Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 14

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Comme ils tournaient l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau, Jérôme Hébrard, serrant doucement le bras de Robert Français, montra à son compagnon un groupe d'individus qui, assis en dehors d'un café, causaient bruyamment en fumant et en buvant.

Parmi ces individus se trouvait une de nos anciennes connaissances, Trébuchet. Si le lecteur se rappelle la soirée où l'agent de police jeta si prestement Jérôme Hébrard à l'eau, il doit comprendre que l'ouvrier devait conserver fort mauvais souvenir du camarade de la Licorne.

Heureusement Trébuchet ne vit point les deux jeunes gens. Ceux-ci purent tourner l'angle de la rue et se cacher derrière une maison, sans perdre de vue le café.

--Aubin, dit Robert Français, tu vois cet homme qui est là, derrière cette colonne? Il ne te connaît pas. Tu vas donc le suivre jusqu'à la nuit. Dès qu'il sera entré dans une maison, tu viendras nous prévenir. Jérôme et moi serons à l'hôtel d'Angleterre.

Le chouan fit signe qu'il avait compris. Il avait vieilli de dix ans, depuis que son bien-aimé maître avait disparu. On eût dit qu'il ne voulait plus parler.

Jérôme et Robert s'éloignèrent. Aubin Ploguen resta, se promenant sur la place de long en large, et les yeux fixés sur le mouchard.

Celui-ci semblait fort peu pressé, se levait, chantait, riait et fumait avec un entrain particulier. Sans doute le gouvernement avait récompensé richement les policiers, afin que leur zèle ne se ralentît pas.

Pendant une heure, Trébuchet ne quitta pas le café. Quand il se décida à s'en aller, Aubin Ploguen marchait tranquillement à quelques pas derrière lui. Le policier traversa une partie de la ville et entra dans la maison de la rue Montdésir, qu'avait louée autrefois M. Grégoire; puis il revint sur ses pas et se dirigea vers la rue Vieille. Il sonna au numéro 9. On se rappelle que c'était précisément la maison qui avait servi de souricière à M. Jumelle, et qu'Aubin Ploguen la connaissait, puisqu'après avoir suivi son maître jusque-là, il était revenu avertir M. de Charette de ce qui se passait. Le chouan eut l'idée de prévenir aussitôt ses amis.

Il avisa un commissionnaire qui attendait des clients, assis sur une borne. Courant à lui, il lui mit dans la main une pièce de vingt sous, et lui ordonna d'aller dire à M. Jérôme Hébrard, à l'hôtel d'Angleterre, que son cousin l'attendait rue Vieille.

Pendant une demi-heure, Aubin Ploguen resta immobile, ayant l'air de se chauffer au soleil et les yeux fixés sur le numéro 9. Enfin Jérôme Hébrard arriva. Le jeune ouvrier avait laissé Robert Français à l'entrée de la rue. De cette façon, Aubin étant à l'autre extrémité, personne n'y passerait sans qu'ils pussent surveiller.

Il pouvait être environ trois heures du soir. Les trois amis attendirent jusqu'à six heures. Trébuchet ne reparut pas. Cette longue station devenait inquiétante. Ils ne savaient trop que croire, les uns et les autres, quand Aubin eut enfin une idée pratique:

--La maison a une issue par derrière, dit-il.

On voit que le fils de Cibot Ploguen ne se trompait pas, puisque c'était par cette seconde issue que M. Jumelle avait fait partir Jean-Nu-Pieds.

Jérôme et Robert étaient entrés dans une boutique de marchand de vins, d'où il était possible de surveiller toute la rue. Ils y gagnaient de ne pas être remarqués. Aubin les y laissa et fit le tour du pâté de maisons. Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'en effet la maison avait un jardin fermé par un mur assez haut, mais qu'une petite porte s'ouvrait dans ce mur, donnant passage sur une route extérieure qui était déjà presque la campagne.

Sept heures du soir venaient de sonner. Robert comprit qu'une plus longue station dans la rue Vieille serait inutile. Étant données les traditions de la police, les mouchards qui avaient affaire dans la maison devaient entrer par la rue et sortir par le jardin. En tous cas, mieux valait surveiller l'issue cachée que l'issue apparente.

Ils partirent l'un après l'autre et tournèrent successivement le pâté de maisons. Ce jour-là était un lundi. Le lendemain du dimanche est généralement fêté par les ouvriers paresseux. On ne devait donc pas trop s'étonner de voir ces trois hommes, couchés dans les herbes, dans les poses les plus abandonnées et simulant un profond sommeil.

Huit heures, puis neuf heures du soir sonnèrent au loin. Il faisait encore jour, ce jour crépusculaire qui ressemble à un dernier combat entre l'ombre et le soleil, son éternel ennemi. Heureusement que personne ne parut, car les trois amis n'auraient pu profiter de l'obscurité avec cette demi-clarté douteuse.

Un peu après dix heures, ils entendirent crier le sable du jardin.

Un silence profond régnait autour d'eux, leur permettant de distinguer tous les bruits qui se produisaient: à peine, de temps en temps, le gémissement plaintif d'une chouette passait-il à travers les branches des hauts peupliers.

La petite porte creusée dans le mur s'ouvrit, et la silhouette d'un homme se dessina sur les pierres. Pas un d'eux ne bougea. Il fallait laisser à cet homme le temps de s'engager dans la campagne. Dès qu'il eut fait vingt pas, Aubin se leva silencieusement. Ses deux compagnons l'imitèrent.

Trébuchet,--car c'était lui,--continua d'avancer avec insouciance, ne se doutant guère de la redoutable escorte que lui donnait sa mauvaise étoile.

XXIII

LES SOUFFRANCES DE TRÉBUCHET

Malheureusement pour lui, Trébuchet ne tarda pas à être plus clairvoyant. Le pied de Jérôme Hébrard heurta une pierre; Trébuchet se retourna avec inquiétude. Aussitôt Aubin Ploguen laissa tomber sa puissante main sur l'épaule du mouchard et le terrassa. La surprise de Trébuchet ne laissait pas d'être amplement désagréable. Elle devint bien plus désagréable encore, quand les trois hommes s'étant réunis autour de lui, il reconnut parmi eux Jérôme Hébrard, auquel il avait fait prendre un bain dans la Loire.

Si Trébuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second, cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert Français, Aubin Ploguen l'avait déjà garrotté et bâillonné.

Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses épaules, comme il aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncèrent dans la campagne.

Ils n'avaient pas échangé une seule parole, mais ils se comprenaient.

Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrèrent sur leur route, ils y entrèrent, et se mirent en devoir de délier le prisonnier.

Trébuchet roulait ses gros yeux abêtis par l'épouvante, et semblait en proie à une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on voulait faire de lui.

Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tête carrée. Il ne lui suffisait plus d'apprendre où était son maître, il voulait, en cas qu'il fût en danger, l'arracher à ce danger.

Aussi, comme Robert Français mettait le doigt sur sa bouche pour commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne point parler encore.

--Écoute, dit Aubin à Trébuchet en regardant le misérable bien en face, tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort...

Le raisonnement de Ploguen était juste, car à ce mot de «mort,» Trébuchet fit une grimace significative.

--Eh bien, continua le Vendéen, je te jure... (et il est bon que tu saches que je n'ai jamais manqué à mon serment), je te jure que si tu n'obéis pas exactement à ce que je te commanderai, je te brûle la cervelle comme à un lièvre!

En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe de Trébuchet, qui tomba à genoux.

--Grâce! grâce! hurla-t-il.

--C'est à toi à te la refuser ou à te l'accorder. Réponds à mes questions et obéis à mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de sauver ta peau, à laquelle tu me parais tenir beaucoup.

--Parlez...

--Qui demeure dans la maison d'où tu viens?

--Le sous-chef-adjoint de la police politique.

--Comment s'appelle-t-il?

--M. Dervioud.

(C'était vrai, car nous savons déjà que M. Jumelle avait dû quitter Nantes depuis deux jours, rappelé à Paris par le préfet de police.)

--Avez-vous des prisonniers?

--Oui.

--Combien?

--Deux.

--Leurs noms.

--L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propriétaire de la maison, M. de Révilly.

Les trois hommes échangèrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne nommât pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardigân eût été transféré ailleurs ou passé par les armes.

--Il faut que tu nous introduises dans la maison.

--Bien.

--Cette nuit, le peux-tu?

--J'essayerai.

--Tu n'as pas à essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se méfie pas de toi, et on ne nous sait pas si près. N'oublie pas qu'à la moindre trahison de ta part...

Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trébuchet claquait des dents.

--Y a-t-il des soldats dans la maison?

--Non.

--Et des agents de police?

--Oui, il y en a quatre.

--Bien. Tu nous conduiras à l'endroit où ils sont. Comme ils restent évidemment dans la maison pour être toujours aux ordres de leur chef, ils doivent se tenir dans la même chambre ainsi que les soldats d'un corps de garde.

--En effet.

--Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont enfermés M. de Révilly et M. de Puiseux.

Ce pauvre gredin de Trébuchet était absolument navré. Il grelottait de ses quatre membres.

--Mais... si... je fais tout cela... les autres me tueront.

--Quels autres?

--Mes camarades.

--Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tué par nous. Réfléchis.

La réflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort était problématique d'un côté; de l'autre, elle était certaine. Trébuchet n'avait pas à hésiter, et comme il était fort intelligent, il n'hésita pas.

--Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez; mais vous me rendrez à la liberté après?

--Oui.

--Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi de guide cette nuit?

--Je te le promets.

--Allons... puisque vous le voulez.

Pour plus de sûreté, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui lui avait servi de bâillon; puis, Jérôme Hébrard le prit par un bras, Robert Français par l'autre, et tous les trois, précédés d'Aubin Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille.

Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'était produit à l'intérieur. Elle avait toujours cette même apparence calme.

Trébuchet s'avança vers la petite porte, et, tirant une clef de sa poche, l'ouvrit.

Ils entrèrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas faire crier le sable sous leurs pas. Les lumières brillaient derrière les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient.

--Où est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen à Trébuchet. De son doigt, celui-ci indiqua la cour.

--Fais-nous entrer dans la maison.

Au moment où les trois amis allaient exécuter leur dessein, un bruit de pas résonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fenêtre s'entre-bâilla.

À la lueur des lampes, ils distinguèrent quatre ou cinq hommes assis à des tables et écrivant.

L'homme qui venait d'entrer dans la pièce, apparemment M. Dervioud, le sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa à l'un des rédacteurs:

--Le rapport est-il fait?

--Oui, monsieur.

Les trois amis s'étaient jetés derrière un taillis: on ne pouvait les voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de fréquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de laisser ses agents à leurs travaux, il ajouta:

--Hâtons-nous. Il faut que ce marquis de Kardigân soit arrêté demain.

Le sentiment qui agita l'âme des trois amis fut double: joyeux, puisque Jean-Nu-Pieds était libre; inquiet, puisque la même phrase qui leur annonçait cette nouvelle signifiait aussi qu'il était menacé.

M. Dervioud était déjà sorti, mais il rentra et dit:

--Dès que Trébuchet sera de retour du télégraphe, vous me l'enverrez.

Cette recommandation du sous-chef adjoint à notre vieille connaissance M. Jumelle, ne fut pas perdue pour ses employés qui travaillaient dans la chambre, mais elle le fut encore moins pour Aubin Ploguen.

Avec sa franche logique, le chouan se disait que Trébuchet, s'il allait au télégraphe, avait dû y porter quelque chose.

Ce quelque chose, il voulait l'avoir. Il chargea de nouveau le mouchard sur ses épaules, et faisant signe à Robert Français et à Jérôme Hébrard de rester où ils étaient, il porta Trébuchet au fond du jardin.

--Donne-moi la dépêche, dit-il.

Trébuchet ne se fit pas prier. Il tira de sa poche le papier, et le tendit au chouan. Celui-ci le déplia et lut. Aussitôt une vive crainte se peignit sur ses traits.

La dépêche était rédigée en chiffres. Mais il se dit que Trébuchet connaissait cela.

Malheureusement le mouchard l'ignorait. Aubin Ploguen n'avait pas à douter. Trébuchet en était arrivé à un état de terreur tel qu'il eût raconté ses moindres pensées au terrible Vendéen, pour peu que celui-ci en eût manifesté le désir.

Le problème existait toujours, néanmoins. Le papier fut mis sous les yeux de Robert Français et de Jérôme Hébrard. Mais ni l'un ni l'autre ne purent le résoudre.

Et pourtant ils avaient l'intuition que cette dépêche concernait Jean-Nu-Pieds, et qu'en la lisant ils sauveraient d'un grand péril celui qui leur était si cher.

XXIV

LE DÉVOUEMENT

Ils en étaient à ces hésitations mêlées de craintes, lorsque ce bruit sec et bruyant que font des crosses de fusil sur les pierres d'un chemin retentit au dehors, sur la route. Était-ce un danger qui les menaçait de ce côté-là?

Aubin Ploguen n'hésita pas un instant. Il fallait, avant tout, mettre en sûreté leur prisonnier, et empêcher qu'on ne pût le leur reprendre. Mais il était important que l'un d'eux restât dans le jardin pour surveiller ce qui se passerait.

Robert Français déclara que ce serait lui. En vain Jérôme Hébrard voulut s'y opposer; en vain Aubin Ploguen tenta de prouver au frère de son maître que ce n'était pas à lui qu'incombait ce devoir, le jeune homme demeura inébranlable.

L'ouvrier et le paysan furent obligés de céder. Ils s'éloignèrent, laissant seul Philippe de Kardigân.

Cependant, les soldats, dont l'arrivée avait été annoncée par le bruit des crosses de fusil sur les pierres, ouvraient la petite porte du jardin et entraient l'un après l'autre. Aubin Ploguen et Jérôme durent se jeter dans les taillis du fond, comme Robert Français s'était jeté dans les taillis placés sur le devant.

Ils purent compter ainsi les soldats. Ils étaient au nombre de vingt. Un factionnaire fut placé à la porte, le lieutenant qui commandait cette demi-section entra dans la maison et se dirigea vers le cabinet du sous-chef-adjoint.

Robert Français n'était pas inquiet pour son ami, bien que la porte fût gardée. Il savait qu'Aubin Ploguen trouverait toujours le moyen, non-seulement de s'évader en ayant Trébuchet sur son dos, mais encore de faire évader Jérôme.

En effet, le bruit sourd de deux chutes simultanées retentit. Le factionnaire n'entendit rien ou, s'il entendit, n'attacha aucune importance à ce bruit.

Le jeune homme se tenait à plat ventre au milieu des branches d'arbustes assez épaisses. En plein jour, on aurait eu peine à l'apercevoir, à plus forte raison au milieu de la nuit.

Il n'y avait pas dix minutes que l'ouvrier et le paysan avaient pris la fuite, quand le lieutenant et M. Dervioud parurent sur le perron. Ils causaient à voix haute. Le sous-chef-adjoint de la police politique avait l'air assez inquiet.

Le hasard voulut qu'ils vinssent se mettre à quelques pas de Robert Français. Il entendit une partie des paroles qu'ils échangeaient ainsi:

--Cet homme n'a point reparu?

--Non, répliqua M. Dervioud.

--Depuis combien de temps est-il parti?

--Depuis deux heures. La dépêche était importante. Le télégraphe, par cette nuit claire et sans brouillard, aurait pu la transmettre à Paris en trois heures; trois heures de Paris à Dijon également, et M. de Kardigân aurait pu être arrêté[11].

--Comment avez-vous pu savoir qu'il était à Dijon?

--C'est mon prédécesseur, M. Jumelle, qui nous a prévenus.

--Ne peut-il s'être trompé?

--C'est impossible. Cet homme est d'une finesse et d'une lucidité incomparables.

--Pourquoi M. de Kardigân, pouvant s'enfuir à l'étranger, resterait-il en France?

--J'ai fait cette objection à M. Jumelle, qui m'a répondu que M. de Kardigân avait une mission sacrée à ses yeux, et que, pour la remplir, il risquerait sa vie.

Le lieutenant et M. Dervioud s'éloignèrent dans le fond du jardin, en se promenant lentement. Ils parlaient si haut que le bruit de leurs paroles venait distinctement jusqu'à Robert Français, mais il ne pouvait plus entendre ce qu'ils disaient.

Le coeur du jeune homme était serré. Ainsi, il ne s'était pas trompé, en ayant le pressentiment que la dépêche chiffrée concernait son frère. Mais il ne songeait pas à s'applaudir de sa découverte. Il ressortait clairement des lambeaux de conversation entendus, que M. Dervioud savait à quoi s'en tenir sur la disparition de la dépêche. Sans doute, le sous-chef-adjoint de la police politique avait envoyé un de ses agents au bureau télégraphique, et là, on lui avait évidemment répondu qu'on n'avait vu personne.

M. Dervioud avait dû expédier une autre dépêche: la seule chose qu'eût gagnée Jean-Nu-Pieds, c'était un retard de deux heures. Mais la dépêche n'en arriverait pas moins le lendemain matin à Dijon, et le marquis de Kardigân serait arrêté, si, ainsi que l'avait assuré M. Jumelle, il se trouvait dans cette ville.

Quant à cette mission sacrée dont parlait M. Dervioud, Robert Français la connaissait. Jean-Nu-Pieds, plus heureux que lui et que Jérôme Hébrard, avait découvert les traces de Fernande. Le lieutenant et son compagnon revenaient, continuant leur promenade. Robert tendit l'oreille afin de surprendre ce qui se dirait, mais il n'entendit que ces deux phrases insignifiantes:

--Êtes-vous sûr de cet homme?

--On est toujours sûr de ces gens-là. C'est un ancien voleur. Sans la police qui s'en sert, il serait depuis longtemps au bagne.

Évidemment ces paroles s'adressaient à Trébuchet. Au retour, M. Dervioud et le lieutenant se séparèrent. Celui-ci commanda à ses hommes de rompre les faisceaux qu'ils avaient formés à leur arrivée dans le jardin, et de se mettre en rang. Celui-ci était rentré dans la maison.

Jusque-là, Robert Français n'avait pas songé à se demander pourquoi les soldats étaient venus, mais il n'allait pas tarder à en avoir l'explication.

Dix minutes se passèrent encore. Puis un homme d'une cinquantaine d'années parut sur le perron, entouré d'agents de police. C'était M. de Révilly. On lui fit prendre place au milieu des soldats. Il fut presque immédiatement suivi par Henry de Puiseux. Notre héros était un peu changé: la réclusion l'avait pâli. Un cercle noir bistrait le contour de ses yeux. Mais il avait conservé son attitude insouciante et tranquille.

Henry de Puiseux roulait une cigarette au moment où il arrivait sur le perron. Avec autant de calme que s'il eût été dans un salon, il s'avança vers le lieutenant qui fumait un cigare.

--Pardon, monsieur, lui dit-il, auriez-vous l'obligeance de me donner un peu de feu, en attendant que vous le commandiez contre moi?

Henry et M. de Révilly croyaient en effet qu'on les transférait dans une autre prison, afin de les passer par les armes. Le lieutenant souleva poliment son képi, et tendit son cigare à son prisonnier.

Henry de Puiseux remercia, et alla se mettre à côté de M. de Révilly.

Quelques instants après, le lieutenant remettait un reçu à M. Dervioud, et commandait le départ. Les soldats disparurent les uns après les autres.

Robert Français se glissa de taillis en taillis jusqu'à la porte du jardin. Puis, comme il n'avait pas la clef, qu'Aubin Ploguen avait gardée, il se hissa sur le mur, ainsi qu'avaient fait ses amis, et sauta au dehors. À trente mètres de lui, il aperçut la petite troupe qui marchait. Alors il se décida à la suivre, se disant, non sans raison, qu'il pourrait peut-être se rendre utile aux prisonniers.

Qu'on ne s'étonne pas de voir un républicain s'intéresser à des chouans. Quelle que fût sa tendresse pour son frère, Robert Français serait mort avant de lever le doigt pour aider au retour d'un régime politique qu'il détestait. Mais il pouvait tenter de les délivrer sans aller contra sa conscience. Républicains et légitimistes étaient les grands ennemis du trône de Louis-Philippe.

Une distance de vingt minutes séparait la route, où ils marchaient en ce moment, de l'intérieur de la ville.

Robert Français continuait à suivre les soldats à une certaine distance, quand il entendit une double détonation de pistolet sur le côté, puis des cris et des pas précipités.

Tout à coup un homme passa en courant, poursuivi par deux autres.

C'étaient Trébuchet et Aubin avec Jérôme. Le mouchard avait pu s'échapper, et ses gardiens voulaient le reprendre.

Robert Français comprit aussitôt le danger de la situation. Ses deux amis, ignorant la présence des soldats, allaient tomber entre leurs mains. Déjà le lieutenant, justement inquiet, faisait faire volte face à ses hommes et leur ordonnait de se tenir, l'arme chargée, prêts à repousser toute attaque.

Robert n'écouta que son dévouement.

Il cria:

--Alerte! alerte!

Jérôme et Aubin s'arrêtèrent court; mais avant que le frère de Jean eût pu prendre la fuite, quatre soldats l'entourèrent.

--C'est un de ceux qui m'ont arrêté, s'écria Trébuchet.

--En route! ordonna le lieutenant.

La petite troupe reprit la direction de la ville, entraînant Robert Français. Grâce à lui, les deux amis étaient libres. Qu'importait qu'il fût prisonnier, si eux étaient sauvés!

À peine arrivé en ville, l'officier qui commandait le détachement alla rendre compte à son colonel de ce qui lui arrivait. Le colonel ordonna que M. de Révilly et Henry de Puiseux fussent transférés immédiatement dans la prison de la cité. Quant à Robert Français, comme on ne savait ni son nom, ni l'intention qu'il avait eue en arrêtant un des agents de la police, le colonel ordonna qu'on le fît comparaître devant lui.

Le jeune homme fut amené en face de l'officier supérieur.

--Comment vous appelez-vous, monsieur? dit celui-ci.

Robert pensa à son frère, sur les traces duquel on était.

Il se dit que Jean-Nu-Pieds avait besoin de sa liberté, sans se dire aussi qu'en prenant sa place il se condamnait lui-même à mort.

--Je suis le marquis de Kardigân! répliqua-t-il d'une voix ferme.

Pourquoi aurait-on douté?

Il était impossible d'admettre qu'un autre que Jean-Nu-Pieds se livrât sous son nom. Les passions surexcitées par la guerre désespérée et héroïque qu'avaient faite les Vendéens, faisaient trop prévoir, hélas! quelle serait l'issue d'un procès, intenté surtout devant un conseil de guerre.

Le colonel s'inclina devant Robert Français.

Pour un officier, un ennemi prisonnier n'est plus un ennemi. Puis la légende de la Pénissière avait mis une auréole de gloire autour du front de Jean-Nu-Pieds.

--Monsieur le marquis, dit le colonel, croyez que mon devoir m'est pénible à remplir. J'aurais préféré avoir l'honneur de vous connaître plus tard, lorsque les passions qui nous séparent auront été calmées. Je dois prévenir mon supérieur, M. le général Dermoncourt, qui devra lui-même se mettre aux ordres de M. le comte d'Erlon, commandant en chef de la division militaire. Mais en dehors de ce que ma conscience m'oblige à faire, je suis tout prêt, monsieur le marquis, à accomplir tout ce qui sera en mon pouvoir pour adoucir votre position.

Ces dignes et loyales paroles émurent le jeune homme, bien qu'il ne pût en être étonné. Il savait que, dans notre armée française, les grands coeurs ne sont pas rares.