Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 24
Quand Judas eut livré le Christ, il ne dut penser qu'à l'emploi qu'il ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intérêt et en faire produire d'autres.
Deutz, lui, dut aussi se représenter son million enfantant d'autres millions et l'enrichissant d'une façon fabuleuse.
Voilà pourquoi il portait haut la tête; voilà pourquoi il était heureux!
Pendant les deux jours que le ministre prit pour réfléchir, l'âme... s'il en avait une!... du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que la réponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui, assez vite. Enfin, il reçut un matin avis de se rendre au ministère, dans la soirée du même jour.
L'huissier le reçut comme la première fois, avec cette notable différence qu'il témoigna un respect profond à l'homme assez heureux pour mériter ainsi la confiance de Son Excellence.
Le ministre l'attendait.
Il ne se leva même pas.
--Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent mille francs.
O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchandée?
Deutz fit une grimace significative. Il esquissa même un mouvement de retraite, espérant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui revenir.
Mieux valait encore la moitié que rien. Il se rapprocha.
Un violent combat se livrait en lui-même... Puis faisant de nouveau quelques pas:
--J'accepte, murmura-t-il.
--Quand pourrez-vous tenir votre promesse?
--Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois.
--Six mois! c'est trop[9].
--Cela m'est impossible avant.
--Eh bien, soit.
Et d'un geste méprisant il fit signe au traître de sortir.
Deutz craignait qu'on ne se dédît. Il se jeta au dehors du cabinet du ministre, et disparut. Le jour même, ceci est un fait historique, il se présentait dans l'étude de Me G..., notaire, et passait un contrat pour l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la maison, Deutz répondit «qu'il attendait une rentrée au mois de décembre, et que l'achat ne deviendrait définitif qu'à cette époque.»
Le lendemain il allait louer une place de coupé dans la diligence de Nantes. Il s'était présenté successivement chez deux des chefs légitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir.
Maintenant, quittons ce misérable jusqu'à l'heure maudite où il rentrera de nouveau dans le cadre de ce récit. Aussi bien le coeur se soulève à raconter de telles choses.
Et pour effacer la trace infâme, retournons en Vendée, où tant de nobles gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux lèvres, et ayant au coeur le contentement sublime du devoir accompli.
Il ne faut rien moins que la pensée des grandes choses de Vendée, le spectacle de l'épopée royaliste pour nous chasser du coeur l'impression de dégoût que de telles hontes y font entrer...
XXIV
VIEILLEVIGNE
Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivèrent à Vieillevigne à l'heure dite. L'engagement était déjà commencé.
Lorsque s'était levé le soleil de ce grand jour où, pour la seconde fois, les Vendéens allaient livrer un combat sérieux, Madame, entourée de son état-major, ayant à sa droite M. de Charette et à sa gauche M. de Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule placé sur la gauche, où Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin d'empêcher les bleus d'opérer un mouvement tournant.
Les paysans étaient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus à leurs enfants d'aussi chauds dévouements. L'homme de la campagne est habitué à vivre en liberté, en contemplation éternelle de la nature, qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui à son insu.
De même qu'à Château-Thibaut, ils s'étaient mis à genoux et priaient.
La bataille s'ouvrit par une décharge générale des chouans, qui coucha par terre le premier rang ennemi. Alors ils levèrent leurs fusils au-dessus de leur tête, en poussant de grands cris, et se précipitèrent en avant...
M. de Charette avait combiné un double mouvement qui, de l'aveu de ses adversaires eux-mêmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'à lire le rapport du général Dermoncourt et celui du général Solignac pour s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le génie militaire est héréditaire.
Pendant qu'une partie des troupes devait s'élancer en avant, de manière à former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite avait l'ordre de s'étendre, en sorte qu'elle pût tendre la main aux troupes fraîches amenées de Machecoul par nos héros.
Pendant les deux premières heures, les chouans furent battus. Que pouvaient-ils contre l'artillerie?
Jean-Nu-Pieds, par son arrivée, ne pouvait changer la défaite en victoire.
Mais à mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs réserves s'augmenter.
C'était la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre la pensée.
Est-il besoin de parler encore des prodiges d'héroïsme accomplis par les chouans?
Nous raconterons tout à l'heure la page épique de cette guerre qu'on croirait écrite par Homère.
Mais nous avons décrit le combat de Château-Thibaut.
A Vieillevigne ce fut le même entrain, la même valeur, le même mépris souverain de la mort, ce caractère dominant de la race française.
A une heure de l'après-midi, la bataille était perdue. On ne devait plus songer à vaincre, mais à couvrir la retraite.
Pâle, pleine d'angoisse, les dents serrées, Madame se tenait debout, regardant.
Tout à coup, elle s'écria:
--Un cheval! un cheval!
Elle poussait dans sa grandeur ce même cri désespéré que Richard III jetait à Bosworth dans son désespoir.
En vain essaya-t-on de l'empêcher de courir au danger: le danger plaisait à cette frêle femme, en qui battait le coeur d'un lion. Elle répéta: Un cheval! un cheval!
La tradition est là; le roman devient de l'histoire quand il parle de certains faits.
Madame conduisit Petit-Pierre à la mort avec cette âpre énergie dont elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durèrent ces graves événements.
Il nous reste encore des témoins vivants. Ces témoins l'ont vue, lancée en avant, sans armes, entraînant sur ses pas, par son exemple, ceux qui pliaient, ramenant ceux qui avaient reculé.
Il s'était formé à l'arrière du village une sorte de fourmilière humaine où s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta.
Les bleus savaient que c'était elle, par sa présence, qui animait les masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frappé de l'héroïsme de cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne l'avait pas quittée un instant. Toujours à ses côtés, le gentilhomme vendéen ne pensait qu'à détourner de la Régente de France les coups qui la menaçaient.
Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rétablir à l'avantage des chouans.
Pas un qui n'aurait eu honte de fuir.
Deux fois les bleus reculèrent. Mais à chaque trouée faite dans leurs rangs, on voyait reparaître derrière des bataillons frais, se resserrant toujours. C'était une mer d'hommes et de fumée.
Madame comprit bien que tout était perdu. Mais elle ne voulait pas fuir.
Tout à coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent disparaître.
Ce fut un long cri de rage et de désespoir.
On la crut morte, tuée.
Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la princesse avait reçu une balle au flanc et s'était abattu; mais comme s'il eût deviné qu'il portait la mère du roi de France, il se releva d'un bond.
Charette n'hésita pas, il saisit la bride du cheval et, malgré les prières, malgré les ordres mêmes de Madame, qui lui interdisaient de l'arracher à ce qui était pour elle le devoir, il l'entraîna hors de la mêlée. Les bleus, aveuglés par la fumée, enivrés par la poudre, tirèrent quelques coups de fusil de ce côté; mais heureusement aucun d'eux ne porta.
Tout à coup, en détournant la tête, Charette s'aperçut qu'on avait lancé après eux cinquante hommes de cavalerie.
Il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, entraînant toujours après lui le coursier de la princesse.
Mais, déjà, il donnait des signes non évidents d'une lassitude profonde. La blessure qu'il avait reçue au côté, bien que peu profonde, l'affaiblissait.
Les dragons ennemis paraissaient au loin à deux cents mètres environ.
Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rassé.
Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des cavaliers, et la princesse était sauvée. Il n'y avait pas à craindre qu'ils se servissent de leurs mousquetons, à supposer même qu'ils arrivassent assez près. Ces hommes avaient reçu l'ordre de prendre Madame vivante, et non de la tuer.
Les chouans s'étaient aperçus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef.
Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait! Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'était pas de mourir, mais de vivre; que la Régente de France ne pouvait pas tomber dans une lande bretonne avant d'avoir accompli son oeuvre, ou d'avoir échoué.
... Les cavaliers se rapprochaient.
--Laissez-moi retourner là-bas... disait Madame,... Ma place n'est pas ici... elle est auprès de ceux qui meurent.
Charette ne répondait pas. Il continuait de traîner après lui le cheval qui râlait.
Déjà il avait deux fois butté contre une pierre: une chute ferait perdre cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des bleus, et, Madame prisonnière, tout était perdu.
On distinguait nettement la figure des dragons, collés droit sur leurs selles, et dévorant la lande...
Une troisième fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une pierre... Il plia sur ses jambes et s'abattit...
Les dragons virent cela et poussèrent une exclamation de joie.
Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis il sauta à bas de son cheval.
--Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur.
--Madame, vous prisonnière, tout serait perdu. Moi... qu'importe! Pensez à votre fils, pensez à la France.
Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop, resta seul, en face de ses ennemis.
Mais Dieu le protégeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame à la ferme de Rassé. Ils étaient tous sauvés.
L'échec subi était grand. Non qu'il pût avoir une influence démoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se décourageaient pas si facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-être, à marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la Loire-Inférieure était impossible. Puis, un fait significatif, était l'immobilité des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on avait compté ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers, malgré quelques bouillonnements intérieurs, ne semblait pas devoir donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe.
Madame était assise sur une chaise, ses coudes appuyés sur une table, et plongée dans une tristesse profonde; pour la première fois depuis le commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la réussite de sa tâche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait autrefois trembler la grande République! ces chouans que Kléber, Hoche et Marceau avaient eu peine à vaincre à eux trois.
La princesse ne se rendait pas compte que les temps étaient changés, et que la Vendée de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vendée de 1793.
Elle regardait d'un oeil humide les lettres et les rapports non décachetés qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, émus de cette profonde et muette douleur.
Enfin elle se mit au travail, dépouillant la volumineuse correspondance qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui parut importante seulement. Elle annonçait une attaque des bleus pour le lendemain.
--Le marquis de Kardigân est-il ici? demanda-t-elle.
Jean-Nu-Pieds caché dans l'ombre de la chambre, s'avança:
--Marquis, prenez trois hommes à cheval avec vous, et allez éclairer la route du côté du château de la Pénissière. On m'annonce une attaque des bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache à ce que le château de la Pénissière ne soit pas troublé...
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES
[1: Le brave colonel Charras de 1848.--Quatre élèves gradés de l'École s'étaient mis à la tête du mouvement: MM. Berthelin, Pinsonnière, Tourneux et Lothon. Charras fut un héros.]
[2: Cette légende n'est pas de notre invention, on nous l'a racontée en Espagne. (_Note de l'auteur_.)]
[3: Nous croyons devoir prévenir nos lecteurs que nous avons respecté toujours la vérité historique. Notre roman est même la reproduction exacte, en beaucoup de points, de faits réels et dont nous aimons à respecter les héros. Quelque invraisemblables que puissent paraître les scènes qui vont suivre, il suffit de se reporter aux Mémoires du temps pour voir qu'elles ne sont en rien exagérées. (_Note de l'auteur_.)]
[4: Nous avons cru devoir cacher sous des pseudonymes les noms de nos héros. Si nous n'avons pas fait de même pour Berryer, c'est que ce nom-là appartient à la France.]
[5: --Vous voyez?--Oui.]
[6: La fin!]
[7: _La Vendée et Madame_, par le général de Pixérecourt (édition de 1833).]
[8: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt (3e édition).]
[9: Nous croyons devoir faire remarquer à nos lecteurs que nous nous sommes volontairement écartés de l'histoire, en ce qui concerne l'entrevue de Deutz et du ministre. La première responsabilité de ce crime, en ce qui regarde le gouvernement, revient d'abord au roi Louis-Philippe, lui-même. Après le roi, à M. le comte de Montalivet, qui conduisit lui-même Deutz chez le ministre dont nous parlons, en l'engageant, de la part du roi, à s'entendre avec lui.]