Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 21
--D'où doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pensé que vous deviez être avertie, et il est venu tout m'apprendre.
Petit-Pierre réfléchissait profondément. Il s'avança vers la petite fenêtre de la chaumière et l'ouvrit.
Il faisait nuit. Le paysage était magnifique. Au loin, le dôme de feuillage des bois de Legé, environnés à droite et à gauche de champs cultivés. Çà et là quelques chaumières.
Puis, au milieu de tout cela, disséminés ainsi que des abeilles dans un champ, des points lumineux, semblables à des étincelles d'or.
C'étaient les lumières du bivouac.
--Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau à Jean-Nu-Pieds.
Le marquis de Kardigân regarda Petit-Pierre, étonné.
--Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a là-dedans des hommes prêts, sur un signe de moi, à mourir pour mon fils, mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe! le jour où je leur crierai: En avant! ils s'élanceront, et pas un seul d'entre eux ne restera en arrière. C'est que mon fils, pour eux, est plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est la Royauté!
La princesse s'animait en parlant.
Jean-Nu-Pieds regardait, ébloui.
--Trahir! un de ceux-là! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le coeur de qui Dieu a mis cette foi sacrée qui fait les héros et les martyrs, ceux qui ont tout quitté pour apporter à Henri V le tribut de leur sang, ceux-là ne trahiront pas!
--Dieu me garde d'accuser ou de soupçonner personne! repartit Jean en hochant douloureusement la tête; mais dans une partie aussi aventurée que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence. Ah! il m'en coûte de le dire! Mais qui a livré Charette aux républicains? Qui a livré Stofflet? Qui a livré tous ceux qui sont morts, fusillés comme des assassins, et non tués comme des soldats?
Petit-Pierre ne répondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde:
--Peut-être avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux à penser, et pourtant, malgré moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos amis. Eux et vous, érigés en conseil de guerre, me serez les plus sûrs garants de ce que nous devons décider.
Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre.
_Louis Renaud, Gaspard_ et _Marchand_ entrèrent peu après.
Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp.
--Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre à Jean-Nu-Pieds, et répétez à ces messieurs ce que vous venez de me dire.
Jean recommença le récit que lui avait fait la veille Jérôme Hébrard.
Tous les trois furent également frappés de son importance.
--Le fait, en lui-même, peut être exagéré, dit Louis Renaud, mais il importe de ne pas le négliger.
--Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce traître ne peut pas être dans nos rangs. C'est impossible!
--Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de Petit-Pierre?
--La même.
--Il faut donc le chercher ailleurs, déclara Jean-Nu-Pieds, c'est-à-dire en dehors de nos soldats. Mais à qui avons-nous confié nos secrets? A personne. Excepté ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connaît notre organisation, nos moyens d'armement.
--Pardon, répondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au courant de tout.
--Une personne?
--Oui.
--Laquelle?
--Mon filleul.
Les quatre Vendéens se regardèrent étonnés.
--Vous ne comprenez pas, et vous êtes bien étonnés, continua la duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'étais à Rome, quand le bruit se répandit qu'un israélite demandait à se convertir à notre sainte religion. Le cardinal G... me parla de cet événement et me dit combien le Saint-Père était heureux. Puis, je restai quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G... se présenta chez moi, accompagné d'un jeune homme et me fit demander si je pouvais le recevoir. Quand j'eus donné l'ordre d'introduire auprès de moi Son Éminence et la personne qui était avec lui, j'appris le motif de cette visite: le jeune homme était le néophyte...
Celui-ci se jeta à mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait.
--Je joins ma prière à la sienne, me dit-il, et je fais des voeux pour que Votre Altesse ne refuse pas.
--Quelle est donc cette demande?
--Madame, répondit le jeune homme, les vérités augustes de l'Église m'ont touché. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai résolu d'abandonner le culte trompeur dans lequel je suis né, dans lequel j'ai été élevé. Son Éminence a bien voulu m'instruire. Je serai bientôt baptisé, et...
Il s'arrêta comme intimidé.
Je l'encourageai, et il ajouta:
-... Et je venais demander à Votre Altesse si elle voudrait bien me faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux.
Le cardinal G... appuya chaudement la demande et je cédai.
Le baptême était fixé à huit jours de là.
Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les quelques jours qui le séparaient encore de cette auguste cérémonie. Je pus l'observer. Il me parut doux et honnête. Il m'exprimait sa reconnaissance par des paroles chaudes et dévouées qui me touchaient. Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver des coeurs dévoués!
Enfin, le jour du baptême arriva. Sa Sainteté daigna s'y faire représenter. Toute la ville de Rome était présente, émue, devant ce jeune néophyte que la parole éloquente du cardinal G... avait convaincu.
Il était vêtu de blanc, symbole de cette virginité spirituelle qu'il retrouvait dans les eaux du baptême.
Ce fut une imposante cérémonie, et je me souviens encore combien je priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et égarée, pour vous tous, mes féaux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me refuser, le jour où je devenais la marraine d'une âme qui s'élançait vers lui.
En quittant l'église, je me sentis l'espérance au coeur, il me semblait que ma prière était exaucée d'avance.
Et voilà comment j'ai un filleul.
Les quatre Vendéens avaient écouté avec émotion le court récit de Petit-Pierre.
Jean-Nu-Pieds prit la parole:
--Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je voudrais savoir si Votre Altesse...
--Encore!...
--Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos opérations?
--Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de lui, j'ai eu confiance...
--Et vous avez eu raison, Madame... pardon! Petit-Pierre. Celui-là qui a eu la force de venir à Dieu, en étant si loin de lui, doit être un noble coeur.
--Je le crois. Il connaît le mouvement que nous commençons en Vendée, et bien souvent il m'a servi de courrier.
--Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse l'introduire auprès de vous, s'il se présente aux avant-postes?
Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et répondit tranquillement:
--Mon filleul s'appelle Deutz.
XVII
LE 5 JUIN!
... Il fait cette clarté douteuse qui n'est pas encore le jour et qui n'est plus la nuit...
Si quelque diable boiteux, suspendu dans les airs, comme Asmodée, avait plané au-dessus de la Bretagne et de la Vendée, voici ce qu'il aurait vu à travers le crépuscule, le 5 juin 1832.
Des masses d'hommes armés partant tous de points séparés, convergeaient vers un centre commun; dans le département de la Loire-Inférieure, on eût dit une toile d'araignée gigantesque. Le corps de l'araignée est à Nantes et ses pattes sont à Clisson, Machecoul, Guérande, Savenay, Pont-Château, Guinravet, Avessac, Derval, Châteaubriand, Saint-Jullien et les Touches. Comme sur une pression immédiate, les pattes se resserrent et reviennent au corps.
En effet, ces hommes armés se levaient au signal général.
Ils ont pris leurs fusils, et s'élancent; dans leurs rangs flotte le drapeau blanc; ce sont des paysans ou des gentilshommes confondus tous ensemble.
Le matin, le général Dermoncourt avait quitté Nantes sur l'ordre du général Solignac. Pendant que les chouans convergent vers Nantes, les troupes de ligne s'en éloignent. Où aura lieu le choc? Il suffit d'une étincelle.
Jean-Nu-Pieds et Henry, de Puiseux,--Petit-Bleu, comme disaient les paysans,--se sont couchés à minuit, leurs postes inspectés.
À trois heures du matin, ils sont sur pied.
--J'ai bien dormi, s'écrie Henry au moment où il s'éveilla, enveloppé dans son manteau.
--Comme Turenne! répondit Jean.
--Hélas! quel dommage que nous n'en ayons pas un avec nous!
Les deux amis devaient se mettre à la tête de leurs soldats, et ne pas se séparer.
En effet, dans toute la profondeur du bois de Machecoul, on entendait des bruits étranges, comme ce murmure sourd et continu qui annonce et devance la tempête.
De temps à autre, on voyait passer un homme, le fusil sur l'épaule, qui rejoignait son escouade.
Une ombre s'estompa à l'entrée de la hutte où avaient passé la nuit les deux chefs.
--C'est toi, Aubin? dit Jean. Entre.
Aubin Ploguen avait revêtu un costume de chasseur. La guêtre montante, la blouse bleue serrée à la taille par la cartouchière. Au chapeau le coeur sanglant attaché.
C'était un souvenir de la grande Vendée. Cibot Ploguen, son père, avait porté ce coeur sanglant pendant les rudes campagnes sous le vieux marquis de Kardigân.
--Eh bien! qu'en dis-tu, Aubin? s'écria Henry. Une belle matinée pour se battre!
--C'est mon opinion, murmura le Breton impassiblement.
--As-tu vu nos hommes?
--Tous.
--Déjà?
--Oh! j'ai passé mon inspection sans en avoir l'air.
--Sont-ils en train?
--De vrais terriers! ils vous poursuivront le bleu au fond des enfers!
--Bravo!
Un à un arrivèrent les chefs de bataillon et les chefs de compagnie. Ils firent leur rapport. Chacun de leurs hommes avait sur lui soixante cartouches et un jour de vivres.
Jean leur donna l'itinéraire.
Il fallait partir à cinq heures. On irait jusqu'au delà du lac de Grandlieu, entre Château-Thibaut, et la Maine.
Puis, là, on attendrait ceux de Clisson. Probablement que les gens de Clisson arriveraient à midi. Alors, si on battait les bleus, on pouvait marcher droit sur Nantes, l'objectif général.
Dans ces guerres de buissons, où l'avantage n'est pas toujours au nombre, le tambour et la trompette sont trop bruyants: on ne s'en sert pas. Aussi, les chefs d'escouades donnaient leurs ordres par de légers coups de sifflet.
À cinq heures et quart, Henry et Jean-Nu-Pieds, à cheval, sortaient du bois.
La première étape se fit tranquillement. De temps à autre, le marquis de Kardigân jetait un regard étonné à ses côtés. Aubin Ploguen n'y était pas.
Un peu avant d'arriver à Château-Thibaut, le Breton parut.
--Enfin, te voilà! lui dit son maître.
Il n'était pas seul.
Pinson l'accompagnait.
--J'étais avec ce petit, maître, répondit Aubin. Son père me l'a confié. C'est à côté de moi, et à côté de vous, si vous le permettez, qu'il tirera son premier coup de feu...
Nous le répéterons, car la chose pourrait paraître invraisemblable.
Jusqu'alors, jamais Jean-Nu-Pieds n'avait remarqué le petit Pinson. Il est vrai que le jeune garçon se tenait avec soin hors de la portée du regard du marquis.
Pourtant, ce matin-là, Jean l'aperçut, et ne put s'empêcher de tressaillir.
--Dieu! balbutia-t-il.
--Hein! qu'as-tu donc? demanda Henry de Puiseux.
--Rien!... rien.
Petit-Bleu jeta un regard à son ami, et pensa:
--Pauvre Jean! il pense à elle!
Par un mouvement brusque, le cheval d'Henry bondit et se trouva à côté de Pinson; ils marchèrent ainsi l'un près de l'autre.
--Ma parole! murmura le jeune homme, mes soupçons de l'autre nuit me reviennent en foule ce matin... Il est bien drôle, ce petit Pinson?
Mais Henry n'eut pas le loisir d'approfondir la question.
Deux éclaireurs des chouans arrivaient au petit galop, annonçant que les troupes de ligne, au nombre de douze cents hommes, et commandées par le général Dermoncourt en personne, paraissaient au loin sur la côte.
--On va en découdre, dit Aubin Ploguen. C'est mon opinion.
--Préparez vos armes! commanda Jean.
L'ordre se répéta dans toute la colonne.
--Dis donc, mon gars Aubin, prononça gravement Petit-Bleu, nous ne sommes qu'un contre deux, on pourra les battre.
--C'est mon opinion...
Dans un coin de ce qu'on appelait «l'état-major», se trouvaient deux de nos connaissances: la Pâlotte et son fils.
Bien qu'ils ne portassent pas de fusils, leur rôle ne devait pas être moins glorieux, ni moins important. Jacquelin et sa mère traînaient une petite charrette à bras, contenant de la charpie et des médicaments.
Aller chercher des blessés sur le champ de bataille, c'est aussi beau que de se battre.
Les bleus arrivaient en masses serrées par la route montante qui va de Nantes à Pornic et passe par Château-Thibaut, en faisant un coude vers la Maine.
Quand ils furent arrivés au sommet de la montée, on put apercevoir briller au loin les canons des fusils, aux reflets des rayons du soleil.
--Allons! dit Henry, dans une demi-heure, le bal commencera.
Jean-Nu-Pieds disposa sa petite armée en deux corps: l'un, commandé par Henry, alla se poster à l'est du lac de Grandlieu; l'autre resta sur la route, échelonné en petites bandes serrées.
Le premier devait prendre les bleus de côté, pendant que le second attaquerait de face.
Aubin Ploguen avait détourné son attention des troupes de ligne pour examiner Pinson.
Pauvre Pinson! Il semblait bien en peine d'armer son fusil, et même de glisser une cartouche dans le canon.
Le Breton sourit:
--Ma foi, pensa-t-il, il faut que je lui montre, au petit, que j'ai tout deviné.
Il s'avança vers Pinson, et lui dit tout bas:
--Mademoiselle, vous allez vous faire tuer, si vous restez là à rien faire.
Fernande devint pâle.
--Bah!... Tenez! je vous aime, moi, parce que vous l'aimez, lui! Et puis, il faut que vous soyez brave, et bonne comme vous êtes belle, pour risquer votre vie comme cela.
--Vous savez donc?
--Tout!... mais chut!... D'abord comprenez-moi bien, voilà ce que vous allez faire. Savez-vous tirer? Non. Eh bien, la Pâlotte vous fait des signes, là-bas; elle aura besoin de vous, c'est un poste de combat, allez! que le sien! Si le maître vous voyait si gauche, il soupçonnerait...
--Oh! merci! merci!
Pinson ne se le fit pas répéter: il se glissa à travers les chevaux et rejoignit la Pâlotte.
... Les bleus avançaient. Encore trois minutes, et ils seraient à portée de fusil. Jean avait défendu qu'on tirât un seul coup de fusil avant qu'il eût donné le signal en levant son épée.
Il se tourna vers ses hommes:
--La prière! dit-il.
Ce fut un merveilleux spectacle.
L'ennemi était là... et, chose horrible! l'ennemi est le Français, un frère!--et pas un de ceux que menaçait le danger prochain, ne pensa à se défendre avant d'avoir prié Dieu.
Sur l'ordre des chefs, répété de rang en rang, ils mirent tous un genou en terre.
Le vieil aumônier prononça:
_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti... Amen!..._
Les bleus étaient à vingt mètres.
--Feu! cria Dermoncourt.
... Et pas un chouan ne bougea.
Qu'importaient les coups de fusil, qu'importaient la mitraille et la mort! La prière n'était pas terminée!
--_Amen!_ répondirent-ils tous d'une seule voix, quand l'aumônier acheva la bénédiction...
On entendit Dermoncourt qui répétait:
--Feu!
Une seconde décharge vint faire tourbillonner le plomb et le fer au milieu des héros pensifs et calmes.
--Debout! dit Jean-Nu-Pieds, debout, et en avant!
Puis se découvrant comme jadis son père à Paris:
--Vive le Roi! prononça-t-il lentement.
Ce fut une trombe.
Les paysans bondissaient comme de jeunes étalons longtemps enfermés dans une clairière, et qu'on lâche soudain à travers la prairie.
Ils s'étaient jetés en avant, d'un mouvement tellement irrésistible que les premières lignes des bleus cédèrent.
Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps à corps. Quand, à travers la fumée, on distinguait une éclaircie, on voyait s'entremêler furieusement la blouse et le veston bleu du lignard.
Dermoncourt se multipliait. C'était un lion. Pâle, anxieux, mais calme, la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant à la main, le général se rappelait, sans doute, ses charges héroïques de Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna.
Hélas! ce jour-là, c'étaient des Français qui se battaient contre des Français!
Jean-Nu-Pieds savait être à la fois le soldat et le chef: le soldat pour faire sa trouée, le chef pour commander.
Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire, faisaient feu les uns après les autres, lentement, méthodiquement, pour ainsi dire.
Pendant que le petit corps d'armée de Jean supportait le gros de l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche. Dermoncourt eut peur d'être tourné, et fit former à ses hommes un triangle énorme, dont la pointe portait à droite; la base répondait aux chouans de Petit-Bleu, les deux autres côtés, angles aigus, tiraient sur ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les commandements hâtifs.
Trois fois les Vendéens brisèrent les lignes ennemies, trois fois celles-ci se reformèrent. Mais, malgré la supériorité de leur nombre, les soldats de Dermoncourt furent obligés bientôt de reculer.
Ils reculèrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui s'accule contre un fourré pour s'élancer mieux. Le plan de Dermoncourt était d'entraîner derrière lui les chouans dans le village de Bersaunes. Bersaunes était alors un hameau de trente feux. Sa petite église se projette en avant, et fait angle droit avec la route.
Le combat se continua ainsi, en tirailleurs de part et d'autre, les chouans avançant et les lignards reculant toujours.
Au milieu du village de Bersaunes, les deux corps se réunirent.
Henry était noir de poudre; ses vêtements déchirés comme ceux de Jean-Nu-Pieds montraient que lui aussi savait aussi bien se battre que commander.
Quant à Aubin Ploguen, chacun de ses coups abattait un homme.
--Allons! la partie est gagnée, pensa-t-il, en voyant que le mouvement de retraite des bleus continuait à s'effectuer.
La Pâlotte, Pinson, et Jacqueline ne chômaient pas.
Hélas! les blessés tombaient, les hommes mouraient!
C'était merveille de les voir tous les trois allant relever, panser, transporter en lieu sur ceux qui restaient en chemin.
Tout à coup, après une décharge furieuse des bleus, Pinson jeta un grand cri. Jean-Nu-Pieds venait de tomber. Il s'élança. Le jeune chef avait eu son cheval tué, et sa jambe était prise sous la selle. Pinson l'aida à se dégager.
--Merci!... balbutia Jean.
Pinson mit la main sur son coeur.
--S'ils l'avaient tué? se dit-il.
Puis, en souriant, il ajouta:
--Eh bien! s'ils l'avaient tué, la mort n'était pas loin...
Le village de Bersaunes était franchi, les bleus reculaient toujours.
Par bonheur, Jean-Nu-Pieds aperçut sur la gauche un bouquet de bois. Il eut la prudence de deviner que là se cachait un danger.
--Halte! cria-t-il.
En effet, derrière le bouquet de bois, Dermoncourt avait masqué trois batteries de campagne. Il cria un commandement d'une voix de tonnerre, qui domina le fracas des coups de fusil, et les canons furent pointés...
Il y eut un instant d'arrêt terrible parmi les chouans. Eux n'avaient pas d'artillerie. Ces gueules de bronze menaçantes les épouvantèrent pendant quelques secondes... Mais Jean cria:
--Enfants! nous n'avons pas de canons; prenons ceux-là pour en avoir!
Les Vendéens répondirent par une acclamation, et le combat recommença...
La première partie de la bataille avait duré de neuf heures à onze. Pour Jean-Nu-Pieds, il fallait tenir bon jusqu'à midi, au besoin une heure du soir, pour donner le temps à ceux de Clisson de les rejoindre.
Mais la chance avait tourné. Les canons faisaient grand mal. Jean fit s'éparpiller tous ses hommes, en leur ordonnant de tirailler. Ils couvraient ainsi un espace considérable. C'était presque annihiler la portée meurtrière de l'artillerie.
La tactique était bonne, et avait réussi maintes fois en Vendée, pendant les grandes guerres contre la République, alors que Henri de La Rochejacquelein disait à ses chouans:
--Egaillez-vous, mes gars!
En ordonnant ce mouvement, le seul qui pût sauver sa petite armée, Jean-Nu-Pieds savait parfaitement que c'était compromettre le succès de la journée, jusque-là obtenu.
Mais, au point où on en était arrivé, il ne s'agissait plus de vaincre; seulement, il fallait tenir, tenir jusqu'à l'arrivée des Vendéens de Clisson.
Dermoncourt fit cesser le canon. Lui aussi avait fait la guerre, jadis, en 1799, et il savait que le canon ne peut rien contre des hommes disséminés à droite et à gauche.
Ce fut la deuxième phase du combat.
Il pouvait être midi.
Midi, et les gens de Clisson ne venaient pas!
Cette seconde partie de la bataille dura deux heures pleines, de midi à deux heures du soir. De chaque côté les pertes étaient énormes. Mais, de chaque côté aussi, on continuait à se battre avec le même acharnement. Les hommes tombaient.
La Pâlotte, Jacquelin et Pinson couraient çà et là sans s'occuper des balles qui sifflaient à leurs oreilles.
Petit-Bleu et Jean-Nu-Pieds, démontés tous les deux, faisaient le coup de feu comme le premier venu de leurs paysans.
Jean-Nu-Pieds était pâle.
--Est-ce qu'ils ne viendront pas? murmurait-il.
Ils ne venaient pas!
--Maître, dit Aubin Ploguen en s'approchant du chef, si on faisait le signal!
--Tu crois qu'ils entendraient?...
--C'est mon opinion.
--Alors, soit... mais pas toi. Holà! un homme pour mourir? appela-t-il.
Il s'en présenta cent.
Qu'était-ce donc que le signal?
Jean ne s'était pas trompé en demandant un homme pour mourir:
Il s'agissait de monter tout en haut du clocher de Bersaunes, et de recommencer ce qu'avait fait M. de Carlepont à Marseille, c'est-à-dire de sonner le tocsin.
C'était entreprise folle.
Le clocher se détachait net et clair dans le ciel. Celui qui se hasarderait à y monter servirait de point de mire aux fusils des bleus...
Déjà un chouan grimpait. Il grimpait du côté qui regarde le lac de Grandlieu.
La fusillade, en bas continuait. Parce qu'un homme va mourir entre ciel et terre, d'autres hommes peuvent bien mourir en même temps...
Le son des cloches commença à tinter légèrement, cloches de petit clocher. Le chouan frappait de la crosse de son fusil sur le bourdon et lui arrachait une plainte lente, désolée, lugubre...
Dermoncourt frissonna à ce réveil-matin. Le tocsin! Il se rappelait la terrible signification que ce signal avait autrefois, quand il appelait les chouans à la lutte, à travers les bruyères et les genêts!
--Abattez-moi celui-là! cria-t-il, en montrant du doigt le Vendéen qui frappait sur la cloche.
Déjà un second chouan grimpait à son tour dans la petite tourelle. Au moment où celui-ci mettait le pied sur la plate-forme de bois, le premier qui sonnait recevait une balle en plein coeur et tombait du haut en bas.
La cloche ne s'arrêtait pas. Le vivant prenait la place du mort, voilà tout. Les cent hommes «pour mourir» étaient prêts. Ce fut à qui monterait.
Les bleus avaient dans leurs rangs de merveilleux tireurs. En trois coups, ils abattaient le sonneur.
Les Bretons se relayaient sans hésiter à ce poste sublime...
Tous savaient ce qui les attendait là-haut. Mais il n'y avait pas un silence d'un instant. Le bourdon résonnait. La cloche ne s'arrêtait pas.
Le huitième sonneur de cloches ne parvint pas jusqu'au sol dans sa chute. Il resta accroché en chemin.
Le neuvième bondit sur lui-même, et, quoique déjà mort, vint se briser le crâne sur le chemin.
Le dixième resta sur place.
Les bleus visaient le sonneur, et les sonneurs arrivaient en foule pour le remplacer. Il fallait bien donner le signal à ceux de Clisson! La cloche ne s'arrêtait pas.
Le vieil aumônier s'était remis à genoux, et à chaque chouan qui tombait du haut en bas de l'église, il disait, les bénissant: