Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 7
Bientôt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin Ploguen s'arrêta tout à coup et se planta au beau milieu du chemin, aspirant l'air à pleines narines, comme s'il eût voulu prendre le vent.
Un peu à gauche s'ouvrait la rue du Cerf, démolie aujourd'hui, mais qui, à cette époque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du boulevard Saint-Jacques.
--Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraîner Aubin.
Celui-ci eut un sourire de pitié.
Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le tenaient roulèrent dans la neige en poussant un formidable juron.
Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course.
Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des Kardigân.
Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirés par les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant à le rattraper, c'était impossible, il était déjà trop loin.
M. Jumelle écouta ce récit d'un air tellement comique, que Henry de Puiseux et Jean de Kardigân lui-même n'auraient pu s'empêcher de rire s'ils avaient contemplé en ce moment la figure de M. le sous-chef de la police politique.
--Diable! diable! grommelait-il.
Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur.
Heureusement, Trébuchet lui gardait une consolation toute prête.
--J'ai trouvé, monsieur Jumelle, répéta-t-il d'un air triomphant.
M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut à la muraille.
On distinguait très-bien une petite rainure, étroite comme un fil, qui glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu'à une hauteur d'homme environ.
--Passe-moi un ciseau! fit-il.
Trébuchet obéit.
Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit toute la longueur. Il sentit bientôt une résistance.
--Le marteau, maintenant.
Docile, Trébuchet obéit encore.
M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqué, au ciseau, qui brisa cette résistance, et la porte s'ouvrit.
--J'en étais sûr, dit-il.
Le lieutenant regardait d'un air satisfait.
--Eh! eh! la manivelle était adroite; mais le père Jumelle ne se laisse pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure à peine qu'ils sont partis, donc on peut encore, sinon les arrêter, au moins retrouver leurs traces!...
Le lecteur comprend maintenant ce qui s'était passé.
M. Jumelle ne s'était pas trompé un seul instant. La chambre avait été, jadis, un lieu de réunion pour les _carbonari_, qui conspiraient.
Comme toutes celles où se tenaient leurs assemblées, elle donnait sur un couloir creusé à même des fondations de la maison, sous lesquelles s'étendaient les catacombes.
Jean de Kardigân l'avait louée en conséquence. Aubin Ploguen y demeura pendant le voyage du jeune homme à Ludworth.
Derrière la porte secrète, il avait placé un lit.
Quand les soldats entrèrent dans la cour, il se hâta de faire jouer le ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la chambre.
Les chaises furent en partie cachées, et tous les assistants purent s'enfuir.
Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se déshabiller.
Il ne s'était pas enfui avec les autres, pour la même raison qui lui avait fait ouvrir l'entrée de la maison. Il espérait détourner les soupçons de la police, et garder le secret de l'issue cachée, qui pouvait être si utile, plus tard.
--Allons, Trébuchet, entrons là-dedans!
L'agent semblait peu disposé à obéir, cette fois; mais M. Jumelle le rassura, en priant l'officier de faire éclairer la marche par un peloton de soldats qui porteraient des torches.
La petite troupe entra.
Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par une pente très-douce.
Là, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes.
Quel chemin avaient suivi les fugitifs?
M. Jumelle était trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la route était toute tracée.
Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais où ne donnaient que des impasses perdues.
Ils longèrent cette route pendant une heure environ.
Arrivés à une sorte de clairière, ils demeuraient un peu déconcertés, quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tombé au milieu.
Ce mouchoir portait un V et un S, brodés au coin.
Il appartenait à l'infortuné M. Saincaize, qui laissait, dans sa terreur, une trace vengeresse derrière lui!
Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens courageux, tandis que les lâches sont toujours victimes.
Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe à l'une des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge.
M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait le passage, et ils se trouvèrent bientôt tous en pleine lumière.
Car le jour s'était levé, à mesure que la tourmente de neige décroissait.
M. Jumelle espéra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqués sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser tellement, qu'on ne pouvait les suivre.
Au reste, il était à peu près certain que, tous, ils avaient dû rentrer dans Paris, mais par des chemins différents.
M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant là son escorte, s'achemina vers Paris qui s'éveillait au loin.
A mesure qu'il marchait, ses réflexions se condensaient, prenaient corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait dû avoir lieu.
Il se hâtait, car il voulait faire son rapport à M. Gisquet, le préfet de police, et discuter avec lui les moyens d'arrêter Henry de Puiseux, par lequel on pouvait arriver peut-être à connaître une partie de la vérité.
Cependant, à mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et à gauche, passaient des maraîchers se rendant à Paris ou en revenant.
Il arriva bientôt devant un petit cabaret de bas étage.
Alors son instinct de policier s'éveilla. Il eut l'idée de demander des renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret.
Il se mêla à ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie.
--C'est bien, ce qu'il a fait là, disait l'un.
--Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur, de crever là comme un chien abandonné.
--Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait à réchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a _l'épouse de notre maire_ de Gentilly.
A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille.
--D'où pouvait-il venir, par ce temps-là, et à cette heure de nuit?
--Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes...
--Eh! eh! grommela M. Jumelle.
--Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagné à Paris.
M. Jumelle se leva:
--Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immédiatement le signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrête, au nom du roi!...
VIII
L'ENFANT DANS LA NEIGE
C'était Jean de Kardigân qui avait recueilli l'enfant.
Voici ce qui s'était passé:
En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi déchu se séparèrent.
Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer à Paris ensemble.
Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge, à peu près au même endroit que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard.
Le jeune homme, enveloppé dans un ample et chaud manteau, marchait rapidement. Il réfléchissait à ce qui s'était dit dans la réunion royaliste.
--Tous les partis sont les mêmes, pensait-il. Ils répugnent à la force. Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck a-t-il discuté avec Lambert pour rétablir Charles II sur le trône d'Angleterre? Charles X, lui-même, a-t-il hésité, quand il a fallu rendre à Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les Cortès d'Espagne?
Jean de Kardigân était un chaud partisan de cette insurrection de Vendée qui devait éclater six mois plus tard.
Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comité de Paris une décision prompte. Malgré leur génie, les deux personnages qui conduisaient ce comité, Chateaubriand et Berryer, étaient des hommes de parole plutôt que des hommes d'action.
Pour l'instant, le danger, selon Jean, était double. Il fallait convaincre le grand orateur et le grand écrivain: et il ne se dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait échapper à l'étroite surveillance de la police.
Le marquis ne s'inquiétait même pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il laissait aux mains de ses ennemis.
Le Breton et lui étaient convenus, longtemps à l'avance, de ce qu'ils feraient en pareil cas.
Quand Aubin Ploguen avait loué, dans la maison de la rue du Petit-Pas, la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en prévision de l'avenir.
--Si la police arrive pendant une de nos réunions, monsieur le marquis, vous et vos amis n'aurez qu'à ouvrir la porte secrète.
--Mais toi?
--Moi, je resterai.
--On t'arrêtera.
--Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'échapperai bien vite.
Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'échapper, Jean était tranquille: il tiendrait parole.
A deux cents mètres environ du cabaret dont nous venons de parler dans le précédent chapitre, Jean s'arrêta pour s'orienter.
La neige ne tombait plus.
Mais un fin brouillard et la demi-obscurité qui précède en hiver le lever du soleil, empêchaient de voir briller à l'horizon les lumières des faubourgs.
M. de Kardigân jetait à droite et à gauche des regards indécis, quand il heurta du pied un obstacle placé en travers de son chemin.
Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre énorme; mais sa forme bizarre attira son attention.
Il se baissa:
--Ah! mon Dieu! murmura-t-il.
C'était un enfant d'une douzaine d'années environ, qui gisait, enfoui dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre connaissance.
Le pauvre petit, bleui par la souffrance, était tombé, sans doute, en traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient manqué pour se relever. Puis, peu à peu, la neige couvrant son corps, il était resté enfermé dans ce linceul.
Le marquis écarta de sa main la neige amoncelée sur le corps de l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait encore.
Pas un souffle ne sortait de ses lèvres serrées.
Les yeux étaient fermés, comme si l'éternel sommeil berçait déjà dans ses bras patients ce pauvre être inanimé.
Jean se sentait profondément ému.
Les êtres forts sont toujours des êtres bons, car la méchanceté n'est qu'une perpétuelle irritation de la faiblesse.
Le lecteur se rappelle la plainte jetée par ce noble gentilhomme sur ceux qui souffraient, victimes de la misère et du froid.
Une immense pitié envahit son coeur.
Comment ce malheureux être se trouvait-il ainsi, seul et abandonné, livré à tant de souffrances et à tant d'angoisses!
Il se représentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable étreinte de la faim, de la fatigue et de la neige.
Un poëte oriental, à qui on a parlé comme d'un jeu de la nature de cette neige inconnue dans son climat brûlant, s'écrie:
«--Oh! que ces baisers blancs et glacés doivent faire couler la glace mortelle dans le sang et jusqu'au coeur!...»
Qu'aurait dit Jean de Kardigân s'il avait su que la vie de ce malheureux se trouvait liée d'une étrange façon à la sienne? Il n'écouta que sa pitié, que sa charité.
Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur à ses membres gelés, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son manteau; puis il chercha des yeux une maison où il pût trouver les premiers secours.
Il aperçut alors le cabaret isolé, et s'y dirigea à grands pas.
Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matinée, bien que ce fût un dimanche, se levèrent tous en voyant cet homme élégant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras.
--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'écria l'un d'eux, en se penchant.
--J'espère que non, répliqua Jean.
--Où l'avez-vous trouvé, monsieur?
--Étendu au milieu de la plaine, et ayant déjà un demi-pied de neige sur le corps.
--Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit Jean.
Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres.
Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table.
--Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il.
L'hôtelière repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dût pas être fort habituée à en voir souvent.
--Ce n'est pas la peine, monsieur, répondit doucement cette femme.
--Vous êtes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous êtes pauvre. Il ne serait pas juste que vous dépensiez quelque chose.
Le feu flambait.
On y avait jeté une grande brassée de sarments, qui produisirent cette joyeuse flamme bien claire qui égaye et réchauffe.
Dès que la température de la pièce basse du cabaret fut assez élevée, Jean, aidé d'un des ouvriers, déshabilla entièrement l'enfant et le frotta avec l'eau-de-vie tiède.
Un léger tressaillement vint annoncer bientôt qu'il vivait encore.
On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le sang circulait avec plus de régularité; le pouls devint perceptible; enfin il ouvrit les yeux.
Mais il les referma aussitôt, comme si la douleur passée le tenait encore.
Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant était revenu à lui.
--Pauvre petit! murmura Jean de Kardigân en le regardant, ému: il ne sera pas dit que je t'aurai arraché à la mort pour laisser ta vie dans la misère!
Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit à l'hôtelière:
--Madame, avez-vous des vêtements?
--Oui, monsieur.
--Eh bien, je vous en achète pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une veste, un pantalon et une bonne couverture.
La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Complètement revenu à lui, il ne se rendait pas encore entièrement compte du miracle auquel il devait la vie, et jetait autour de lui des regards étonnés.
Le jour s'était levé: ce jour gris, sale, qui couvre à peine d'une teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dépouillés.
L'enfant, bien enveloppé dans une épaisse et chaude couverture, fut repris par Jean.
--Merci, mes amis, dit-il, je l'emmène.
--Ah! vous êtes un bon b...! s'écria l'un des ouvriers.
Cette phrase fit sourire le marquis.
Il tendit la main à l'ouvrier.
--Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b..., répondit-il.
--Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service. Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu'à la barrière. Vous trouverez des voitures.
--C'est une idée, ça, dit l'hôtelier. Pars avec le monsieur, Gervais.
Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, «le paquet,» comme l'appelait le brave ouvrier, était retombé dans un sommeil hébété.
La route n'était plus longue.
En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparaître les premières maisons de la chaussée du Maine.
Une place de citadines se trouvait là; Jean en prit une et y monta avec l'enfant. Il voulut donner de l'argent à Gervais pour le remercier de l'avoir aidé:
--Allons donc, monsieur, répondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main comme tout à l'heure!
--Je vous demande pardon, l'ami...
--Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur!
Le gentilhomme et l'ouvrier se serrèrent la main; puis la citadine partit, entraînant le marquis de Kardigân vers Paris, pendant que Gervais regagnait la plaine de Montrouge.
Quand il arriva au cabaret, un spectacle étrange frappa ses yeux.
Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, était acculé par une quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaçait de l'autre main d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu les assistants.
Cet individu était M. Jumelle.
Voici ce qui s'était passé.
IX
OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR
Nous avons laissé le sous-chef de la police politique menaçant les ouvriers du cabaret de les arrêter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient pas le signalement de l'homme qui avait relevé l'enfant.
Le premier sentiment que ceux-ci éprouvèrent fut de la stupeur; le second fut de la colère.
Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison.
Nul plus que nous ne respecte les obscurs et héroïques défenseurs de l'ordre public, ceux qui risquent leur vie à chaque heure pour protéger la nôtre. Mais il y a une grande différence entre l'agent de police qui suit, pas à pas, le meurtrier, pour le livrer à la justice du châtiment, et l'agent de police qui espionne au profit de la politique.
Le premier est un soldat;
Le second a été, avec raison, flétri par la conscience populaire de l'ignoble nom de _mouchard_.
Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique.
Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux, à la demande de signalement qui leur fut faite.
Peut-être, en toute autre occasion, se seraient-ils contentés de répondre évasivement, évitant ainsi de compromettre soit l'homme poursuivi, soit eux-mêmes.
Mais là, le cas était autre.
La personne à laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux un acte de charité qui les avait touchés.
Le marquis de Kardigân avait plu à ces âmes rudes et loyales.
Un ouvrier, grand et beau garçon de vingt-cinq ans, retroussa ses manches et s'avança d'un air menaçant sur M. Jumelle.
--Ah! tu manges à la gamelle de la rue de Jérusalem! s'écria-t-il; eh bien, attends un peu, espèce de _mouche_!
M. Jumelle n'eut qu'à examiner les bras respectables de son adversaire pour comprendre qu'il pourrait bien s'être mis dans une mauvaise affaire.
--Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain blessé dans sa dignité, tu refuses obéissance à la loi et tu oses me menacer?
--La loi? Je ne la connais point, mais je suis sûr qu'elle ne dit pas que tu viendras nous espionner!
--Oui! oui! il a raison! crièrent quelques-uns.
--Sus au mouchard!
--Une correction à la _mouche_!
Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une «volée» (terme vulgaire, mais expressif) à l'un de ces hommes qu'ils exécraient. Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre.
En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entouré d'ennemis.
Il est hors de doute qu'il aurait sauté un mauvais pas, quand l'idée lui vint de se réfugier derrière deux tables placées l'une sur l'autre, et à l'abri desquelles il espérait se défendre.
Aussi il se jeta derrière ces tables, s'en faisant un rempart improvisé.
--Ah! tu crois que tu pourras nous échapper, _mouche de malheur_! reprit le premier ouvrier. Attends un peu!
Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait toujours sur lui et en fit jouer la batterie:
--Le premier qui avance, dit-il, je le brûle comme un lapin!
La menace, bien que sérieuse, n'aurait certes pas eu un long effet.
Évidemment l'ouvrier, au risque d'être blessé et même tué, allait se jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut.
Il comprit aussitôt une partie de la scène, et un mot du cabaretier acheva de le mettre au courant de la situation.
--Viens donc ici, François, dit-il à l'ouvrier, et laisse-moi causer avec monsieur.
François regarda Gervais, tout étonné:
--Tu ne sais donc pas que c'est _une mouche_?
--Si, mais si nous ne répondons pas, la _mouche_ nous coffrera, reprit Gervais.
--Il est intelligent, au moins, celui-là, murmura M. Jumelle, heureux, au fond, de cette diversion inattendue.
--Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais l'étrangler!
--Tu seras bien avancé! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voilà tout.
--Très-intelligent, décidément, très-intelligent, grommela encore M. Jumelle.
Gervais jeta un regard expressif à François.
Celui-ci comprit que son ami réservait à l'agent de police un plat de son métier.
--Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous voulez? Demandez-moi ça, à moi, je vais vous répondre.
--Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici.
--Son signalement?
--Oui.
--Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal à François?
--Je le promets.
--Eh bien, je vais voir à vous contenter. C'est un jeune homme de trente ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice à la joue.
Gervais avait fait cette réponse d'un air tellement assuré, que M. Jumelle n'eut pas un instant l'idée de douter.
--Où l'as-tu conduit?
--A la barrière.
--Et là, qu'est-ce qu'il a fait?
--Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais où, mais dans le centre, car le cocher a dit:--Une rude course!
M. Jumelle sortit de son abri.
Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, où il inscrivit le signalement donné, à côté des réponses d'Aubin Ploguen.
--Et l'enfant?
--Il l'a emporté.
--Bon.
M. Jumelle allait sortir du cabaret.
Gervais l'arrêta, et d'un air niais:
--Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il.
M. Jumelle donna à Gervais une pièce de vingt sous, et s'éloigna.
--Enfoncée, _la mouche_! s'écria celui-ci, en voyant disparaître l'agent de police à travers le brouillard. Tenez, la mère, vous donnerez ces vingt sous-là à un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver!
Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de Kardigân l'avait fait quelques instants auparavant.
Il prit une citadine à la même place où Jean avait pris la sienne, et se dirigea vers la préfecture de police.
Il voulait réunir toutes ses notes avant de communiquer au préfet les événements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les conjurés royalistes s'étaient échappés; Nicolas Ferréol--_alias_ Aubin Ploguen--s'était enfui; et enfin, il avait failli payer cher un renseignement, peut-être inutile. Une surprise non moins désagréable l'attendait.
En entrant dans son bureau, il y trouva son secrétaire, qui se leva vivement en l'apercevant.
--Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il.
--L'enfant s'est enfui.
--Jacquelin?
--Oui.
--Ah! ah!
M. Jumelle fronça le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli dans la plaine de Montrouge serait le même que Jacquelin?
--Bast! cela ne fait rien!
--Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline à vous servir de surveillante?
--Jacqueline fait bien son métier. Mais elle a trop de sentiment. Cette nuit, au bal de l'Opéra, elle a failli se mettre à pleurer. Je l'enverrai promener... Tiens! rédige-moi un rapport avec ces notes.
M. Jumelle lança à son secrétaire ce fameux carnet qui avait si bien travaillé toute la nuit.
Et lui-même se plongea dans ses réflexions.
Qu'était cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre récit et que nous avons entrevue au bal de l'Opéra?
Nous connaîtrons bientôt cette lamentable histoire. C'était une pauvre créature, admirablement belle, à qui M. Jumelle avait pris son enfant en lui disant:
--Vous vous êtes mêlée de politique, tant pis pour vous! Vous allez _travailler_ pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils!
La malheureuse femme s'était mêlée de politique parce qu'elle avait voulu venger son mari tué par la police à l'émeute de Lille.
Cependant le secrétaire avait mis au net le rapport destiné à être présenté par M. Jumelle à M. Gisquet, le préfet de police.
--J'attends trois personnes à huit heures, dit-il. Tu les feras entrer, une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisième dans la salle d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai à lui parler.
--Bien, monsieur Jumelle.
Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprêta à partir.
--Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de s'éloigner.