Jean-nu-pieds, Vol. 2 chronique de 1832

Chapter 11

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--Voulez-vous que je parte, moi? Voulez-vous que je trouve ses traces? Quand je devrais y mourir, je réussirai dans ma tâche!

--Aubin, tu ne peux pas partir. Comme moi, tu es enchaîné ici. Le devoir pour nous est ici et non pas ailleurs...

Une ombre s'interposa entre les chouans et le faible rayon lumineux qui filtrait par l'ouverture du souterrain. C'était M. de Charette, qui, accompagné de deux Vendéens, venait d'explorer les environs. Le jour n'était pas loin. Une aube jaunâtre et triste perçait.

M. de Charette vint à Jean-Nu-Pieds:

--C'est pour aujourd'hui, lui dit-il tout bas.

--Pour aujourd'hui? Mais notre tentative ne devait s'exécuter que demain?

--Demain, ce serait impossible, ainsi que les jours suivants. Si nous ne risquons pas notre coup de main aujourd'hui, il nous faudra attendre quinze jours pour le prochain marché. Tandis que, nous mêlant à la foule des métayers et des paysans qui iront en ville vendre leurs denrées, nous sommes sûrs de n'éveiller aucun soupçon.

--Oui, vous avez raison.

--Voilà quelle serait mon idée. Nous diviserions nos deux cents hommes en huit bandes de vingt-cinq, et elles entreraient à Nantes les unes après les autres.

--Et les armes?

--Nous en avons un dépôt là-bas.

--C'est vrai.

--Nos gars ont tous conservé leurs costumes de paysans, nous de même. Il n'y a donc aucun danger à craindre de ce côté-là.

--Je suis prêt.

Un coup de sifflet jeté par M. de Charette éveilla les chouans. Il leur fit part de la résolution qui venait d'être prise. Ces hommes de fer qui, depuis quatre mois, étaient sur pied, ne donnèrent que des signes de joie à la pensée qu'ils allaient se battre encore.

XVII

SECONDE DISPARITION

Rien n'a un aspect populeux et mêlé comme un marché dans une ville de premier ordre. Les marchés de Nantes, entre autres, ont un cachet particulier. On y voit les paysans des environs mêlés à ceux de quelques lieues à la ronde. Les gars du bourg de Batz, avec leurs costumes éclatants et bigarrés, se mêlent souvent aux métayers de Pornic et de Beauvoir, qui n'hésitent pas à faire quinze lieues pour vendre un boeuf ou acheter un cheval.

Les royalistes, nous l'avons vu, comptaient sur cette foule pressée aux entrées de la ville pour y pénétrer facilement sans être reconnus.

Jean-Nu-Pieds avait pris le commandement de la première bande. Bien que ce fût celle qui devait courir le moindre danger, tout d'abord, M. de Charette avait exigé de lui ce sacrifice. Ce dernier, commandant en chef, s'était naturellement réservé le poste le plus périlleux de l'arrière-garde. En effet, si les soupçons venaient aux autorités, ils ne leur viendraient qu'après l'arrivée successive de soixante-quinze ou de cent hommes. La dernière bande serait par conséquent la plus exposée.

La grande route était couverte de paysans. Les uns conduisaient un troupeau; les autres, montés dans ces petites voitures sautantes appelées vulgairement d'un nom que «la pudeur nous empêche de nommer,» marchaient grand train dans la direction de la cité.

Les conversations s'échangeaient en plein air, et malgré l'étouffante chaleur, les groupes étaient fort animés.

On se donnait les dernières nouvelles de la guerre. Presque tous royalistes, au fond du coeur, les paysans ne voulaient pas croire que les chouans eussent pour toujours abandonné la campagne. La disparition même de Madame, disparition mystérieuse, ajoutait encore à la vraisemblance de cette opinion.

Quand le sanglier est acculé dans sa bauge, il se retourne, après s'être reposé un instant, et fond, tête baissée, sur la meute imprudente qui le serre de trop près.

Ainsi devaient faire les Vendéens. Quelques-uns connaissaient les terriers du lac de Grandlieu et hochaient la tête en se disant qu'ils pouvaient bien servir d'asile aux anciens chevaliers de la royauté française.

Cependant, les vingt-cinq chouans commandés par Jean-Nu-Pieds, suivis à une distance d'un kilomètre par vingt-cinq autres, approchaient de la ville. Le marquis de Kardigân était accompagné de ses deux amis. Henry de Puiseux, comme Aubin Ploguen, était entièrement remis de la blessure qu'il avait reçue au château de la Pénissière. Le vaillant jeune homme n'en était que plus ardent et plus gai.

Au moment où ils allaient passer les premières maisons de la ville, il ne put retenir un énorme éclat de rire:

--Eh! qu'as-tu donc? demanda Jean.

--Ne fais pas attention!

--Mais encore?

--Mon cher, j'aimerais voir la figure des généraux de M. Philippe, quand ils s'apercevront demain matin au réveil, que leur bonne ville de Nantes a changé de propriétaire. Vois-tu ça?

--Si nous réussissons!

--Et pourquoi ne réussirions-nous pas? Non, c'est du dernier comique! Ce pauvre M. d'Erlon! Quand on lui apportera son café au lait demain matin, son aide de camp lui dira tout à coup:

--Nantes est à Madame!

--Tu es trop gai, cela porte malheur, Puiseux, dit gravement Jean.

--C'est possible, répliqua Henry, mais, par contre, toi, tu es trop triste. Cela fait balance!

De Puiseux n'avait pas l'âme à la gaieté, mais il voulait chasser de l'esprit de son ami le noir qui l'envahissait. Il souffrait de voir cette forte et loyale nature du marquis de Kardigân, rongée par un chagrin secret qui la tuait.

Aubin Ploguen se taisait.

Il savait que son maître n'aurait ni paix ni trêve, tant que Fernande ne serait pas retrouvée. La souffrance morale est plus terrible encore pour les âmes supérieures que la souffrance physique.

La légende du Prométhée, cloué sur son rocher, pendant qu'un vautour déchire éternellement son flanc saignant, ne serait-elle pas l'image de la vie humaine déchirée éternellement ainsi par l'angoisse?

Les vingt-cinq hommes de Jean-Nu-Pieds avaient l'air de ne pas se connaître. Ils marchaient éloignés les uns des autres, par groupes de cinq ou six. Mais ils avaient un lien commun, la pensée commune! Au milieu de Nantes s'élevait, en 1832, une auberge très-grande qui était le rendez-vous de tous les paysans. Aujourd'hui que la rapidité et la facilité des moyens de transport ont doublé, ces énormes hôtelleries n'existent plus. Mais à cette époque, ceux qui venaient de trop loin et ne pouvaient pas rentrer le soir chez eux, trouvaient un asile dans cette auberge. Elle s'appelait le _Cygne du Roi_. Encore une enseigne qui, très-répandue il y a trente ans, se fait plus que rare aujourd'hui.

Le _Cygne du Roi_ s'étalait au-dessus d'une large porte par laquelle pouvaient passer deux charrettes de front. Elle contenait, cette hôtellerie légendaire, de véritables dortoirs et des écuries spacieuses, bien que vulgaires. Les métayers couchaient tous ensemble dans les dortoirs, les valets de ferme couchaient tous ensemble dans les écuries. Moyennant la somme d'un franc cinquante centimes, on avait, pour un, le souper et le coucher. Quand on était deux, le prix se soldait avec une pièce de cinquante sous.

C'était là que les deux cents hommes de M. Charette et du marquis de Kardigân avaient pris rendez-vous. Le patron du _Cygne du Roi_, véritable hercule et ancien Vendéen, était du complot et leur avait promis une hospitalité que ne soupçonneraient jamais les espions de la police.

À neuf heures du matin, Jean-Nu-Pieds et ses hommes arrivèrent; à onze, M. de Charette et les siens faisaient leur entrée. Il s'agissait de passer la journée sans que l'oisiveté de ces prétendus paysans donnât l'éveil.

L'aubergiste, Poulardet, les employait aux mille besognes très-visibles, qui font dire aux spectateurs:--Oh! oh! voilà de solides gaillards. On arriva ainsi jusqu'à cinq heures de l'après-midi. À ce moment M. de Charette ramena le marquis de Kardigân dans une salle basse. Ils devaient conférer sur le moyen de faire avoir à leurs soldats les fusils cachés dans la ville.

Là, au reste, n'était pas la seule difficulté. La tentative qui, primitivement, ne devait avoir lieu que le lendemain, ayant été avancée d'un jour, il fallait prévenir le gardien de ces armes.

--Rien de plus facile, dit Jean-Nu-Pieds. Je vais aller le trouver, il me connaît.

--Si nous envoyions Poulardet? observa M. de Charette. On le connaît à Nantes. On trouvera tout naturel...

M. de Charette sentait que Jean-Nu-Pieds pouvait courir des dangers en sortant; et si, lui, était toujours prêt à s'exposer à un péril personnel, il trouvait inutile d'y exposer M. de Kardigân. Mais celui-ci tenait à son idée et n'était pas facile à convaincre.

--Non, non, dit-il, il vaut mieux que ce soit moi qui aille là-bas; demain, notre ami nous aurait attendu; aujourd'hui, il sera surpris, il faut que je puisse l'aider à tout préparer.

Quant à Poulardet, il nous sera bien plus utile ici que dans une mission. Qui mieux que lui pourrait répondre à un agent de la police secrète si par hasard il s'en présentait un?

--Soit, reprit M. de Charette. Alors j'irai moi-même.

--Non, mon cher baron, voici qui est encore plus impossible.

--Impossible? Pourquoi?

--Parce que vous êtes le chef.

--Et alors? cette raison ne vous empêche pas de vouloir partir cependant.

--Moi, je suis dans une position différente. Vous êtes le général en chef; moi je suis votre second... Rappelez-vous ce que vous disiez à Madame, quand à Vieillevigne elle s'opposait à ce que vous la sauvassiez; si Maurice de Saxe avait voulu faire comme M. de Lowendall, la bataille de Fontenoy eût été perdue!

--Soit... allez!

Jean-Nu-Pieds serra la main de M. de Charette.

--Il est maintenant cinq heures et demie, dit-il; à sept heures et demie, je serai de retour.

Avant de partir, le marquis alla trouver Aubin.

--Je te défends de bouger d'ici, lui ordonna-t-il.

Aubin se tut. Jean crut que l'ordre donné par lui suffisait. Il embrassa ses deux amis, et sortit sans s'apercevoir que le fidèle Breton nouait sa ceinture autour de sa taille, précaution qu'il prenait toujours avant de commencer une expédition. En effet, il n'y avait pas trois minutes que M. de Kardigân était sorti, qu'Aubin Ploguen sortait à son tour.

Les chouans savaient que l'heure approchait.

Jean avait été préparer les armes qu'ils devaient recevoir. L'heure passait trop lente à leur gré. Combien de minutes les séparaient encore de l'instant décisif!

Cependant, six heures et demie, sept heures et demie sonnèrent, et Jean-Nu-Pieds ne revenait pas. Aubin Ploguen ne paraissait également point. À neuf heures, M. de Charette commença à s'inquiéter. À neuf heures et demie, le signal convenu retentit à la porte de la rue.

--C'est lui, sans doute, pensa le chef vendéen.

Ce n'était pas lui, mais Aubin Ploguen, pâle et défait.

--Est-il ici? demanda-t-il d'une voix étranglée.

--Non...

--Oh! mon Dieu!

--Que s'est-il passé? s'écria M. de Charette, qui était survenu au bruit.

--Je le suivais à vingt pas. Il arriva à la maison convenue et y entra. Comme il m'avait défendu de le suivre, je m'étais caché derrière une borne. Il avait pénétré dans la maison à six heures moins un quart. À huit heures, ne le voyant pas revenir, je me hâtai d'aller frapper à la porte. Seulement, au lieu de faire le signal, je sonnai naturellement. Un domestique vint m'ouvrir et me demanda ce que je voulais. Je répondis que mon maître, M. Dubois, m'avait donné rendez-vous là. Il me fut répondu que M. Dubois était inconnu, et qu'au reste personne n'était venu de la journée...

M. de Charette restait confondu. Qu'est-ce que cela voulait dire? Henry de Puiseux s'offrit pour aller à la recherche de son ami; et il était impossible, en effet, de rien risquer sans armes.

Il permit à Henry de Puiseux de partir. Il était vers dix heures du soir.

À minuit et demi il n'était pas encore de retour. Alors M. de Charette, désespéré, comprit qu'une trahison ou une fatalité avait livré leur plan. Il n'y avait plus qu'à battre en retraite si c'était encore possible.

XVIII

LION ET RENARD

Voici ce qui était arrivé. Jean-Nu-Pieds était sorti tranquillement de l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promène. Son costume de paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne qui, venu à Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville. Qui pouvait deviner, sous cette apparence débonnaire, le hardi chouan, le soldat indomptable?

L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendéens, se nommait M. de Révilly; il demeurait au n° 9 de la rue Vieille. La rue Vieille était peu éloignée de l'auberge. Le marquis de Kardigân arriva tout naturellement devant la demeure de M. de Révilly. Il n'avait aperçu rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regardé de cette façon singulière qui annonce le doute ou le soupçon.

Il sonna à la porte. Un domestique,--le même probablement que celui qui devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,--vint lui ouvrir.

--_Nous sommes en juillet_, dit Jean.

--_Monsieur vient de la lande_, répliqua le valet en s'inclinant.

C'était le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hésiter. On l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le pria de passer dans le cabinet du maître de la maison.

Cette pièce était sombre. Pourtant, le marquis de Kardigân distingua un homme assis à la table. Cet homme se leva en lui indiquant un siège. Presque aussitôt, Jean sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se retournait déjà, quand on le saisit à bras-le-corps, et on le terrassa. Une voix,--celle de l'individu assis à la table,--dit: les menottes!

L'ordre fut exécuté en dix secondes, avant que M. de Kardigân ait pu avoir le temps de se défendre.

La même voix reprit:

--Bon! asseyez maintenant, monsieur.

On souleva le marquis, et il fut déposé sur un fauteuil avec une légèreté et une dextérité incomparables.

--De la lumière! ordonna encore le même personnage.

Jean-Nu-Pieds comprenait que toute défense était inutile. Comment pourrait-il résister? Une seule pensée le torturait. Le sentiment du danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'était pas de ces hommes, semblables au héros de Shakespeare, qui s'écriait superbement:

--Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour... seulement, je suis l'aîné!

Non: il ne songeait qu'au péril des siens. Évidemment, le secret avait été trahi. Mais par qui? La maison de M. de Révilly était devenue une souricière. Lui pris, ses amis seraient pris également.

M. de Révilly avait dû aussi payer de sa liberté le dévouement à sa cause, à son roi.

L'individu assis à la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute.

Enfin la lumière fut apportée, et tous les deux purent se contempler. Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme était notre vieil ami M. Jumelle.

Le sous-chef de la police politique, une première fois dépisté par M. de Kardigân, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'était bien promis de prendre sa revanche.

Et comme il était bien convaincu maintenant que le marquis avait été l'un de ces Buridans du bal de l'Opéra, dont la multiplicité l'avait tant intrigué, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant désirée.

--Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret... hum! hum!... que je me vois obligé de vous annoncer que vous êtes mon prisonnier.

Jean-Nu-Pieds le regarda dédaigneusement, mais il se tut.

--Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses très-graves... des situations pénibles, et je suis vraiment désolé... hum! hum!... Oh! oui, désolé de vous être désagréable.

Pendant qu'il prononçait ses: hum! hum! M. Jumelle dévisageait son adversaire. Il espérait que, pendant les quelques minutes de répit qu'il donnait ainsi à sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie trahirait la pensée secrète du marquis.

Mais le sous-chef de la police politique avait affaire là à forte partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il eût été dans son château.

--Nous avons saisi un dépôt de fusils dans cette maison... Tentative effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le château fort de Nantes... crime prévu et puni par la loi... Je me permettrai de vous faire observer, en outre, que vous avez été pris sur le fait... De plus en plus grave. Il en résulte que les derniers châtiments peuvent vous atteindre...

Nous savons déjà quel grand comédien c'était que M. Jumelle. Il nuançait délicatement ces menaces prononcées de sa voix paterne et douce. Jean-Nu-Pieds avait détourné la tête et semblait ne pas comprendre qu'elles s'adressassent à lui.

--Hum! hum!... Vous ne répondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort extrême. Car, pensez-y!... Si vous continuez à garder ainsi un compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer clémente... elle devra sévir et sévira avec une sévérité d'autant plus grande que votre position est plus élevée... Tandis qu'au contraire... si... vous consentiez à nommer... oh! pas tous! je ne vous demanderais pas cela; vous êtes un homme d'honneur, et... non, certes, pas tous! mais quelques-uns seulement de vos complices... Eh bien! alors...

Jean-Nu-Pieds ne prononça pas une parole, mais à la phrase insultante de M. Jumelle, il fit un geste de colère si terrible, que le fer des menottes faillit se tordre.

L'oeil du Vendéen étincelait. Son visage, déjà pâle, devint livide. M. Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant:

--Diable! j'ai bien fait de lui donner des _bracelets_.

Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jérusalem pour appeler les menottes. Langue choisie!

--Vous ne me répondez pas?

Jean avait résolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hâte d'en finir avec cette scène écoeurante. M. Jumelle répéta sa demande:

--Vous ne me répondez pas? Vous refusez de nommer vos complices?

--Oui.

--Vous savez ce qui vous attend?

--Oui.

--La mort!

--Je le sais.

--Possible! Mais... hum! hum!... c'est la mort honteuse, cachée, cette nuit même, dans les fossés du château.

--Peu m'importe.

Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police politique; la mort du marquis n'était pas utile à son but, tandis que ses révélations pourraient l'être beaucoup. Que le lecteur ne soit pas étonné de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu d'un homme tel que M. de Kardigân. Il n'est pas donné à tout le monde de comprendre les natures loyales.

Aussi M. Jumelle s'était cru irrésistible en promettant à son prisonnier la vie en échange de sa trahison. Un peu dépité de voir sa ruse sans effet, il pensa que, peut-être, il n'avait pas été compris, ou qu'il ne s'était pas suffisamment expliqué.

--Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la portée de ce que j'ai l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai, depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai, à mon désespoir, croyez-le bien! je serai obligé de l'exécuter, si vous m'y forcez.

De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mépris M. Jumelle.

--Je me suis irrité tout à l'heure contre vous, dit le marquis de sa voix assurée et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire fusiller? Exécutez l'ordre.

--Monsieur le marquis, vous me désolez!

--Assez de pasquinades!

--Pasquinades!... hum! hum!...

--J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot.

M. Jumelle était réellement fort embarrassé. Il se heurtait à une volonté supérieure à son adresse. Le renard était vaincu par le lion. Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon où M. de Kardigân avait été primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui permit de changer aussitôt ses batteries. Il se leva et courut à la porte du salon:

--Vide! murmura-t-il; tout est sauvé.

Aussitôt il se précipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux mains:

--Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rôle infâme que j'ai dû jouer auprès de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!... Mais je suis des vôtres; au fond de l'âme, j'ai la même croyance que vous... Vous comprenez, maintenant; j'étais surveillé! Heureusement, mon espion vient de quitter la place... je suis libre, et vous allez l'être aussi.

Jean-Nu-Pieds haussa légèrement les épaules.

--Je ne vous crois pas, dit-il.

--Vous ne me croyez pas?

--Non.

--Oh!

Ce que M. Jumelle mit de désespoir, de _navrement_, dirions-nous, si ce mot était français, dans cette exclamation: «Oh!» est impossible à rendre. Ce: «Oh!» fut un poëme à rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu, Kean, Lekain ou Got.

--Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez été deux fois bête: la première, quand vous avez cru me faire peur; la seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne vous crois pas.

Tout autre que M. Jumelle se serait déclaré vaincu; mais le sous-chef de la police politique ne reculait jamais:

--Je suis bien malheureux! murmura-t-il.

Puis avec force:

--Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?... Hélas! vous perdez aussi une autre personne...

--Une autre...

--Qui mourra sans vous, qui m'avait envoyé à vous... Mademoiselle Fernande Grégoire!

--Fernande!

Jean-Nu-Pieds faillit tomber à la renverse. Pourquoi cet homme lui parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pensée n'avait jamais pu se détacher, dont il avait pleuré si douloureusement l'étrange disparition?

M. Jumelle comprit que le coup avait porté. Il augmenta encore sa mine doucereuse. Pourquoi la comédie ne réussirait-elle pas jusqu'au bout? D'ailleurs, il avait une arme défensive à sa disposition pour parer toutes les ripostes que pourrait lui porter la méfiance du jeune homme.

Il se leva, et courut de nouveau à la porte pour jeter un second regard dans le salon, comme s'il craignait en effet d'être espionné. Puis, il revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, où il s'assit, après l'avoir avancé un peu vers M. de Kardigân.

--Je viens de sa part, dit-il.

--De sa part?

--Oui.

--Monsieur...

--Vous ne me croyez pas?...

Jean hésita. Enfin il répondit:

--Non, je ne vous crois pas!

M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une voix pleine de pleurs, ce prodigieux comédien reprit avec un sanglot étouffé:

--Ah! je suis bien malheureux!

--Faites vite, monsieur, répliqua le marquis, qui jusqu'à présent ne semblait pas très-disposé à se laisser engluer par le doucereux agent de police.

--Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux!

Jean-Nu-Pieds détourna la tête.

M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte enveloppe, scellée de trois cachets rouges, et la tint à la main, en murmurant avec un accent impossible à traduire: Pauvre enfant!

--Monsieur...

--Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son âge... aussi belle, aussi noble qu'elle... Elle était de ces anges qui n'appartiennent pas à la terre, et doivent bientôt retourner au ciel, leur véritable patrie... Dieu l'a rappelée à lui... Ma pauvre Lodoïska!... Elle s'appelait Lodoïska.

M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'était appelée Lodoïska, et si, ayant eu une fille appelée Lodoïska, la poétique enfant affublée de ce nom «était retournée au ciel, sa véritable patrie...»

En vérité, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien à la scène qui se jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de méfiance bien enracinée contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser tromper par les témoignages de sensiblerie et d'émotion, dont faisait preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique.

Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette mystérieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montrée comme si elle devait faire tomber toutes barrières entre le Vendéen et lui?

--Faites vite! répéta-t-il.