Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 8
Il revint à son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui portaient chacune un nom en tête. Il chercha un instant, et enfin en trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant:
--C'est cela! faut voir! faut voir!
Cette fiche portait ces lignes:
POISEUX (Henry de)
--Brave.--Royaliste ardent. Chevaleresque.--Empressé auprès des femmes.--A surveiller.
--Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque chose qui sera de son goût.
M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au préfet s'il pouvait le recevoir. On l'introduisit aussitôt chez M. Gisquet.
Il y resta une heure et demie.
Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait étaient arrivées.
M. Jumelle, tout guilleret malgré la nuit de veille si fatigante qu'il venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprès de lui.
Cette seconde conférence dura aussi longtemps que la première.
Quand la jeune femme sortit, elle était pâle, mais résolue. Ses yeux brillaient d'un feu étrange.
--Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore: donc cela revient au même!
Et il ajouta philosophiquement en serrant précieusement un papier:
--Au surplus, si elle ne réussit pas, elle... Voilà une petite machinette qui fera la même besogne!
La petite machinette était l'ordre d'arrêter le sieur Henry de Puiseux, «suspect de complot contre la sûreté de l'État.»
X
JACQUELINE MOREL
Quelques mois avant que notre drame se renouât à Paris, M. Jumelle avait été envoyé par M. Gisquet à Lille.
Le préfet de police avait reçu avis qu'une société secrète s'y était installée et préparait une émeute dans la ville.
M. Jumelle savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue société secrète. C'était simplement une misère noire qui, jetant sur le pavé les ouvriers de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des coeurs aigris une colère toujours grandissante.
A son arrivée à Lille, M. Jumelle recommença son éternel travail: c'est-à-dire qu'il s'arrangea à faire surveiller par des gens à lui les prétendus émeutiers.
Il fut bientôt persuadé que l'intervention de la police devenait inutile, parce qu'elle arrivait trop tard.
Il se contenta de prévenir le général commandant la division militaire et le préfet du département du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre que l'émeute éclatât pour la réprimer sévèrement, au lieu de chercher à arrêter la levée en armes des émeutiers.
Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin de les retrouver en temps et lieu.
Parmi ceux-là, on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de Maurice Morel.
Maurice Morel avait cinquante ans.
Son âge, la grande honnêteté de sa vie, et une belle instruction lui avaient donné une très-réelle influence parmi ses compagnons et ses amis de l'atelier.
Il était l'un des chefs importants, sinon le plus important, du mouvement qui se préparait.
Il était marié depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de Roubaix, admirablement belle, laissée orpheline à quinze ans. Un sentiment de pitié avait ému le coeur de l'ouvrier quand il avait vu cette enfant seule au monde.
La pensée lui vint qu'elle pourrait céder au vice,--la beauté, quand elle est pauvre, est toujours mal conseillée!--Bien qu'il eût pu être le père de Jacqueline, il l'épousa.
Ce mariage disproportionné fut heureux.
Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et une affection que rien ne put effleurer.
Un fils,--un ange blond,--leur était né.
Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de quoi semer l'aisance dans son ménage.
Cela fut ainsi pendant onze ans.
Le fils,--Jacquelin,--avait grandi entre son père et sa mère qui l'adoraient, le choyaient, rêvant de faire de lui un homme.
Puis, la révolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle avait bouleversé le salon. La pauvreté survint.
Le ménage Morel dut toucher aux sept mille francs d'économies si péniblement amassées pendant ces onze années de travail.
Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient besoin pour vivre, seraient longues à reprendre.
C'est alors que l'idée folle d'une émeute germa dans ces têtes exaltées par la souffrance et par l'inquiétude.
Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim, ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement.
Naturellement, le chef désigné d'avance était Maurice Morel.
N'avait-il pas conquis et mérité la confiance de tous ces hommes?
Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la préfecture, l'hôtel de ville et la caserne.
Il n'y avait qu'un régiment à Lille.
Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'était glissé un faux frère qui avait espionné leurs moindres paroles, leurs moindres actions.
Quand le jour de l'émeute fut fixé (ce devait être le 11 avril), la préfecture en fut avisée presque aussitôt, et prit ses mesures en conséquence.
Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrètement possible.
Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la cité, ils se heurtèrent contre un mur de baïonnettes, qui menaçaient de les éventrer.
Le plus sage eût été de se retirer; mais à ces heures solennelles où la vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de dés, il se trouve toujours un misérable que nul ne connaît, qui vient on ne sait d'où, pour tirer le premier coup de fusil.
Naturellement ce rôle fut confié au traître qui avait révélé le secret de ses compagnons.
--Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et les siens allaient se briser contre une tentative impossible.
Mais le traître arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta aussitôt par une décharge générale.
La moitié de la troupe fut tuée ou blessée.
Dès lors il fallait songer, non plus à se battre, mais à mourir.
C'est ce que comprit Maurice Morel.
Dans un dernier éclair, dans une pensée suprême, il revit ses deux bien-aimés, sa femme et son fils.
Puis, il se précipita dans la mêlée ardente.
La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et avec tous ses héroïsmes, dura une heure et demie.
Les ouvriers, quatre contre un, se défendaient comme des lions.
Mais une charge de cavalerie termina tout.
Maurice Morel, resté intact, commanda la retraite.
Jusqu'alors, il avait été à l'avant-garde. Pour fuir, il se mit à l'arrière-garde.
Déjà ses compagnons étaient hors de danger, quand il fut cerné par une escouade de dragons.
Pris les armes à la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit contre un mur et on le fusilla.
C'était justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple.
Maurice Morel tomba comme il avait vécu, c'est-à-dire bravement, en homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir.
Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu'à ce qu'on les vînt ramasser, et les vainqueurs disparurent.
Il y avait une heure à peine que tout était fini, quand une femme, pâle, échevelée, et tenant un enfant par la main, accourut.
C'était Jacqueline.
Elle avait appris la terrible nouvelle!
Son mari était tué! Tué! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait veuve du même coup.
Elle trouva bientôt ce corps aimé, couvert de sang, troué au coeur et à la poitrine. Son fils et elle s'agenouillèrent dans la boue rouge sur laquelle reposait le cadavre.
--Prie, Jacquelin, dit-elle.
L'enfant comprenait cette sauvage majesté de la mort, cette douleur mortelle de la perte et de la séparation éternelles!
Tout à coup une vingtaine de dragons passèrent au petit trop de leurs chevaux.
Elle se redressa, effrayante à voir:
--Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-là qui ont tué ton père! s'écria-t-elle.
Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tête et fit arrêter Jacqueline et Jacquelin.
C'est alors que commença pour elle un supplice de toutes les heures, de tous les instants.
On avait voulu d'abord la remettre en liberté, mais M. Jumelle, au nom du préfet de police, s'y était opposé.
--Amenez-les-moi tous les deux, dit-il.
Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient à Paris. M. Jumelle avait eu soin de les tenir séparés l'un de l'autre pendant le voyage, si bien qu'ils ignoraient même être si près l'un de l'autre.
Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps.
Il fit venir Jacqueline dans son cabinet.
--Vous êtes libre, madame, lui dit-il.
La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle crut, la pauvre créature, qu'on allait lui rendre Jacquelin.
--Où est-il, lui? demanda-t-elle.
--Votre fils?
--Oui.
--Ici.
--Me le rendrez-vous?
--Euh! euh! Faut voir, faut voir!
Elle pâlit.
--Vous voulez donc le garder!
--Oui.
--Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant?
--Je vous le rendrai. Seulement... pas maintenant.
--Quand?
--Lorsque je serai content de vous.
Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait lui proposer un de ces marchés infâmes qui déshonorent celui qui le propose et celle qui l'accepte.
Mais M. Jumelle avait des préoccupations bien plus importantes que cela, vraiment!
Il reprit:
--Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez... comment dirai-je?... de surveillante? Ce mot-là vous convient-il?
--Monsieur...
--Dame! nous avons des agents de police _hommes_, en veux-tu en voilà, ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police _femmes_, c'est rare.
--Quoi! vous voulez!...
--Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans, et dans deux ans je vous rendrai votre fils.
--Qu'en ferez-vous?
--Je le mettrai dans un pensionnat. Quant à vous, je me charge de votre existence.
Que Jacqueline pouvait-elle répondre à cela?
M. Jumelle était le plus fort.
Elle courba la tête.
Le sous-chef de la police politique n'avait pas fait une mauvaise affaire. D'ailleurs, frappé de l'admirable beauté de la jeune femme, il avait aussitôt senti de quelle utilité pourrait lui être cette beauté-là.
Depuis six mois qu'elle était l'esclave de M. Jumelle, elle avait _travaillé_ pour le compte de la rue de Jérusalem.
_Travaillé_ avec horreur! Car elle avait honte d'elle même; la vie était un dégoût pour elle; mais elle voulait revoir son enfant.
Le lecteur comprend maintenant dans quelles occasions M. Jumelle se servait d'elle.
Au bal de l'Opéra, elle remplissait une mission qui la déshonorait à ses propres yeux; des bouffées de honte lui montaient au visage quand elle pensait au rôle infâme qu'elle avait accepté.
Le matin où nous la retrouvons, sortant du cabinet de M. Jumelle, Jacqueline partait encore pour remplir une de ces ténébreuses et hideuses missions qui répugnent au coeur.
XI
JEAN ET HENRY
Jean de Kardigân n'avait pas d'appartement à Paris. Pour endormir les soupçons de la police, à supposer qu'ils dussent être éveillés, il s'était purement et simplement logé à l'hôtel. Quand il revint de l'expédition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit conduire chez Henry de Puiseux.
Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonné, et lui demander aide et protection pour lui.
Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentré depuis peu de temps, dormait du sommeil des justes.
Jean l'éveilla impitoyablement.
--Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de sa chambre à coucher, fermée aux rayons d'un pâle soleil d'hiver, il aperçut la silhouette de son ami.
--C'est moi, Henry.
--Toi... Jean... Que le diable t'emporte! je dormais si bien!...
--Réveille-toi.
--Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait... au moins trois minutes.
--Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur.
--C'est cela, moque-toi de moi maintenant.
--Je ne me moque pas de toi.
--Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux.
--Je t'apporte un cadeau.
--Je te pardonne, en ce cas.
--Tu ne me demandes pas ce que c'est?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que je suis sûr de toi. Ce doit être un présent royal.
--Je te remercie de cette confiance.
--Il n'y a pas de quoi.
Jean allait continuer.
Mais Henry reprit avec volubilité:
--Attends un peu, cher ami.
Il sonna et son domestique entra.
Ce serviteur ne ressemblait guère au brave et fidèle Aubin Ploguen.
Il résumait en lui le gamin parisien avec tous ses défauts; ce domestique, nommé Couriol, était affligé des sept péchés capitaux. Il était menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colère et envieux. Je dois même ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en possédait un huitième: le vol.
--Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux.
La chambre se trouva jetée en pleine lumière.
--Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, Couriol? demanda Henry, en voyant que son domestique le regardait, planté curieusement sur ses deux jambes.
Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il s'éloigna, mais à regret.
--Tu peux parler, maintenant.
--Ce n'est pas malheureux.
--Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau?
--Très-bien.
--Tu approuves?
--Tout à fait!
Jean se mit à rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette réponse.
--Et tu me pardonnes de t'avoir éveillé?
--Heu! heu!
--Quoi! malgré mon cadeau...
--Hélas! pourquoi ne me l'as-tu pas apporté quelques heures plus tard!
--Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste?
--Si.
--Eh bien, cherche un peu.
--C'est un bijou?
--Non.
--Un cheval?
--Non.
--Une arme?
--Non.
--Diable! un mariage, peut-être?
Henry avait pris une mine piteusement comique.
--Rassure-toi: ce n'est pas un mariage.
--Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute?
--Pas précisément.
--Une aiguière d'argent?
--Non.
--Alors...
--C'est un compagnon.
--Un chien?
--Non, un enfant!
--Hein? Tu dis? Un enfant?
--Oui.
--Ah ça! tu plaisantes!
--Moi? Nullement.
Le visage sérieux de Jean empêchait Henry de croire à une plaisanterie de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore.
--Un enfant! un enfant! balbutia-t-il à moitié ahuri.
--Ainsi que je te l'ai dit.
--Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?
--Dame! cela te regarde!
--Comment! cela me regarde?
--Mais oui, je te fais un cadeau, c'est à toi et non à moi de décider quel emploi tu feras de ce cadeau.
Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe à Henry de se lever.
Le jeune homme sauta à bas de son lit, passa un pantalon à pied, une paire de pantoufles et une robe de chambre.
--Regarde! dit Jean.
Il vit alors, couché sur son canapé, un pauvre être, enveloppé d'une couverture et plongé dans un sommeil réparateur.
--Diable! diable! grommela Henry.
--Cela te gêne?
--Nullement, mais...
--Mais?... Allons, j'ai pitié de toi. Écoute.
Jean raconta à son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit réveillé par lui dans la neige, et dont il comptait se charger désormais.
A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus satisfaite.
Quand Jean eut terminé, il sauta à son cou.
--Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dévouement; mais maintenant j'admire encore plus ton coeur!
--Merci, ami.
--Merci? C'est plutôt à moi de te remercier, misérable, puisque tu as bien voulu m'associer à ton oeuvre de charité!
Une étreinte silencieuse fut la seule réponse de Jean. De Puiseux reprit:
--Voyons, qu'as-tu décidé?
--Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'étonne? Ah! regarde ma vie! regarde ce que je souffre! Où sont mes affections, à moi? Je ne peux aimer ceux vers qui mon coeur volerait avec bonheur! Mon frère? perdu à jamais pour moi. Sais-je seulement où il est maintenant? Peut-être m'a-t-il oublié, comme il doit croire que je l'ai oublié moi-même! Celle que j'aime... Fernande...
Il s'arrêta. Une larme glissa lentement sur son visage.
--Amour! amour! je ne te connaîtrai pas! A d'autres qu'à moi tes dévouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entrée dans mon coeur, ce matin-là, et n'en est jamais sortie!
--Tu n'es pas un homme, tiens! s'écria Henry avec colère.
--Henry!
--Ah! fâche-toi, si cela te plaît; cela m'est parbleu bien égal! Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le coeur. Comment, tu aimes, et avec toutes les qualités que tu as, avec ta beauté,--car tu es beau, pendard!--avec ton nom, ta fortune et ta liberté, tu ne cherches même pas à savoir si tu es aimé!
--Qu'en sais-tu?
--Bravo, alors!
--Je te ferai part tout à l'heure de la décision que j'ai prise à cet égard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire. Je veux avoir un être sur lequel je puisse absolument compter, et qui soit le frère que j'ai perdu. Dieu a jeté sur ma route cet abandonné: donc, Dieu a voulu que je le recueille!
Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardigân. Je ne veux pas encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un collège, peut-être au lycée Henri IV, où moi-même j'ai fait mes études. Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la santé du pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps, jusqu'à ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de collège.
--C'est convenu, parbleu.
--Merci.
--Regarde un peu comme il dort!
Comme s'il eût voulu donner un démenti immédiat aux paroles d'Henry, l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur lui.
--Es-tu reposé, mon enfant? dit-il.
Le pauvre abandonné regardait avec surprise autour de lui.
Cette chambre où il était, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui leurs regards émus, tout cela le surprenait, l'épouvantait presque.
--Oh! mon Dieu! murmura-t-il.
--N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis.
--Comment t'appelles-tu? demanda Henry.
--Jacquelin Morel.
C'était, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont nous venons de raconter la lugubre histoire.
--D'où viens-tu?
--Je ne sais pas.
--Comment! tu ne sais pas d'où tu viens?
--Non.
--Voyons, cherche un peu.
--J'étais avec maman et père à Lille. Nous vivions tous bien joyeux. Tout à coup, on a tué mon père, puis on nous a arrêtés, maman et moi. On nous a conduits à Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mère.
--Pourquoi?
--Parce qu'on m'a séparé d'elle.
--Et toi, où t'a-t-on mis?
--Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon âge. Puis, un soir, comme j'appelais toujours ma mère, je me suis dit que, puisqu'on ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me suis enfui.
--Bravo!
--Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitté la ville, épuisé, mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je crus que j'allais mourir... C'était dans une grande plaine. Je souffrais affreusement. J'errai toute la nuit, à droite et à gauche, cherchant mon chemin. Enfin, tout à coup, les forces me manquèrent.
XII
LA BARONNE DE SERGAZ
Jacquelin s'arrêta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances agissait évidemment sur son esprit d'une façon douloureuse. Jean de Kardigân en profita pour tâcher d'obtenir de lui quelques renseignements.
--Pourquoi a-t-on tué ton père?
L'oeil de l'enfant s'alluma.
--Parce qu'il s'était battu.
--Contre qui?
--Contre les soldats.
--A Lille?
--Oui, à Lille.
Les deux amis se regardèrent. Ils comprenaient la vérité. Le père de Jacquelin était mort sans doute dans cette émeute du département du Nord dont on avait tant parlé.
--Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te séparer de ta mère?
Jacquelin raconta ce que nous savons déjà, mais, naturellement, en taisant ce qu'il ignorait. Ce récit, ainsi formulé, devenait trop obscur pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police dans ce drame de famille.
--Écoute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin. Tu allais mourir. Dieu t'a jeté dans ma vie. Nous chercherons ensemble ta mère.
Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa.
--Désormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus à souffrir: je te le promets.
--Oh! vous êtes bon, monsieur.
--Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos. Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui.
Quelques instants après, Jacquelin Morel était couché dans un grand lit tout blanc. Un bon feu brillait dans la cheminée de la chambre que lui avait donnée Henry, et il s'endormait de ce sommeil réparateur qui sauve.
Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui les préoccupaient.
Il fut convenu que les gentilshommes présents à la réunion partiraient dans un bref délai pour leurs provinces, afin de préparer le soulèvement général.
Puis, Jean de Kardigân quitta son ami et se dirigea vers l'église Saint-Eustache, où il avait habitude de faire ses dévotions.
Resté seul, Henry se remit à sa toilette.
A midi, il déjeuna.
A une heure, il allait sortir à son tour, quand il entendit sonner à la porte de son appartement.
Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec étonnement un nom de femme:
LA BARONNE DE SERGAZ.
--Une femme chez moi, murmura-t-il.
--Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas immédiatement auprès d'elle.
En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le salon où l'attendait l'inconnue.
Il s'arrêta sur le seuil, ému et troublé.
La baronne de Sergaz était assise dans un fauteuil, enveloppée d'un voile noir en dentelles à la façon des Espagnoles.
Elle paraissait très-pâle. Mais cette pâleur faisait ressortir encore plus sa beauté souveraine.
Car elle était belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du Corrége.
De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage dont le dessin allongé indiquait une noblesse d'origine indéniable.
Les extrémités fines, la taille mince, complétaient un ensemble charmant.
On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la main.
Le seul défaut, peut-être, de cette nature aristocratique, était la dureté du regard, et des lèvres, qui, comprimées au milieu, indiquent, suivant les lois de la phrénologie, une âpreté de pensée souvent méchante.
Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz, attendant que celle-ci lui fît signe de s'asseoir.
La baronne répondit au salut du jeune homme par une légère inclinaison de tête, et d'un geste loyal lui indiqua un siége.
--Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si je prends la liberté de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu qu'une circonstance grave pour me décider à cette démarche.
--Quelle qu'elle soit, madame, répondit le jeune homme, je me félicite d'une démarche qui m'a procuré l'honneur de vous voir chez moi.
--Voici ce qui m'amène auprès de vous, monsieur, reprit madame de Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une fortune indépendante et la jouissance d'un château de la famille en Vendée. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon père, M. le marquis de Rieux voulut bien être mon protecteur. Avant de mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprès de ses amis de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre père, dont il ignorait la fin.
Madame de Sergaz s'arrêta.
Henry de Puiseux avait fait un geste d'étonnement en entendant prononcer le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes dont l'amitié seule est un brevet d'honnêteté et de vertu.
Elle reprit: