Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 3

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Aymond apprit l'aventure, et devint l'inséparable de _«Mademoiselle.»_

--Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardigân. Mais si je n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais laissé tranquille!

Avec un pareil caractère, Jean n'avait pas tardé à être adoré de ses compagnons.

Ils disaient de lui:

--C'est le dernier chevalier.

Et, en effet, le jeune homme était profondément chevaleresque.

Or, le matin où nous faisons connaissance avec notre héros, il galope ventre à terre sur la route de Saint-Cloud à Paris.

Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille. S'il est désespéré, c'est de la chute de cette royauté que, comme son père, il aime d'un ardent amour.

Jean réfléchissait tout en courant.

Il était si bien absorbé dans ses pensées, qu'il ne vit pas, à mesure qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes armés qui le regardaient passer d'un oeil menaçant.

On reconnaissait son uniforme royal.

Jean ne s'aperçut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui, à cette époque-là, avoisinaient l'Arc de Triomphe.

Il y fit juste autant d'attention qu'un lion à une meute de chiens aboyant après lui.

Pourtant, dans une rue étroite, il se trouva cerné par dix ou douze hommes, le fusil à la main, qui arrêtèrent son cheval.

--Holà! écartez-vous! s'écria le jeune officier, en mettant la main dans une de ses fontes.

--On ne passe pas!

--Bah! Et au nom de qui parlez-vous?

Il sortit le pistolet de la fonte.

--Au nom du peuple!

--Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardigân.

Un cri de colère lui répondit.

Le vaincu bravait les vainqueurs.

Les combattants de Juillet étaient trop rapprochés de lui pour qu'ils pussent faire feu. Mais l'un d'eux lança à Jean un violent coup de baïonnette.

Celui-ci fit faire une volte rapide à son cheval qui reçut le coup.

Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans défense à ses ennemis.

D'un bond Jean se dégagea.

Il commença par décharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas être pris par derrière.

--Fusillons-le! dit un des hommes.

--Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser à le larder de petits trous avec ma baïonnette.

Heureusement, il n'eut pas le temps de _s'amuser_. Jean lui fendit la tête d'un revers de sabre.

Mais il n'en était pas plus avancé.

Déjà les fusils étaient chargés.

--Portez armes! cria le chef des révolutionnaires.

Jean appuya sa main crispée, tâtant la serrure, contre la porte placée derrière lui. Elle était fermée.

--En joue!...

Au même instant, le jeune baron se sentit tomber à la renverse. La porte venait de s'ouvrir brusquement.

--Feu! ordonna le chef.

Les sept balles trouèrent le bois.

La porte se referma. Jean était sauvé... Sans écouter les cris de rage de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il allait s'élancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et une voix émue lui dit:

--Chut! venez!

Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait été ouvert par celle qui lui parlait ainsi.

Il regarda...

Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns, ses yeux bleus et son front pâle. C'était en effet la plus adorable créature que jamais poëte ait pu rêver ou peindre.

Tout entier à son admiration, Jean ne s'était pas aperçu que son inconnue le conduisait à travers un large escalier, et le faisait entrer dans une délicieuse chambre de jeune fille.

--Restez là! et ne bougez pas, dit-elle.

Elle l'enferma à clef et redescendit.

Aussitôt elle ouvrit la porte cochère.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se présentèrent.

--Un brigand qui est entré ici.

--Es-tu une bonne citoyenne, au moins?

Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attiré par le bruit.

--Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grégoire, chef de section, dit-il.

A ce nom, le chef révolutionnaire se découvrit.

--Oui, vous êtes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui est entré dans cette maison.

--Un brigand?

--Oui, un garde du roi.

Le vieillard se mit à rire.

--Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air féroce. Cherchez, mes enfants.

--Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet assassin?

--Non, j'étais dans ma chambre.

--Vous n'avez rien entendu?

--Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'allée qui mène au jardin. Mais je ne m'en suis pas inquiétée, parce que j'ai cru que c'était une personne de la section qui venait parler à mon père.

--Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef, impressionné comme ses compagnons par la souveraine beauté de la jeune fille, nous allons chercher.

--Faites! dit-elle froidement.

Et, bien qu'une angoisse violente l'eût saisie au coeur, elle resta impassible.

La maison du sieur Grégoire se composait d'un rez-de-chaussée, d'un premier et d'un second étage.

On visita d'abord le rez-de-chaussée.

Naturellement, on n'y trouva rien.

Pourtant, pour pousser l'enquête jusqu'au bout et n'avoir rien à se reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin.

Grégoire et même la jeune fille les aidèrent dans cette perquisition.

Ensuite il passa au second étage, toujours suivi de ses hommes, moins un, laissé de faction en bas.

La jeune fille frissonna. Pourtant elle réfléchit qu'ayant dit être dans sa chambre, on n'aurait pas l'idée d'y entrer.

Par hasard, ce fut la dernière qu'on visita. Toutes étaient vides.

L'un des hommes aperçut cette porte fermée, quand les autres étaient ouvertes:

--Tiens! nous n'avons pas encore fouillé celle-là, dit-il.

--Eh bien! entrez-y, dit Grégoire...

Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la perquisition l'avertissait du danger.

Quand Grégoire dit:

--Eh bien, entrez-y...

Il comprit que tout était fini, qu'il allait être découvert et qu'il ne lui restait plus qu'à vendre chèrement sa vie.

Pourquoi, quand sa pensée embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un regard à cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant?

Il entendit distinctement ce qui se passa. Après l'autorisation du citoyen Grégoire, le chef des révolutionnaires s'apprêtait à ouvrir la porte.

Elle était fermée.

--Enfoncez-la, dit une voix.

Mais la jeune fille se jeta en travers.

--Vous n'entrerez pas! prononça-t-elle d'une voix ferme.

Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles.

Le père lui-même ne comprenait pas.

--J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma chambre... Nul n'y entrera...

Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chasteté révoltée, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur restèrent émus devant cette noblesse de la beauté et de l'innocence.

C'étaient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs, avaient pris le fusil pour un principe faux, égarés par les discours de ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulevé, le laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment.

Ceux-là étaient braves: ils devaient être bons. Le peuple est comme l'Océan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprévus.

Puis la tête radieuse de la jeune fille les impressionnait.

Le chef s'inclina devant elle.

--Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas soupçonner de royalisme la fille du citoyen Grégoire...

Un bruit léger se fit entendre dans la chambre. Elle pâlit.

Mais l'ouvrier continua.

--Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir dérangés. Holà! les amis, redescendons, cria-t-il.

La petite troupe, Grégoire en tête, redescendit. L'ouvrier qui avait parlé était en queue.

Il revint auprès de mademoiselle Grégoire qui demeurait debout contre la porte, les bras étendus.

--Il est là, murmura-t-il à son oreille. Vous voulez sauver un homme... Peut-être avez-vous tort... mais il sera fait comme vous le désirez. Ne dites pas non! J'ai entendu tout à l'heure... Faites-le changer de vêtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu!

Elle resta émue devant cet acte de générosité si simplement accompli.

--Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle à l'ouvrier, les yeux humides, je suis des vôtres, vous le savez... mais, je l'ai vu jeune... et j'ai pensé à ceux qu'il aimait.

Le chef embrassa légèrement la blanche et fine main qu'on lui tendait.

--Si vous avez besoin de Jérôme Hévrard, reprit-il, appelez-le. Je suis ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honoré, n° 117.

--Merci.

Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la serrure.

Le danger était passé.

Pourquoi tremblait-elle?

C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune homme.

Mais ce n'était pas une nature frêle. Le sang rouge du Franc coulait dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte.

Jean se fût cru un misérable d'adresser un seul mot de galanterie à celle qui venait de le sauver.

Puis, avec cette seconde vue du coeur que possèdent les créatures fines et distinguées, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin d'être rassurée.

--Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu.

Elle rougit.

--J'ai une soeur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle priera pour vous.

--Je m'appelle Fernande Grégoire.

Il mit un genou en terre.

--Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous respecte comme si vous étiez ma femme ou ma soeur.

La noble phrase du jeune homme rassura Fernande.

Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprît qu'elle ne courait aucun danger avec lui.

--Je suis le baron Jean de Kardigân. Si cet ouvrier, qui s'appelle Jérôme Hévrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a été généreux.

--Pourquoi veniez-vous à Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie menacée?

--Le devoir, mademoiselle.

--Si l'on vous avait tué?

--J'aurais été pleuré.

--Oh! vous me faites frissonner.

--Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte.

--Maintenant, c'est impossible!

--Il le faut!

--Mais c'est impossible, vous dis-je!

--Il le faut!

--Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut que vous changiez de vêtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le jardin. Or, la chambre de mon père donne vue sur les allées. Il vous apercevrait...

--Mais il faut que je parte, cependant!

--Attendez, mon père sortira dans une heure, après déjeuner, pour se rendre à sa section.

--Une heure...

Jean pâlit beaucoup en prononçant ces deux mots. Un léger filet de sang parut sur le revers de son uniforme troué.

--Dieu! êtes-vous blessé?

--Oh! rien, mademoiselle...

--Je vous en supplie, monsieur!

--Ce doit être une égratignure; quand, dans la rue, j'ai dû me défendre contre les coups de baïonnette de ces enragés, il m'a bien semblé...

Mais Fernande n'écoutait plus.

Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait, elle déchira la manche de l'uniforme, après l'avoir entamée avec des ciseaux.

Ce n'était qu'une égratignure.

Une pointe de baïonnette avait percé le gras du bras de deux centimètres.

Le sang coulait un peu.

Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la blessure avec un mélange d'eau et d'arnica.

Jean la regardait, et une émotion charmante s'emparait de lui.

Il admirait l'élégance innée, la beauté souveraine de cette jeune fille qui entrait si brusquement dans sa vie.

Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il eût considéré comme une infamie de troubler ce jeune coeur. Rougissante, elle attacha la compresse improvisée sur le bras du baron. Puis, quand le pansement fut terminé, elle s'éloigna instinctivement de quelques pas.

--Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre âme, ne parlez pas et ne bougez pas...

Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idéal que semblent posséder la jeunesse et la beauté.

* * * * *

Resté seul, Jean regarda autour de lui.

C'était bien la chambre de jeune fille, élégante et chaste.

Dans un coin, à gauche, le lit virginal entouré de ses rideaux blancs, qui le cachaient entièrement.

A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche. Le citoyen Grégoire ne devait pas empêcher sa fille d'être pieuse. Une gravure représentait la première entrevue de Roméo et de Juliette, au bal des Montaigus. Avait-on dit à Fernande qu'elle ressemblait à l'héroïne de Shakespeare?

* * * * *

Jean ne pouvait détacher ses regards de ces objets qui parlaient si éloquemment à son esprit.

Le charme pénétrant, qui se dégage des choses matérielles, quand elles ont un sens pour l'âme et pour le coeur, le gagnait lentement...

Il rêvait... sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide.

Il n'entendit même pas la robe de la jeune fille qui frôlait le mur du corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau.

--J'ai pensé que vous auriez faim peut-être, dit-elle avec gaieté.

C'était la fin du rêve. Le prosaïsme de la vie reparaissait.

Jean fit honneur au déjeuner en homme de vingt ans, qui est à jeun et qui a faim.

--Maintenant, déguisez-vous, dit-elle.

Le baron de Kardigân secoua la tête.

--Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas!

--Je vous en supplie...

--N'insistez pas.

Un regard de Fernande obtint une concession.

D'autant plus que Jean réfléchit que, peut-être, s'il ne quittait pas son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir.

De même, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire.

--Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon père est sorti, et j'ai éloigné ceux qui nous servent.

Elle le conduisit dans l'escalier et à travers le jardin.

Par cette superbe matinée d'été, une brise douce les enveloppait. Les fleurs brillaient, les oiseaux chantaient.

Au moment de se séparer, ils se regardèrent, inconsciemment, émus et troublés...

Chacun d'eux emportait avec lui le coeur de l'autre.

VII

DÉPART

Jean de Kardigân apprit, sur le soir, l'arrivée de son père à Paris.

Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et sa tendresse n'avait d'égale que son respect pour lui.

Il trouva Aubin Ploguen à la Place.

Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laissé.

Le Breton avait un faible pour Jean.

Le jeune homme comprit, au premier regard jeté sur le fidèle serviteur, que quelque chose de grave, de terrible, peut-être s'était passé.

Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne répondit que vaguement. Son maître ne lui avait-il pas recommandé le silence?

--Où est mon père? dit Jean.

--A l'École polytechnique, monsieur.

--Il ne tardera pas à revenir?

--En effet... c'est mon opinion.

Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen.

Ils attendirent ainsi de longues heures.

Le baron de Kardigân avait le coeur serré par de vagues épouvantes, quand il contemplait le visage attristé du Breton.

On y lisait de sombres angoisses.

Pour détourner son esprit des idées noires, il le reporta sur cet ange qui lui était apparu le matin, à une heure de danger mortel.

Sans qu'il s'en doutât, l'image de Fernande restait gravée en lui.

Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants.

Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui?

Non: quand l'amour vrai, c'est-à-dire l'amour chaste et sincère naît dans une âme humaine, cette âme ne le sent pas: elle le devine.

Vers une heure du matin, le marquis arriva.

Jean chassa loin de lui toute pensée importune et courut se jeter dans les bras du vieillard.

Il lui sembla que son père l'embrassait avec plus de tendresse que d'habitude.

Mais il hésita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure dévastée, presque livide, du marquis, parlait.

--Mon père, qu'avez-vous? s'écria-t-il avec angoisse.

--_Monsieur le comte_, répondit le marquis, vous êtes le seul enfant que Dieu m'ait laissé.

--Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon père?

--Hélas!

--Mon frère Louis?

--Il est tué!

--Ma soeur Marianne?

--Elle est tuée!

--Mon frère Philippe?

--Il est mort!...

Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette réponse impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le désespérait. Il cacha sa tête dans ses mains et pleura.

--Pleure, pleure, enfant bien-aimé, murmura le vieillard en serrant son dernier-né sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de rudes épreuves!

--Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son père. Comment Louis et Marianne ont-ils été tués?

--En défendant le roi.

--Comment Philippe a-t-il été tué?

--Je n'ai pas dit que votre frère Philippe eût été tué.

--Mon père...

--J'ai dit qu'il était mort.

--Je ne vous comprends pas.

--Mon fils, pour la première fois, depuis que notre aïeul Kardigân mourut à Saint-Jean-d'Acre, notre devise _fidèle_ a reçu un sanglant démenti. Celui qui était votre frère a trahi son nom, a trahi sa cause, a trahi son roi! Je l'ai chassé de ma famille, et désormais j'entends qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi.

Jean connaissait son père; il connaissait l'implacabilité de cette nature loyale quand elle se trouvait placée en face de son devoir.

Rien ne le ferait plier.

Il courba le front sous cet arrêt, pleurant tout bas ces morts qui lui brisaient le coeur, cette trahison qui le laissait seul.

--Venez, dit M. de Kardigân.

Et les trois hommes allèrent passer le reste de la nuit auprès des cercueils de Louis et de Marianne.

Le lendemain, l'enterrement eut lieu.

C'était en vérité quelque chose de navrant que ces deux convois blancs qui marchaient lentement dans la rue.

M. de Kardigân, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tête nue; derrière eux, quelques parents éloignés, les seuls qu'on eût pu prévenir par ce temps troublé.

Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait le ruban rouge de la Légion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains pieuses du père et du frère avaient jeté de belles fleurs... ces fleurs que la jeune fille aimait tant.

Les passants regardaient émus.

--Qui est-ce? demandait-on.

--Un père et un frère qui conduisent leurs chers aimés au tombeau!

--Tués, tous les deux?

--Tués, l'officier et la fille!

Et on se découvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait des larmes à tous.

Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils?

La cérémonie fut courte et silencieuse.

Une chaise de poste et deux chevaux sellés attendaient à la porte. Le marquis y monta, après avoir fait placer les deux cercueils dans la voiture. Jean et Aubin Ploguen sautèrent en selle.

Le duc d'Angoulême ayant accordé un congé au baron pour rendre les derniers devoirs à ceux qu'il avait perdus, Jean était libre d'accompagner son père à Kardigân.

On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles conditions.

La seule joie du jeune homme était d'apercevoir à travers les portières de la voiture la tête pensive de son père.

Ils arrivèrent à Kardigân par une belle matinée du mois d'avril.

L'inhumation eut lieu dans le cimetière de la famille.

Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'était pas encore parti pour Paris.

M. de Kardigân se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tête blanche prenait des teintes verdâtres, par instants, qui inquiétaient la tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-même restait muet. On sentait qu'un vent de désolation soufflait sur cette maison naguère si fortunée, si enviée.

Un matin, Jean reçut une lettre de Paris. Il tressaillit en reconnaissant l'écriture de Philippe.

La lettre était déchirante.

Philippe avait consenti à perdre son nom, mais il ne consentait pas à perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon, d'implorer pour lui.

Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond de l'âme en lisant ces lignes, où Philippe lui peignait sa souffrance.

Il entra dans la chambre de son père. M. de Kardigân, accoudé à sa table de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'étaient plus.

Jean crut l'heure favorable.

Il s'avança près de lui.

--Vous avez à me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le front.

--Lisez, mon père.

M. de Kardigân prit la lettre; mais dès qu'il eut reconnu l'écriture, il la déchira et en jeta froidement les morceaux au vent.

--Père! père! il souffre et demande pardon!

--De qui me parlez-vous?

--De mon frère, de Philippe, de votre fils.

--Ce n'est pas votre frère, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas!

--Monsieur le marquis, ayez pitié.

--Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai déjà dit.

La voix du vieillard était nette et inflexible.

Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et raconta à son frère ce qui s'était passé.

Il le blâmait, lui aussi; mais il était jeune, et l'âge ne lui avait pas donné cette rigidité de conscience qui rendait le marquis impassible dans ses volontés.

Le soir, M. de Kardigân lui dit:

--Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de ce matin, et de n'y jamais répondre sans ma permission.

--Vous le voulez?

--Je le veux.

--Soit. Je vous le jure, mon père.

--Bien, mon enfant.

Quelques jours se passèrent encore.

Enfin, Jean vit, un matin, à son réveil, les équipages du marquis qui attendaient dans la cour du château.

Au même instant, son père entra dans sa chambre en costume de voyage.

--J'aurais voulu te prévenir plus tôt, mon enfant, dit celui-ci, mais je n'ai reçu la nouvelle que cette nuit.

--Nous partons?

--Oui.

--Quand?

--Dans deux heures.

Jean se hâta de faire ses derniers préparatifs. En vérité, sa vie était si pleine d'événements depuis la révolution de Juillet, qu'il ne s'étonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprévu.

Aubin Ploguen restait au château.

L'affection qu'il portait à Jean avait doublé. Il sentait que la fin du marquis était proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que lui.

--Ne trouvez-vous pas M. de Kardigân bien changé? lui demandait une fois le curé du bourg.

--Oh! oui... c'est mon opinion.

Le père et le fils montèrent à cheval.

--Où allons-nous, monsieur? demanda Jean à son père, au moment où ils passaient sous la verte allée du parc.

--Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de renouveler son serment de fidélité aux souverains qui partent en exil...

VIII

LE SERMENT

Charles X s'embarquait à Cherbourg.

M. de Kardigân et son fils gagnèrent Savenay et arrivèrent à Rennes par Redon.

A Rennes, deux routes les conduisaient à Cherbourg: l'une suit le littoral de la mer, à l'extrémité ouest de la presqu'île de Cotentin; l'autre, la plus courte, passe à Avranches, à Pont-l'Abbé et à Valognes.

C'est celle-ci que prirent les voyageurs.

Le roi était annoncé quand ils entrèrent dans la ville.

Le lendemain, en effet, le bâtiment sur lequel devait s'embarquer Charles X attendait en rade.

Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde différence qui existe entre le départ de Charles X et celui de Louis-Philippe.

L'un fut un voyage, l'autre une fuite.

Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entouré des siens, escorté de ses fidèles; le chef de la famille d'Orléans la quitta en se cachant.

Le marquis et Jean étaient des premiers sur la jetée, quelques heures avant l'embarquement.

Quand le roi parut, M. de Kardigân s'avança respectueusement au-devant de lui.

Le souverain connaissait son serviteur.