Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 20
Assise à l'arrière on n'eût pu reconnaître son sexe. Était-ce un homme on une femme, cette statue sombre qui se tenait là immobile?
La barque filait toujours, entraînée par le remous caché.
La Pâlotte regardait fixement le petit gars. Un éclair d'orgueil se lisait dans son regard.
De temps à autre, elle reportait les yeux sur la côte, et ne pouvait cacher sa joie en la voyant fuir du regard.
Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Pâlotte étendit la main et toucha Pinson à l'épaule.
La jeune fille souriait tristement dans son rêve. Elle murmurait encore le refrain de la naïve chanson bretonne:
Je ne peux pas me consoler, Mon ami vient de s'en aller!
--Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Pâlotte.
Une seconde fois elle éveilla Pinson.
L'enfant ouvrit les yeux, et aperçut devant lui cette ombre assise.
--C'est vous, Jérôme? dit-il.
La Pâlotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb sur elle l'enveloppa de clarté.
--C'est... c'est vous!... balbutia Fernande.
--Oui, c'est moi.
--Pourquoi? Dieu! Pourquoi?...
--Pourquoi je suis ici? Parce que je me méfiais de vous. J'ai tout entendu la nuit dernière; et je suis sûre, maintenant, de ce que je ne faisais encore que soupçonner.
--Je... je ne... comprends pas.
--Vous allez comprendre, reprit la Pâlotte de sa voix glacée. Ah! vous avez cru que je vous laisserais trahir le maître, le vendre? Allons donc!
Fernande se souleva à moitié sur le banc vermoulu de la barque.
--Trahir le maître! le vendre! moi! Trahir Jean?... Oh!
Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la conviction de la Pâlotte fut un moment ébranlée.
--Je veillais, continua-t-elle bientôt, je veillais et je sais tout maintenant. Vous êtes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les livrer; pour connaître le fort et le faible de vos prétendus amis et les livrer. Ne niez pas... j'ai tout entendu la nuit dernière, je vous le répète.--Vous n'êtes pas le fils de Gouësnon. Qui êtes-vous donc, sinon un espion? vous qui d'un mot calmez la colère d'un général et faites rendre la liberté à un chouan?
Et comme Pinson, écrasé de stupeur, ne répondait pas elle ajouta:
--Je vais vous le dire, vous êtes un espion! Tu es un de ces maudits qui viennent...
La Pâlotte ne put continuer.
Comprenait-elle le passé? Comprenait-elle qu'elle avait joué, elle aussi, ce rôle odieux qu'elle reprochait à Pinson?
--N'importe! je te tiens là et tu vas mourir!
--Mourir!
--Oui.
--Mais...
--Tais-toi. Tu ne saurais m'émouvoir. Tu vas mourir. Ton Jérôme, ce complice de ton crime, est prisonnier des nôtres à l'heure qu'il est. Ah! tu te croyais en sûreté chez ce Grégoire, dont tu lui avais ouvert la maison? Eh bien, moi, je l'ai dénoncé aux chouans, et, à cette heure, il est transporté dans les bois de Machecoul... Tu vas mourir!
--Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai...
--Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'étouffer! Puissent-elles être assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que tu dormais... là-bas... dans la cabane... j'ai pris une vrille, et patiemment, pendant deux heures, j'ai creusé le fond de cette barque. Que j'ôte le tampon de feuilles placé dans cette plaie de l'esquif, et...
Fernande poussa un cri sourd.
Elle comprenait!...
En effet, l'eau commençait à entrer dans la barque; elle perçait à travers les feuilles vertes que la Pâlotte avait mises dans le trou fait par la vrille.
--Malheureuse! s'écria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'étais!... et vous avez cru!... Jérôme, que vous croyiez un complice, Jérôme est un ami de Jean, comme moi. Il voulait pénétrer dans les bois de Machecoul pour voir le maître... Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura vu... Savez-vous d'où il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait à Machecoul prévenir M. de Kardigân d'une trahison qu'il a surprise...
--Après? et vous?
--Moi?...
Fernande hésita un moment.
Puis, d'un brusque geste, comme si elle eût deviné qu'elle était entre la vie et la mort et qu'il n'y avait pas à hésiter, elle arracha sa perruque blonde.
La Pâlotte resta stupéfaite.
Elle avait une femme devant elle.
--Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur.
--Vous... une femme!
--Oui.
--Pourquoi ce déguisement?
--Ceci est mon secret.
--Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupçon. Une femme qui se déguise et vient pour nous... c'est un espion! Je me rappelle la légende qui m'a été contée, la légende de 93. Ce chef vendéen que le Directoire ne pouvant écraser par les armes, fit vaincre par une femme à lui!
--Malheureuse!
--Écoutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de Jérusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connaître et le redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous êtes, ou sinon...
Fernande secoua la tête.
--Je ne vous le dirai pas.
--Alors...
--Vous me tuerez?
--Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se débarrasser de lui! Je n'ai qu'à ôter ces feuilles, et...
Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait auprès de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-être, et ne pas être reconnue par lui... Non! non! ce serait trop affreux.
Ah! si la mort était venue quand elle se trouvait à Paris, souffrante et malheureuse, oh! comme alors elle l'eût acceptée avec joie!
Elle voulut vivre.
D'un mouvement rapide, elle se leva.
--Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas... Je parlerai.
--Enfin!...
--Je suis une femme qui aime M. de Kardigân et qui est aimée de lui. Un crime nous sépare... Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui... J'ai voulu respirer le même air que lui. Comprenez-vous?
Si elle comprenait!
Un frémissement fiévreux agitait le corps de la Pâlotte. Son visage était devenu soudainement d'une pâleur mortelle.
--Ah! vous l'aimez... et il vous aime?...
Elle se dressa de toute sa hauteur.
--Vous voyez où nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive... Jamais! c'est impossible. Moi, je suis forte, j'ai joué avec les vagues tout enfant... Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir.
--Grand Dieu!
--Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais lu dans les vôtres? Vous l'aimez et il vous aime... Eh bien! c'est pour cela que vous allez mourir!
--Par pitié!
--Je l'aime, moi aussi, dit-elle.
Et elle arracha le tampon de feuilles qui empêchait l'eau de pénétrer dans la barque.
Le trou fait par l'outil n'avait guère que dix millimètres de diamètre, aussi l'eau ne pénétrait que lentement.
Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli un instant, si tout en elle s'était révolté à la pensée de la mort, elle retrouvait sa force en présence du danger.
La Pâlotte n'avait pas bougé.
Elle regardait, avec étonnement cette fois, la créature qui une minute auparavant, implorait sa pitié, et qu'elle voyait maintenant impassible...
... L'eau entrait. Elle était au tiers de la barque qui penchait légèrement.
Fernande répéta:
Je ne peux pas me consoler, Mon ami vient de s'en aller.
Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel:
--Une dernière grâce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive à la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir seule!...
La barque s'arrêta court dans le mouvement d'évolution où l'entraînait le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au point de la rendre immobile.
--Partez!... répéta Fernande.
Elle se leva toute droite.
--Vous ne me craindrez plus bientôt, murmura-t-elle avec un sourire triste.
Elle ajouta d'une voix plus basse:
--Mon Dieu, ayez pitié de moi! mon Dieu, pardonnez-moi... comme je lui pardonne, à elle qui me tue!
Au même moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les flots...
Mais le pardon suprême de sa victime avait bouleversé le bourreau.
Dès que la Pâlotte reparut à la surface de l'eau, elle saisit Fernande par le bras et la soutint un moment.
--Voulez-vous donc prolonger mon agonie? râla la pauvre enfant. Laissez-moi, laissez-moi!
--Non..., je ne commettrai pas ce crime... Au secours! au secours!
La Pâlotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la haine qui gonflaient son coeur quelques minutes auparavant disparaissaient.
Elle avait honte du crime commis.
Mais si elle était forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait atteindre le rivage, ayant ce fardeau à traîner, car la jeune fille était évanouie.
--Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux!
En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas veillé.
Gouësnon, au réveil, s'aperçut de la disparition de ses deux compagnes de voyage.
Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait être minuit. Le ciel resplendissant inondait d'une clarté vague le lac qui miroitait.
Il aperçut au loin la barque qui dérivait lentement; tout à coup il la vit s'arrêter, tourner sur elle-même et sombrer.
Alors, il se jeta à l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des deux formes blanches qu'il distinguait.
Il arriva à temps.
La Pâlotte, épuisée, se soutenait à peine.
--Vivante! s'écria-t-il, en voyant Fernande, la tête appuyée sur l'épaule de la Pâlotte.
--Allez... sauvez-la!... murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour moi seule... Sauvez-la!...
Gouësnon la saisit, et la Pâlotte allégée par ce secours inespéré, put le suivre. Mais au moment où elle se laissa tomber sur le rivage, elle roula évanouie à côté de sa victime.
Le vieux chouan était fort embarrassé, ayant devant lui deux femmes sans connaissance.
Mais, heureusement, il était homme de ressource. Il courut à Château-Thibaut et demanda du secours.
Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence, ce fut à qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Pâlotte. Puis, personne dans le village n'aurait osé refuser quelque chose à Gouësnon.
Une heure après, Fernande et Jacqueline sortaient de leur évanouissement au château de M. Grégoire, dans une chambre bien chauffée et couchées dans des lits improvisés.
La jeune fille reconnut aussitôt où elle était.
Mais la Pâlotte jetait autour d'elle des regards indécis et étonnés.
--Où suis-je? balbutia-t-elle.
--Chez moi, madame.
--Chez vous?...
Jacqueline se voila le visage de ses deux mains.
--Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que j'allais mourir?
--Oh!
--Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?...
Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle entra. Fernande se tut.
--Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne.
--Oui, mam'selle.
--Eh bien, Huberte, tu sais où est la chambre que j'occupe, quand je viens à Château-Thibaut avec mon père?
--Oui, mam'selle.
--Va chercher du linge pour _mon amie_ et moi...
Mon amie!
La Pâlotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui était supérieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer!
Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de Jacqueline:
--Vous n'avez rien répondu tout à l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc pas être mon amie?
--Ah! vous demandiez pardon à Dieu, là-bas... C'est à moi de vous demander pardon... Je suis une misérable! J'ai voulu vous tuer... je vous haïssais.
--Écoutez, reprit Fernande; vous avez réparé votre crime en voulant me sauver, en risquant de mourir vous-même. Vous souffrez comme moi... vous souffrez moins! Vous êtes séparée de lui par son amour pour moi... moi, je suis séparée de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a pas le droit de faillir. Et vous avez été jalouse de moi? On n'est pas jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui...
Alors, d'une voix frémissante, Fernande raconta à la Pâlotte quel obstacle s'était soudainement dressé entre elle et le marquis de Kardigân.
A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus pâle, comme si le souvenir du passé achevait de la torturer.
La Pâlotte écoutait, les yeux baissés. Ce récit naïf et troublé lui rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-même ressenties.
--Oui, vous êtes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abîme qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abîme creusé entre lui et moi. Vous m'avez appelée votre amie... je serai plus que votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai été criminelle; je ne pourrai oublier mon crime que par le dévouement. L'acceptez-vous, ce dévouement? et voulez-vous que je sois vôtre?... Voulez-vous n'avoir qu'à prononcer un mot qu'à faire un geste pour me trouver prête à vous obéir?
Fernande sourit.
Elle attira doucement la Pâlotte vers elle, et la serra sur son coeur.
Elles achevaient à peine cette causerie, quand on frappa à la porte.
Gouësnon entra, accompagné d'un paysan.
C'était un grand gaillard, aux épaules carrées, au teint coloré, aux yeux profondément enfoncés dans le visage. Un mélange de finesse, de loyauté et de force.
--Mam'selle Fernande, dit Gouësnon, voila le gars Jean-Marie qui vous demande.
--Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle.
--Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui venait de votre part. C'est-y vrai?
--Oui.
--Il a demandé qu'on le fît entrer au château.
--En effet, je le lui avais permis.
--Alors, ce n'était donc pas un vilain homme?
La Pâlotte rougit et détourna la tête.
--Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et brave coeur.
--Ah!
--Eh bien?...
--Eh bien, mam'selle, on est venu me prévenir que ce gars-là pourrait bien être un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlevé d'ici et conduit là-bas au maître, dans les bois de Machecoul.
--Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait être le bienvenu ici...
--C'est que...
--Parle, allons!...
--Votre père est bleu, mam'selle, et...
Fernande pâlit.
--Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de soupçonner Fernande Grégoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la même? Qui allait voir vos pères et vos enfants pauvres? qui soignait vos femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en!
Le robuste paysan tournait gauchement son béret entre ses doigts calleux.
Il était consterné.
--Mam'selle!...
--Va-t'en!
--Je vous en prie, mam'selle...
--Va-t'en! te dis-je.
Jean-Marie sortit à reculons.
Quant à la Pâlotte, elle pleurait...
XV
TRAHISON
Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jérôme Hébrard était arrivé à Château-Thibaut, demandant qu'on le conduisît à la maison de M. Grégoire.
Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit à lui servir de guide.
Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donné.
Mais il avait compté sans la Pâlotte.
A sept heures, le même soir où se passaient les événements que nous venons de raconter, quatre chouans arrivaient à Château-Thibaut, enlevaient l'ouvrier et le conduisaient «au maître» dans les bois de Machecoul.
Le maître, c'était Jean de Kardigân.
Aussi, le lecteur devine quelle réception le gentilhomme fit à l'ouvrier. Il se hâta de le mettre en liberté; et, pour plus de sûreté, il lui donna un laisser-passer écrit et signé de sa propre main. Mais cela ne suffisait pas à Jérôme.
Sans trahir le secret du déguisement de Fernande, il expliqua à Jean-Nu-Pieds que c'était pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu étonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hébrard une préoccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entraîna à l'écart.
--Est-ce personnel, ce que vous avez à me dire? demanda-t-il
--Oui et non, monseigneur.
--Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que nous poursuivons?
--Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-là?
--Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et...
--Vous avez raison. Ce que j'ai à vous révéler est grave. Agissez comme vous l'entendrez.
Jean appela Henry de Puiseux. Il présenta les deux hommes l'un à l'autre; mais, malgré la différence des situations sociales, ils s'étaient compris et estimés au premier regard.
Est-ce que les êtres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitôt?
--Voici, dit Jérôme. Nous autres, les républicains de Paris, nous préparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons résolu d'attendre que la Vendée ait commencé, pour que le gouvernement ait affaire à deux ennemis au lieu d'un. Or, un des nôtres a réussi à s'introduire à la préfecture de police. Là, il a entendu parler des troubles de Bretagne...
Jean et Henry prêtaient une oreille attentive à ces paroles. On comprend de quelle importance elles étaient pour eux.
--Malgré l'importance des armements, malgré même la présence de Madame la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un employé supérieur expliqua que le ministère avait un moyen de s'emparer de Madame, _quand il voudrait_...
Jérôme souligna ces trois derniers mots de manière à bien faire comprendre aux deux amis toute leur importance.
--Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a là-dessous quelque trahison. Vous êtes prévenus. Agissez.
Henry et Jean réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre.
Certes, il n'était pas impossible que le roi Louis-Philippe voulût laisser éclater l'insurrection en Vendée pour l'étouffer après plus grandement.
C'était la politique suivie à Marseille, et l'événement venait de prouver qu'elle était bonne.
Pourtant, bien qu'en tout temps, hélas! la trahison ait été l'arme commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'armée royaliste il pût se trouver un Judas capable de vendre sa reine.
Saint Jean disait la même chose, et pourtant le Christ fut vendu pour trente deniers!
Jean de Kardigân se leva.
--Merci, ami, dit-il à Jérôme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons croire à une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte à main armée... soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats, mais un traître, voilà ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce traître il faudrait le trouver. Où peut-il être? Dans nos rangs? C'est impossible! Ami, ceux qui se jettent coeur et âme dans une entreprise comme la nôtre savent ce qu'ils font.
Ils apportent leur vie entière, sans arrière-pensée, et ne demandent rien en échange. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un misérable parmi nous, je ne le crois pas!
--Et s'il n'est pas parmi vous?
--Comment?
--S'il est à côté, dans l'ombre, préparant son piège et son infamie?
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure!
--Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une guerre comme la nôtre, on n'a pas le droit de rien négliger. Je partirai demain matin pour la résidence de Madame...
--Et moi, répliqua Jérôme, je partirai demain pour Paris.
--Déjà!
--J'ai mon devoir là-bas, comme vous avez le vôtre ici.
--Adieu, alors...
Les deux hommes étaient émus en se quittant. En de pareilles aventures, l'un était-il sûr de revoir l'autre?
Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jérôme Hébrard, qui pour lui était un étranger.
Mais quand l'ouvrier se fut retiré, il entraîna Jean-Nu-Pieds dans une promenade sous bois.
--Écoute, dit-il, tu étais le chef, je n'avais pas le droit de formuler une opinion contraire à la tienne; mais maintenant que nous sommes entre nous, veux-tu me laisser te la faire connaître?
--Parle.
--Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jérôme est beaucoup plus grave que tu ne le penses.
--Quoi! tu craindrais!...
--Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu... comment dirais-je?... un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu répugnes à admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit toujours être considéré comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orléans, que tu appelais tout à l'heure le roi Louis-Philippe... (et tu lui faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orléans n'a pas été pour rien professeur de mathématiques. Il sait compter, et il sait surtout que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a, à cette heure, la plus grande peur de ce qui se passe en Vendée. La petite résistance que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer, sois-en sûr. On lui a raconté, M. Thiers et autres, que nous préparions une Vendée. Or, c'est là un nom qui doit lugubrement tinter à ses oreilles. Vendée! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein, de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulévrier, c'est-à-dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'épouvantent. Donc, il doit être peu rassuré.
--Je le crois, mais après?
--Après? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'armée française, avec ses généraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout à fait lui sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pères ont vaincu cent fois les armées victorieuses de la République. Donc, il ne sera pas fâché de se débarrasser de nous... Comprends-tu?
--Tu as raison!
--Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine à croire les choses; mais c'est une justice à te rendre, quand on te les explique, tu deviens raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orléans, qui est très-intelligent... (car il est très-intelligent!) aura trouvé infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enlevée, il n'y a plus de Vendée possible.
--Certes.
--Et quand il n'y aura plus de Vendée possible, ledit duc d'Orléans dormira tranquille. Tu es convaincu?
--Oui.
--Bravo! Alors, je vais faire la même chose, moi aussi.
--Dormir?
--Un peu.
--Bonne nuit.
--Tu pars demain matin?
--A cinq heures.
--Je t'escorterai une heure ou deux.
Les deux amis se séparèrent.
Le lendemain, dès l'aube, ils montaient à cheval, vêtus en paysans qui vont vendre leur blé ou leur avoine au marché. Les chevaux étaient forts et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers de race.
Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son maître; lui-même avait désiré rester, sous prétexte que sa présence était nécessaire au camp.
Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Legé, où il présumait trouver Madame.
Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta à trois lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec soin des chemins détournés, au lieu de suivre la ligne droite, toujours dangereuse dans une pareille guerre.
Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame.
Dès qu'il eut dit son nom, on le fit pénétrer auprès d'un petit paysan.
Ce petit paysan était Petit-Pierre, autrement dit la régente de France.
XVI
LE CONSEIL DE GUERRE
--Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au jeune homme.
Elle s'arrêta et reprit en riant:
--Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'êtes plus marquis, vous êtes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale: je suis Petit-Pierre.
Et comme Jean s'inclinait.
--Qu'aviez-vous à me dire? ajouta Petit-Pierre.
--Madame...
--Encore!
--Eh bien, _ma Tante_...
--Petit-Pierre!
--Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voilà ce qui m'amène auprès de vous. Hier, un ami de Paris est venu à mon cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les républicains de Paris,--il est républicain,--préparent un mouvement qui doit correspondre avec le nôtre, de manière à jeter le gouvernement dans un double embarras.
--Bon, cela.
--Attendez, Mada...
--Encore!
--Petit-Pierre! Or, mon ami est un coeur loyal, un homme incapable de trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministère préparait une trahison contre vous.
--Contre moi?
--Oui.
Petit-Pierre était devenu sérieux.
--Continuez, dit-il.