Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 4
Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui fut toujours absent pendant les jours heureux.
Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement.
--Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majesté quelques instants d'audience.
Cette phrase, prononcée en face de ce vaisseau qui allait emporter le fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de l'infortune; cette phrase où vibrait tant de respect, où la fidélité de trente générations résumait son culte et sa croyance, impressionna profondément ceux qui l'entendirent.
Une audience!
Où étaient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, après avoir mendié un sourire du maître, le trahissaient à cette même heure pour adorer le soleil levant?
Une audience!
L'Océan était l'huissier, attendant que le roi eût écouté son sujet pour exécuter les ordres reçus et emporter le souverain loin de cette terre de France qu'il avait tant aimée!
Charles X comprit le sens sublime de ce mot:
--Parlez, monsieur, dit-il.
--Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon père a été guillotiné à Nantes; ma mère a été exécutée à Nîmes. L'un de mes oncles fut tué à la bataille du Mans, le second fusillé avec Charette; sire, j'ai été blessé trois fois en Vendée; mon frère cadet mourut de fatigue et d'épuisement sous Maulévrier; mon fils aîné a été tué le 30 juillet à Paris,--pour le roi; ma fille a été tuée à Paris, pour le roi; le second de mes enfants n'existe plus... Je lui ai arraché son nom, sa devise, son écusson: ainsi disparaissent et soient punis les traîtres! Il me reste un fils...
Il s'arrêta, les pleurs étouffaient ses paroles.
Il continua plus lentement encore, répétant les dernières paroles qu'il avait prononcées:
--Il me reste un fils... Je le voue au service de Votre Majesté et de sa race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et loyaux, prêts à lever l'étendard du roi sur la terre de France!
Une larme glissa sur la joue du vieux roi.
--J'accepte ce serment, mon serviteur.
Puis il tendit la main à Jean, qui fit comme son père et la baisa.
--Dieu vous garde! dit-il.
Le souverain acceptait le serment avec la même simplicité que le sujet en avait mis à l'offrir.
L'embarquement commença.
Jean, les bras croisés, pâle, l'oeil brillant et résolu, suivait du regard cette scène solennelle et grandiose.
En quelques minutes, son père venait de vouer toute sa vie à une cause. Il lui avait même semblé inutile d'ajouter une parole.
Ils restèrent là tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce vieillard découronné, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trône.
Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps souple et effilé du bâtiment glisser sur la cime des vagues, comme un de ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes.
Quand les voiles blanches eurent disparu à l'horizon, quand le ciel, le vaisseau et l'océan semblèrent ne plus former qu'un, M. de Kardigân prit le bras de son fils et le serra fortement.
--Salut à la majesté tombée! dit-il.--N'oubliez jamais cela, comte!
Ils revinrent silencieux à leur hôtel, où les attendaient leurs équipages.
Ils retournèrent à Kardigân à petites journées. On eût dit que le marquis, ayant terminé ce qu'il avait à accomplir sur la terre, n'avait plus qu'à mourir.
Des symptômes d'affaiblissement commencèrent à s'emparer de lui.
De Valognes à Pont-l'Abbé, il resta encore bien droit et ferme sur sa selle.
Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abbé et Avranches, il trahit son malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgré lui de ses lèvres.
En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la voiture.
Jean suivait d'un regard navré ces progrès d'un affaiblissement qui présageait une proche fin. La pâleur devenait de la lividité.
Nous avons comparé une fois M. de Kardigân à un chêne robuste auquel le bûcheron vient de donner son premier coup de cognée.
Le chêne ayant perdu sa sève, à mesure que ses branches étaient tombées une à une, courbait son front et mourait.
En arrivant à Kardigân, le marquis se coucha.
En passant à Rennes, Jean avait demandé à un célèbre praticien de la ville de lui indiquer un de ses confrères de Savenay ou de Guérande, dans lequel il pût avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur Hérault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la côte bretonne.
M. Hérault fut appelé par Jean.
--Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne me cachez rien de la vérité, quelle qu'elle soit.
--Soit, monsieur! Dans trois jours votre père sera mort!
Bien que préparé à ce rude coup, Jean chancela.
--Trois jours!
--Peut-être moins... Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses chez l'homme: le corps et l'âme. Les maladies du corps, nous les connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le veut bien.
Mais l'âme!
Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'épuisent? Votre père est frappé là. J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre maison a été atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de Kardigân. Sa vie s'en va par les blessures à travers lesquelles le sang des siens a coulé!
Jean serra la main du docteur.
Il devinait, lui aussi, que tout remède pour tenter une guérison serait inutile.
Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le médecin.
C'était le soir.
Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme là-bas, à l'hôpital de la Charité, il avait veillé le mort. M. de Kardigân dormait.
Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intérieure morale; et en même temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus qu'humain que donne une conscience pure.
La fenêtre ouverte laissait parvenir jusqu'à lui le souffle chaud de la soirée, tiédi par les brises salines qu'apporte la mer à ces côtes de Bretagne.
Quand il s'éveilla, son oeil regarda autour de lui, et un pâle sourire erra sur sa lèvre en apercevant Aubin Ploguen.
--Mon fils... balbutia-t-il.
Aubin se hâta de prévenir Jean, qui arriva auprès du malade.
--Comment êtes-vous, père? demanda le jeune homme.
--Mieux, merci, mon enfant.
--Vous ne désirez rien?
--Si...
Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail.
--Ouvre ceci, dit-il.
Jean obéit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander quel ordre il désirait lui donner.
--Prends une grande enveloppe scellée que tu trouveras, mon enfant.
Jean prit l'enveloppe.
--Écoute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je mourrai... Tu as fait venir un médecin... ce n'est pas ce médecin-là qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu... Je te prie d'envoyer chercher le curé de Kardigân...
Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son père parlait.
M. Hérault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain.
Le marquis reprit:
--Quand M. le curé me quittera, tu reviendras auprès de moi; j'aurai un suprême entretien avec toi. Emporte ceci... c'est mon testament.
Une demi-heure après, l'abbé Raymond, curé de Kardigân, arriva, et reçut la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les valets et les paysans qui, agenouillés derrière Jean et Aubin Ploguen, assistaient à la communion dernière du maître.
--Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le vieillard. Le ciel me pardonnera peut-être mes péchés en faveur de mon repentir!
Cette scène, impressionnante au plus haut degré, se passait au milieu du recueillement de tous et du silence de cette nuit d'été.
Tout le monde se retira quand le curé de Kardigân laissa seul le marquis.
--Restez, Jean, dit celui-ci.
Jean, qui s'apprêtait à s'éloigner, s'arrêta.
--Venez vous asseoir près de moi, mon fils.
Le jeune homme obéit.
--Je vais mourir, dit lentement le marquis... Écoutez-moi, mon fils...
IX
LA LÉGENDE DE KARDIGAN[2]
Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commença ainsi:
--Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal.
Or, un siècle environ après, Alonzo de Kardigâne,--notre nom français avait subi une altération,--jouissait de l'amitié du roi Jean.
Alonzo était bon, brave et loyal.
Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dévoué de ses gentilshommes.
Un jour, un officier se présenta au palais de Kardigâne, situé aux environs de Lisbonne, et vint dire à Alonzo que le roi le mandait auprès de lui.
Le comte de Kardigâne se hâta d'obéir aux ordres de son maître.
Il arriva au palais royal et le trouva plongé dans les réjouissances.
La reine Christine-Amélie venait d'accoucher, et le nouveau-né avait été salué prince-infant par la cour assemblée.
On introduisit Alonzo dans la chambre même de l'accouchée.
En l'apercevant, le roi se leva et lui dit:
--Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi.
--Je suis aux ordres de mon Sire, répondit le gentilhomme.
Mais, à la même minute, la pauvre Christine-Amélie jeta un cri suprême et mourut.
Le roi Jean était à la fois veuf et père.
L'infant dormait, couché sur le lit de dentelles, à côté de la morte; il dormait, car l'enfance ayant beaucoup à vivre, ne se lasse pas de sommeil.
Jean prit la main de Kardigâne et la plaça sur la tête du petit infant.
--Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton épée de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'être toute ta vie fidèle à celui que Dieu te donnera pour maître après moi.
--Je le jure!
--Dieu a reçu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi.
Et des années passèrent. Le comte de Kardigâne vieillissait; jamais le roi Jean ne lui avait rappelé son serment de fidélité éternelle.
Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se présenta chez lui:
--Messire, dit-il, notre roi est à l'agonie. Le Ciel ait son âme! Il vous appelle.
Le comte sauta à cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette même chambre où la reine était morte, où l'infant était né.
A son tour, le roi était couché sur le lit; on eût cru qu'il était déjà trépassé. Lorsque le comte entra, il tourna péniblement la tête, et bien qu'il n'eût pas bougé depuis des heures, il saisit la main du gentilhomme, et de sa lèvre décolorée prononça ces deux mots: Souviens-toi!
Kardigâne se mit à genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le signe de croix.
Le jeune prince fut couronné roi le lendemain, sous le nom de dom Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurèrent fidélité. Seul, le comte de Kardigâne s'y refusa, et quand la raison lui en fut demandée, il répondit:
--On ne peut pas prêter deux fois le même serment.
Cette réponse, que nul ne comprenait, fut rapportée à dom Sanche, qui, conseillé par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac, voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amitié que son père avait éprouvée pour le vieillard, il se contenta de l'éloigner de la cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto.
Quinze autres années se passèrent pendant lesquelles dom Sanche sembla prendre à tâche de soulever son peuple contre lui. Il mécontenta son armée, doubla les impôts et fit alliance avec les Maures.
Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de démasquer sa traîtrise.
Il prit le palais de vive force, déclara dom Sanche indigne et l'enferma au monastère des Bénitès.
Le Portugal laissa faire. Il était las de son ancien maître.
Seul, le comte de Kardigâne refusa de reconnaître l'usurpateur et de lui rendre la place d'Oporto.
--J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au député d'Alphonse, qui le sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infâme à soixante-dix ans!
Quand le député fut parti, Kardigâne rassembla ses troupes,--trois cents hommes!--il fit lever les herses, remplir les fossés d'eau et les magasins de nombreuses provisions.
Un mois après, il était assiégé.
Le siége dura cinq ans.
Kardigâne avait une trop petite armée pour prendre l'offensive et tenir la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui étaient donnés à la citadelle.
Le chef des assiégeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne pouvait dompter Kardigâne par la force, il aurait, un jour, raison de lui par la faim.
En effet, les vivres étaient presque épuisés.
Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que des demies et des quarts de ration.
Un matin, l'intendant de la citadelle lui déclara qu'il n'y avait pas, dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant.
Alors on tua les chevaux et on les mangea.
Après les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats.
Les animaux disparus, Kardigâne fit bouillir les harnais et les selles; mais la peste décimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers avaient été tués.
Des cent derniers, la maladie en prit soixante.
Alors le comte fit venir les quarante qui avaient résisté et leur dit:
--Vous n'avez pas fait de serment de fidélité, donc vous êtes libres. Si, après-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les portes de la ville vous seront ouvertes.
Des quarante soldats restés vivants, trente-trois désertèrent; sept seulement demeurèrent.
Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse, et dit qu'il s'appelait dom Eyriès, officier supérieur du roi Alphonse, et qu'il voulait parler au comte de Kardigâne.
Dom Eyriès fut introduit dans la chambre où Kardigâne dormait habillé dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillité de son âme.
Dom Eyriès mit un genou en terre devant cet emblème vivant de la fidélité humaine, et quand le vieillard fut éveillé, il lui dit:
--Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants. Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est à lui que le trône revenait de droit. Vous êtes délié de votre serment. Remettez-moi les clefs de la ville.
Kardigâne lui répondit:
--Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi.
Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allèrent au couvent des Bénitès. La, le comte demanda où était le roi dom Sanche. On lui répondit qu'il était mort.
--Menez-moi à son tombeau, dit-il.
On le conduisit à la chapelle du couvent où étaient écrits ces deux mots sur une large dalle:
SANCHE, ROI
--Ouvrez le tombeau! reprit le comte.
On ouvrit le tombeau, et le corps embaumé du roi défunt apparut dans son cercueil.
Alors Kardigâne s'agenouilla, et, baisant la main glacée du cadavre, il dit:
--Mon Sire, c'est toi qui m'as donné les clefs de la ville; c'est à toi que je dois les rendre!
Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et s'éloigna.
Deux jours après, il arrivait à la cour.
--Je viens vous saluer, dit-il à Alphonse; car, maintenant, c'est vous qui êtes mon roi.
--Jure-moi fidélité, comme tu l'as jurée à mon cousin, répliqua Alphonse, et je te fais le second du royaume.
Kardigâne hocha la tête, et dit d'une voix triste:
--Monseigneur, j'ai fait un serment de fidélité dans ma vie, mais il m'a coûté trop cher pour que j'en veuille faire un second...»
* * * * *
Jean avait écouté le long récit de son père, impressionné par la loyauté sublime de son aïeul.
Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient épuisé:
--Mon fils, la fille de celui dont je t'ai conté l'histoire a épousé un Kardigân de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant. Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: _Toujours prêt_, a été changée pour celle qui brille aujourd'hui sur notre écusson: _Fidèle!_ Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement à te donner...
Le marquis retomba sur le lit.
Jean se mit à genoux, priant et pleurant.
Tout à coup le vieillard se redressa:
--Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie mourir!
Les valets et les serviteurs rentrèrent pour l'agonie, comme ils étaient venus pour la communion.
Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voulût donner, en exemple, la fin d'une belle vie:
--Monsieur le marquis de Kardigân, dit le moribond d'une voix encore ferme, vous êtes désormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas qu'ils vous doivent obéissance et respect!
Puis, il appuya sa tête sur l'oreiller et sembla dormir.
Un sourire voltigeait sur sa lèvre; un frémissement agitait par instant ce corps usé par la vieillesse et la douleur.
--Jean! Jean! murmura-t-il soudain.
Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir sa dernière pensée.
Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean:
--Fidèle! dit-il.
Ce fut son dernier mot.
FIN DU PROLOGUE
PREMIÈRE PARTIE
LES FRÈRES ENNEMIS
I
UN BAL DE L'OPÉRA EN 1831
Seize mois environ après la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardigân, c'est-à-dire vers le milieu du mois de décembre de l'année 1831, notre drame recommence à Paris.
Paris s'amuse.
Ou plutôt, pour être plus juste, Paris cherche à s'amuser.
Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le choléra.
M. Gisquet, préfet de police, avait dû placarder une affiche défendant le gouvernement contre l'accusation portée par le peuple de jeter du poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin.
Cette proclamation, datée du 2 avril, montre combien le nouveau régime était impopulaire.
Pendant tout le temps que dura l'invasion du choléra, Paris fut transformé en un immense tombeau.
Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui fit insérer dans les journaux une réclame ainsi conçue:
--«On a remarqué avec ÉTONNEMENT que les salles de spectacle étaient les seuls endroits publics où, quel que fût le nombre des spectateurs, aucun cas de choléra ne s'était encore manifesté. Nous livrons ce fait INCONTESTABLE à l'investigation de la science et de l'Institut!!!»
Puis le choléra disparut, après avoir emporté quatre-vingt mille victimes.
Après lui, vinrent les émeutes.
Émeute à Grenoble, émeute à Lyon, émeute à Lille, émeute partout!
On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient été durement secoués pendant l'année, et que vraiment il était tout naturel qu'ils songeassent à s'amuser.
Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de cette époque.
On ne s'était occupé, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre Dumas; ensuite de la première représentation du _Mari de la Veuve_, d'Alexandre Dumas; troisièmement, de la _Tour de Nesles_, d'Alexandre Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frédéric Gaillardet, toujours à propos de cette même _Tour de Nesles_, qui faisait florès.
La seule chose qui pût distraire un moment l'attention publique du plus grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opéra, alors dans toute sa splendeur:
_Quantum mutatus ab illo!_
Il en résultait que, par suite de l'incroyable succès dont jouissait le drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opéra de l'année 1831 étaient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines.
Car, à cette époque, les hommes du monde dédaignaient d'employer à leur usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les habitués de M. Strauss.
La plupart d'entre eux venaient costumés au bal de l'Opéra.
Or, le samedi 17 décembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le Peletier, débordant presque sur le boulevard. C'étaient des huées, des cris, des applaudissements et des éclats de rire.
Un flot de voitures entrait dans la rue: et les élégants coupés, ou les voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pavé de l'Opéra.
Une bouquetière se tenait à droite, portant son étalage suspendu à son cou.
Cet étalage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces malheureuses fleurs pâles, écloses, à force d'art, dans une serre d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient d'être nées.
Un _lion_--le mot du temps--fit son emplette en passant, et demanda à la jeune bouquetière:
--Êtes-vous contente, ce soir?
--Pas beaucoup, monsieur.
--Les affaires ne vont pas?
--Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges.
--Je ferai le quatrième.
--Et tous ceux qui me les ont achetés étaient costumés en Buridan et masqués.
Le _lion_, déguisé lui-même en Palikare, se mit à rire et s'éloigna.
Il comprenait encore, jusqu'à un certain point, qu'on se déguisât en Buridan pour venir au bal de l'Opéra, bien que l'extrême abondance de ces costumes eût dû faire reculer un homme du monde.
Mais qu'on se masquât!
Voilà ce qui était impardonnable.
A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, enveloppé d'un manteau épais, s'arrêta à son tour devant la bouquetière.
--Un bouquet mêlé, dit-il.
Un bouquet mêlé signifiait union égale de roses blanches et de roses rouges.
--Voici, monsieur.
Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan.
--Encore un Buridan!... pensa la bouquetière en riant.
L'inconnu était masqué.
Il mit un louis sur l'étalage et s'engouffra sous le portail.
Cinq minutes après, nouveau Buridan, également masqué.
--Un bouquet mêlé, dit-il aussi.
Il fut suivi d'un troisième Buridan semblable aux autres, qui prit le même bouquet mêlé, donna un louis et passa.
--C'est bien curieux! murmura-t-elle; voilà six Buridans, tous masqués, qui m'ont demandé la même chose.
Puis, comme, somme toute, c'était de peu d'importance, elle ne s'en occupa plus.
Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage auprès de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opéra, brûlé naguère, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par lesquels on arrivait au premier étage, où se trouvaient les loges, l'amphithéâtre et le foyer.
Ce foyer, sans être aussi grand que celui que nous avons connu, tenait toute la largeur des panneaux du fond.
Les groupes y étaient si compacts, qu'à peine pouvait-on s'y promener.
Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se répondaient tous ensemble, de manière qu'il en résultait pour les oreilles une cacophonie épouvantable.
Les Buridans étaient en nombre.
Ils portaient tous le même uniforme, si bien qu'il eût été vraiment difficile de s'y reconnaître.
Pourtant, une femme, enveloppée d'un ample domino noir, semblait s'être donné pour mission de les dévisager, car elle regardait attentivement tous ceux qui passaient devant elle.
Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup, examinait à son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croisés, appuyée contre un chambranle à la porte du foyer.
Il hésitait à l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino, il démasqua un imperceptible noeud violet attaché à son bras.
Aussitôt l'homme s'approcha et lui toucha l'épaule.
La femme se retourna:
--Charles! dit celui-ci.
--Marie! répondit-elle.
Évidemment c'était un mot de passe, car autrement l'homme n'eût pas appelé la femme: Charles, et la femme n'eût pas appelé l'homme: Marie.
Elle tressaillit légèrement et prit le bras de l'inconnu.
--Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme déguisé.
--Oui.
--Lui avez-vous parlé?
--Non.
--Peut-être n'est-ce pas lui!
--C'est lui, j'en suis certaine.
--A quoi l'avez-vous reconnu?
--Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici.
--A merveille.
--Comment est-il costumé?
--En Buridan.
--Diable! il faudra le reconnaître au milieu de la centaine d'imbéciles qui se sont affublés de cette peau-là!
--Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portât un signe qui le distinguât des autres.