Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 6

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Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due surtout à sa prodigieuse habileté.

Quand les dix hommes furent réunis, Jean de Kardigân se tourna vers Berryer et le pria de présider la petite assemblée.

Le grand orateur prit place derrière la table: chacun des assistants s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence général:

--La parole est à M. le marquis de Kardigân...

* * * * *

M. Jumelle n'était pas resté inactif; dès que les arrivants eurent, au nombre de sept, pénétré dans la maison du numéro 3, il siffla de nouveau ses hommes.

--Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux. Il y aura une bonne récompense.

Un grognement significatif fut la réponse de la petite troupe.

Elle approuvait évidemment ce genre d'exorde en fait de discours.

Seuls, Trébuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef de la police politique, restèrent muets.

M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'oeil, s'aperçut aussitôt de leur silence.

--Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trébuchet, nous n'approuvons donc pas la conduite de notre chef?

--Non, répondirent les deux agents d'une seule et même voix.

Ils étaient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour en rivalité constante.

Aussi, la coïncidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'étonner, voire même d'inquiéter M. Jumelle.

La Licorne et Trébuchet étaient... étaient... car, hélas! la Parque cruelle a depuis longtemps tranché leurs jours! d'anciens bandits entrés rue de Jérusalem sur le tard.

Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les pièges.

Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, était doué d'une rare intelligence et d'une finesse pour le moins égale à cette intelligence, les consultait dans les circonstances graves.

--Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle, qui se servait des deux bandits tout en les méprisant parfaitement. Réponds d'abord, mon bon la Licorne.

--Parce que nous avons laissé les oiseaux entrer dans la cage, au lieu de les arrêter à mesure qu'ils arrivaient.

--A toi, maintenant, mon doux Trébuchet.

--Mon opinion est celle de mon cher camarade.

La Licorne salua Trébuchet, qui rendit son salut à la Licorne.

--Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille.

Signe de préoccupation.

Au même instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons déjà parlé.

M. Jumelle, qui ne les attendait pas, fut assez étonné.

--Comment! il y en a encore? dit-il. Ma foi tant mieux!

Cette conversation avait lieu dans une rue voisine de la rue du Petit-Pas, et sous une neige qui augmentait toujours.

--Savez-vous ce que c'est que les souricières? continua le sous-chef de la police politique. C'est une petite prison de bois où on prend les souris, les rats et les autres animaux. Eh bien! cette maison est une souricière.

--Bien, fit la Licorne.

--Bien, fit Trébuchet.

--Maintenant qu'ils sont dans la souricière, ajouta M. Jumelle, évidemment flatté de cette double approbation, ils sont pris.

--Holà! Galimard! cria-t-il.

Galimard s'avança à l'ordre.

--Tu as ta carte d'agent?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, mon garçon, tu vas courir au poste de soldats du Panthéon, et tu diras au lieutenant qui commande que moi, M. Jumelle, je lui demande trente hommes. Va vite!

Et il ajouta, en se grattant le nez avec satisfaction:

--Voyez-vous, ils sont là-dedans une dizaine. Eh bien! quarante hommes avec des fusils, ce ne sera pas encore de trop pour arrêter dix royalistes désarmés.

V

LES DERNIERS CHEVALIERS

Nous avons laissé Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre cachée, au moment où Berryer venait de dire:

--La parole est à monsieur le marquis de Kardigân.

Tous les yeux se portèrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina respectueusement devant les assistants.

--Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police de M. le duc d'Orléans nous surveille, j'ai dû user de ruses. J'ai prié MM. Henry de Puiseux, Pierre Prémontré, Louis Surville, Henri de Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal de l'Opéra, avec un signe de reconnaissance à leur épaule. Ce signe était composé de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges, couleur du sang que nos frères ont versé pour le roi!

--Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte.

--Je l'espère! répondit Jean de Kardigân.

Il reprit:

--Je les ai priés de revêtir un costume de Buridan, parce que c'est le plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il rappelle une époque, époque sainte! où ce n'étaient pas les gentilshommes qui faisaient un trône à leur roi, mais où c'était le roi qui faisait une noblesse à ses gentilshommes.

L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionné les auditeurs.

Seul, M. Saincaize souriait.

Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lèvres quand il entend proclamer de nobles vérités ou prononcer de nobles paroles.

--Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant à Berryer, à M. de Breulh et à M. Saincaize, votre présence ici était indispensable, puisque vous êtes membres du comité légitimiste de Paris. Maintenant que nous sommes réunis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles X, qui a daigné me recevoir.

--Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant dédaigneusement les lèvres.

--Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous demande pas des conseils, il nous demande de l'obéissance. Le comité fera ses observations et le roi appréciera.

En me recevant, Sa Majesté m'a fait l'honneur de me demander mon opinion sur l'état des esprits en France. Je lui ai répondu ce que je crois être la vérité: le gouvernement de M. le duc d'Orléans a crû, depuis sa naissance, en impopularité. A Lyon, à Grenoble, à Lille, l'émeute; à Paris, un trouble profond, ce trouble qui précède souvent les grands bouleversements humains.

J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration.

--Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait écouté silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis.

--Par les armes.

--C'est impossible! s'écria M. Saincaize.

Berryer étendit la main.

--Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardigân n'a pas terminé. Avant de discuter son projet, il faut le connaître.

--Je continue, messieurs. Sa Majesté, après avoir entendu mes paroles, a fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonné de répéter mes paroles.

--Ma fille, dit le roi, M. de Kardigân est de votre avis, vous le voyez: j'étais déjà convaincu par vous avant de l'être par lui.

--Ainsi le roi consent à une tentative de restauration à main armée?

--Oui, monsieur, répliqua Jean à M. de Breulh, qui venait de faire cette interruption.

--Et le comité de Paris? dit M. Saincaize.

--Je vous avais répondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majesté s'attendait à notre obéissance et non à nos conseils: j'avais tort. C'était mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majesté écoutera les conseils du comité de Paris. Seulement, permettez-moi de vous expliquer les ressources que nous avons à notre disposition.

Je vous ai priés, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir ici, parce que votre opinion entraînera celle du comité légitimiste. De même que les six gentilshommes qui sont là pourront agiter leurs provinces bretonnes si la guerre est décidée.

Le projet est celui-ci: soulever la Vendée, y former un noyau armé, et si Dieu nous donne la victoire, marcher immédiatement sur Paris. En même temps nos amis du Midi soulèveront Marseille et Lyon. Les républicains et les bonapartistes ne tireront pas l'épée pour défendre un gouvernement qu'ils exècrent, quittes à nous attaquer, nous, si nous sommes vainqueurs.

Avec l'aide de deux divisions de l'armée, dont les généraux et les officiers sont à nous, nous arriverons à Paris.

--Et après? dit encore M. de Breulh.

--Après? Si nous sommes vainqueurs...

--Vous serez grands. Mais si vous êtes vaincus?

--Nous mourrons, voilà tout!

--Bravo! Kardigân, s'écria de Puiseux.

--Nous pouvons jeter en Vendée dix mille fusils et de la poudre. Nous avons sept millions de francs. Comme général en chef, M. le maréchal de Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme généraux, MM. de Charette, d'Autichamp, Hébert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y aura cinq grandes divisions militaires à Paris, à Nantes, Angers, Rennes et Lyon. Ces divisions seront partagées chacune en cinq cantons; et ce n'est pas exagérer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons trois mille hommes. Cela fait donc une première armée de soixante-quinze mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille.

--Quand aurait lieu le mouvement?

--Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, & ceux que je vous avais annoncés comme étant ceux de nos chefs: celui de Madame.

--Madame viendrait! s'écria Berryer.

--Oui.

--Comme soldat?

--Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre.

Un frémissement courba toutes ces têtes.

Il y eut un assez long silence.

--Répondez, monsieur de Breulh, dit Berryer.

M. de Breulh se leva.

--Une décision aussi grave ne peut pas être prise sur-le-champ, dit-il. Pourtant, je crois être l'interprète de ces messieurs du comité, en déclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples observations. Mais monsieur le marquis de Kardigân voudra bien me permettre de discuter.

--Je vous écoute, monsieur.

--Croyez-vous à la réussite d'un pareil plan?

--Oui, j'y crois.

--Sur quoi basez-vous cette opinion?

--Sur ceci: d'abord, l'impopularité du gouvernement; ensuite, sur la lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au sérieux une royauté faite par 221 parlementaires affolés, attendent et espèrent quelque chose de définitif.

--Je le reconnais. Mais nous défendons une cause autant qu'une dynastie: un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes. N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu même de ce principe, que d'en réclamer l'exécution par la force? Remarquez, monsieur le marquis, que je ne discute pas: j'interroge.

--Eh bien, monsieur, je vous répondrai de même: franchement. Un droit a besoin d'être affirmé. On nous a attaqués par l'épée, c'est par l'épée que nous devons attaquer à notre tour. Ah! nous vivons dans un triste temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dégénère. Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas songé à se demander s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La société moderne a deux moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volonté: la parole et le fusil. La parole? on nous l'a retirée; nos journaux doivent se taire. M. Thiers, M. Casimir Périer ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit parler quand les lèvres des hommes sont muettes!

M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme.

Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps à autre, en écoutant les paroles de Jean, il jetait un regard effaré sur la porte, comme s'il devait voir apparaître le tricorne galonné d'un gendarme.

--Pardon... pardon... monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le temps de réfléchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge! Un soulèvement en Vendée, un soulèvement dans le Midi! Mais ce serait effroyable!

--Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable?

--Nous ruinons le commerce, nous arrêtons le mouvement des affaires!

--Lesquelles? demanda Jean froidement.

--Comment, lesquelles?

--Oui, celles du peuple français, ou bien les vôtres?

--Monsieur le marquis!...

--Pourquoi venez-vous parler intérêt, quand nous parlons destinée d'une nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 août, le 2l janvier, le 9 thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement des affaires? Ceux qui ont fait les journées de juillet y songeaient-ils davantage?

--Permettez! permettez!

--Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M. de Kardigân vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons à MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collègues, et nous vous donnerons notre réponse.

Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait consulté ses amis:

--Monsieur le marquis, dit-il à Jean, ces messieurs partagent tous le même avis: ils sont aux ordres de Sa Majesté; prêts à vivre ou à mourir. Vive le Roi!

Au même instant, Aubin Ploguen entra:

--Messieurs, dit-il, voilà les soldats.

M. Saincaize jeta un glapissement de terreur.

Le Breton avait prononcé cette phrase avec une sérénité sans pareille.

Tout le monde se regarda.

--Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effaré.

--Ceux du gouvernement.

--Ah! mon Dieu! hurla le même Saincaize en se laissant choir.

--Qu'est-ce qu'ils viennent faire?

--Nous arrêter, dit Jean.

En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la première porte, et les crosses de fusil résonnèrent sur le pavé blanc de neige.

VI

LES RESSOURCES D'AUBIN PLOGUEN

Ainsi que l'avait voulu M. Jumelle, le poste de la place du Panthéon s'était empressé d'envoyer une compagnie de soldats.

Restait à accomplir la besogne.

Le sous-chef de la police politique n'était pas embarrassé.

Il fit cerner la maison par ses agents, se mit lui-même à la tête des soldats, côte à côte avec le sous-lieutenant qui les commandait, et il frappa à la porte de la maison, comme il avait entendu frapper ceux qui y étaient entrés.

Peut-être un malin eût-il réussi, mais pour tromper Aubin Ploguen qui veillait, il fallait être plus que malin.

Pourtant le Breton, au lieu d'aller prévenir immédiatement les conspirateurs, fit une chose qui, pour un moment, étonnera le lecteur.

Il alla purement et simplement éveiller le concierge et lui dit:

--On frappe à la porte. Allez donc voir ce que c'est.

En effet, à l'instant même où Aubin Ploguen prononçait ces paroles, une voix retentissante criait de la rue:

--Au nom du roi, ouvrez!

Cet ordre eut pour effet immédiat de faire jeter à bas de son lit le concierge qui, très-probablement, aurait continué son sommeil.

Quant à Aubin, il traversa la cour, et alla prévenir les conspirateurs de ce qui se passait.

Pourquoi Aubin Ploguen avait-il ainsi fait ouvrir la porte?

Il avait ses raisons, nous allons les connaître.

Les soldats, précédés de M. Jumelle, se précipitèrent dans la cour.

--Fouillez partout, criait celui-ci.

Une lumière brillait à travers les vitres de la chambre où Jean et ses amis étaient réunis.

--Ce ne peut être que là, pensa-t-il.

--Cette chambre a-t-elle plusieurs issues? demanda-t-il au concierge.

--Non, monsieur.

--Très-bien. Alors, pour en sortir, il faut passer par cette porte?

--Oui, monsieur.

Cette réponse était tellement satisfaisante que M. Jumelle se frotta le nez avec joie.

--Eh! mordienne, je les tiens, dit-il.

--Enfoncez! ordonna le sous-chef de la police politique.

Ce fut l'affaire de deux ou trois coups de crosse. La porte vermoulue tenait mal sur ses ais peu solides et s'éventra.

M. Jumelle voyait toujours briller la lumière derrière les rideaux.

Il entendait même ce murmure confus de plusieurs voix qui parlent bas.

--Enfoncez la seconde porte! ordonna-t-il encore.

L'ordre fut exécuté aussi rapidement.

M. Jumelle se jeta en avant, mais il demeura stupéfait en se trouvant en face d'un grand gaillard couché dans un lit, appuyé sur son coude, et qui regardait d'un air stupéfait.

--Est-ce que la maison brûle? demanda le grand gaillard avec un rire niais.

M. Jumelle entra dans une colère bleue.

--Ah çà! on se moque de moi, ici!

Le concierge s'avança.

--Vous cherchez quelqu'un, monsieur?

--Où sont les hommes qui étaient dans cette chambre tout à l'heure?

Le concierge et l'homme couché se regardèrent: l'un hébété, l'autre surpris.

--Quels hommes?

--Les ennemis de la société que je dois livrer à la vindicte de la loi!

M. Jumelle avait pour principe d'effrayer toujours ceux qu'il arrêtait. De cette façon, prétendait-il, on peut toujours leur arracher des aveux.

Aussi lança-t-il la phrase ronflante qu'on vient de lire, à peu près sûr de l'effet qu'il allait obtenir.

Le concierge se mit à trembler. Mais le dormeur se fâcha.

--Vindicte de la loi? Est-ce que je la connais, cette vindicte? Vous allez me faire le plaisir de me laisser tranquille, d'abord!

La colère de M. Jumelle se changea en rage.

--Fouillez toute la maison! s'écria-t-il. Mais, avant, attachez-moi les deux mains de cet imbécile-là.

Quand le lecteur saura que cet imbécile-là était Aubin Ploguen, et qu'il se laissa faire tranquillement, il comprendra que le Breton devait avoir ses raisons pour agir ainsi.

Cependant le premier ordre de M. Jumelle s'exécuta.

On fouilla les six étages de la maison du haut en bas, sans trouver le moindre personnage suspect.

Le sous-chef de la police politique comprenait qu'il était joué: mais comment, et par qui?

Il réfléchit que, s'il voulait savoir quelque chose, il devait commencer par calmer sa fureur.

--Où diable ont-ils pu passer? murmurait-il dans son désespoir.

Évidemment il y avait là un mystère.

Si encore il n'avait pas entendu un bruit de voix résonner quelques instants auparavant dans la chambre, il aurait pu croire que personne autre que le «gaillard» n'y était.

--Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à Aubin Ploguen, en tirant de sa poche un carnet où il s'apprêtait à écrire les réponses de l'inculpé.

--Nicolas Ferréol.

--Depuis quand habitez-vous ici?

--Depuis six semaines.

--Est-ce vrai? demanda-t-il au concierge.

--Oui, monsieur, c'est vrai.

--A quelle heure êtes-vous rentré ce soir?

--A dix heures.

En effet, Aubin Ploguen n'était pas sorti.

Il attendait les arrivants.

Ces réponses achevèrent de troubler les idées de M. Jumelle.

--Mon garçon, reprit-il, en regardant le prétendu Nicolas Ferréol bien en face, et dans les deux yeux, je vous engage à me dire toute la vérité.

--Quelle vérité? demanda Aubin Ploguen, en donnant à son visage le degré de niaiserie désirable.

--Où sont les hommes qui étaient dans votre chambre?

--Quels hommes?

Le sous-chef de la police politique était mille fois trop intelligent pour se laisser prendre au piège.

Il comprit que quelque part devait se trouver une cachette quelconque, et que si lui, Jumelle, s'obstinait à interroger, Nicolas Ferréol, de son côté, s'obstinerait à ne pas répondre.

--Lieutenant, dit-il à l'officier, vous allez confier ce gaillard à cinq de vos hommes, qui vont me le conduire au poste. Puis, je vous prierai de faire demander par un caporal celui de mes agents qui s'appelle Trébuchet.

Aubin Ploguen ne tenta même pas de résister. Il était couché tout habillé, circonstance remarquée par M. Jumelle, mais que celui-ci n'avait eu garde de souligner. Le Breton sortit de la chambre, les mains toujours attachées et escorté par cinq soldats.

M. Jumelle fit évacuer la pièce par ceux qui s'y trouvaient, et resta seul.

--Voyons, se dit-il, on ne me prend pas sans vert, moi; je suis sûr de mon fait. Le sieur Henry de Puiseux nous a été signalé comme ayant, au bal de l'Opéra de cette nuit, un rendez-vous politique. Je vois que le rapport avait raison. Jacqueline ne s'était pas trompée. Elle l'a suivi de sa demeure à l'Opéra, donc...

Il laissa tomber sa tête dans ses mains, et se gratta obstinément le derrière de l'oreille.

--Ils étaient tous les dix dans cette pièce. Dans dix minutes je saurai où est _la cache_. Il joue bien son rôle, ce grand coquin que j'ai empoigné! Mais on ne trompe pas le père Jumelle comme un oiseau!

Voilà évidemment ce qui s'est passé. Ce Nicolas Ferréol a loué cette chambre, il y a six semaines, pour son maître.

Cette chambre doit faire partie de celles que les _carbonari_ choisissaient sous la Restauration pour s'y réunir.

Quelque part, à droite ou à gauche, il y a une trappe, et, dès qu'ils ont été surpris, en veux-tu, en voila! ils ont pris leur volée...

Le monologue de M. Jumelle fut interrompu par l'arrivée de Trébuchet.

--Vous m'avez fait demander, monsieur? dit de sa voix mielleuse le gredin.

--As-tu tes instruments, Trébuchet?

--Toujours, monsieur Jumelle.

--Sonde-moi ces murailles-là! Je t'ai fait appeler de préférence à la Licorne...

--Vous êtes trop bon.

--Non, je ne suis pas bon. Je t'ai fait appeler de préférence à la Licorne parce que tu as eu autrefois des peines de coeur... au tribunal de Niort, à propos de... de quoi donc, Trébuchet?

--De serrures, monsieur Jumelle.

--De serrures, c'est cela. Eh bien! voilà ton affaire. Cherche, mon ami!

Trébuchet se mit à la besogne.

Il prit dans sa poche un petit marteau plat, et se mit à frapper à légers coups, tous les coins de la muraille.

M. Jumelle le regardait.

Et, tout en le regardant, il continuait ses réflexions.

--N'importe, ils ont eu beau s'enfuir, je connais maintenant tous les fils de la petite affaire. Demain, je fais arrêter le sieur de Puiseux, et avec lui et ce Nicolas Ferréol, il faudra bien que j'arrive à un bon résultat.

Il s'interrompit pour dire:

--Trouves-tu, Trébuchet?

--Ça vient, monsieur Jumelle.

L'agent s'était collé ventre à terre, et il frappait avec son marteau contre la muraille, au ras du sol.

S'il y avait une porte secrète, cette porte était évidemment dans la muraille. Or, quand il frapperait sur son extrémité, le son rendu ne serait plus plein comme le son rendu par le mur, mais bien sonore.

Tout à coup, Trébuchet s'arrêta dans ses investigations. Il frappait énergiquement à un endroit où la maçonnerie semblait légèrement déprimée.

--J'ai trouvé, monsieur Jumelle!

Celui-ci allait courir au mur et l'examiner à son tour, quand quatre ou cinq coups de fusil retentirent au dehors à travers le silence de la nuit...

VII

LA PORTE SECRÈTE

M. Jumelle ne tarda pas à avoir l'explication, triste pour lui, de ces coups de fusil qui venaient d'éclater.

Un agent se précipita dans la chambre en s'écriant:

--Monsieur, le prisonnier s'est échappé.

--Tirez dessus.

--C'est ce qu'on a fait.

Décidément, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen.

Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouvé moyen de lui faire lier les pieds et la tête.

Aubin Ploguen était un homme plein de ressources.

Il s'était laissé lier les mains tranquillement; il s'était laissé arrêter sans résistance, sachant bien que, dès que cela lui plairait, il pourrait recouvrer sa liberté.

Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace.

Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calmé son intensité première.

Les cinq hommes commencèrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils.

Il faisait froid; les mains gelées par la neige tremblaient.

Cela dura dix bonnes minutes.

Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les épaules, et l'entraînèrent dans la direction du poste du Panthéon.

Aubin Ploguen ne bronchait pas.

On eût juré qu'il en était à sa vingtième arrestation.

Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de temps à autre ses mains liées à ses lèvres, mais en réalité, tout doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains.

Un soldat le tenait par l'épaule droite, pendant qu'un autre soldat le tenait par l'épaule gauche.

Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la précaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux même de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite.