le marquis et Henry regagnèrent la dunette; l'inconnue avait disparu.

La nuit s'avançait radieuse. A peine une brise légère ridait la surface de la mer, semblable à un lac endormi.

Vers onze heures, Jean-Nu-Pieds n'avait pu encore se décider à s'arracher à ce spectacle merveilleux; la mer, cet infini de la nature, est ce qui rapproche le plus de Dieu, cet infini de la pensée.

Le marquis regardait la vague phosphorescente qui se brisait à l'arrière, quand une main s'appuya sur son épaule. Il se retourna. C'était l'inconnue. Elle releva lentement son voile.

--Jacqueline! s'écria-t-il.

--Oui, Jacqueline. Je suis ici parce que je vous aime, répliqua-t-elle amèrement.

--Vous m'aimez?

--Écoutez-moi. J'ai tout quitté pour vous, mon fils, ma patrie... Est-ce que je n'ai pas une patrie, moi aussi? Je viens pour partager votre exil, pour unir ma vie à la vôtre...

--Mais...

--Laissez-moi finir. C'est une parole suprême que j'attends de vous. La parole qui me fera vivre ou mourir. J'ai choisi cette heure pour mon aveu, parce que j'ai voulu que vous puissiez commencer à sentir le poids de la solitude autour de vous.

Je vous aime! Dès la première heure où je vous ai vu, cette passion a germé en moi. Je n'ai pas même essayé de la combattre. Aujourd'hui, vous êtes seul. Votre cause est vaincue, vos biens sont confisqués, votre fiancée est morte pour vous... vous avez tout perdu... et je viens vous dire: Jean, je vous aime; Jean, voilà un an que je vis pour vous; m'aimerez-vous enfin, et n'aurez-vous pas pitié de moi?

Elle tenait le bras du jeune homme, et, succombant sous le poids de son émotion, elle s'était presque agenouillée devant lui.

--Écoutez encore, continua-t-elle. Vous savez combien j'aimais mon fils? Je l'ai à jamais abandonné pour vous suivre, pour qu'il n'y eût rien entre nous. Je vous aime! Toute ma vie vous sera consacrée...

--Je ne vous aime pas, répondit doucement le marquis de Kardigân. Mon coeur est à une autre, et il est de ceux qu'un amour suffit à remplir.

--Elle est perdue pour vous!

--J'ai sa parole: cela me suffit.

--Vous me repoussez?

--Je ne vous repousse pas. Si vous m'aimez réellement, je vous plains. Mais je ne comprends pas que vous veniez ainsi à moi maintenant, vous offrant comme une femme perdue!

--Vous ne savez pas les combats qui se sont livrés en moi! Dès que j'ai senti que je vous aimais, j'ai senti également que vous ne pourriez jamais m'aimer. L'irrémédiable obstacle était entre nous. Peut-être serais-je morte, si je n'avais voulu... M'aimez-vous? Non? Eh bien! apprenez tout! Votre mariage avec Fernande, c'est moi qui l'ai empêché!

--Vous!

--Je savais que vous ne seriez jamais à moi, je viens de vous le dire! Mais je ne voulais pas que vous fussiez à une autre. C'est moi qui ai conçu le plan infernal qui vous a séparé d'elle! Vous avez cru et elle a cru, elle aussi, que la vie de son père avait été menacée! Allons donc! c'était une comédie arrangée à l'avance! Dieu! que j'ai été heureuse, quand j'ai appris que j'avais réussi, que vous ne pourriez plus l'épouser!

C'est le seul jour de bonheur que j'aie eu depuis que je suis née. Vous ne m'aimez pas? je le sais et je le savais quand vous étiez là-bas, ne pensant qu'à elle! Je le savais, quand j'ai fait tout cela! Si je vous ai fait mon aveu, c'est que je voulais vous désespérer avant de mourir... car je vais mourir! Croyez-vous donc que je vous aurais dit tout cela, si j'avais dû vivre?...

--Malheureuse!

Il lui saisit les deux poignets avec violence, tant la révélation l'exaspérait.

--Ah! vous pourrez me faire mal! vous ne m'en ferez jamais autant que je vous en ai fait! Je suis heureuse! Je lis dans vos yeux le désespoir de l'amour perdu, la pensée que votre bonheur s'est effondré par suite d'une comédie.

Eh bien oui, souffrez! souffrez! vous m'avez fait tant de mal que je ne sais plus si je vous aime ou si je vous hais!

La passion criminelle qui dévorait Jacqueline laissait son empreinte infâme sur son visage. Les âmes viles sont abaissées par l'amour: il ne purifie que les âmes élevées.

Jean la jeta presque à ses pieds.

--Ah! sois maudite! sois...

Mais elle se releva, et se précipita vers le bastingage.

--Adieu! dit-elle.

Il vit qu'elle voulait se jeter à la mer. Déjà le mouvement instinctif à toute créature humaine qui veut en sauver une autre, l'entraînait à la retenir...

Mais Henry de Puiseux, dans l'ombre, avait tout entendu.

--Cette femme a mérité la mort. Laisse-la mourir! dit-il.

Jacqueline était tombée à la mer.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIE

LE CHÂTIMENT DE JUDAS

I

LA MANIFESTATION

Sur une des places principales de Nantes, le 6 octobre de cette même année 1832, il y avait un rassemblement assez considérable vers les cinq heures du soir.

Dans les groupes on parlait avec animation d'un certain individu qui, s'il fallait en croire les exclamations de colère qu'il excitait, devait être universellement détesté.

--C'est un traître!

--Non, c'est un vendu!

--Il a fait massacrer le peuple!

--Je ne comprends pas que le gouvernement nous envoie un pareil homme!

--Il a mérité la corde!

Etc., etc., etc.

Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les enragés, c'est-à-dire ces gaillards qui crient beaucoup avant la tourmente, et pendant l'émeute ont la prudence de rester chez eux.

A côté se tenaient les petits bourgeois bavards et prétentieux. Problème: Le petit bourgeois est celui qui souffre le plus d'une révolution, et pourtant sa vie se passe à en faire.

--J'estime, je pense, je considère, prononçait avec componction un marchand de seringues, que le roi s'est trompé, a erré, a vu faux. Il aurait dû consulter, interroger les bourgeois de la ville de Nantes, avant de nous envoyer ce monsieur...

--Je crois avoir de véritables facultés de gouvernement, interrompit un fabricant de chaussures élastiques, coupant la parole au fabricant de seringues. Eh bien, jamais je n'aurais commis une pareille faute.

Les gens sérieux, bien qu'en un langage moins prétentieux, étaient du même avis que ces bavards.

--C'était au moins inutile, disait en se promenant de long en large avec deux de ses amis, un des magistrats les plus respectés de Nantes. Pourquoi faire à l'esprit de la population une menace cachée, une provocation indirecte? M. Maurice Duval est détesté ici. Le ministre pouvait bien l'envoyer à Lille ou à Bordeaux, s'il voulait récompenser ses tristes services de Grenoble; mais l'expédier dans la Loire-Inférieure! quand ce département est sourdement secoué par les Vendéens! quand, malgré toutes les recherches, Madame est demeurée introuvable...

--Croyez-vous que la princesse soit à Nantes? demanda au magistrat un des principaux banquiers de la ville.

--J'en suis convaincu.

--Alors je ne comprends point comme elle a pu rester sauve jusqu'à présent.

--Que voulez-vous? On sera toujours mieux servi par le dévouement que par l'ambition. Les hommes qui entourent la princesse n'ont rien à espérer. Ceux qui entourent Louis-Philippe savent au contraire que s'ils s'emparent de la duchesse de Berry, leur adresse sera richement récompensée. Eh bien! malgré cela, ceux-ci ne peuvent pas vaincre ceux-là...

Ainsi qu'on vient de le voir, la situation n'a pas changé, depuis que nous avons abandonné nos héros à la fin de la seconde partie de cet ouvrage. Madame, cachée au fond de sa retraite, attend une heure favorable; et, en dépit de son armée de limiers, en dépit des espions qui peuplent les rues de la ville, le ministre n'a pas encore pu découvrir l'auguste chef des Vendéens.

Décidé à mettre fin à cet ordre de choses, décidé à couper court aux murmures grandissants de la Chambre par une action énergique, M. Thiers vient de donner l'ordre à M. Maurice Duval, préfet de la Loire-Inférieure, de faire une entrée solennelle dans la ville, et de s'entourer de l'appareil imposant des forces publiques.

Nous avons déjà indiqué rapidement quelles étaient les tendances de ce M. Maurice Duval. Il était abhorré par tous les partis. Son administration dans l'Isère avait amené ces désordres sociaux que la baïonnette seule peut terminer.

Aussi quand on avait appris à Nantes que, non content de devenir préfet de la Loire-Inférieure, M. Maurice Duval se décidait à faire une entrée solennelle dans la cité, la partie remuante de la population avait résolu de lui offrir un charivari tel que les oreilles de ce haut fonctionnaire garderaient longtemps le souvenir de sa bravade.

Le général d'Erlon, prévenu, avait répandu ses soldats çà et là dans les rues; mais il se rendait bien compte que ce déploiement de forces serait très-probablement rendu inutile. En effet, que pouvaient faire des soldats contre des satires vivantes?

Cependant, un homme de taille moyenne, appuyé à la porte d'une maison, regardait cette agitation populaire sans y prendre part. Cet homme portait sur son visage l'empreinte du génie humain dans toute sa pureté.

L'oeil perçant lisait au fond du coeur; il avait le nez légèrement aquilin, la lèvre sensuelle, un peu grosse, le front large et puissant. Par moments, quand les vociférations de la foule devenaient trop fortes, il haussait les épaules avec mépris. On sentait en lui un dominateur des masses.

Notre inconnu paraissait guetter quelqu'un, comme s'il eut pris un rendez-vous juste au milieu de cette fournaise. Ses yeux se portaient rapidement à chaque extrémité de la rue, et son pied frappait le pavé avec impatience.

Tout à coup un refoulement se produisit dans les groupes: c'était un escadron de cuirassiers qui chargeait les conspirateurs afin de rétablir la circulation des rues. Naturellement, des cris retentirent de toutes parts, mêlés à des invectives poussées contre M. le préfet, qui avait la lâcheté de ne pas vouloir être _charivarisé_! Qu'en résulta-t-il? Ce qu'il en résulte toujours en pareille occurrence.

C'est-à-dire que l'escadron de cuirassiers sur lequel on avait compté pour rétablir l'ordre, obtint juste un résultat contraire.

Quand il eut disparu, les groupes se reformèrent beaucoup plus irrités qu'auparavant, tellement plus, que les bourgeois manifestants résolurent de se venger. Ils avaient compté d'abord insulter M. Maurice Duval à son passage, le huer, d'aucuns même avaient parlé de projectiles légumineux, tels que pommes cuites et oranges; mais après cette insulte:

--Des dragons! disait l'un.

--Des cuirassiers, disait l'autre.

--Ce sont des dragons!

--Non, ce sont des cuirassiers!

--Enfin, peu importe, s'écriait un troisième. L'important, c'est que nous voulons nous venger. Que faire?

--Sifflons-le, hurla un jeune voyou, espérance des barricades de l'avenir.

--Bravo! bravo!

--Avez-vous des clefs?

--Des clefs forées?

--J'en ai...

--Je n'en ai pas...

--Mais c'est inutile, reprit le voyou. Tenez, regardez!

Il indiquait de la main une boutique qui faisait face à la rue. On lisait à la devanture:

ROGUET

_Marchand de Jouets d'enfants_

Dans une boite, ouverte à son étalage, étaient empilés une centaine de sifflets qui valaient bien un sou pièce. Un cri de triomphe accueillit cette découverte. O néant des grandeurs populaires, on faillit porter le voyou en triomphe pour avoir découvert des sifflets!

Ce fut une vraie irruption. Le nommé Roguet souriait agréablement, en voyant la foule se précipiter dans sa boutique, car ces sifflets étaient précisément un vieux fonds de magasin, dont il n'aurait jamais pu se débarrasser sans l'impopularité de M. Maurice Duval.

Il vida la boite sur une table et mit en vente la marchandise, au prix de 1 franc le sifflet. Il y en avait cent. Ce fut pour l'intelligent Roguet un bénéfice net de 95 fr. L'exaspération était telle que s'il y avait eu cinq cents sifflets, que s'il y en avait eu mille, il les aurait vendus. À quoi tiennent les fortunes humaines!

L'homme dont nous avons parlé sourit en voyant revenir ces badauds enragés, armés tous d'un sifflet. Il sembla moins pressé de voir arriver celui qu'il attendait, et bien plus disposé à la patience. C'est qu'en effet, pour un observateur, ce spectacle promettait d'être curieux.

Un bruit de voix ne tarda pas à annoncer l'arrivée prochaine du préfet. Bientôt toutes les têtes se tournèrent vers la rue par laquelle devait déboucher M. Maurice Duval. Les chevaux de la calèche où s'étalait le préfet avançaient lentement. Enfin, la calèche apparut.

M. Maurice Duval était très-pâle. Évidemment l'exercice auquel il se livrait ne lui allait que médiocrement. Mais, sous peine de disgrâce, il fallait bien obéir à l'ordre du ministre. Il jetait des regards effarés à droite et à gauche. À côté de lui, son chef de cabinet ne paraissait guère plus rassuré. Quand la calèche déboucha sur la place où se tenaient les conspirateurs, de violents sifflets éclatèrent. Le tapage fut tel que les chevaux se cabrèrent. Les sifflets, les cris du coq, les appellations diverses et irrespectueuses produisaient une épouvantable cacophonie.

--Au galop! ordonna le préfet.

Le cocher de la calèche enveloppa ses deux chevaux d'un large coup de fouet, et la voiture partit ventre à terre. Les exclamations furieuses redoublèrent, car les uns étaient foulés par le timon, les autres écrasés par les roues. Ce fut, pendant dix minutes, un concert de hurlements féroces. Enfin, quand le charivari fut terminé, quand la place resta libre, chacun rentra chez soi. La manifestation, bête comme toutes les manifestations, était finie.

Il ne restait que l'homme au regard puissant. Mais lui aussi ne devait pas tarder à s'éloigner, car un individu s'approcha de lui et lui dit:

--Venez, monsieur Berryer, Madame vous attend.

II

L'ENVERS D'UN RÈGNE DE DIX-HUIT ANS.

L'histoire est restée muette sur ce qui fut prononcé dans l'entrevue qui eut lieu entre Madame et l'illustre orateur. Il quitta la maison de la rue Haute-du-Château, où se cachait la princesse proscrite, avec la même prudence dont il avait usé pour y pénétrer. Là n'est pas notre drame. À peu près à la même heure, un homme arrivait au palais de la préfecture de la Loire-Inférieure.

Le chef du cabinet de M. Maurice Duval attendait le visiteur, sans doute, car il s'empressa de le faire entrer dans le salon réservé et alla prévenir le haut fonctionnaire.

Immédiatement M. Maurice Duval le reçut.