Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 22
_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!_
Et la cloche ne s'arrêtait pas!...
XVIII
APRÈS LA BATAILLE
A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cessé un instant de se faire entendre, et cependant rien n'annonçait à l'oeil qui examinait l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver.
Bleus et blancs avaient subi des pertes considérables. Le général Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empêché les chouans de passer, donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes.
Jean-Nu-Pieds voulait continuer à occuper le village de Bersaunes. Est-ce que son devoir n'était pas de faire enterrer en grande cérémonie ceux qui avaient succombé en héros?
A six heures, les lignards commencèrent à exécuter leur marche en arrière, protégés par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils avaient disparu.
Alors Jean ordonna que les morts fussent relevés. Cette lugubre besogne dura assez longtemps. Ceux qui gisaient étendus, déjà glacés, perdant leur sang par vingt blessures, étaient si nombreux!
Ce ne fut qu'à la nuit close que ce triste labeur fut terminé. Les Vendéens avaient perdu environ cinquante hommes tués et quatre-vingt-dix blessés, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre énorme, eu égard surtout au total de l'armée.
Les cinquante cadavres étaient étendus côte à côte, couverts de leurs manteaux. On avait arraché les fusils, que leurs doigts crispés par l'agonie serraient avidement.
Les uns, l'oeil ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur. Les autres, étendus sur le ventre, avaient été ramassés dans la posture affreuse des êtres frappés de mort violente.
Chez tous se lisait le suprême et douloureux orgueil du devoir accompli. Les traits, violemment contractés, conservaient je ne sais quelle terrible expression de volonté!
Toute la petite troupe était sous les armes.
C'est-à-dire que les chouans portaient leurs fusils renversés, la gueule du canon à terre.
En tête marchaient Jean et Henry, précédés de l'aumônier.
Dix civières portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait sourdement derrière.
De temps à autre, l'aumônier disait:
--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
Et les chouans répondaient:
--_Amen!_
Dix tombes avaient été creusées dans un champ pour recevoir ces héros.
Quel grandiose et sublime spectacle!
Il faisait nuit complète; des torches éclairaient cette funèbre cérémonie et le pas lourd des soldats résonnait sur la route.
L'aumônier répétait:
--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
--_Amen!_
Au-dessus de ces têtes inclinées, un ciel troué d'étoiles et la clarté rouge pâle de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures fatiguées.
Les vêtements étaient poudreux, déchirés; les visages noircis par la bataille. Plus d'un portait son bras en écharpe, qui semblait ne pas s'apercevoir qu'il était blessé...
Il fallait marcher pendant un kilomètre environ pour arriver aux tombes creusées; mais les chouans mirent près de quarante minutes pour le franchir, tant ils avançaient lentement.
Et le profond silence qui régnait n'était interrompu, de cinq minutes en cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente psalmodie du prêtre:
--_Dominus recipiet eos in vitam æternam_.
--_Amen!_
Enfin on arriva aux tombes.
Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumônier resta debout et bénit les morts, à mesure qu'on les enterrait.
Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletées de terre qui devaient à jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit quelques pas en avant.
Puis, étendant la main:
--Enfants, dit-il, ceux qui sont là sont tombés pour Dieu, pour le Roi. C'est au nom de Dieu que M. l'aumônier les a bénits: c'est au nom du Roi que je les remercie.
Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon Vendéen, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-là sont morts...
Enfants, Dieu a leurs âmes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire!
Puis les pelletées de terre tombèrent l'une après l'autre, et tous restèrent là, muets et respectueux, jusqu'à ce que ce fût terminé.
Les torches fumeuses éclairaient la route au retour comme au départ.
Ils reprirent le chemin de Bersaunes.
Là, on recommença l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillît les noms des quinze chouans tués au clocher, ou fracassés dans leur chute, et que désormais, à l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin répondrait:
--Mort pour le Roi!
Presque aussitôt la petite armée s'éloigna dans la direction des bois de Machecoul, d'où elle sortirait de nouveau le lendemain.
La Pâlotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et Pinson.
Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se rappelait toujours ce regard que lui avait jeté Jean, quand il l'avait fixée sur la route. Si elle était reconnue? Rien que cette seule pensée l'effrayait.
Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'était le quitter, lui qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'était recommencer sa vie désespérée, sans bonheur possible et attendu!
La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tête sur sa poitrine: elle rêvait.
Déjà elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente étroite et rapide qui mène aux bois de Machecoul.
Tout à coup, il lui sembla entendre derrière elle le pas rapide d'un cheval lancé au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer tant d'énergie et tant de courage, éprouva comme le pressentiment d'un danger. Elle eut peur...
Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs déserts.
Elle s'arrêta un moment et prêta attentivement l'oreille... Le bruit du cheval ne se faisait plus entendre.
--Je me serai trompée, murmura-t-elle.
Elle continua de marcher. La route faisait un léger coude qui la rapprochait un peu de la grande route.
Le bruit du cheval qui l'avait frappée une première fois se renouvela.
Elle jeta les yeux derrière elle et aperçut, à cinquante mètres environ, un cavalier de haute taille, enveloppé d'un manteau, malgré la saison, et dont le visage disparaissait presque sous les rebords épais d'un chapeau de feutre.
Elle voulut courir et prit à travers champs: le cavalier la suivit. Alors, sa peur d'un instant déraisonnée devint une terreur réelle.
Elle s'élança, franchissant les taillis et se déchirant les pieds aux racines de bruyères éparses dans la lande.
Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours à la même distance d'elle.
Puis, à dix mètres environ d'un bouquet de peupliers, derrière lesquels elle espérait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'éperon à son cheval, qui bondit.
Arrivé près de Pinson, il se pencha, la saisit à la taille et l'enleva sur son cheval.
Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de désespoir.
L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle se débattit et appela:
--Aubin!... mon Aubin, au secours! au secours!
L'inconnu avait lancé son cheval dans la direction de Bersaunes. Il devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagné leurs retraites cachées.
Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les quartiers de rochers. Fernande, affolée, essayait d'appeler, mais la main nerveuse du ravisseur étouffait désormais ses cris.
--Au secours!... put-elle cependant balbutier une dernière fois.
Tout à coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui saisit le cheval à la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du cavalier.
--Lâche, ou je te tue! prononça la voix d'Aubin Ploguen.
--Aubin! pensa Fernande. Je suis sauvée.
Une lutte violente s'était engagée entre l'étranger et le Breton. Tous les deux étaient d'égale force, et il fallait évidemment que tous deux eussent une raison cachée pour ne pas faire usage de leurs armes.
Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne déchargeait pas les siens.
Nous saurons bientôt pourquoi.
La lutte restait indécise entre eux deux, malgré Fernande qui, en se débattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur.
Mais une circonstance particulière devait bientôt la terminer.
Au loin parut l'avant-garde des chouans.
L'inconnu tressaillit en l'apercevant.
--Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen.
Celui-ci n'hésita pas.
Aubin prit Fernande dans ses bras et la déposa sur le gazon qui bordait la route.
Le son des binious vendéens se faisait déjà entendre, léger et charmant.
--Fuis! répéta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme moi!
Fernande était évanouie.
Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers Aubin:
--Nous nous retrouverons!... dit-il.
Il disparut au tournant du coteau.
--Ce n'est pas son père, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est pas son père alors, car je connais cette voix...
Quel était donc cet homme?
XIX
AUBIN PLOGUEN A UN PLAN
Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son épaule, et continua sa route dans la direction du camp.
Il eût semblé, à voir la figure si parfaitement calme du chouan, que rien ne s'était passé de grave.
--Si ce n'est pas son père, quel est _son_ nom? qui est-_il_?
Et il ajoutait à voix basse:
--Je connais _sa_ voix pourtant...
Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel autre homme que M. Grégoire aurait pu vouloir enlever Fernande?
Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle, il n'arrivait pas à trouver quelque chose de satisfaisant.
Quand il parvint au campement des Vendéens, il étendit Pinson sur un lit de fougères, et attendit avec impatience le retour de la Pâlotte.
Ce rude Breton comprenait dans sa naïveté première que la jeune fille avait surtout besoin des secours d'une femme.
--Ah! te voilà, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidèle serviteur; qu'étais-tu donc devenu?
--Maître, j'ai porté dans mes bras, jusqu'ici... le petit Pinson... vous savez?... le dernier fils au Gouësnon?
En faisant cette réponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son maître. Il semblait guetter en lui une émotion ou une gêne.
En effet, Jean rougit légèrement quand il entendit prononcer le nom de Pinson.
--Pauvre petit! continua Aubin... c'est faible et délicat... délicat comme une femme!... Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie sans toits, pleine de luttes et de fatigues.
Jean cherchait à comprendre si Aubin mettait une intention dans ses paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux regardaient dans le vague.
Il reprit, plus bas:
--Vous ne savez pas l'idée qui m'est venue, maître? J'ai pensé que ce devait être une femme.
--Une femme!
--Pourquoi pas? Gouësnon peut bien avoir une fille vaillante et résolue, comme si elle était un garçon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres?
--Mais c'est impossible!
--Impossible! Oh! non, maître. L'avez-vous bien regardé, cet enfant?
Jean éprouva une gêne cachée; il ne se rendait pas compte de ce qu'il éprouvait.
--Oui, je l'ai regardé, murmura-t-il.
Je l'ai regardé deux fois... quand j'étais près de lui avant la bataille, et quand il est venu à mon secours au milieu des balles... Je l'ai regardé et je me suis souvenu... ce que je tâche d'oublier!
Il y eut un court silence.
Évidemment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire réussir.
En toute autre circonstance, il eût quitté son maître, car il le connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le coeur tout entier à ses souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua:
--Je vous disais donc, maître: Pinson est une femme, j'en jurerais! et d'ailleurs... c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne peut pas être au Gouësnon, c'est une de la ville.
--Aubin!
--Oh! de la ville!... Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop fines et les pieds trop petits pour être les mains et les pieds d'une paysanne. Puis... elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde, et voilà une idée qui ne serait jamais venue à une femme de la campagne.
--Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'écria Jean, bouleversé. Par pitié, mon vieil ami, va-t'en!... Tu ne sais pas combien tu me fais souffrir! Tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir!
Aubin contempla son maître, et un sourire triste effleura sa lèvre:
--Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux!
Il sortit de la hutte.
Resté seul, Jean laissa tomber sa tête entre ses mains, et éclata en sanglots.
--Ah! je suis faible et je suis lâche! s'écria-t-il... Pauvre Aubin! s'il savait combien il m'a torturé! Est-ce que je ne sais pas qui se cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je pouvais ne pas la reconnaître, est-ce que je ne savais pas que c'était elle, elle, ma bien-aimée?
J'espérais pouvoir me mentir à moi-même, et trahir mon devoir! J'étais fou! Fernande, nom adoré, image chérie, je t'avais reconnue, et je forçais mes yeux à ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas manquer à ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre de ton corps au milieu du chemin!
Il s'arrêta, puis, reprenant, pensif:
--Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon devoir et a-t-il voulu me rappeler à moi-même?
Aubin Ploguen n'avait pas laissé deviner à son maître sa pensée intime. Non, il ne voulait pas le rappeler à son devoir. Ce qu'il voulait, au contraire, c'était de rendre encore un peu de joie à ce pauvre déshérité du coeur.
Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le verrons, nous serons obligés de reconnaître qu'il ne manquait pas d'habileté.
Jean-Nu-Pieds sortit à son tour de la salle, comme Aubin quelques instants auparavant.
Devant la hutte s'élevait une clairière; deux sentiers, au nord et au sud, se perdaient dans la feuillée: puis, partout, la forêt, avec son imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chèvrefeuille.
Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement où logeaient la Pâlotte, Jacqueline et Pinson.
Mais tout à coup il s'arrêta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter à pas lents la clairière et s'engager dans un des sentiers.
Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigués par cette rude journée de combat, dormaient profondément. C'était le silence et presque la solitude.
Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'éveiller et de sortir de ce rêve, de cet évanouissement où l'avait jetée la brusque attaque dont elle venait d'être l'objet. Sa poitrine oppressée avait peine à respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher..
Jean s'avançait derrière elle, se dissimulant avec soin sous les feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majesté de la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et charmante créature, qui portait avec elle toute sa destinée.
Ah! si elle avait su!
Fernande marchait, légère, la tête inclinée, rêveuse comme Juliette, sa soeur, pensant à Roméo...
Un moment elle s'arrêta dans sa promenade: un rossignol chantait au sommet d'un hêtre. Elle s'arrêta pour l'entendre chanter; la mélodie ravissante sortait du gosier du musicien ailé comme une gamme de notes perlées.
Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean était derrière elle.
Le sentier faisait quelques détours dans la forêt, puis, par une pente très-douce, descendait lentement vers la lisière. Fernande aperçut bientôt le ciel de la plaine à travers les branches entre-croisées.
Elle s'avança vers la lisière et s'assit sur le rebord du fossé.
--Encore un jour écoulé, murmurait-elle; encore un jour disparu!... Ah! j'aurais cru pourtant qu'il me reconnaîtrait. Lui, je l'aurais reconnu malgré tout. Est-ce que mon coeur ne pense pas à lui toujours? est-ce que, toujours mes lèvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il me reconnaîtrait!...
Elle se tut, l'oeil fixé sur l'étendue de la plaine.
Quelques lumières couraient à l'horizon, et de loin, semblaient se confondre avec les étoiles. Il montait de la vallée une vague odeur d'herbes mouillées et de fruits verts, qui se mélangeait à la forte senteur des arbres.
--M'aurait-il oubliée? Non, c'est impossible! Deux êtres qui s'aiment comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de ceux dont le coeur est faible. Notre coeur à nous est fort, puisqu'il n'a pas tremblé devant le devoir qui parlait... Notre devoir, c'était presque la mort pour nous, c'était le désespoir!...
Jean s'était glissé à dix pas derrière la jeune fille. Encore caché par l'ombre des derniers arbres de la forêt, il écoutait, haletant, les paroles qu'elle prononçait. Il frémit quand il s'entendit accuser d'oubli. Oublier! lui!
--Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre autant que moi... Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne commande pas à la mort de ne pas vouloir de moi!...
Elle reprit, après un nouveau silence:
--J'ai raison de vouloir partir. La vie me pèse ici. Être à la fois si près de lui et en être si loin!... J'ai raison... Je vais partir.
Elle se levait déjà, quand Jean dit doucement:
--Fernande, je ne veux pas que vous partiez...
XX
AMOUR
La jeune fille chancela et, bouleversée, vint s'appuyer à l'épaule de Jean.
--Amie, dit-il à voix basse, Dieu n'ordonne pas à l'homme un sacrifice au-dessus de ses forces. J'ai lutté, j'ai été vaincu. Que le ciel me pardonne!
--O Jean, que je suis heureuse!
--Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chère créature! quand il n'est pas une seule de mes pensées qui ne soit vôtre; quand je n'ai pas cessé un instant de maudire la fatalité qui nous séparait! Vous oublier, vous, à qui j'avais fiancé ma vie, à qui j'avais donné mon coeur! Je vous aime comme jamais femme n'a été aimée, et, je le jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence où je n'aie vu votre image se dessiner à mes yeux!...
Fernande écoutait, muette et charmée.
Un ineffable bonheur se peignait sur son visage.
--Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rêve! murmura-t-elle, en levant au ciel son regard humide.
--Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour où j'ai vu Pinson, j'ai tout deviné... Méchante enfant, c'était vous qui doutiez de moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnaîtrais pas! Tenez! un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit... Vous avez traversé la forêt, en allant du côté de Guérande. Moi, je m'étais glissé à travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans le cadre des branches. Vous vous êtes assise, toujours ainsi que ce soir, sur un tertre élevé, et vous chantiez...
Elle le regarda, souriant, et chantant à mi-voix:
Mon ami vient de s'en aller; J'en ai le coeur tout en peine; Vint un gars sous le grand chêne, Qui voulut me consoler; Mais je lui dis: «Celui que j'aime, Beau gars, ce n'est pas toi... Hélas! il est bien loin de moi, Celui que j'aime!» Je ne peux pas me consoler! Mon ami vient de s'en aller!
--Il y a un second couplet, Jean!
Mais déjà il s'était mis à genoux, devant elle, et disait ardemment:
--Fernande, je me suis demandé souvent, pendant mes longues heures d'angoisses, si un père pouvait enchaîner la volonté de son fils, même après sa mort. Je me suis demandé si un homme disparu, eût-il même été adoré et respecté de son enfant, comme M. de Kardigân, pouvait briser toute une vie, et... et ma conscience hésitait...
Il s'arrêta, et ne vit pas une larme de désespoir qui coulait sur le visage de Fernande.
--Oui, chère femme, ma conscience hésitait; et quand elle ne me crie pas hautement: Voilà ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas là, peut-être!
Ce fut elle qui rompit la première le silence qui suivit ces paroles:
--Jean, êtes-vous sûr que ce que vous dites soit sincère?
--Sincère!
--Oui.
--Fernande!...
--Mon ami, quel âge avez-vous? vous et moi, faisons à nous deux l'âge d'un homme mur. Il y a dans nos coeurs bien des hésitations et bien des doutes. C'est que nous ne savons pas être entiers dans la vérité. La vérité est absolue, cependant! Ami, ami, deux êtres comme nous n'ont pas le droit de faillir au milieu du chemin tracé! Dieu bon! Jean, aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru être le devoir était-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et dire: Notre coeur a menti! notre volonté a menti! notre conscience a menti!
Il la regardait, étonné, ébloui de la hauteur et de l'éloquence de son langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit:
--Si nous étions séparés jamais, j'en mourrais!
Et elle plaidait maintenant pour être séparée de lui!
--C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais dû rester loin de vous; j'aurais dû souffrir seule et triste, au lieu de chercher un adoucissement à ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai été lâche, lâche! Dieu m'en punit en me faisant vous désespérer.
--Me désespérer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi!
--Ami, notre destinée est là-dedans: séparés! Nous sommes séparés par le crime qui tua jadis un roi, comme le bien est séparé du mal. Je vous aime et vous m'aimez... Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abîme plus grand que la volonté, nous serons en butte à une tentation plus rude encore que la réalité. Cet abîme, c'est à moi de le creuser.
Jean cacha sa tête dans ses mains.
--Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout à l'heure? Votre conscience, que vous invoquiez, vous condamnait à l'heure même où vous parliez! Mais le coeur est faible devant la passion, et vous me disiez: Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai être à vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-même. Le jour où vous aurez l'impossible entre votre coeur et votre conscience, la conscience ne sera plus vaincue...
--Grand Dieu! que voulez-vous dire?
--Je veux dire, Jean, que celle qui vous a été fiancée, ne peut être, même involontairement, à nul autre époux humain. Mais puisque je ne puis me donner à vous, je me donnerai...
--Fernande!
--A Dieu!
Il éclata en sanglots.
--Oui, Fernande, ma soeur, oui, vous avez deviné le secret qui me tue. Je suis un homme, hélas! c'est-à-dire un être faible. J'ai de violents combats à livrer à mon âme; et si je n'étais pas fort, j'aurais déjà succombé... Tout à l'heure encore!... oh! je rougis d'y penser, maintenant que vous m'avez rappelé à moi-même!... tout à l'heure encore, j'étais prêt à céder... Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile à Dieu: c'est moi qui vous donne à lui!
--Adieu, mon frère! dit-elle en lui tendant son front.
--Adieu, ma soeur!
Ils échangèrent un long baiser, pur comme eux, à ce moment de se quitter à jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient l'un à l'autre... Ils étaient debout, dans ce cadre merveilleux d'une splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une auréole sainte mise à leur front.
Ce fut lui qui s'éloigna le premier. Fernande ne voulait même pas revenir au camp. Elle oubliait déjà l'attaque nocturne dont elle avait été la victime.
--Adieu! s'écria-t-il une dernière fois avant de disparaître au détour du chemin.
Elle n'eut pas la force de lui répondre et se laissa retomber assise.
Le ciel eut pitié d'elle et lui donna des larmes.
--Oui, adieu à ma jeunesse, à mon bonheur, à mon espérance, dit-elle amèrement; adieu à tout ce que j'aime, à tout ce qui m'a aimé... adieu à la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais été malheureuse de me voir ainsi!
Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrière elle: ou, si elle l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effrayé.