Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 15
--Je vous remercie, colonel, et soyez assuré que votre courtoisie me laisse une grande gratitude pour vous. Je n'ai qu'une chose à vous demander; j'espère que vous voudrez bien ne pas me la refuser. L'un de mes meilleurs amis, mon plus cher compagnon d'armes, M. Henry de Puiseux, est captif comme moi. Je désirerais que nous eussions une prison commune.
--C'est difficile.
--C'est-à-dire impossible?
--Non. Je peux prendre sur moi, pour l'instant, de vous accorder cette faveur,--car c'en est une; mais demain, il faudra que M. le comte d'Erlon statue en dernier ressort. Je me plais à croire que, par exception, il accèdera à votre désir.
--Encore une fois, merci, colonel!
--Ne me remerciez pas, monsieur le marquis. En des temps comme ceux où nous vivons, la guerre a des hasards inévitables et des fatalités imprévues. Peut-être aurez-vous un jour à me rendre ce que je suis heureux de faire aujourd'hui pour vous.
Robert Français salua l'officier supérieur, et suivit la petite escorte qui l'attendait pour le conduire en prison. Le lecteur devine pourquoi le jeune homme voulait être réuni à Henry de Puiseux. Il craignait qu'une parole du chouan ne trahît son sacrifice, et par cela même ne le rendît inutile.
Henry était déjà couché. A peine arrivé dans sa cellule, il s'était déshabillé et jeté sur la maigre couchette que donnait à ses pensionnaires forcés la générosité du gouvernement.
Ce ne fut pas sans une profonde surprise que le jeune Vendéen apprit qu'on allait lui amener comme compagnon le marquis de Kardigân.
Le geôlier lui avait fait part de cette nouvelle en garnissant d'une seconde couchette le fond de la cellule. Celle-ci était fort petite, mais il serait toujours temps d'en préparer une plus grande le lendemain, si le général d'Erlon consentait à ce que la faveur temporelle du colonel devînt définitive.
--Mais c'est impossible! s'écria Henry; M. de Kardigân n'est pas prisonnier.
--Vous le saviez bien, pourtant! dit le geôlier en clignant de l'oeil d'un air malin.
On nous permettra de formuler ici une remarque philosophique que nous croyons assez profonde. Il y a deux espèces de geôliers: le geôlier rébarbatif et le geôlier malin. La première espèce tend à disparaître, et ne se retrouve plus guère que dans les romans noirs. La seconde se vulgarise de plus en plus. Celui-ci appartenait à la classe des geôliers plaisants.
--Comment, je le sais bien! riposta Henry de plus en plus confondu.
--Certainement.
--Pardon, mon ami; je vous serai très-obligé de vous expliquer.
--Sont-ils rusés ces _brigands_[12]! murmura le geôlier en continuant d'arranger la couchette.
--Pourquoi voulez-vous que je le sache?
--Parce que vous le savez.
--Mais encore?
--Tiens, puisqu'il a été arrêté presque avec vous.
Et le geôlier ajouta, non sans un secret contentement:
--Sont-ils rusés, ces brigands!
S'il n'avait pas tenu à répéter cette phrase favorite, preuve à ses yeux qu'il était doué d'une perspicacité supérieure, il aurait vu Henry à demi soulevé sur sa couchette, cherchant, par une puissante concentration d'esprit, à résoudre le problème insoluble qui s'offrait à lui.
--Enfin, je verrai bien, pensa-t-il.
Évidemment, si quelqu'un se faisait passer pour Jean-Nu-Pieds, ce ne pouvait être que par dévouement.
Quand Robert Français entra dans la cellule, le quinquet fumeux qui l'éclairait faiblement empêchait de distinguer les visages. Le jeune homme eut le temps de courir à Henry et de l'embrasser en lui disant tout bas:
--Je suis le frère de Jean; dites comme moi.
--Ah! que je suis heureux de te voir! s'écria tout haut de Puiseux en serrant son prétendu ami sur son coeur.
Le geôlier, qui contemplait cette scène attendrissante en se frottant les mains d'un air satisfait, balbutia:
--Je _savais_ bien qu'il le _savait_! Mais ces brigands... tous rusés!
Quand les deux jeunes gens furent seuls, Robert Français commença par raconter à Henry tout ce que nous savons; par suite de quelles circonstances il avait découvert où était le marquis de Kardigân. Il connaissait l'intimité des deux amis, et il était bien sûr de ne pas commettre d'indiscrétion en prononçant devant Henry le nom de Fernande.
Ce nom amenait encore une contraction douloureuse sur le visage de Robert. Il l'aimait toujours! car s'il était de ceux qui ne savent pas oublier, Fernande était de celles qui ne peuvent être oubliées.
Henry connaissait cette dramatique et touchante histoire des deux frères qui s'étaient trouvés, l'épée à la main, en face l'un de l'autre. Il admira du fond du coeur ce dévouement si noble et accompli si simplement.
Si deux frères avaient jamais dû être séparés, c'étaient bien ceux-là.
Tout se dressait entre eux comme un obstacle infranchissable à leur tendresse: la volonté du père, qui était brisée, non par la leur, mais par la destinée; les opinions politiques qui faisaient de l'un un républicain, tandis que l'autre gardait entière et intacte la foi de ses ancêtres.
Il fallait qu'il fût bien grand de coeur, cet aîné de la famille auquel on avait enlevé son droit d'aimer et son nom, pour aimer d'une si généreuse affection celui qu'on lui avait préféré!
Henry de Puiseux se sentit pris d'une très-profonde sympathie pour cette vigoureuse et sincère nature. Il écarta avec soin de leurs conversations tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler qu'ils étaient d'opinions politiques si diverses.
La nuit, Robert s'endormit d'un doux et calme sommeil, ce sommeil qui vient de la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain matin, à dix heures, ils furent prévenus qu'on allait les transférer dans une cellule beaucoup plus grande, M. le comte d'Erlon ayant permis qu'ils fussent réunis. En même temps, on les avertissait que le capitaine-rapporteur, chargé d'instruire contre eux, allait se présenter dans l'après-midi.
Ce capitaine-rapporteur a laissé un nom par suite de la constante modération et de la réelle éloquence qu'il déploya dans cette série de déplorables affaires qui furent la conséquence des événements de la Bretagne. Il s'appelait M. Fournier.
M. Fournier crut devoir prévenir les jeunes gens que leur cas étant distinct de celui de M. de Révilly, qui lui au moins n'était pas coupable de révolte à main armée, leur procès serait distrait du sien; au reste, la place de Nantes avait reçu du maréchal Soult l'ordre d'en finir au plus vite avec les chouans prisonniers. Le conseil de guerre s'assemblerait très-probablement le lendemain et jugerait aussitôt.
Il n'y avait pas, en effet, d'instruction à conduire. Henry de Puiseux avouait tout, et Robert ne niait rien. Ils reconnaissaient l'un et l'autre avoir porté les armes contre le gouvernement établi. Seulement, Robert Français, qui ne voulait pas mentir, se contentait d'approuver son compagnon. Il n'entrait dans aucun détail.
M. Fournier quitta les deux amis, en leur disant que la première séance du conseil de guerre aurait lieu sans doute le lendemain.
La journée s'écoula presque gaiement pour les prisonniers. Les idées tristes ne pouvaient avoir aucune prise sur ces âmes insouciantes, parce qu'elles étaient résolues.
Quand, après une nuit de repos, le soleil du commencement d'août vint darder ses rayons enflammés sur les barreaux de la prison, tous les deux se souvinrent ensemble que c'était le jour où on allait les juger.
En effet, M. Fournier revint. On mit les prisonniers entre une forte escouade de soldats, et ils furent dirigés vers l'enceinte du Palais de Justice de Nantes, où siégeait le conseil de guerre.
Le conseil était présidé par le colonel F. Desroys, le même qui, l'avant-veille, avait tenu un langage si digne en parlant à Robert Français. Il était assisté par un lieutenant-colonel, un chef d'escadron, deux capitaines, un lieutenant et un sous-lieutenant.
Les débats étant publics, les gradins étaient couverts de femmes élégantes et d'hommes qui les accompagnaient. Un murmure curieux s'éleva dans toute la salle quand les deux prisonniers entrèrent.
XXV
LE CONSEIL DE GUERRE
Nous ne raconterons pas, question par question, la séance du conseil de guerre. Mais il importe que nos lecteurs sachent comment les Vendéens se comportaient devant leurs juges, après avoir vu comment ils se comportaient devant les soldats.
Le colonel Desroys dirigea au reste les débats avec une impartialité remarquable. On pouvait même remarquer l'intérêt très-réel qu'il portait aux accusés, intérêt qu'il ne se donnait pas la peine de cacher.
Le capitaine-rapporteur lut d'abord l'acte d'accusation. En voici les parties principales:
Le sieur Henry de Puiseux est accusé:
1° D'avoir fomenté une rébellion contre les lois existantes;
2° D'avoir préparé une série de manoeuvres, ayant pour but de changer la forme du gouvernement;
3° D'avoir porté les armes contre les troupes régulières de Sa Majesté.
Le sieur Jean de Kardigân est accusé des mêmes crimes; en plus, il est prévenu d'avoir exercé un commandement dans ladite rébellion...
L'acte d'accusation était fort long. On y reconnaissait la main patiente d'un habile policier qui avait reconstruit le passé et donné à ce capitaine-rapporteur tous les renseignements nécessaires. Ainsi, il prenait Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds à Paris, au bal de l'Opéra, les suivait rue du Petit-Pas, 3, et ne les quittait qu'à leur arrestation.
Il mentionnait, contre le marquis de Kardigân, la capture violente d'un agent de la force publique, et achevait en requérant contre eux l'application sévère des peines prévues.
Un silence morne avait accompagné la lecture de cet acte d'accusation. Bien qu'il y eût dans la salle une majorité anti-royaliste, les personnes qui s'y trouvaient ne pouvaient s'empêcher d'admirer les héros de Château-Thibaut, de Vieillevigne et de la Pénissière.
Il est vrai que cette lecture ne constituait pas la partie la plus intéressante de la séance. Cette partie intéressante commencerait aux questions du président et aux réponses des accusés, en un mot, à l'interrogatoire.
Le colonel Desroys s'adressa d'abord à Robert Français.
D. Monsieur le marquis, avez-vous quelque chose à rectifier à la lecture qui vient d'être faite?
R. Non, monsieur le président.
D. Vous reconnaissez pour vrais les faits qui sont allégués?
R. Oui.
D. Sans exception?
R. Oui.
Robert Français avait fait ces trois réponses d'un ton calme, mais admirablement ferme. Le public était heureux: à la tournure que prenaient les choses, il en aurait évidemment pour sa peine.
M, Desroys passa ensuite à Henry de Puiseux et lui adressa les mêmes questions, auxquelles le chouan répliqua par les mêmes réponses.
Tout cela simplifiait de beaucoup le procès. Il était inutile de faire intervenir des témoins à charge, puisque les prévenus ne niaient rien de ce dont ils étaient accusés.
Cependant, M. Dervioud, le collègue de M. Jumelle, aurait été désolé de ne pas jeter sur les héros vendéens un certain reflet odieux. Les ordres du ministre de la justice étaient formels. Quoi! les serviteurs du vrai Roi de France auraient une auréole au front? Non, voilà ce qu'on ne supporterait point.
En conséquence, le capitaine-rapporteur ordonna la comparution d'un témoin à charge, un nommé Isidore Planchut.
Un mouvement se fit dans l'auditoire. Isidore Planchut s'avança. A ne voir que son uniforme, on aurait cru qu'il était en effet ce qu'il paraissait être. Scribe aurait pu lui chanter:
En vous voyant sous l'habit militaire, J'ai reconnu que vous étiez soldat!
Le témoin portait l'uniforme et les galons de caporal de l'armée française.
Il fit sa déposition en ces termes:
--J'ai été fait prisonnier au combat de Vieillevigne. Monsieur commandait les brigands. (Il désigna Robert Français.)
--Vous me reconnaissez? demanda celui-ci.
--Je vous reconnais.
Un amer sourire plissa les lèvres du jeune homme. Le témoin continua:
--Il n'est sorte de mauvais traitements qu'on ne m'ait fait subir, à moi et aux camarades arrêtés avec moi. Le soir on nous battait à coups de crosse de fusil, et on nous refusa du pain.
Pendant ce temps-là, les brigands faisaient ripaille avec des femmes, buvaient à même du vin dans des tonneaux.
Comme un des nôtres se plaignait que nous n'avions pas à manger, ce monsieur (il désigna encore Robert Français) ordonna qu'on le mît contre un arbre, et il fut fusillé...
Un murmure courut dans la salle.
Robert Français se leva. Il était aussi tranquille qu'au commencement. Henry de Puiseux jouait négligemment avec sa chaîne de montre, et promenait son regard assuré sur l'assistance. Il semblait ne pas avoir entendu les horreurs qui se débitaient.
--Monsieur le président, dit Robert, m'est-il permis d'adresser une question au témoin?
--Parfaitement.
--Monsieur, reprit le jeune homme en se tournant vers Isidore Planchut, c'est sous serment que vous portez un pareil témoignage?
Le témoin ne se déconcerta pas.
--Oui.
--Sous serment, c'est-à-dire que vous avez juré sur le Christ de dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité?
--Oui.
--Voilà tout ce que je voulais savoir.
Robert Français se rassit.
Isidore Planchut acheva sa déposition en noircissant encore le tableau déjà esquissé en quelques lignes. Il accusa les Vendéens, et surtout le marquis de Kardigân, d'avoir commis toutes les atrocités possibles. A l'en croire, après Vieillevigne, ledit marquis de Kardigân, aidé de son lieutenant M. de Puiseux, avait fait fusiller onze prisonniers dont les corps furent ensuite livrés à des outrages sans nom.
Les royalistes qui étaient dans la salle, révoltés de ces infâmes mensonges, voulurent protester, mais leurs voix furent étouffées par les murmures d'horreur de la plupart.
Les foules sont essentiellement mobiles. Ceux qui étaient venus au conseil de guerre avec l'intention d'être impartiaux, devaient croire à la véracité d'une accusation portée si hautement et avec tant d'assurance par un soldat, en plein conseil, en face d'un tribunal composé d'officiers loyaux.
Est-ce que le crucifix sur lequel Jésus saigne éternellement ne pendait pas au fond de ce prétoire? Est-ce que ce témoin ne portait pas l'uniforme de l'armée française? Est-ce qu'il n'avait pas pris la parole en jurant devant Dieu qu'il dirait la vérité, rien que la vérité, toute la vérité?
Le colonel Desroys imposa énergiquement silence aux manifestations de la foule, quel que fût le sens dans lequel elles se produisissent. Mais il ne put empêcher les têtes de se presser avidement pour voir quelle contenance gardaient les prisonniers. On devait les croire écrasés sous cette accusation formidable.
--Qu'avez-vous à répondre, monsieur de Kardigân? dit le colonel à Robert.
--Rien, monsieur le président, car se défendre d'avoir commis de tels actes, c'est avouer qu'on pourrait les commettre!
Il serait difficile de rendre l'effet que produisit cette phrase si simple et si digne.
Les ennemis quand même y voulurent voir une preuve de plus du système adopté par les prévenus.
Ils renonçaient à se défendre, selon eux, et ne voulaient rien dire, comme s'ils se fussent considérés au-dessus de toute accusation.
--Et vous, M. de Puiseux? répéta le colonel.
--Oh! moi, monsieur le président, je ne suis pas si endurci dans le crime que mon ami, M. de Kardigân, répliqua Henry avec insouciance, et je vais tout avouer. Ce n'est pas onze prisonniers que nous avons fait fusiller, c'est cinq cents... De plus, après l'exécution, nous les avons mangés.
Malgré sa sympathie pour les prévenus, le colonel dut blâmer Henry:
--Vous manquez de respect à la justice, monsieur! dit-il.
--Oh! c'est impossible, monsieur le président. Il y a longtemps que la justice s'est manqué de respect à elle-même, en citant comme témoins de pareils gredins!
Et il étendait le bras vers Isidore Planchut.
--La parole est à monsieur le commissaire du gouvernement, dit le colonel, qui voulait interrompre cette scène.
Mais Robert Français se leva de nouveau.
--Pardon, monsieur le président, je désirerais que cet homme répétât formellement son accusation. Il jure devant Dieu, qui est au fond de cette salle et qui nous regarde, il jure que nous avons commis les atrocités qu'il prétend?
--Je le jure, dit Isidore Planchut.
--Il est certain de me reconnaître?
--Je jure que c'est vous le marquis de Kardigân, qui avez ordonné les massacres que j'ai racontés. Je vous ai vu!
Au même instant une voix forte partit du fond de la salle:
--Cet homme a menti.
--Qui ose parler ainsi? dit le colonel.
Un jeune homme s'avança.
--Moi, le marquis de Kardigân!
Une stupeur générale fut la suite de cette révélation.
Déjà Jean-Nu-Pieds s'était tourné vers Robert, et lui disait, en l'embrassant:
--Merci, mon frère!
Il y a dans la vie des coups de théâtre aussi puissants que ceux que savent créer les maîtres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc deux marquis de Kardigân?
La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa aussitôt, dès que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la parole.
--Monsieur le président, dit Jean-Nu-Pieds à voix haute, et en tenant la main placée sur l'épaule de son frère, vous m'avez entendu tout à l'heure. J'ai dit que ce témoin en avait menti: je le prouve! le marquis de Kardigân, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu! Cet homme a juré devant Dieu qu'il reconnaissait mon frère!
Le prétendu Isidore Planchut, qui n'était nullement un caporal de l'armée, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine impossible. Il sentait que s'il n'avait rien à craindre de l'autorité, qui était pour lui, la foule, toujours honnête et loyale, quand on la laisse livrée à elle-même, pourrait bien lui faire un mauvais parti.
--Monsieur le président, reprit Jean de sa voix ferme et grave, permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est passé. Comment mon frère a-t-il pu être arrêté, lui qui ne combat point dans les mêmes rangs que moi? C'est ce que j'ignore. Son dévouement sublime m'était inconnu. Mais ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai été fait prisonnier le 10 Juillet. La nuit même, j'ai pu m'évader. Voici les passeports qui m'ont servi, sous un nom supposé, à traverser la France. Vous me demanderez peut-être pourquoi, pouvant gagner la frontière, je ne l'ai pas fait? C'est que je voulais sauver... l'un des miens d'un péril imminent. Puis c'eût été déserter!
Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais été un lâche! A Dijon, un journal m'est tombé sous les yeux. J'y ai lu que le marquis de Kardigân était arrêté. J'ai compris alors que l'un de mes amis s'était dévoué pour détourner les poursuites du gouvernement, et je suis revenu à franc-étrier pour dire à la justice qui me réclame: Me voilà!
Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'était établi soudain. Tous ceux qui assistaient à cette scène émouvante et imprévue, demeuraient suspendus aux lèvres de Jean-Nu-Pieds.
Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement impressionnés. Ils commençaient à comprendre quel rôle honteux la police avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent dégoût soulevait ces âmes loyales.
Le colonel Desroys dit avec une déférence évidente:
--Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous êtes décidé à tromper la justice?
--Je n'ai trompé personne, monsieur le président, répliqua Robert Français. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demandé qui j'étais; j'ai répondu: le marquis de Kardigân. C'est vrai: je suis le frère aîné. Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonné mon droit d'aînesse; ce sont là de ces secrets de famille entre un mort et nous. Peut-être vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis républicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardigân, du héros de la Pénissière... Mais, bien que je haïsse les rois qu'il sert, jamais, eussé-je dû mourir, je n'aurais déshonoré mon parti, en voulant le défendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse!
--Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel sévèrement. Veuillez ne répondre qu'aux questions que je vous adresse. Votre devoir est d'éclairer l'esprit des juges.
--Monsieur le président, reprit le jeune homme, mon frère avait disparu. Cet agent de police dont je m'étais emparé, m'avait annoncé que des recherches actives étaient dirigées contre lui. Quand je me suis vu arrêté, j'ai résolu de me livrer sous son nom. J'entravais les poursuites, et mon frère était sauvé.
--Vous risquiez la mort, ne put s'empêcher de dire le colonel.
--Oui, mais le marquis de Kardigân était libre!
Cette noble phrase fit courir un frisson dans le public. Tout entier, maintenant, il désirait l'acquittement des accusés.
--Gendarmes! dit le colonel, mettez le prisonnier en liberté.
Alors il se passa ce fait étrange. Robert Français quitta le banc des prévenus, et vint se mettre debout à la barre; Jean-Nu-Pieds, au contraire, alla s'asseoir sur ce banc.
--La parole est à M. le commissaire du gouvernement, dit le colonel.
Mais des cris s'élevèrent de toutes parts.
--Qu'on chasse le faux témoin! qu'on chasse le faux témoin!
--Si le silence ne se rétablit pas immédiatement, dit sévèrement le président, je vais faire évacuer la salle.
Tout le monde se tut. Évacuer la salle!
Jamais! le public _s'amusait_ trop!
Pourtant, comme le colonel Desroys sentait que l'instinct de la foule était juste, il appela le lieutenant de gendarmerie, et lui donna tout bas l'ordre d'emmener Isidore Planchut.
Puis il répéta une seconde fois:
--La parole est à M. le commissaire du gouvernement.
Le rôle du chef de bataillon chargé de remplir les fonctions de procureur royal était des plus délicats. Le gouvernement venait de trahir ses intentions perfides.
Abandonner l'accusation? les faits matériels étaient là. C'était impossible. Exagérer la dureté, c'était se heurter à l'opinion publique, qui, par un revirement naturel, était devenue soudainement favorable aux Vendéens.
Il parla sans violence, froidement même, mais comme il devait le faire étant donnée la situation. Il réclama purement et simplement l'application de la loi, c'est-à-dire la peine de mort.
Son réquisitoire dura à peine une demi-heure; on devinait, à l'entendre, que ce soldat était gêné de son rôle.
Aucun avocat n'était assis au banc de la défense. Le conseil n'avait pu en nommer un d'office, les prisonniers ayant annoncé leur intention de se défendre eux-mêmes. En conséquence, Jean-Nu-Pieds se leva:
--Messieurs du conseil, dit-il, je dois remercier d'abord M. le commissaire du gouvernement de sa modération. Il a requis la peine de mort contre nous. C'était son droit: plus même, c'était son devoir. La loi est formelle. A ses yeux, nous sommes coupables, ayant porté les armes contre l'autorité établie. Aux nôtres, c'est différent! Il y a deux codes, messieurs! Le code que fait Dieu, celui que rédige l'homme! C'est au code de Dieu que nous obéissons. Nos pères ont juré fidélité à un principe: ce principe, pour nous, ne peut pas mourir. Il est toujours vivant! Parce qu'une poignée de révolutionnaires déchire l'histoire de France, cette histoire n'en existe pas moins.
On nous accuse de haute trahison? Nous aurions été traîtres, en effet, si nous n'avions pas agi comme nous avons fait! Le roi est le roi! Je ne défendrai ni M. de Puiseux, ni nos compagnons d'armes, ni moi-même, des insultes de ce misérable que vous avez entendu. Vous en avez fait justice!
Je n'ai plus qu'une chose à ajouter. Mourir fusillé, ou mourir sur le champ de bataille, ce n'en sera pas moins pour nous une fin glorieuse. Et en tombant, je me sentirai digne de ma devise: Fidèle!
M. le commissaire du gouvernement avait raison: nous méritons la mort, messieurs du conseil... car nous sommes Bretons! nous sommes fidèles!