Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 19
Une huitaine de jours s'écoulèrent ainsi: on était au 13 mai. Jean-Nu-Pieds commençait à devenir inquiet du retard éprouvé par Madame.
Il savait cependant que Son Altesse était en France, et que la tentative de Marseille avait échoué.
Toutes ces préoccupations avaient naturellement empêché le marquis de remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prêté son attention au prétendu fils du vieux Gouësnon, il n'en était pas de même d'Aubin Ploguen et de la Pâlotte.
Le Breton et la jeune femme, pour des raisons différentes, il est vrai, voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin était arrivé à une certitude presque complète, tandis que la Pâlotte ne faisait encore que soupçonner.
Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance dont elle était l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle méfiée?
Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gênait quand il s'arrêtait sur elle.
Mais la loyauté qu'elle lisait dans cet oeil clair ne lui inspirait aucune crainte.
Quant à Henry de Puiseux, il avait oublié presque entièrement les soupçons qui lui étaient venus tout d'abord.
Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reçut la proclamation et la circulaire écrites par Madame au château de M. de Dampierre, proclamation et circulaire que le lecteur connaît déjà.
Dès lors, en calculant l'arrivée probable de Madame, il pouvait fixer le jour où il se rendrait auprès d'elle.
D'un autre côté, comme naturellement plus approchait le moment de la lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de nouveaux travaux de défense.
Les bois de Machecoul ne pouvaient être attaqués que sur leur versant nord. Il résolut de les enceindre de ce côté-là par un long fossé circulaire qui formerait une espèce de contrefort.
Il fut arrêté que les travailleurs partiraient dès l'aube, pendant que la Pâlotte, Jacquelin et Pinson iraient à Nantes aux nouvelles.
La Pâlotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que Pinson devait l'accompagner, elle ordonna à son fils de rester dans les bois.
Elle désirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait les pieds si petits et les mains si blanches.
Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la journée.
Fernande, loin de dépérir dans cette vie de fatigues et de dangers, prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que l'existence active grandit et réconforte.
--Viens, petit, dit la Pâlotte en prenant le bras de la jeune fille.
Pinson dégagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la Pâlotte qui avait pris le sentier de la plaine.
--C'est étrange, pensa la Pâlotte.
Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombragé par des arbres épais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui fêtaient le printemps.
De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non qu'elle eût deviné une femme dans Pinson: elle était à mille lieues de cette idée, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystère, peut-être même un danger menaçant pour Jean de Kardigân.
Fernande se taisait. Quand le coeur est rempli de pensées, les lèvres restent muettes.
Arrivées au tiers de leur course, la Pâlotte tira de son bissac le déjeuner et proposa à Pinson de prendre des forces:
--Au reste, petit, tu dois connaître le pays, dit-elle.
--Oui.
--Est-ce que tu n'es pas de Savenay?
--En effet.
--Ton père, le vieux Gouësnon, chez lequel nous arriverons à la nuit, car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton père, le vieux Gouësnon, pourra bien nous offrir l'hospitalité?
--Certainement...
Il y eut un silence.
La Pâlotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emportés par elle.
--Tiens, prends, petit.
Et elle lui tendit sa part du déjeuner.
--Merci.
--Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Pâlotte.
--C'est que je parle mal le français, répondit Pinson, avec un léger embarras et en traînant un peu sur ses mots, comme s'il eût fait un effort pour les trouver.
--Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai?
--Dame!...
--Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique, votre langage de ces côtés-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre.
Fernande avait été élevée aux environs de Savenay, nous l'avons dit. Elle connaissait donc à merveille le patois breton, et rien ne lui était plus facile que de contenter la Pâlotte.
Celle-ci vit que cette première épreuve échouait. Elle remit à plus tard la suite.
--Allons, en route, petit, dit-elle.
Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas à se hâter; de Machecoul à Nantes il y a à peine une demi-journée de marche. Elles devaient seulement entrer à la nuit tombante dans la capitale de la Loire-Inférieure, où le vieux Gouësnon était venu de Savenay, exprès pour les recevoir et leur donner des nouvelles.
Elles tournèrent donc à droite, laissant sur la gauche le lac de Grandlieu, et dépassèrent bientôt Château-Thibaut.
--Avons-nous des amis ici? demanda la Pâlotte, qui montra à son compagnon le village assis à leurs pieds au bas de la colline.
Cette demande augmenta encore la gêne de Pinson, qui de rouge qu'elle était devint blanche.
--Mais...
--Tu ne le sais pas?
--Si... je le sais...
--Aussi... je me disais que c'eût été trop étonnant. Comment! toi...--toi qui es du pays...--car tu es du pays...--ne connaîtrais-tu pas ce château?
--Mais je le connais, je le connais.
--En bien! à qui appartient-il?
En faisant cette question, la Pâlotte ne se doutait pas de l'effet qu'elle produisait sur Fernande.
--Il appartient à un bleu, murmura-t-elle d'une voix étranglée.
--A un bleu?
--Oui.
--Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es... puisque tu es du pays.
--Il s'appelle...
Elle s'arrêta et ajouta plus bas:
--Monsieur Grégoire...
En effet, la maison était un bien de son père.
XII
OU LA PALOTTE GUETTE
Le reste du voyage fut silencieux jusqu'à Nantes. Elles y arrivèrent à la nuit tombée. La Pâlotte réfléchissait aux étrangetés de Pinson; Pinson s'effrayait des questions réitérées de la Pâlotte.
Celle-ci était de plus en plus persuadée que son compagnon lui cachait la vérité. Mais elle ne le soupçonnait pas d'être une femme.
Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrière-pensée de la réalité; mais la Palôtte croyait que Pinson était un espion envoyé par les autorités de Louis-Philippe.
Comment M. de Kardigân eût-il pu se méfier de cet enfant?
Le vieux Gouësnon les attendait dans une petite maison, à l'extrémité des ponts de Cé.
Il vint les bras ouverts à Pinson, et l'embrassa en disant:
--Bonjours, mon gars!
--Il le connaît donc! pensa la Pâlotte, alors il n'aurait pas menti.
En effet, il était bien difficile de se méfier du vieux Gouësnon, un austère chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les guerres de Vendée depuis 1793.
On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait dit:
--Le paysan Gouësnon est un bon gentilhomme.
Gouësnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient été préparées.
Ces deux couchettes étaient placées dans des mansardes attenantes l'une à l'autre. Pinson avait l'air d'être brisé de fatigue. La Pâlotte allait s'étendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au dehors.
Elle ouvrit la petite fenêtre de sa mansarde et regarda.
En effet, la chambre de Jacqueline était au premier étage, et de là, on pouvait facilement voir et entendre dans la rue.
Elle se pencha.
Il faisait nuit. Une clarté douce s'épandait sur tous les objets, colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre cette muraille se tenait appuyé un homme, enveloppé d'un manteau, et dont un chapeau couvrait le visage.
Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il était l'objet. Au reste, il n'eût pu apercevoir la Pâlotte, à demi cachée derrière les contrebas de la mansarde.
Il attendit là pendant un quart d'heure.
Cependant la ruelle était déserte. Personne, en ce temps troublé, ne se serait risqué si tard en un quartier isolé.
Au delà du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de Cé, déserts eux aussi.
Quand un quart d'heure se fut écoulé, l'homme se retourna, et ramassant un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde occupée par Pinson. La Pâlotte avait éteint sa chandelle. Celle du petit gars se reflétait encore derrière les fenêtres. Était-ce donc un signal?
Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa présence, elle se croyait en face d'une machination infâme: qui sait si elle n'était pas sur la trace d'un complot d'espionnage?
Deux fois de suite l'homme embusqué jeta des pierres contre les vitres. La fenêtre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit à frapper cinq fois dans ses mains, à intervalles inégaux.
Aussitôt la fenêtre s'ouvrit.
--Est-ce vous? dit la voix de Pinson.
--Oui.
--Quand êtes-vous arrivé de Paris?
--Hier matin.
--Que m'apportez-vous?
--Une lettre.
--Ah!
Pinson prononça ce mot d'une voix étouffée.
--Comment ferez-vous pour me l'envoyer?
--Avez-vous une corde?
--Oui.
--Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre.
Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se releva bientôt tirée par la main émue de la jeune fille, et la Pâlotte aperçut distinctement un morceau de papier blanc à son extrémité.
--Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire?
--Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez été bon et dévoué, merci!
--J'ai quelque chose à vous demander?
--A moi?
--Oui.
--Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir...
--Je veux pénétrer dans les bois de Machecoul.
--C'est impossible!
--Impossible? N'importe! il le faut.
--Hélas! Jérôme, que me demandez-vous là? Je sens qu'on se méfie de moi là-bas. Le vieux Gouësnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce devrait être un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on me lance qu'on me redoute: un enfant!
--Ils sont donc soupçonneux?
--Oh! oui.
--Comment faire?
--Pourquoi teniez-vous à pénétrer dans les bois de Machecoul?
--Ce serait trop long à vous raconter. Attendez que je puisse causer longuement avec vous.
--Avez-vous vu mon père?
--Oui.
--Écoutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pêcheur, au bord du lac de Grandlieu. Allez au château de M. Grégoire, à Château-Thibaut. Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, à onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir.
--Bien. A demain!
--A demain. Vous n'oublierez rien?
--Non...
La fenêtre se referma, et la Pâlotte n'entendit plus que le bruit des pas d'un homme qui s'éloignait.
Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, émue jusqu'au fond de l'âme, elle se mit à réfléchir à la portée, à la signification de la scène nocturne qu'elle venait de surprendre.
--J'avais bien deviné, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un traître! Il veut vendre le maître... Mais je suis là, moi!
Elle marchait dans l'étroite chambre, les bras croisés sur sa poitrine; un feu sombre brillait dans ses yeux.
--Et tous ces hommes qui sont les amis du maître n'ont rien vu! Ils ont cru à ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que moi... tandis que moi!...
Elle s'arrêta.
Puis, elle reprit avec une animation croissante:
--Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux être seule à veiller... Quand il saura que je l'ai sauvé, peut-être son coeur s'amollira, et alors!...
Un sourire vint effleurer la lèvre de cette splendide créature.
Elle resta quelques instants encore à rêver; puis elle s'étendit sur sa couchette. Mais elle ne put dormir.
Le lendemain, dès l'aube, elle était debout, n'ayant pu réussir à fermer l'oeil de la nuit.
Elle avait réfléchi. La complicité de Gouësnon dans une trahison lui paraissait inadmissible. Le mieux était de croire, selon elle, que la religion du vieux chouan avait été surprise.
En tous cas, elle était frappée de ce qu'avait dit Pinson.
--Vous irez de ma part à la maison de M. Grégoire, à Château-Thibaut, et l'on vous ouvrira.
Or, quand la veille, elle avait demandé à Pinson qui était ce M. Grégoire, Pinson lui avait répondu: C'est un bleu.
Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gouësnon les envoya au lac de Grandlieu. Sa maison du pont de Cé était observée. Il valait mieux ne pas exposer les dépêches à être surprises.
La journée s'écoula entièrement, sans que ni l'une ni l'autre ne sortissent. La Pâlotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la veille, où elle s'était montrée méfiante avec son compagnon, elle fut plus pleine d'entrain et de gaieté en lui parlant.
Puis, à quatre heures du soir, Gouësnon fit atteler une petite charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le retour d'un marché, les deux femmes montèrent sur le petit banc, et Gouësnon prit place à côté d'elles.
En deux heures ils arrivèrent à Château-Thibaut. Sur la route, ils rencontrèrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe d'hommes sur la route.
--Arrête, la voiture, cria une voix mâle.
Gouësnon retint son cheval. Celui qui avait crié s'approcha.
C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de grande taille et d'expression énergique. Il portait les insignes de général de brigade. Le cordon de commandeur de la Légion d'honneur brillait à son cou.
Cet homme était le général Dermoncourt, récemment envoyé de Paris pour commander la subdivision de la Loire-Inférieure.
Gouësnon le reconnut sans doute, car il porta béatement la main à son béret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne est si près de la Normandie!
--Où vas-tu? demanda le général.
--Où je vas, monsieur?
Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan.
--Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Holà! deux hommes, pour m'empoigner celui-là!...
XIII
BLANCS ET BLEUS
A l'ordre du général Dermoncourt, deux chasseurs à cheval s'élancèrent.
Avant que Gouësnon ait pu se défendre, il était jeté à bas de la charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats.
Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'oeil à Pinson, coup d'oeil énergique, qui contenait un monde de paroles.
Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le général Dermoncourt:
--Comment, général, vous arrêtez mon ami Gouësnon?
--Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance à l'ordre. Dis-moi, te rappelles-tu le capitaine républicain commandant l'escouade qui prit Charette?
--Oui, répondit Gouësnon d'une voix grave et sombre.
--L'as-tu reconnu?
Le paysan darda sur l'officier son regard farouche:
--Oui...
Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis éternels l'un de l'autre, se regardèrent attentivement.
--Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sèche et vibrante. Eh bien, tu as bonne mémoire. Je ne t'ai pas oublié, mon gars! Tu étais dans le bois, à cinq mètres de la place où Charette gisait, blessé à mort; ce qui n'a pas empêché les gredins de Nantes de le fusiller... lui, un soldat... lui, un héros!... Moi, j'étais le capitaine. Quand je me suis avancé vers lui, pour le relever, tu t'es adossé contre un arbre... Je te vois encore! et tu m'as tiré un coup de fusil. Est-ce vrai?
--C'est vrai!
--Tu vois que j'ai la mémoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe ont blanchi comme les miens. N'importe: les événements et les années ont passé sur nous sans nous changer tous les deux...
Gouësnon s'était redressé.
Un feu sombre luisait dans son oeil. Il se croisa les bras et se postant en face du général:
--Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je vous l'ai avoué. Vous êtes le bleu qui a relevé Charette... J'ai tiré sur vous... je vous haïssais... je vous hais encore! Et après? Il n'y a rien de changé, comme vous dites: vous à gauche, moi à droite. Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander à la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous êtes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons à attendre!
Rien ne saurait rendre l'énergie sauvage avec laquelle Gouësnon prononça ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, émus malgré eux par le courage de cet homme qui, adossé à la mort, se retournait comme le sanglier pour se défendre encore.
Le général mâchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi était impressionné. C'était un honnête homme, fort dans le danger, calme dans le repos.
A quarante ans de distance, il retrouvait les mêmes haines, les mêmes colères. Et lui, le républicain convaincu, lui, qui avait traversé l'épopée impériale en gardant sa conviction pure et entière, il se demandait quel pouvait bien être ce principe qui faisait si grands, si fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mêmes.
--Écoute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrêter, non pour le passé, mais pour le présent... Jadis, en venant au secours de ton général et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir: exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'étaient réfugiés dans les bois de Machecoul... Je te rencontre sur le chemin de Machecoul... Tu saisis, hein? Explique-toi, allons!
Pinson avait suivi cette scène impressionnante avec une évidente émotion. Il s'avança vers Dermoncourt.
--Général, dit-il...
--Ah! c'est encore toi, blanc-bec?
--Oui, c'est encore moi. J'ai à vous dire une chose importante.
--Eh bien! parle...
--Non.
--Tu ne veux pas parler?
--A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais!
Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien négliger. Il poussa son cheval sur le côté, et fit signe à Pinson de s'approcher.
Quand le jeune gars fut à portée, il le saisit par la ceinture et, le hissant jusqu'à lui, l'assit sur le devant de sa selle.
--Allons, que veux-tu?
--Général, dit Pinson à voix basse, et de façon à n'être entendu que de l'officier général, me reconnaissez-vous?
--Toi!
--Oui, moi.
--Non!...
--Je suis Fernande Grégoire.
Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula.
--La fille de votre ami M. Grégoire, continua Pinson, le républicain, comme vous.
--Vous, Fernande!...
En effet, Dermoncourt était un des meilleurs amis du conventionnel. Bien souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle était enfant.
--Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande. Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont changé Gouësnon...
--Comment êtes-vous ici?
--Vous ne comprenez pas encore?
--Sous ce costume?...
--J'étais à Château-Thibaut, chez mon père, quand le mouvement vendéen a éclaté. Je suis sûre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des paroisses d'à côté, pouvaient m'arrêter. Alors, quand je suis obligée d'aller à Nantes, je me déguise, et Gouësnon me conduit. Son royalisme est connu: nul n'oserait me prendre avec lui.
L'explication était tellement simple que le général Dermoncourt n'hésita pas.
--Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut à Fernande.
Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en voiture.
--Quant à toi, vieux, dit-il à Gouësnon, tu es libre. Lâchez-le, vous autres.
Le chouan reprit sa place dans la charrette.
--A vous revoir, mon général! dit-il.
--Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! répondit l'officier. Bon voyage, les enfants.
La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu, pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient à Nantes.
A mesure que Gouësnon avançait, il comprenait la portée des paroles du général. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des patrouilles nombreuses circulaient autour de Château-Thibaut et du lac.
A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de nombreux détours, ils débouchaient sur le lac, et Gouësnon conduisait ses voyageurs à la petite cabane du garde.
La Pâlotte, depuis la rencontre faite sur la route, était plus que jamais convaincue que Pinson était un espion. S'il en était autrement, comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite à la liberté? Elle se répétait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit avait dites à Pinson:
--Il faut que je pénètre dans les bois de Machecoul.
Et la réponse du petit gars:
--Demain, à onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque qui est à cent mètres environ de la cabane de Jozon. La barque est cachée sous des arbres très-feuillus; on ne pourra nous voir!
Quand ils furent enfermés tous les trois dans cette cabane, Gouësnon mit sur le banc de pierre, qui servait de lit à Jozon, un dîner composé de pain et de figues sèches. Après «le dîner», il alluma sa pipe et se plongea dans ses songes.
La Pâlotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de dormir.
Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva doucement. Elle ouvrit avec précaution la porte de la cabane et se dirigea vers la route.
Fernande ne prêta qu'une attention médiocre à ce départ. Un instant après, la Pâlotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entassé les outils de menuiserie qui lui servaient à radouber sa barque ou à réparer les dommages que le vent faisait à sa maisonnette.
Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande s'en aperçût.
Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et morales de son être l'épuisaient.
La Pâlotte avait quitté la cabane à huit heures; à dix heures, elle revint.
Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait donné à Jérôme, car l'homme embusqué de la nuit précédente n'était autre que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jérôme Hébrard.
Fernande avançait doucement, sous la nuit étoilée, vers la barque qui attendait sous son dôme de feuillage. Elle l'aperçut bientôt. Mais la barque était vide. Jérôme n'y était pas...
XIV
LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE
Fernande regarda attentivement à droite et à gauche. Elle espérait apercevoir Jérôme. Rien ne paraissait.
Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et attendit.
Quand elle était seule, la pauvre enfant aimait à donner libre essor à ses rêves. Elle aimait à reporter sa pensée sur celui qu'elle avait choisi entre tous, et dont elle se sentait bien à jamais séparée.
Combien de temps dura cette sorte de rêve?
Il lui eût été impossible de le dire.
Elle avait d'abord pensé à cette étrange disparition de Jérôme. Comment et pourquoi l'ouvrier n'était-il pas au rendez-vous donné?
Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience moins fébrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, épuisée, comme dans la cabane.
* * * * *
Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves remplissaient l'air.
Par instants, la barque inclinée légèrement au gré des vagues invisibles du lac, s'agitait et semblait s'éloigner du rivage.
Une tête de femme, pâle et triste, parut dans l'encadrement des feuilles tombantes. Cette femme s'arrêta un instant, examinant avec soin l'étendue de l'eau.
C'était la Pâlotte.
Quand elle se fut assurée que le petit Pinson dormait, elle se glissa dans la barque et détacha l'amarre qui la retenait à la rive.
L'esquif entraîné commença de s'éloigner doucement, et prit le large.
La Pâlotte n'était pas reconnaissable. Un long et épais manteau la recouvrait entièrement.