Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 23

Chapter 233,782 wordsPublic domain

Quelques minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Fernande resta ainsi, absorbée dans l'amertume de sa vie perdue.

Tout à coup le feuillage s'écarta et un homme parut.

C'était Aubin Ploguen. Son visage inondé de larmes prouvait qu'il avait tout entendu. Il toucha légèrement Fernande du doigt.

Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidèle serviteur des Kardigân.

--J'ai entendu ce qui s'est passé entre vous, mademoiselle, dit-il.

--Aubin...

--Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait.

Fernande ne comprenait pas.

--Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine. Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous êtes. Il y a une fatalité entre vous: la pire de toutes, hélas! Vous vous aimez, et tout vous sépare. Mais je suis là, moi, et j'ai juré de vous rendre votre bonheur perdu.

Elle croyait rêver.

Certes, il lui faisait battre le coeur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle ne pût croire à la réalité de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne pouvait s'empêcher de se sentir au coeur une lueur d'espérance.

--Écoutez, continua Aubin Ploguen, écoutez, mademoiselle...

Il se pencha vers elle et lui parla à voix basse quelques instants.

A mesure qu'il expliquait son idée à la jeune fille, les larmes de Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait.

Quand Aubin eut terminé:

--Ah! vous nous sauvez, s'écria-t-elle. J'allais à Dieu, mais j'en serais morte... et lui aussi en serait mort.

Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre à Château-Thibaut.

Désormais, elle avait foi dans l'avenir.

Quel pouvait donc être le mot sauveur que le chouan avait murmuré à son oreille?

Ils arrivèrent à la hutte occupée par la Pâlotte et Jacquelin, en compagnie de Fernande.

--Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen.

XXI

OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN

Fernande s'attendait à partir le lendemain dès l'aube avec Aubin Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de Vieillevigne.

Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs vendéens s'y trouvaient réunis. Madame envoyait à Jean-Nu-Pieds l'ordre de venir l'y rejoindre.

Les chouans préparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver à Vieillevigne vers neuf heures du matin. Là, ils donneraient à leurs hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient part à l'action avec des troupes fraîches.

Cette décision était bonne.

D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendéens le temps de se démoraliser par suite de l'échec subi à Château-Thibaut.

Ensuite on dégageait le Morbihan.

C'est qu'en effet les nouvelles étaient mauvaises. Le retard apporté au commencement des opérations, le contre-ordre que les tergiversations du comité de Paris avaient obligé la Duchesse de donner, tout cela avait disséminé un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au lieu d'agir en commun, s'étaient laissé battre séparément.

Mais tout pouvait encore se réparer.

Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait qu'à lever, à son tour, l'étendard de l'insurrection.

De même dans les provinces de la Gascogne, où l'on signalait déjà des symptômes graves de mécontentement.

Au reste, le gouvernement semblait disposé à agir avec vigueur.

On avait envoyé à Nantes, comme préfet de la Loire-Inférieure, un certain Maurice Duval qui devait mériter dans cette guerre un renom peu enviable.

Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'où il était parti poursuivi par les éclats de rire de toute la population.

Furieux de son échec dans l'Isère, il ne demandait qu'à prendre sa revanche, et celui qui l'expédiait à Nantes savait bien ce qu'il faisait.

Il était sûr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grâce auprès du gouvernement, et ne s'arrêterait devant rien.

La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagérons pas.

En même temps que se produisait ce changement dans l'administration civile de la Loire-Inférieure, il s'en produisait un autre dans l'administration militaire.

Le comte d'Erlon remplaçait comme général divisionnaire M. Solignac. Le ministre de la guerre, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, se connaissait en hommes et trouvait excellent le général Dermoncourt, mais bien piètre M. Solignac.

Tout cela annonçait que le gouvernement s'apprêtait à redoubler de violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos Assemblées nationales depuis 1780, commençaient à murmurer contre ce qu'ils appelaient _le spectre blanc_.

Le spectre blanc leur avait d'abord paru très-réjouissant. Il était si drôle, en effet, de renouveler une Vendée au tiers du dix-neuvième siècle!

Puis, peu à peu, l'effroi était venu. Quatre départements s'agitaient, menaçant de se soulever. On savait que le légitimisme avait des rameaux puissants qui s'étendaient à travers ces provinces. Le premier succès des chouans pouvait mettre le feu à cette traînée de poudre, et alors adieu à toutes ces bonnes choses si particulièrement adorées des braves juste-milieu; c'est-à-dire adieu au siège de pair de France, donné par Louis-Philippe! adieu aux grasses sinécures! adieu aux _broutages_ à même le budget! toutes récompenses distribuées si complaisamment par le gouvernement aux fidèles bourgeois qui l'avaient proclamé sur les barricades fumantes de 1830!

Ce rapide exposé de la situation fera comprendre au lecteur l'extrême importance prêtée par Madame et ses conseillers à une action rapide.

Voilà pourquoi le plan de bataille, après avoir été conçu avec soin, demandait à être exécuté encore plus soigneusement.

... A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de coups de sifflet qui donnaient le signal du départ. Déjà Fernande était inquiète, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour d'elle.

Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir la chercher pour l'expédition dont il lui avait parlé la veille.

Ah! c'est que cela lui tenait au coeur!

Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait à penser que là était le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, _peut-être_, mais le salut, _sûrement_.

Elle se disait tout cela, quand la Pâlotte, déjà éveillée et sortie, vint l'avertir que le Breton la demandait.

Elle se hâta de quitter la hutte.

Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait craint que ce ne fût pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le visage souriant du chouan la rassura aussitôt.

--Il faut partir, mademoiselle, dit-il.

--Enfin!

--Je vais vous indiquer le chemin.

--Comment! le chemin?...

--Oui, mademoiselle.

--Tu ne viens donc pas avec moi?

--C'est impossible.

--Impossible? Mais hier...

--Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas de temps, l'heure presse.

--L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!...

--Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous autres justement pour aller où nous... où vous deviez aller vous-même.

--Mon Dieu!...

--Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitué à m'avoir à ses côtés, et aujourd'hui plus que jamais, je dois être avec lui et le préparer...

Un regard humide de la jeune fille fut la seule réponse qu'elle donna à cette phrase d'Aubin. Mais pour être muette, cette réponse n'en était que plus éloquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra.

--Venez, dit-il.

Ils s'engagèrent à travers les bois.

--Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais il faut que M. le marquis ne nous aperçoive pas. Pensez que pour lui vous n'êtes plus au camp, à l'heure qu'il est. Il doit même ignorer que vous y avez passé la nuit.

--Tu as raison... viens, viens!...

C'était elle qui marchait la première; elle avançait si rapidement, que le Breton avait presque peine à la suivre; et nous savons pourtant que c'était un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen!

Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lèvres et dans le coeur: le but de son expédition.

--Tu crois que je réussirai?

--J'en jurerais!... C'est mon opinion.

--Ah! ne me dis pas cela!... Si j'allais échouer!...

Elle prononça cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en tressaillit.

--Échouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi, maintenant que tu m'as mis cette espérance folle au coeur. Tant que je voyais l'abîme creusé à jamais entre lui et moi, je pouvais être résignée. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins grandes résignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parlé de bonheur, aujourd'hui que tu as fait luire à mes yeux tout un avenir que je croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!... et, je te le dis, j'en mourrais!

--Écoutez-moi bien, maîtresse, répondit fermement Aubin, jamais je n'ai menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que jamais je n'ai parlé contrairement à la vérité. Eh bien!... vous m'entendez, maîtresse?... je vous jure que dans un mois mon maître mettra votre main dans la sienne!

--Dans un mois?

--C'est mon opinion.

--Oh! viens, marchons vite, alors.

Ils étaient arrivés en ce moment à la lisière du bois.

--Maintenant, continua Aubin Ploguen, voilà ce que vous allez faire: vous allez vous rendre au bourg de Château-Thibaut; on vous y connaît et vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitôt. Une fois à Château-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et d'un bon cheval pour vous conduire à Legé. A Legé, vous irez chez un gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez à Rigaud ceci (il lui remit le coeur saignant qu'il portait à sa veste), en disant que vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumière jusqu'à ce que je vienne vous y chercher.

--Bien.

--N'oubliez rien, surtout!

--Sois tranquille...

Fernande prit le sentier et descendit à travers la lande mouillée par la rosée du matin.

Aubin Ploguen la suivait des yeux.

--Devant Dieu, not' maître, dit-il à voix haute, il faudra bien que vous soyez heureux!

Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'armée vendéenne qui partait.

XXII

JUDAS

Pendant que ces événements se passaient en Bretagne, un homme de taille ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministère de l'intérieur, à Paris.

Le ministre régnant alors était un illustre homme d'État, encore vivant.

Cet homme monta les degrés du grand escalier qui mène aux bureaux, en habitué qui sait où il va.

L'huissier était assis sur une banquette avec cet air de profonde philosophie qui caractérise l'huissier de tous les ministères.

La philosophie!

Fussent-ils incrédules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment tous les jours leur intelligence à contempler le néant des choses humaines, quand ils assistent à tant de changements qui passent sur leurs têtes sans les atteindre!

Les gouvernements s'écroulent, les ministres se remplacent... l'huissier seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majesté! La chaîne d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille énorme de son maître.

L'huissier règne!

Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministère de l'intérieur en 1832 était un gros bonhomme à la mine fleurie, au nez bourgeonné, qui vivait tranquille dans sa sinécure comme un rat dans un fromage de Hollande.

Il ne put s'empêcher de hausser les épaules en voyant entrer l'homme dont nous parlons dans la salle des audiences.

--Ah! c'est encore vous? dit-il.

L'homme fixa sur le gros «fonctionnaire» son regard terne et glauque, mais pas un pli de sa physionomie ne bougea.

--Oui, c'est encore moi.

--Et vous croyez naïvement que Son Excellence vous recevra?

--J'en suis sûr.

--Vous en êtes sûr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous les matins, et je ne m'aperçois guère qu'il vous ait reçu.

--Cela viendra.

--Alors, vous croyez là, vrai... que Son Excellence va perdre son temps à causer avec le premier venu? Mais, mon brave garçon, il en vient ici, et des plus huppés que vous, allez! qui se cassent le nez contre la porte, sans pouvoir entrer!

--Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la même chose.

A brûle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures bénignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser sur sa peau huileuse comme celle d'un nègre.

--Avez-vous envoyé une demande d'audience comme les autres fois?

--Non.

L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de moquerie.

--Comment! Son Excellence ne vous reçoit pas quand vous demandez une audience, et vous voulez qu'il vous reçoive quand vous n'en demandez pas?

L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui était scellée de cinq grands cachets rouges au chiffre D.

--Vous allez lui porter ceci, dit-il.

Et en même temps il glissait un billet de cent francs dans la main de l'huissier.

--Voilà pour porter ma lettre à M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent autres francs encore pour la porter tout de suite.

L'huissier hésitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si peu de chose à faire! Certes, c'était contre son devoir; mais aussi...

Pour être huissier, on n'en n'est pas moins homme.

Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si joli!

--Dites-moi, _monsieur_? fit-il avec respect,--l'affaire qui vous amène auprès de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent?

Si quelqu'un eût été présent à cette scène d'un réalisme si bourgeois, et qu'il eût su quelle était cette _affaire_, il aurait frissonné en entendant l'expression avec laquelle l'homme répondit.

--Beaucoup d'argent... oui, beaucoup.

Et, en même temps, un hideux sourire illumina cette tête infâme.

L'huissier sentit croître encore son respect, et s'avança discrètement à la porte du cabinet du ministre.

Celui-ci était depuis longtemps au travail.

On sait que l'homme d'État illustre dont nous parlons se lève avec le soleil, souvent même avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus robustes et les plus puissants de ce temps-ci.

--Qu'est-ce? demanda-t-il.

--Une lettre très-pressée pour Son Excellence.

Le ministre étendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit.

--Maintenant, dit-il à l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est impossible que M. le ministre vous reçoive maintenant; mais il vous fera envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours.

--Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici dix minutes vous aurez reçu l'ordre de m'introduire.

Resté seul, le ministre déchira l'enveloppe hâtivement, comme un travailleur pressé qu'on arrache à son labeur.

--Encore un importun! murmura-t-il. Rien à espérer. J'en étais sûr, reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous les jours une demande d'audience.

Il rejeta la lettre sur la table.

Puis il se remit à son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa plume abandonnée, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert.

Alors il s'arrêta, comme frappé soudainement; il saisit la lettre et la lut attentivement d'un bout à l'autre.

Aussitôt il sonna. L'huissier entra:

--La personne qui a apporté cette lettre est-elle encore là?

--Oui, monsieur le ministre.

--Je vais la recevoir.

Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la parole au solliciteur. Il y avait une humilité profonde dans ses paroles. Pour un peu, il lui aurait, à lui aussi, donné de l'Excellence. Puis il s'effaça pour le laisser pénétrer auprès du ministre.

Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perçant, un de ces regards qui déshabillent un homme et lui creusent le coeur jusqu'au fond.

L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il semblait ne pas s'être aperçu du mépris qui y était renfermé.

Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-être était-il humilié pour l'espèce humaine de la perversité infâme de cet individu qui voulait «lui proposer une affaire.»

--C'est vous qui m'avez écrit cette lettre?

--Oui.

--Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le connais, ou plutôt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de même que moi je vous ai reçu pour acheter. Parlez!

L'homme était resté debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait même pas daigné lui faire signe de s'asseoir.

Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial, il se croisa les bras, et avec assurance:

--Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-être le désir de rendre un grand service à mon pays qui me conduit auprès de vous.

--Ah!

--La France est troublée par des gens... très-honorables d'ailleurs...

--Au fait!

--Et je veux rétablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le faire. N'attribuez qu'à ce motif l'action que je vais commettre.

Le ministre était un grand historien. Lui qui avait appris la politique plutôt dans les faits du passé que dans la réalité de l'histoire contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier, vendu par les Écossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et Napoléon, vendu par ses maréchaux.

Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut tout haut:

«Monsieur le ministre,

Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser et, jusqu'à présent, elles sont restées sans réponse. Mais les événements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il s'agit pour moi de rendre un grand service à mon pays.

Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire l'honneur de me recevoir.

La guerre civile qui vient d'éclater en Vendée, n'a d'importance que par Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en même temps toute cause à l'agitation.

Je suis en mesure de livrer _facilement_ (le mot était souligné) cette coupable princesse, mais sous la réserve que Votre Excellence me _remerciera_ de ce service désintéressé.

J'apporte moi-même cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le prie d'avance de me recevoir, s'il le juge nécessaire.

Veuillez agréer, etc., etc.

DEUTZ.»

--Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, répéta le ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service désintéressé, selon votre expression?

--Oh! monsieur le ministre!...

--Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre princesse. Combien? Faites votre prix.

Les lèvres de Judas se contractèrent.

Puis une teinte plus jaune couvrit son visage.

--Je veux un million, dit-il...

XXIII

LES TRENTE DENIERS

Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz énoncer le chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une inclinaison de tête silencieuse.

Judas crut que le marché était conclu: on lui promettait les trente deniers!

--Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'État, vous allez m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour... comment dirais-je?... pour tenir vos engagements...

Deutz réfléchit un instant. Puis toujours de sa voix terne:

--Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien étudié la question sous toutes ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pénétrer à toute heure auprès de Son Altesse Royale.

--Ah!

--Je n'ai qu'à lui adresser une demande d'audience.

--Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accordée?

--J'en réponds.

--Qui vous fait croire?...

--Je suis le filleul de Son Altesse.

Le ministre avait dû assister à bien des palinodies honteuses, à bien des sacrifices de conscience: certes, malgré sa jeunesse relative, il devait connaître à fond bien des infamies humaines; néanmoins il fit un soubresaut en écoutant la réponse du misérable.

--Son filleul!

--Oui, continua Deutz, Madame a daigné me tenir sur les fonts du baptême. J'étais dans une religion d'erreur: grâce au ciel, j'ai connu la vérité!

Le ministre commençait à entrevoir la portée d'ambition de ce misérable.

Ce n'était pas une trahison soudaine; non: c'était une machination préparée de longue main. Quand il avait feint de se convertir, ç'avait été pour se prémunir d'une entrée auprès de la noble créature qu'il projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans être entraîné par la conviction vers la grandeur de l'Église catholique, il avait trafiqué d'une croyance sainte; il avait spéculé sur l'Évangile et pris Dieu pour complice!

Il dut se passer dans l'âme du ministre de Louis-Philippe un courant de dégoût et de colère.

Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas châtier ce drôle comme il le méritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,--il faut dire la vérité aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus grands,--en ne faisant pas jeter à la porte ce Judas qui mendiait son salaire!

Deutz continua froidement:

--Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui entourent Madame, ont... comment dirais-je?... des scrupules.

Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie, amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan. Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de l'agitation... rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière, plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande économie d'hommes et d'argent.

Est-ce que cela ne vaut pas un million!

Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une fois.

--Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera prise, je vous ferai avertir, et...

--Bien, monsieur le ministre.

Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons.

L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui, entacherait sa vie.

La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.

Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien que nous croyons qu'elle sera sévère.

Si elle est clémente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime plus haut.

... Deutz était sorti du cabinet du ministre la tête haute, heureux,--heureux!...

Et cet homme était jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore flétri son coeur.

Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui croyaient en son intelligence et en son honnêteté.

Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirmé?

Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en victoire, devant une aussi effroyable trahison!

Si les remords étaient venus frapper à la porte de ce coeur, le coeur se serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime!

Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'était pas seulement une princesse: en elle se résumait tout un glorieux principe, toute une succession d'intérêts énormes. Elle était, de par son fils royal, l'héritière directe de cinquante rois. Saint Louis était son aïeul. Enfin, elle pouvait rendre à la France, en étant victorieuse, la prospérité passée.

Les remords! les historiens qui ont dit cela--et deux d'entre eux sont encore vivants,--ont menti à la justice et à l'équité de la France: et ils ont menti sciemment, bien persuadés, en effet, que c'était impossible.

Des remords? Allons donc!