Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832
Chapter 13
À la place d'Angers, on ne fit aucune difficulté de lui donner un passe-port pour Paris, en échange de celui qu'il donna. Le Maine-et-Loire était calme depuis longtemps. Dans ce département, M. le baron de Cambourg et M. de la Paumellière étaient les seuls qui tinssent encore la campagne. Et il était probable que, ainsi que M. de Charette, ils ne tarderaient pas à poser les armes.
M. de Kardigân partit le lendemain pour Paris par la diligence. La route fut longue; mois il préférait voyager lentement et voyager sûrement.
Il entra à Paris le 26 juillet. La ville était sourdement agitée. Pendant ce long règne de Louis-Philippe, que les parlementaires dépeignent comme si calme et si tranquille, il n'y eut pas une heure où l'honnête homme pût être assuré de son lendemain. Ce fut l'émeute en permanence et la révolte organisée. C'est que tout gouvernement dont l'origine est flétrie est un gouvernement impossible. Pendant dix-huit ans, on dut craindre tous les jours ce qui est arrivé aux journées de Février. Ce qui commence par la barricade finit par la barricade. C'est fatal.
En toute autre circonstance, Jean-Nu-Pieds aurait tenu compte de ce trouble des esprits; mais il ne pouvait que penser à une chose: retrouver Fernande.
XX
LE CHÂTEAU DE LÉRY
À Paris, on peut tout acheter avec de l'argent. C'est la ville où rien ne manque, la patrie du veau d'or. Le marquis de Kardigân, en prenant la diligence à Angers, savait que rien ne lui serait plus facile que de trouver une chaise de poste et des relais bien préparés. Avec les cinq mille francs de Poulardet, il pourrait aller au bout du monde. Ce fut par une chaude matinée de la fin de juillet qu'il partit.
Sa voiture traversait, au galop de quatre vigoureux chevaux, la barrière de Charenton, et s'engageait sur cette longue et triste avenue, qui maintenant s'appelle la route de Lyon.
Jean-Nu-Pieds n'était pas disposé à se laisser aller au charme puissant de la nature: le vent léger et tiède qui jouait à travers les arbres à demi couchés, au loin le murmure sourd de la grande ville à son réveil; plus près, le cours capricieux de la Marne. Pour un Breton, le paysage ne manquait pas de poésie. Le Parisien n'est-il pas aussitôt ému par l'aspect des dolmens druidiques et des landes montueuses?
Nous ne suivrons pas notre héros dans tous les détails de son voyage. Le lendemain matin de son départ, vers quatre heures, il courait sur la route de Verrey à Saint-Seine. Montbard était dépassé. Montbard et Verrey sont aujourd'hui deux stations de la ligne Lyon-Méditerranée. Le chemin de fer a civilisé un peu les environs du pays de Buffon, et les routes nationales, voire même celles du département, sont largement carrossables. Mais en 1832, il n'en était pas de même; la chaise de poste devait quitter souvent le galop pour le pas long et allongé des charrettes de campagne.
La route ne faisait que monter et descendre. Vers midi, Jean-Nu-Pieds arrivait à Saint-Seine-l'Abbaye, le dernier relais.
Cinq kilomètres le séparaient encore de ce château de Quiévrain, près du village de Léry, où était enfermée Fernande. Il fit hâter le départ, et la chaise de poste fila comme le vent sur une route ombragée d'arbres. Cette partie de la Côte-d'Or est peut-être la plus belle de France.
Qu'on nous pardonne si l'émotion nous gagne en en parlant. C'est à Léry même que nous avons été élevé. On nous a montré les ruines de ce château de Quiévrain, et la voix naïve du paysan nous a raconté plus d'une fois la légende de la prisonnière. Nous n'avons qu'à fermer les yeux pour revoir dans ses moindres détails ce paysage adorable où se sont écoulés les meilleurs et les plus calmes de nos jours d'autrefois.
Que de chers souvenirs! que d'heures aimées le coeur évoque!
Nous avons dit qu'après Sainte-Seine, la route débouche sur le village de Lamargelle. Le marquis de Kardigân devait y passer sans y jeter les yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A..., n'avait pas encore doté ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux châteaux qui existent en France.
En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bordé de broussailles où se jouent l'épine-vinette et la mûre bleue. Après une montée de cinq minutes, on arrive sur un plateau; à gauche, en allant vers Léry, surgit un petit bouquet de bois où croit éternellement une mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent mètres. A droite, derrière un champ de sarrazin, apparaît un second bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont poussé à même sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La route subit alors une forte déclinaison et s'enfonce entre une plaine montueuse à gauche, et une espèce d'abîme à droite. Au bas de cet abîme coule la petite rivière, l'Ignon, soeur de ce Lignon que le baron d'Urfé a immortalisé dans l'_Astrée_.
C'est là que l'oeil découvre un merveilleux paysage. Que Corot ou Théodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront tôt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette magique. À partir de la rivière se lèvent deux collines qui s'étagent au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux forêts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs produit, suivant la distance, un effet varié.
La seconde de ces forêts qui portait et porte encore le nom de Chameaux, expliqué par les bosses que la nature lui a données, laisse apercevoir au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui paraît à l'oeil, à distance, comme une oasis dans un désert de feuillage.
Cette ferme a été bâtie sur les ruines et avec les pierres mêmes du château de Quiévrain.
Jean-Nu-Pieds s'arrêta à contempler le château qu'il voyait de loin et s'abîma dans ses pensées. Ces quatre murs, à l'aspect de donjon féodal, renfermaient donc ce qu'il avait le plus aimé. Il laissa la chaise de poste au village de Léry.
Le château de Léry, déjà construit alors, est occupé aujourd'hui par une ancienne célébrité médicale, M. G..., qui est venu demander à la campagne le repos qu'il a si bien gagné sur le champ de bataille de la science et de l'humanité. En 1832, il était occupé par un vieux gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous la première République.
Le hasard voulut que, en faisant dételer ses chevaux au village, le marquis de Kardigân entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui était familier. Son père l'avait dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves et les mieux aimés.
Jean-Nu-Pieds vint sonner à la porte d'entrée, qu'ombrage un marronnier gigantesque.
--M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se présenta.
Le valet jeta un coup d'oeil sur le marquis. Jean avait, nous le savons, les cheveux ras; sans barbe ni moustaches, avec son costume de laine, il semblait un jeune fermier de la Beauce ou de la Brie. Mais le cachet de noblesse suprême empreint sur ses traits révélait au premier regard l'homme de race.
Le domestique pria Jean d'entrer et l'introduisit dans un long couloir, sur lequel donnait le salon du château.
M. de Kardigân envia ce calme et ce repos profond qui l'entouraient. Il se dit que vivre en un pareil lieu avec Fernande, loin des agitations fébriles, loin des douloureuses luttes du temps, ce serait le bonheur. M. Kersaudiou parut.
Il avait quatre-vingts ans, mais sa sève bretonne ne pouvait point se tarir avec les années. Il portait haute et fière sa tête blanche, sur laquelle le temps avait neigé.
--Vous avez désiré me parler, monsieur? dit-il à Jean.
--Excusez-moi, monsieur, répondit le jeune homme, si je me suis permis de vous importuner, sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Je suis un proscrit. Mon nom seul suffirait à me perdre. Aussi, je vais me nommer aussitôt à vous: je suis le marquis de Kardigân.
Un rayon éclaira le visage du vieillard.
--Le fils?...
--Oui, monsieur; le fils de votre ancien compagnon d'armes.
M. de Kersaudiou serra les deux mains de Jean-Nu-Pieds dans les siennes.
--Marquis, je vous aimais et je vous aime. Toute la France royaliste a senti son coeur battre au récit de votre épopée de la Pénissière. J'ai été l'ami du père pendant soixante ans; j'étais l'ami du fils avant de le connaître. Me faites-vous l'honneur de venir me demander un asile? Serais-je assez heureux...
--Merci, monsieur. Grâce à Dieu, si je suis proscrit, je ne suis pas poursuivi. Croyez que, le cas échéant, j'accepterais avec joie votre généreuse hospitalité. Je venais seulement vous demander...
Jean-Nu-Pieds détourna la tête un instant pour cacher la rougeur qui montait à son front.
--Parlez, marquis.
--Pour vous demander de me conduire au château de Quiévrain.
--Rien n'est plus facile.
--Je voudrais, cependant, ne m'y rendre que ce soir.
--Je suis entièrement à vos ordres.
--Merci, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre bon et généreux accueil me touche.
--Pas un mot de plus, marquis, vous êtes ici chez vous. Je vais vous présenter à ma famille. Je vis ici, en été, avec quatre générations autour de moi... Je suis très-vieux. Jean-Nu-Pieds s'inclina devant le vieillard aussi bas que devant un roi. N'était-ce donc pas aussi une royauté, cette majesté de la vieillesse? Quatre générations! M. de Kersaudiou s'était marié en 1770. Il avait vu successivement Louis XV, Louis XVI, la République, la Terreur, le Directoire, le Consulat, l'Empire, la première Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, Charles X, et enfin l'usurpation criminelle du duc d'Orléans. Son fils avait soixante ans, son petit-fils quarante et un ans, son arrière-petit-fils vingt ans. Enfin, son arrière-petite-fille venait de se marier et était accouchée d'un fils. Il était trisaïeul.
Toute la famille attendait son chef. Quand M. de Kersaudiou entra dans la salle à manger, où elle était réunie pour le repas du soir, tout le monde se leva. Le vieillard tenait la main de Jean.
--Mes enfants, dit-il, je vous présente un des meilleurs gentilshommes de France, le fils d'un ancien ami, qui fut le mieux aimé de mes compagnons d'armes.
Le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils du vieillard vinrent tour à tour tendre la main au marquis.
Celui-ci sentit les larmes monter de son coeur à ses yeux, en présence de cette majesté de la vieillesse, jointe à cette grandeur de la famille.
--Ne me demandez pas son nom, continua M. de Kersaudiou. Il s'appelle: un ami.
XXI
LA RECHERCHE
Tout ce que la délicatesse peut renfermer de procédés exquis fut prodigué au marquis de Kardigân. Au bout de dix minutes, il se sentait comme chez lui dans cette noble famille. Il ne fallait rien moins que tant d'aimable cordialité pour consoler un peu son esprit de sa constante, de sa douloureuse préoccupation. Après le repas, M. de Kersaudiou vint dire à Jean que les deux chevaux étaient sellés.
--Comment, monsieur, s'écria le jeune homme, vous allez prendre la peine de m'accompagner vous-même?
--C'est mon devoir, répliqua noblement M. de Kersaudiou. Je ne veux pas quitter un seul instant celui qui me fait l'honneur d'être mon hôte.
Le petit-fils du vieux gentilhomme voulut faire également partie de l'excursion. On sella un troisième cheval, et la petite troupe partit au grand trot.
Nous avons décrit en quelques lignes le paysage qui forme un cadre si poétique au bois de Chameaux. C'est la nature agreste et sublime en même temps dans tout son charme le plus puissant. Les trois cavaliers prirent le chemin creux qui longe la rivière de l'Ignon, en laissant derrière lui le village de Léry. Ce chemin va en s'enfonçant, entre des champs en collines à gauche et les prairies à droite. Par les temps clairs, on aperçoit dans le fond, ainsi qu'un décor de Thierry, le clocher de fer-blanc du joli bourg de Fresnay.
Les cavaliers prirent le galop et entrèrent sous bois, dans une espèce de quadrilatère dont la route formerait la base. Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des branches tombantes des jeunes chênes et de l'ombrage épais des hêtres gigantesques. En vingt minutes ils gagnèrent la clairière, où s'élevait le château de Quiévrain.
Les appartements du château paraissaient vides. Les fenêtres étaient fermées. A peine, de temps à autre, la tête d'un valet d'écurie ou d'un garçon de ferme paraissait derrière les vieux murs croulants; car si le château du Quiévrain n'existe plus aujourd'hui, c'est que ses constructions séculaires ont fondu sous l'action du temps. Il est mort de vieillesse. Les pierres ainsi que les hommes ont leur âge. Notre-Dame de Paris vivra plus longtemps, parce que le génie l'a vivifiée à sa naissance. Jean-Nu-Pieds eut un serrement de coeur quand il vit cette sinistre solitude. Qu'était donc devenue Fernande si elle n'y était plus? Si elle y était encore, comme elle devait souffrir, enfermée dans cette prison!
Cependant, M. Guy de Kersaudiou, le petit-fils du vieux chouan, avait agité la sonnette qui pendait à la porte d'entrée. Ceux qui étaient du pays avaient pu donner au marquis de Kardigân les renseignements désirables. Le château de Quiévrain appartenait à une notabilité du parti orléaniste, M. Legras-Ducos. Jean avait demandé vainement à ses nouveaux amis quel était ce M. d'Héricourt, ce royaliste, dont la jeune fille lui parlait dans son journal. Ce nom leur était inconnu.
Un valet d'écurie vint ouvrir:
--M. Legras-Ducos est-il ici? demanda Jean.
--Oh! pour çà, non!
--Il n'y a personne au château?
--Oh! pour çà, oui.
--Qui?
--Il y a moi, m'sieur.
L'imbécile laissa échapper un large sourire sur sa face pleine et bête. Jean-Nu-Pieds, impatienté, allait passer outre, quand Guy de Kersaudiou lui mit la main sur l'épaule.
--Dites-moi, mon ami, continua-t-il, votre maître est venu ces derniers temps?
--Pour çà, oui.
--Quand?
--Il y a des jours déjà.
--Combien de jours?
--Je sais point.
--Comment vous ne savez point combien il y a de jours qu'il est venu?
--Oh pour çà, non.
«Oh! pour çà oui!--Oh! pour çà non.»
C'est une locution employée beaucoup dans certaines campagnes. Les paysans de la Côte-d'Or et d'une partie de la Normandie ne se font pas faute de s'en servir.
--Voyons, vous me direz au moins quand votre maître est reparti?
--Pour çà, non!
--C'est trop fort. Vous ne savez point quand M. Legras-Ducos a quitté le château?
--Si, je le sais.
--Vous me dites non.
Le valet sourit d'un air malin.
--Pardon, excuse, m'sieur, not' maître a quitté la maison hier matin, mais je ne sais pas quand il est reparti.
Il était heureux encore qu'un pareil idiot consentît à faire seulement une réponse. Les trois gentilshommes n'avaient pas le droit de se plaindre. Guy de Kersaudiou continua:
--Est-ce qu'il avait du monde avec lui?
--Pour çà, oui.
--Combien de monde?
Le valet compta sur ses doigts.
--Sept personnes.
--Sept.
--Pour çà, oui.
Jean-Nu-Pieds prit dans sa poche une belle pièce de cinq francs en argent, et la lui mit dans la main.
Le paysan pâlit, rougit, et enfin éclata de rire avec force. Il était si peu habitué à de pareilles aubaines!
--Vous voulez savoir qui?
--Oui.
--Il y avait le maître, ça fait un; un monsieur, ça fait deux; son chien, ça fait trois; ses deux chevaux, ça fait cinq; le cocher, ça fait six; et une dame, ça fait sept.
--Quel âge avait cette dame?
--Oh! un âge gros! Peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus.
M. de Kardigân n'y comprenait plus rien.
Cette dame, qui avait «peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus,» ne pouvait assurément pas être Fernande.
--Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxiété.
--Oh! pour çà, oui, m'sieur!
--Pourquoi ne la nommez-vous pas?
--J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune demoiselle: «On ne peut pas compter sur elle;» alors moi, je ne l'ai pas comptée, na, dame!
Cette imbécillité triomphante était de celles contre lesquelles une réplique est inutile. Il n'y avait absolument qu'à profiter, autant que possible, des renseignements qu'on venait d'acquérir, et soi-même les compléter.
MM. de Kersaudiou eurent l'idée, très-pratique, d'aller au village de Maulais, à sept kilomètres de là, chez un de leurs amis. Le château de Quiévrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-être les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnèrent la route. Trois quarts d'heure après, ils entraient à Maulais, dans la propriété de M. le baron de Thuringe.
Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontré M. Legras-Ducos la veille de son départ. Le propriétaire du château de Quiévrain lui avait dit qu'il avait chez lui un de ses amis, M. Grégoire, et sa fille, mademoiselle Grégoire. Il espérait, avait-il ajouté, les garder pendant quelque temps, mais une nouvelle imprévue, apportée la veille par un courrier, le forçait de partir le lendemain avec ses hôtes.
Tout commençait à s'éclaircir pour Jean-Nu-Pieds.
Fernande était venue bien réellement au château de Quiévrain, et l'avait quitté. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait été dans une autre de ses terres, située au sud de Bordeaux, dans les Landes.
Les trois gentilshommes remercièrent le baron de ses gracieux renseignements, et revinrent à Léry. La décision à prendre était facile. Jean-Nu-Pieds résolut de se diriger immédiatement sur Bordeaux. C'était un autre voyage de huit jours.
M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'étaient pris pour le héros vendéen d'une rare affection. Jean avait tenu à ce que toute la famille sût qui il était. Ce n'était pas sous un pareil toit qu'une trahison était à craindre. Le soir, on le pria de parler à la jeune génération de cette guerre de géants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardigân leur raconta, dans un langage simple et poétique, la légende de la Pénissière. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces têtes, celle du vieillard, de l'aïeul, de l'ancêtre, comme celle de l'adolescence de quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces héros dont l'aventure les enthousiasmait. Ceux qui étaient élevés dans l'amour et le respect du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait pour lui.
Guy de Kersaudiou, au moment où on allait se dire adieu--car Jean partait la nuit même--se présenta devant son ami, en costume de voyage comme le marquis.
--Je vais avec vous, dit-il.
--Avec moi?
--Vous le voyez.
--Oh! merci! merci de cette bonne pensée; mais je ne souffrirai pas que vous quittiez ainsi les vôtres. Non, mon ami, restez. Je serais égoïste si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous m'accompagniez.
Mais à tout ce que put lui dire M. de Kardigân, M. de Kersaudiou ne répliqua rien. Enfin, à une dernière insistance du marquis:
--Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me répondre ne me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma présence vous importune, je pars avec vous. Il peut survenir, obligé que vous êtes de vous cacher, telle circonstance qui vous force à avoir besoin du dévouement immédiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas été là pour vous aider.
Il n'y avait rien à répliquer.
La chaise de poste, qui avait amené Jean, l'emmena avec son nouvel ami.
M. de Kardigân ne devait pas tarder à s'apercevoir que la résolution du gentilhomme bourguignon était dictée par la prudence.
En arrivant à Dijon, les deux voyageurs s'étaient rendus à l'hôtel de la _Cloche_. Le lendemain, à leur réveil, au moment où ils allaient repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'idée d'ouvrir un journal jeté sur une table dans le salon de l'hôtel. Il portait la date de la veille. Aux dernières nouvelles, le marquis de Kardigân lut cette dépêche par courrier invraisemblable:
«Nantes, minuit.
Le célèbre chef vendéen, marquis de Kardigân, plus connu sous son nom de guerre de Jean-Nu-Pieds, a été arrêté hier et va passer devant la juridiction militaire.»
Jean crut rêver.
XXII
CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ
Le premier sentiment de l'honorable M. Jumelle, en apprenant que Jean-Nu-Pieds s'était échappé, avait été la colère. Il commença par corriger à coups de pied le malheureux la Licorne. Bien qu'homme libre, le mouchard ne trouva rien à redire à cette façon de prouver son mécontentement. Aujourd'hui la Licorne serait électeur: ô progrès des temps! Mais, passons.
M. Jumelle était trop intelligent pour ne pas comprendre que cela avançait fort peu ses affaires. Le marquis de Kardigân ne reviendrait pas se mettre benoîtement entre ses mains, parce qu'il criblait de coups de pied un agent maladroit. Il fallait aviser promptement. De deux choses l'une: ou Jean-Nu-Pieds avait quitté la Bretagne pour aller délivrer Fernande, ou il s'était réfugié dans une de ces retraites inaccessibles qui servaient de campement aux Vendéens vaincus.
Dans les deux cas, il était difficile, sinon impossible, de le reprendre. Dans l'hypothèse d'une fuite, M. Jumelle se décida à expédier un courrier séance tenante à M. Grégoire, afin de l'avertir que le lion était déchaîné. Nous avons vu que le courrier était arrivé à temps, puisque Fernande n'était plus au château de Quiévrain, quand Jean-Nu-Pieds s'y présenta.
Sur ces entrefaites, éclatèrent les terribles journées révolutionnaires qui mirent une fois de plus le trône de Louis-Philippe à deux doigts de l'écroulement. Le sous-chef de la police politique fut rappelé en toute hâte à Paris.
L'agent supérieur de la rue de Jérusalem, qui le remplaçait, ne connaissait que de nom les acteurs du grand drame vendéen.
Le marquis de Kardigân, le baron de Charette, le marquis de Coislin, tels étaient les trois chefs redoutés auxquels la police devait faire la chasse la plus active.
Or, le jour même du départ de M. Jumelle, Philippe de Kardigân et Jérôme Hébrard entraient à Nantes, ignorant ce qu'était devenue Fernande, et ayant vainement partout cherché ses traces. Ils croyaient, de même, que Jean-Nu-Pieds tenait encore la campagne; mais ils ne devaient pas tarder à être cruellement détrompés.
Comme ils passaient dans une rue peu fréquentée de la ville, ils virent à quelques pas devant eux un homme de haute taille, mais qui marchait courbé, comme sous une peine profonde.
--Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, pensa Robert Français.
Est-ce qu'en effet Dieu ne nous a pas donné la souffrance en cette vie, pour mériter le bonheur dans une autre?
Les deux jeunes gens allaient continuer leur chemin sans faire plus attention à cet homme, quand celui-ci se retourna, les regarda un instant et laissa échapper un geste de surprise.
Robert Français le reconnut aussitôt. C'était Aubin Ploguen.
Le fidèle serviteur de Kardigân vint droit à celui qui ne portait plus le nom des Kardigân.
--Savez-vous où il est? demanda-t-il d'une voix brisée.
--Qui?
--Monsieur le marquis.
--Mon frère! Qu'est-il arrivé?
Aubin Ploguen leur raconta que Jean-Nu-Pieds avait été fait prisonnier, ainsi que Henry de Puiseux; que ce dernier avait été transféré à la prison de Nantes, mais que le marquis n'avait point reparu. Fallait-il donc croire qu'il avait été fusillé, c'est-à-dire assassiné obscurément, la nuit, entre les quatre murs d'un cachot?
Robert Français se sentit en proie à un désespoir sans bornes; mais le sang fier de sa famille coulait dans ses veines.
--Ah! malheur à eux, s'écria-t-il, s'ils ont osé toucher au dernier des Kardigân! malheur à eux!
C'était beau d'entendre ainsi parler l'aîné d'une famille, quand il en avait été chassé comme indigne! Quand, obéissant par delà le tombeau à son père mort, il appelait lui-même le dernier des Kardigân, celui qui sortait avec lui-même de la souche commune!
--Écoute, Aubin, reprit-il, nous sommes trois, et trois hommes résolus, décidés tels que nous, peuvent tout et feront tout! Tu vas nous conduire à cette maison dont on avait fait une souricière et où il a été arrêté.
Mais les trois amis ne devaient même pas être obligés d'aller jusqu'au bout.