Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 2

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--Ah! les femmes s'en mêlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu!

Il abattit son fusil dans la direction de Marianne.

M. de Kardigân voulut arracher au danger son bien-aimé fardeau.

Mais il était trop tard.

Marianne eut un tressaillement intérieur qui tendit son corps dans un spasme suprême... puis ses bras retombèrent inertes.

--Père... père! balbutia-t-elle encore.

Elle était morte.

M. de Kardigân se jeta dans l'hôtel, et, là, déposa la pauvre enfant sur un de ces lits improvisés par sa généreuse charité.

Puis lui-même, accablé par ce nouveau coup, perdit connaissance et s'évanouit.

* * * * *

La seconde journée s'acheva comme la première. Quel chemin de croix pour cet homme, qui venait à Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son chemin ne rencontrait que des tombes!

Quand il revint à lui, la nuit--la seconde!--couvrait la ville.

Le sentiment de la réalité, se réveillant en lui avec la douleur, lui rappela ces deux deuils qui l'écrasaient.

On avait transporté Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait sur le lit, revêtue encore de son uniforme de soeur de charité.

M. de Kardigân, vieilli de cent ans, courbé en deux par l'angoisse et le désespoir, tenait sa tête cachée dans les draps du lit.

La balle avait traversé le coeur. La jeune fille semblait dormir: son visage, laissé calme par ce grand repos de la mort, souriait encore.

Le père regardait; ses yeux étaient secs. Il avait tant pleuré qu'il n'avait plus de larmes!

--Elle aimait les fleurs... dit-il.

Alors il alla péniblement, se traînant plutôt que marchant, vers une serre naturelle où croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des plantes embaumées.

Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant à la pauvre morte aimée un linceul de clématites, de camélias et de roses.

Puis il reprit sa prière.

Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvré un peu de raison, elle supplia son cousin de quitter cette chambre.

--Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent être aimés d'un amour égal. Louis attend!

M. de Kardigân se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet.

Il voulut s'éloigner; mais comme un aimant invincible l'attachait à ce lit; il se précipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de caresses ce front glacé.

--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me la prisses!

IV

LA TROISIÈME JOURNÉE

M. de Kardigân eut une idée pieuse pendant qu'il quittait sa fille morte pour aller retrouver son fils mort.

Il voulut réunir dans la même tombe ces deux êtres, dont l'aîné n'avait pas vingt-six ans, comme ils avaient été réunis dans la vie.

Aubin Ploguen était resté à la même place.

--Lève-toi, mon gars, dit le marquis d'une voix sourde. Prends mon fils dans tes bras, et viens!

Le directeur de l'hôpital voulut s'opposer à la volonté du gentilhomme.

Mais celui-ci le regarda en disant:

--Je suis le père, monsieur!

Au reste, Aubin Ploguen avait déjà obéi.

Le corps du jeune comte pesait à ses bras comme une plume à la main d'un enfant.

Ce fut une marche lugubre à travers cette cité sombre et agitée.

M. de Kardigân restait muet.

--Mademoiselle Marianne se porte bien? monsieur le marquis, demanda le serviteur, qui croyait adoucir ainsi la plaie saignante de son maître.

--Oui... bien... très-bien... elle repose.

Puis il retomba dans ses pensées.

Aubin ne connut l'affreuse vérité de cette réponse qu'en arrivant à l'hôtel de Riom.

Il demeura tout tremblant devant cette terrible catastrophe qui, par deux fois, torturait ainsi le coeur du vieillard.

Dieu est le souverain consolateur.

Pas une plainte, pas une imprécation n'étaient sorties de ces coeurs loyaux et religieux.

M. de Kardigân plaça côte à côte le frère et la soeur sur le même lit.

Au jour levé, il commanda deux cercueils en chêne, où il renferma lui-même ces deux êtres, qu'il avait tant aimés.

Les cercueils de chêne furent soudés ensuite dans des boîtes en plomb.

Il trouvait une sorte de volupté âpre à remplir lui-même ces douloureuses fonctions.

Puis, quand tout fut terminé:

--Viens les venger, maintenant! dit-il.

Les Mémoires de 1830 ont conservé le souvenir de deux hommes qui firent des merveilles d'énergie et de bravoure, pendant la troisième de ces journées maudites.

Enfermés dans une maison du quai Voltaire, ils se battirent comme des furieux, seuls contre quatre cents insurgés.

Exaspérés d'être décimés par ces deux héros, qui abattaient un homme à chaque coup, ceux-ci résolurent de mettre le feu à la maison.

Mais les deux hommes ne cessèrent pas leurs meurtrières attaques.

Des trous sanglants se faisaient dans la colonne révolutionnaire.

Quand les flammes dominèrent le toit de la maison, la porte cochère, barricadée jusque-là, s'ouvrit, et ils s'élancèrent au dehors, portant, l'un une hache, l'autre une poutre enflammée, avec lesquelles ils se frayèrent un passage à travers des poitrines humaines.

Ces deux hommes étaient le marquis de Kardigân et Aubin Ploguen.

Un livre, publié en 1837, raconte ce fait unique.

Toute la journée, les Bretons s'étaient battus.

Quand ils eurent élevé un holocauste héroïque à ceux qui n'étaient plus, M. de Kardigân se dirigea, toujours suivi d'Aubin, vers la caserne de la Place, où les gardes-du-corps avaient leur poste.

Naturellement les gardes-du-corps étaient à Saint-Cloud avec le roi.

Pourtant on lui dit que M. le duc de Raguse, maréchal Marmont, ayant envoyé à M. de Salis, colonel commandant les Suisses, son aide de camp M. de Guise, M. de Salis avait expédié de son côté un officier des gardes-du-corps au maréchal.

Cet officier devait coucher à la caserne, et ne repartir pour Saint-Cloud que le lendemain au soir.

--Quel est son nom? demanda le marquis.

--Le baron de Kardigân.

C'était son fils en effet.

Le Breton laissa Aubin Ploguen à la caserne, avec ordre d'annoncer à Jean son arrivée, mais de ne lui rien dire des deux catastrophes qui venaient de fondre sur la famille.

Puis lui-même gagna l'École polytechnique.

Il n'y arriva qu'à une heure avancée.

--C'est le troisième de mes enfants que je vais voir, pensa le vieillard. Vais-je le trouver mort comme les autres?

Il cherchait bien à se rassurer, en se disant que les élèves de l'École n'avaient pu désobéir à l'ordre du ministre qui les consignait.

Mais il ne croyait plus qu'au malheur.

Son coeur se serra quand il entra dans la cour de l'École.

Elle paraissait vide; de temps à autre, un polytechnicien traversait le préau en courant, les vêtements déchirés, l'oeil hagard.

Un groupe d'hommes causait vivement dans un coin.

Le marquis prêta l'oreille pour écouter ce qu'ils disaient.

--Il est mort? demandait une voix.

--Pas encore.

--Où a-t-il été blessé?

--D'un coup de baïonnette dans le ventre.

--Mais est-ce sûr?

--Très-sûr. C'est Charras et Lothon[1] qui ont apporté la nouvelle.

En entendant ces quelques mots, le gentilhomme frissonna dans tout son être. Il fut obligé de se cramponner à la muraille pour ne pas tomber.

Était-ce de son fils qu'on parlait? Allait-il perdre aussi celui-là, comme il avait déjà perdu les autres? Philippe après Marianne, comme Marianne après Louis!

La justice de Dieu a ses bornes, pourtant.

Il n'osa pas questionner...

Il est de ces questions qu'on n'ose pas faire, tant on redoute la réponse.

La cour de l'École, éclairée avec des torches, laissait quelques coins dans l'ombre. Là, s'était réfugié M. de Kardigân.

Il y gagnait de n'être pas aperçu et de pouvoir entendre.

La conversation continuait.

--Comment les élèves ont-ils fait pour sortir?

--Le général a voulu s'y opposer, mais ils l'ont presque renversé.

--Est-ce le seul qui ait été tué?

--Jusqu'à présent, on n'a pas d'autres nouvelles.

Une demi-heure--un demi-siècle!--se passa, pendant laquelle le marquis de Kardigân passa par toutes les angoisses, par toutes les tortures.

Enfin, il entendit bientôt un bruit de pas et des murmures à la porte de l'École.

On apportait un mort sur une civière. Un manteau de cavalerie le recouvrait entièrement; quatre soldats faisant partie des régiments qui avaient trahi, la portaient.

Sur le chemin de cette civière, à travers la cour, ceux qui étaient là se découvraient.

Livide, M. de Kardigân se leva en chancelant, et regarda ce manteau qui cachait le visage du mort.

Puis il marcha vers la civière et l'enleva brusquement.

--Ah! ce n'est pas lui! dit-il.

Ce cadavre était celui de l'élève Vanneau.

Le père, si frappé, put encore trouver un peu de joie au fond de son coeur.

Son fils était vivant, puisque nul autre que celui-là n'avait été tué.

De nouveau, les bruits de pas et les murmures recommencèrent.

Une vingtaine d'élèves rentraient, le fusil encore fumant sur l'épaule, ayant cet aspect sombre de gens qui se sont battus toute une journée.

--Ah! j'aurai de ses nouvelles! murmura M. de Kardigân.

Ceux qui étaient déjà dans la cour serrèrent la main des nouveaux venus.

Le Breton s'avançait déjà pour les questionner sur son fils, quand une voix dit:

--Eh bien, où est Philippe?

--Il va venir, reprit une autre.

Philippe! Il devait y avoir plusieurs Philippe à l'École.

Pourquoi celui dont on prononçait le nom eût-il été le sien?

Néanmoins son coeur battit...

Tous ces jeunes gens venaient de faire cause commune avec la rébellion. Mais, dans la loyauté suprême de son âme, le marquis croyait qu'ils avaient lutté pour le roi.

Ce gentilhomme de grande race n'eût jamais supposé qu'un uniforme français eût pactisé avec la révolution.

Aussi, rassuré sur son fils, il se félicitait en lui-même de ce qu'un de ses enfants avait pu remplir son devoir sans être frappé.

Oh! quelle ivresse pour lui de serrer son Philippe dans ses bras, encore chaud d'une lutte où il avait, sans le savoir, vengé son frère et vengé sa soeur! Philippe et Jean, c'était tout ce qui lui restait de sa famille.

Un des professeurs de l'École aperçut enfin le vieillard, courbé et brisé. Il s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il attendait quelqu'un.

--Oui, monsieur, j'attends mon fils.

--Philippe est un héros! continua le premier qui avait déjà parlé.

--Combien Kardigân en a-t-il descendu? dit le second.

Kardigân! Il ne s'était pas trompé.

--On ne sait pas, reprit la même voix. Il s'est trouvé avec Lothon au Carrousel. Cela rappelait le 10 août, comme le raconte M. Thiers. Quand nous avons brisé la grille des Tuileries, Kardigân s'est jeté, en tête de la foule, sur les Suisses et y a fait une trouée. Puis nous sommes entrés aux Tuileries où la bataille a recommencé de chambre en chambre... C'était affreux. Sans Kardigân, qui a fait sauter la cervelle d'un Suisse, j'étais tué net...

Aux premiers mots de celui qui parlait, le marquis avait frémi de joie, en entendant faire l'éloge de son fils. Puis il reçut un choc terrible, en comprenant que Philippe s'était battu contre le roi...

En entendant la phrase de l'élève, il bondit, et s'élança dans le groupe:

--Vous mentez! s'écria-t-il, mon fils n'est pas un traître! Vous mentez! mon fils n'est pas un assassin! Il a tiré l'épée pour le roi, pour son roi: je lui ai donné ma devise: Fidèle!

Au milieu de la stupeur générale, où jeta cette exclamation furieuse, un jeune homme, très-beau de visage, de haute taille, à l'allure fière et décidée, entra dans la cour. C'était Philippe de Kardigân.

--Allons, dit-il joyeusement, la bataille est finie... Vive la République!

Alors le vieux gentilhomme pâlit comme si on venait de le frapper au visage. Il se redressa, et s'avançant vers son fils:

--Misérable! dit-il...

V

LE PÈRE ET LE FILS

Tous les assistants demeurèrent consternés. Ils comprirent qu'il allait se passer quelque chose de solennel entre ce père et ce fils, mis ainsi face à face...

Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme avaient leurs habits déchirés par les mêmes balles, leurs visages souillés par la même poussière.

Ils se regardaient...

Philippe de Kardigân s'était demandé souvent ce que dirait son père quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardigân, s'était mis du côté du peuple.

Les élèves et les professeurs de l'École virent briller la croix de Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinèrent la signification de cette scène.

Comme ils voulaient discrètement se retirer, le marquis se tourna à demi vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard baissé; puis étendant son bras vers le jeune homme:

--Moi, Huon-Anne, marquis de Kardigân, gentilhomme français, je vous maudis, vous qui avez commis cette traîtrise et cette honte, étant sorti de moi!

Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante.

--Et maintenant que vous avez entendu la malédiction, messieurs, sortez ou demeurez, peu m'importe: je pars.

--Mon père! s'écria Philippe d'une voix suppliante.

--Je ne suis pas votre père!...

--C'est moi qui vous implore, moi... votre fils... votre Philippe...

--Je ne vous connais plus!

Cette scène ne manquait pas d'une grandeur sauvage et poétique.

Le ciel, illuminé d'étoiles, brillait au-dessus des acteurs du drame humain qui se jouait après le drame sanglant.

La lueur fumeuse des torches prêtait des reflets rougeâtres à ces têtes impressionnées.

Philippe pleurait...

Les élèves et les professeurs se retirèrent.

Le père et le fils étaient seuls.

--Par pitié, monsieur, écoutez-moi, balbutia le jeune homme... Si vous saviez!... Je vous aime et je vous respecte... mais la vie a ses entraînements et ses volontés. Le serment que vous aviez fait à votre roi, nul ne me l'a imposé...

--Assez!

--Oh! écoutez-moi!...

--Qu'auriez-vous à me dire? Vous êtes le seul félon qu'il y ait jamais eu dans ma famille! Je vous ai enseigné l'honneur; qu'avez-vous fait de votre honneur? Je vous ai enseigné la loyauté; qu'avez-vous fait de votre loyauté? Vous les avez flétris, souillés, déshonorés, quand ils n'étaient pas à vous, mais à ces aïeux dont vous venez, et vers qui je retourne!

--Ah! vous êtes cruel! Vous m'avez envoyé à Paris... Est-ce ma faute à moi si je n'ai pas vu la vérité où vous la voyez? si je crois à d'autres dieux que ceux que vous adorez?... Mon père, je suis coupable peut-être, mais je ne suis pas un félon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous ne me pardonnez pas!

--Je vous ai maudit!

--Souvenez-vous de ma mère... de ma mère qui m'a porté dans ses flancs! Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis sa chair... Faut-il que je me jette à vos genoux, que j'implore mon pardon... Vous voyez, je pleure, mon père!...

Le marquis regardait son enfant.

Un violent combat se livrait dans son âme. Cet homme éprouvé par des tortures si diverses, fléchissait sous le poids de tant de souffrances.

Philippe le vit pâlir et chanceler.

Il crut que son père cédait et pardonnait.

--Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante, tout, excepté l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que j'obéirai!... Aujourd'hui, mon père, je ne crois plus aux vérités que vous m'avez enseignées... Si vous aviez été là, je vous aurais tout avoué: le mensonge me révolte vous le savez bien!

M. de Kardigân découvrit son visage qu'un moment il avait caché de ses mains.

--Répondez-moi. Vous vous êtes battu?

--Mon père...

--Je veux que vous m'appreniez tout vous-même. Vous vous êtes battu?

--Oui, monsieur.

--Contre votre roi?

--Oui, monsieur.

--Vous avez tué quelques-uns de ses défenseurs?

--Oui, monsieur.

Philippe trembla, en prononçant cette réponse pour la troisième fois.

--Eh bien, parmi ces défenseurs se trouvaient vos deux frères. Votre soeur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'héroïsme et de la charité. Que me répondriez-vous si je vous disais: On a tué ton frère!

--Je répondrais: Je vais venger mon frère!

--Et si je vous disais: On a tué ta soeur!

--Je répondrais: Je vais venger ma soeur!

--Ah! vous me répondriez cela, monsieur! Alors écoutez-moi. Ces hommes, dont vous étiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos alliés, ont tué votre frère Louis, ont tué votre soeur Marianne!

--Louis!... Marianne!...

--Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez!

Philippe tomba à genoux sur le sol.

Il sanglotait.

Enfin, il embrassa les genoux du vieillard:

--Mon père, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon père, dites-moi que cette chose terrible n'a pas eu lieu... mon père!... Oh! mon Dieu!...

--Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus rien à faire ici, maintenant!

--Jean... Oh! parlez-moi de Jean...

--Il vit... Adieu!

--Non, ne partez pas encore... ne me quittez pas ainsi, désespéré, anéanti...

--Adieu!

--Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez!

--Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un...

--Je serai donc à jamais chassé de votre coeur, moi, l'aîné de la maison!

M. de Kardigân s'avançait déjà vers la porte du préau. A cette phrase de son fils, il s'arrêta et revint vers lui.

--Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'aîné de ma race! Jamais! Je préférerais briser mon écusson et en arracher ma devise! Demain, vous m'écrirez que vous renoncez à votre droit d'aînesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardigân soit un traître à sa famille et à son roi!

Philippe redressa son front et répondit d'une voix douce, mais ferme:

--Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrassé vos genoux pour implorer mon pardon... vous êtes resté sans pitié. C'était votre droit.

--C'était mon devoir!

--Mais, quoi que vous ordonniez, j'obéirai!

--Je vous défends de reparaître jamais à mes yeux... Je ne vivrai pas bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez porté le dernier coup. Comme je ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je ferai deux parts de ma fortune. Vous hériterez de moi de mon vivant, car je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous êtes mort.

--Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fierté triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardigân vous irrite dans les rangs du peuple? Je quitterai mon nom..., mais, en retour, laissez-moi vous adjurer une dernière fois... Oui, il y a des fatalités humaines; oui, c'est affreux de penser que j'étais avec ceux qui ont tué Louis... qui ont assassiné Marianne... Mon pauvre frère! lui si beau et si bon!... ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'espérais tant de joies!...

Il s'arrêta un instant.

Puis il reprit plus bas:

--Ah! c'est là mon châtiment, mon père! si vous pouviez lire dans mon coeur, vous y verriez un tel désespoir, que vous auriez pitié de moi!...

M. de Kardigân fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe.

Mais il retomba dans son immobilité.

--Eh bien! je n'hésite pas à vous obéir, continua le jeune homme. Tous vos ordres seront respectés, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne laissez point peser sur mon front cette malédiction qui me tue... Tenez! ce n'est plus même le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends qu'il est de ces traditions de fidélité qui ne doivent pas être brisées... Mais pensez que je perds le même jour mon père, mon frère et ma soeur!... Je reste orphelin et seul...

L'émotion du marquis grandissait à cet appel déchirant qui frappait à son coeur.

Il se disait que ce jeune homme était son enfant et qu'il pleurait.

S'il l'eût trouvé orgueilleux devant lui, rebelle à sa volonté, peut-être fût-il resté implacable.

--Mais au moins pitié pour le reste! acheva faiblement Philippe... Pardonnez-moi, mon père! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez pas à Jean à me haïr!

M. de Kardigân était vaincu.

--Mon Dieu, dit-il, ma parole a été plus rapide que mon coeur... Ne fais pas retomber ta colère sur la tête de cet enfant.

Philippe s'était agenouillé.

--Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon père?

--Non!

--Oui... ils sont les victimes des miens.

--Je pardonne, parce que vous n'êtes plus rien pour moi. J'accepte ce que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardigân ont toujours été fidèles!

Il fit de nouveau quelques pas vers la porte.

--Si je mourais, mon père, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous... que l'adieu soit le même!

Le marquis regarda ce jeune visage, où les larmes avaient creusé leur sillon.

Il eut pitié...

Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main à Philippe, qui l'embrassa à plusieurs reprises.

--Dieu vous garde! dit-il.

Et il s'éloigna rapidement.

VI

FERNANDE

On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoyé Jean de Kardigân au maréchal Marmont.

Le troisième fils du marquis étant le héros de ce roman, le lecteur nous permettra de faire, en quelques lignes, son portrait.

Louis et Philippe tenaient de leur père.

Jean, comme Marianne, ressemblait à sa mère. La forte race des Kardigân ne se retrouve pas dans cette frêle nature, presque féminine. La taille est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front où la pensée a mis son empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et toute l'élégance d'une nature fine.

Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncés dans la tête pourtant. La lèvre rouge cache des dents très blanches. Les extrémités sont petites; une moustache et une royale blondes achèvent de donner à cette charmante figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle, aïeul des Kardigân, qu'on peut voir à Versailles. Mais c'est une âme indomptable qui vit dans ce corps.

Quand il était arrivé au régiment avec son allure un peu timide, Jean avait commencé par faire sourire ses camarades qui le surnommèrent en riant: Mademoiselle.

Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reçut en plein visage le gant du baron.

Il s'appelait Aymond de Chelles.

Le lendemain, ils se rencontrèrent au bois de Boulogne, dans une allée écartée.

Aymond, grand et beau garçon, très fort, semblait ne devoir faire qu'une bouchée de son adversaire.

De plus, il avait une réputation de tireur à l'épée qui en imposait aux plus résolus.

Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'épée de son adversaire comme l'eût fait un Saint-Georges.

Quand il eut suffisamment montré sa force aux témoins stupéfaits, le jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter à dix pas.

Irrité, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu'à son épée, la ramassa, et se remit en garde.

La seconde passe dura quelques instants. Aymond reçut un coup droit qui lui perça l'épaule de part en part.

--Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! prononça Jean d'une voix vibrante.

Ce fut le premier mouvement.

Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes blessé et de le panser lui-même.

Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment.

Dans un bal au ministère de la guerre, le jour même, il entendit un jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le garde-du-corps s'avança, et lui dit:

--Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de parler de lui en d'autres termes.

--Monsieur, j'en parle comme il me plaît.

--C'est ce que nous verrons.

--Quand vous voudrez.

--J'allais vous le proposer.

--Aimez-vous le bois de Vincennes?

--Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le même sang-froid.

--Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs?

--J'en serai très-flatté.

--L'honneur sera tout pour moi...

Etc., etc.

Le résultat fut que le jeune homme, nommé Henry Delsarte, demeura stupéfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui qu'il attaquait.

--Comment! vous défendez votre ennemi! s'écria-t-il.

--Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui! répondit Jean.

Le second duel ressembla au premier, avec cette différence que M. de Chelles avait eu l'épaule droite traversée, et que M. Delsarte reçut son coup à l'épaule gauche.