Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 9
--J'hésitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais dans ce vieux château de Sergaz. Pour que je me décidasse à le quitter, il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu'à moi.
Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il fût attiré invinciblement vers cette radieuse beauté. Mais à une époque comme celle-là, il fallait se méfier de tout et de tous.
Il attendait avant de juger.
--Votre discrétion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M. votre père étant mort, c'est à vous que je dois la remettre.
Madame de Sergaz tendit la lettre à Henry. Il avait correspondu avec M. de Rieux et il connaissait son écriture.
--Vous permettez, madame? dit-il,
--Je vous en prie, monsieur.
Il décacheta et lut.
C'était une lettre de recommandation très-chaude. M. de Rieux priait son vieil ami, M. de Puiseux, de rendre à madame de Sergaz tous les services que celle-ci pouvait réclamer de lui.
--Le fils fera ce que le père eût été heureux de faire, madame, dit Henry en saluant la baronne. Que désirez-vous?
--L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je suis porteur d'une lettre également.
Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait pas à refuser une chose aussi simple qu'une adresse.
Au reste, il était évident que madame de Sergaz pouvait se la procurer autrement, et que si elle s'adressait à lui pour la connaître, c'est qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises pensées.
Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une recommandation aussi chaude une personne dont il n'eût pas été absolument sûr?
--M. Berryer, madame, demeure rue Royale n°7, et M. Hyde de Neuville rue Neuve-des-Petits-Champs, n°23.
La baronne se leva:
--Je suis logée à l'hôtel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours vous me trouverez chez moi de quatre à six heures.
Henry de Puiseux était doué d'un grand fonds de prudence et d'habileté, que sa gaieté habituelle empêchait de soupçonner.
Certes, la méfiance était peu de mise avec une femme comme madame de Sergaz, mais il valait mieux l'exagérer que d'exposer les chefs du parti à un danger réel.
--Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous étions en communauté d'idées. Donc vous pouvez me répondre franchement. Il se peut que vous vous étonniez, mais...
--Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hâte d'y souscrire. Je suis restée veuve à vingt-sept ans sans enfants, et presque sans parents. Ma fortune est assez grande, et bien supérieure à mes besoins. J'ai entendu parler de certaines éventualités qui rendent le parti royaliste--mon parti--obligé de recourir à un appel de fonds. Je désire voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs.
Somme toute, cela était fort naturel. Berryer était connu partout comme l'un des chefs importants du parti légitimiste. Jamais le gouvernement ne s'était plaint.
Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs.
Rien ne pouvait compromettre le grand orateur.
La baronne salua une seconde fois et sortit, après avoir jeté un dernier regard à Henry.
--Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu.
Il réfléchit un moment.
--Bah! dit-il.
Il sortit à son tour et prit sa voiture. Quand il rentra, à cinq heures, son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre.
La carte était de M. Saincaize.
Elle le priait de venir dîner le lendemain à six heures du soir, chez lui.
La lettre était de madame de Sergaz.
Voici ce qu'elle contenait:
«Monsieur,
Je tiens à vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain nous nous retrouverons à dîner chez M. Saincaize. Au cas où vos occupations vous empêcheraient d'accepter, je le regretterais fort.
Croyez à ma haute considération.
BARONNE DE SERGAZ.
--C'est étrange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc deviné que j'avais déjà hâte de la revoir!
XIII
OU ALLAIT JEAN DE KARDIGÂN?
Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se dirigea vers l'église Saint-Eustache.
Il s'agenouilla et pria quelques instants.
C'est qu'il voulait appeler sur lui la bénédiction d'en haut, avant de tenter la démarche à laquelle il venait de se décider.
Nous savons qu'il avait été sur le point de parler de cette démarche à son ami, et que les circonstances seules l'avaient empêché de le faire.
Voici en quoi elle consistait:
Jean, en sortant de l'église, arrêta une voiture et se fit conduire à l'Arc-de-Triomphe.
On se souvient que Fernande Grégoire demeurait dans une petite rue voisine.
Le jeune homme descendit et, malgré le froid vif et piquant, fit quelques pas en réfléchissant dans la direction du bois de Boulogne.
Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars où demeurait la jeune fille.
La maison était bien toujours la même, telle qu'elle lui était apparue, en cette journée maudite où sa famille entière s'était dispersée aux quatre vents.
Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui, à cette époque, annonçait l'arrivée d'un visiteur.
La porte s'ouvrit.
--Que désirez-vous, monsieur? demanda une femme de service.
--Parler à mademoiselle Grégoire.
La domestique le fit entrer dans un petit salon.
--Qui annoncerai-je?
--Le marquis de Kardigân.
Cinq minutes après, Fernande s'arrêtait, émue et tremblante, sur le seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme.
--Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la main.
Jean prit cette main.
Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne.
Un frisson l'agita des pieds à la tête.
Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec tant de passion sainte.
Comme sa pensée avait souvent volé vers elle pendant les longs mois qui venaient de s'écouler!
Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et ravissant visage...
A la fin, il sentit que ce silence devait gêner la jeune fille.
--Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout ému en vous voyant.
Elle rougit un peu.
--Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi également la franchise brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il faut plus que des banalités: Je vous aime.
Elle fit un pas en arrière avec cette instinctive pudeur de la jeune fille à laquelle on fait un pareil aveu.
--Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander à votre père de m'accorder votre main... Me le permettez-vous?
Il y eut un court silence.
Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme.
Mais ce n'était pas une créature faible. Elle était ignorante des puérilités et des petitesses. Elle releva le front, non sans une certaine fierté:
--Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai pas. Vous m'aimez... béni soit Dieu, c'était mon voeu le plus cher et ma plus chère espérance... Je vous aime aussi.
--Vous!...
Jean saisit la main effilée de Fernande, et la couvrit de baisers:
--Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au milieu du trouble profond où le jetait la réponse de la jeune fille. Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais osé espérer un pareil bonheur!
Et pourtant, il me semblait que le jour où nous nous étions vus pour la première fois, nous avions échangé nos âmes dans un regard! il me semblait que nous nous étions donnés l'un à l'autre pour toujours. J'avais emporté votre image dans mon coeur et, depuis, je l'y ai toujours gardée. Il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne fût pour vous... O Fernande, je vous aime! je vous aime!
Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille.
--Jean, dit-elle, depuis que vous êtes entré ici pour votre salut, j'ai deviné que je vous aimerais, et que mon coeur serait à jamais à vous! Je me suis reproché souvent de penser à un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu que nous fussions maîtres de notre destinée. Tout à l'heure, quand on m'a annoncé votre présence, j'ai cru que j'allais défaillir: il y avait si longtemps que je vous espérais! Il y avait si longtemps que je vous attendais!
Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut quelque chose de plus.
Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle poésie, une telle grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter même de l'exprimer.
Ils s'aimaient. Ils étaient nobles de coeur, jeunes d'années, beaux de visage...
Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux êtres unis, sous le regard de Dieu, par l'échange d'un aveu?
--Ami, reprit-elle, ma mère était une sainte. Elle est morte, jeune, trop jeune! Comme elle vous eût chéri, comme elle eût été fière de vous appeler son fils! Mais ses enseignements sont restés en moi et jamais je ne les ai oubliés. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe et de lui raconter mes pensées à chaque circonstance grave de ma vie. Il lui semblait, à cette pauvre adorée mourante, que son âme reviendrait en ce monde, et que Dieu lui permettrait de répondre à mes confidences. Jamais je n'y ai manqué.
Vous dirai-je plus? Je suis sûre qu'elle m'entend, je suis sûre qu'elle me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espère ou ce que je souffre, et les résolutions que me dicte ma conscience sont pour moi comme des conseils que ma mère me donne...
Eh bien, le jour où j'ai senti que je vous aimais, je suis allée au cimetière.
J'apportais à la tombe chérie son habituelle moisson de fleurs.
C'était par une belle matinée d'automne. Les oiseaux chantaient dans les saules pleureurs et sur la cime verte des ifs réguliers, comme s'ils eussent voulu égayer de leur voix ceux qui dormaient là pour toujours.
Il régnait dans toute la nature une joie et une gaieté qui gagnaient mon être...
Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prière faite, je restai longtemps pensive, causant avec ma mère...
Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que mon coeur se fût mal donné. C'était à force de songer à vous que j'avais compris que je vous aimais. C'est ce matin-là que j'ai compris que je pouvais vous aimer!
Jean avait écouté, charmé, la jeune fille. Il tenait sa main dans la sienne. Quand elle eût fini, il eût voulu pouvoir lui dire: Encore!
O duo charmant, éternel, toujours le même, et toujours nouveau, que Dieu a mis sur les lèvres de Jacob et de Rachel à la fontaine, comme sur les lèvres de Roméo et de Juliette!
--Fernande, quand puis-je voir votre père?
--A l'instant.
--Pourrai-je lui dire?...
--Dites-lui la vérité, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je vous aime.
Ils se regardèrent encore longuement.
Fernande sortit et monta dans le cabinet de son père pour le prévenir que M. de Kardigân désirait lui parler.
Par malheur M. Grégoire était sorti.
Ils se résignèrent à attendre.
Une heure, deux heures se passèrent.
Les fiancés se sentaient gênés de cette solitude et de ce tête-à-tête.
Jean se leva:
--Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus longtemps. Je demeure à Paris, sur le boulevard de Gand, à l'hôtel de France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure à laquelle votre père pourra me recevoir, je reviendrai.
--Vous partez?...
--Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte?
Elle rougit.
--Dieu m'est témoin que c'était pour moi un bonheur sans pareil que d'être là, auprès de vous, ma bien-aimée; mais je ne veux pas que même un seul mot railleur ou méchant effleure celle qui sera ma compagne.
Fernande tendit son front au jeune homme.
Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fiançailles, et pur comme leurs âmes.
--A bientôt! dit-il.
--A bientôt!...
Quand Jean eut disparu, elle resta plongée dans de tristes et amères pensées.
Pourquoi?
D'où venait cette angoisse irraisonnée qui peu à peu s'emparait d'elle, au point de lui tirer des larmes?
A mesure que le temps marchait, à mesure que la journée s'écoulait, Fernande sentait croître en elle un trouble étrange.
Était-ce donc le pressentiment d'un malheur?
A cinq heures du soir, M. Grégoire rentra.
Il était souriant.
Il adorait sa fille. C'était la joie de cet homme, la consolation des crimes commis par lui, crimes que nous connaîtrons bientôt. Il serra tendrement sa fille dans ses bras.
--Chère enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai promis ta main à l'un de mes jeunes amis, M. Robert Français.
Fernande jeta un cri et tomba presque inanimée sur un siège.
Le réveil était rude.
XIV
LE PÈRE ET LA FILLE
Le citoyen Lucien Grégoire était né à Dijon, vers la fin du règne de Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans.
De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique de drapier où l'enfermait son père, il regardait passer, l'envie et la haine au coeur, les heureux de ce monde auxquels la destinée a donné la fortune et la noblesse.
De quinze à dix-sept ans, sa précoce intelligence souffrit toutes les tortures de l'impuissance.
Arriva le coup de tonnerre de 89.
Le jeune Grégoire avait vingt ans. Il n'hésita pas et se jeta dans les clubs. Il devint bientôt fameux par son éloquence âpre, emportée, fiévreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de paysans.
Quand la Législative, en se séparant, provoqua l'élection d'une Convention nationale, Grégoire fut désigné un des premiers pour devenir représentant du département de la Côte-d'Or.
Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa cruauté au milieu des cruels.
Il vota la mort du roi sans délai, et en général, toutes les lois de répression quelles qu'elles fussent.
Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce régime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9 thermidor.
Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune était faite.
Son père, le drapier de Dijon, lui avait laissé en 1793, au plus fort de la Terreur, un héritage évalué à trente mille livres, amassées louis par louis.
L'or, à cette époque de dépréciation des assignats, valait mille fois sa valeur réelle.
Grégoire se fit acquéreur de biens nationaux. Il continua ce commerce lucratif sur une large échelle. Au 18 brumaire, il possédait, vivants et liquides, cent beaux mille écus tout battant neufs, à l'effigie de la République française une et indivisible.
Quatre ou cinq ans se passèrent encore.
Le jour de Marengo, Ouvrard reçut une dépêche apportée par son courrier, qui annonçait la perte de la bataille.
Aussitôt la Rente baissa de cinq francs.
Grégoire se mit à la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa.
Le soir, il avait triplé sa fortune.
Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'où il ne revint qu'en 1829.
Sa fille était le seul être qu'aimât ce vieillard égoïste. Il résumait en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne l'empêchait pas de maintenir son principe d'autorité.
Fernande avait été habituée à obéir toujours. Grégoire aimait à ce que ses ordres fussent respectés.
Le lecteur connaissant le caractère du vieux régicide, comprendra quelle émotion dut agiter le coeur de la jeune fille, quand elle entendit son père lui annoncer qu'il avait disposé de sa main.
N'ayant aucun parti en vue, il l'eût laissée libre d'épouser M. de Kardigân; mais consentirait-il à abandonner ses projets?
M. Grégoire resta stupéfait en voyant le trouble où ses paroles jetaient sa fille.
Il la souleva dans ses bras:
--Qu'as-tu? voyons, réponds!
Le criminel, qui avait signé sans remords l'assassinat du roi-martyr; le coupable de tant de meurtres, dont le bourreau était l'exécuteur, ressentit une inquiétude cachée, presque du malaise.
Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il fût prêt à briser son coeur plutôt que de briser sa volonté, à lui.
--Mon père!...
Elle éclata en larmes et retomba assise sur un fauteuil.
M. Grégoire se promenait de long en large dans le salon.
--Explique-toi! Pourquoi es-tu si troublée? Pourquoi l'épouvante s'est-elle emparée de toi?
--Vous me dites que vous avez disposé de moi, au moment où...
Elle s'arrêta.
--Eh bien?
--Au moment où j'allais vous annoncer que j'en aime un autre.
Le père saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face.
--Un autre? dit-il lentement.
Il y eut un silence.
--Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera. Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a aimée, et veut t'épouser. Tu l'épouseras.
M. Grégoire prononça ce mot froidement, avec une rigidité d'expression qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande.
--Il est riche, jeune et beau, continua M. Grégoire; il n'y a donc rien dans ce mariage qui te doive épouvanter.
--Mais je ne l'aime pas, moi!
--Tu l'aimeras.
--Mon père!
--Tu l'aimeras! te dis-je.
--Ah! vous ne savez pas...
--Je sais que je suis ton père et que je suis le maître. J'ai l'habitude qu'on m'obéisse. Il ne me plaît pas que toi, ma fille, tu manques au respect dû à mes volontés.
Fernande avait repris un peu d'énergie. C'était une nature douce.
Mais la force de son âme donnait à son coeur une puissance qu'elle ne se soupçonnait pas elle-même.
Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait asile.
Elle retrouva pour son amour son énergie passée.
--Mon père, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire épouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas... et je ne l'épouserai pas.
M. Grégoire, qui avait repris sa marche à grands pas à travers la pièce, s'arrêta court.
Quoi! sa fille osait lui résister!
--Vous ne l'épouserez pas?
--Non!
Fernande était très calme.
Son père l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant lui. Il éprouva le même étonnement, la même colère qu'un homme accoutumé à voir tout lui céder et devant lequel se dresse soudain une volonté aussi forte que la sienne.
--Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur.
--Vous vous trompez, mon père. Je vous respecte et je vous aime, mais je ne crois pas que l'obéissance que je vous dois me force à faire le malheur de toute ma vie.
--Des phrases que tout cela!
--Non, ce ne sont pas des phrases, mais des réalités bien vraies, je vous le jure! Vous avez donné votre parole. Moi, j'ai donné mon coeur, je ne suis pas libre et je suis fiancée à un honnête homme que j'aime et qui m'aime. Je serais lâche en vous obéissant... O mon père! écoutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le désespoir de ma vie entière. Je suis votre unique enfant, ne la perdez pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point se résoudre à mourir!
--Mourir!
--Je mourrais si j'étais à un autre que celui que j'ai choisi...
--Des phrases! répéta M. Grégoire dont la colère grandissait à mesure, et pas autre chose.
--Ah! vous êtes cruel.
--Assez! Cette comédie a trop duré. Je veux que vous épousiez M. Robert Français. Vous l'épouserez!
Fernande avait espéré toucher cet homme implacable, bien qu'elle connût la dureté de sa volonté.
Mais elle comptait à tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse, bien que réelle, ne pouvait pas arracher M. Grégoire à ses projets.
Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles.
Fernande aimerait son mari après le mariage, au lieu de l'aimer avant. Voilà tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prières n'étaient de rien, et que son père se refusait à les écouter, elle se reprit à son amour, comme un homme qui se noie à une branche d'arbre, pour retrouver l'énergie suffisante à la lutte:
--Mon père, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est témoin que j'eusse été heureuse d'être toujours pour vous une fille docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laissé tomber une main dans la sienne, en me fiançant à lui. C'est l'époux que je me suis choisi; c'est le seul que j'aurai.
--Malheureuse!
Si M. Grégoire avait gardé son visage colère et emporté, Fernande avait, de même, gardé son énergie.
Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son père.
Elle se jeta à genoux, couvrant sa main de baisers.
--Ayez pitié de moi, mon père, s'écria-t-elle d'une voix que ses larmes rendaient déchirante; ne me forcez pas à vous désobéir. Rappelez-vous que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aimée! Ne me désespérez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime... Ah! ne me séparez pas de lui... Je vous en supplie, mon père!
M. Grégoire la repoussa brusquement.
Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la tête couchée, pleurant et sanglotant.
Il eut comme un éclair de remords, comme une lueur de sensibilité, en voyant la prostration de cette belle et chaste créature, sa fille, enfin!
Mais l'orgueil reprit vite le dessus.
--Relevez-vous, dit-il.
Fernande obéit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage.
--Je vous donne jusqu'à ce soir, jusqu'à demain même pour réfléchir. Mais que demain j'aie votre réponse.
Il sortit, laissant Fernande seule.
* * * * *
Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses épaules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la rue...
XV
LE TESTAMENT
Jean de Kardigân demeurait à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand.
Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'était décidé à y louer un appartement.
Il conspirait.
Or, un conspirateur doit avant tout éviter d'inspirer des soupçons à la police.
C'est pourquoi il s'était résolu à se mettre lui-même, sous son vrai nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec soin le livre des hôtels.
Il rêva quelques instants, troublé, ivre de bonheur, avant de rentrer chez lui.
Il allait, à travers les rues, répétant en lui-même ces paroles bénies:
--Elle m'aime! elle m'aime!
Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait deviné tant de vertus cachées, tant de chasteté, tant de grandeur!
Fernande l'aimait!
Il croyait porter écrite sur son visage l'ivresse intime qu'il éprouvait.
Par instants il se reprochait d'avoir tant tardé à lui avouer ce qu'il ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est plus doux de concevoir, peut-être, que de réaliser.
Il ne sentait pas le froid, son coeur battait à rompre sous l'émotion charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'âme assez haute pour l'éprouver.
Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait demandé s'il avait dîné l'aurait fort étonné.
Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation première, qu'il pût exister au monde d'autres préoccupations que son amour.
Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les lut, sans même déchiffrer les lignes.
Pourtant, un peu de raison lui vint.
Il se dit qu'avant de songer à cet amour qui était toute sa vie, il ne devait pas oublier son devoir.
Il avait une correspondance importante à mettre en ordre. Il voulut s'astreindre au travail; mais ses idées n'étaient pas assez nettes pour que ce travail pût aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise de voyage, dans laquelle était enfermé ce qu'il avait de précieux.
Jean se sentait trop absorbé; il lui fallait quelques heures de sommeil pour que son cerveau fût libre de concevoir autre chose que Fernande.
Or, il gardait, comme un livre aimé, qu'on aime à consulter souvent, le testament où son père avait tracé pour lui ses dernières volontés.