Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 18

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La duchesse, un peu étonnée, y consentit.

--Madame, murmura le curé, ce matin, à la messe... j'ai laissé les autres dire à leur façon. Moi j'ai chanté: _Domine salvum fac regem nostrum HENRICUM_.

--Merci! monsieur l'abbé, dit-elle.

Ce pauvre curé de campagne n'avait-il pas deviné l'émotion profonde dont ce coeur de princesse et de mère avait dû être secoué?

Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'était souvenu. Il est vrai que celui qui reste fidèle à son Dieu sait rester fidèle à son roi.

* * * * *

Le lendemain, dès l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose les rejoignait et montait dans la chaise de poste.

Puis, par un crochet fait à travers champs, Madame revenait chez M. de Dampierre.

Il était important que, dans le pays, on crût repartis les voyageurs de la veille.

Au reste, Madame était brisée de fatigue, et, à la veille de s'exposer à des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre quelques jours de repos.

Puis, la princesse voulait se faire précéder de ses ordres en Vendée et en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre.

Son premier mot à M. de Bonnechose avait été:

--Où est le maréchal?

M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont se tenait, avec raison, caché dans quelque retraite. Mais Madame devinait que sa présence était indispensable.

En effet, M. de Bourmont pouvait seul empêcher de se reproduire le fait désastreux qui avait tant nui à la première guerre de Vendée.

Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, étant tous égaux entre eux, celui qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela même, la susceptibilité des autres. Hélas! même dans le dévouement, il y a des côtés humains, donc des petitesses. Or, le maréchal, par son nom, par son grade, par l'éclat des services rendus, était plus qu'un autre l'homme désigné pour être généralissime. Tous accepteraient avec joie pour premier un maréchal de France.

Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante:

«Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientôt, je serai en Vendée. C'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs; vous les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc. Il n'y a qu'une méprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux leurs. Dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne dignité et à retrouver son ancien bonheur.

M-C. R.

15 mai 1832.»

Cet ordre collectif fut bientôt suivi d'une proclamation que Madame fit tirer à plusieurs milliers d'exemplaires à l'aide d'une presse portative.

Voici ce document:

PROCLAMATION

DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY

_Régente de France_

«Vendéens! Bretons! Vous tous habitants des fidèles provinces de l'Ouest!

Ayant abordé dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacrée: celle de venir avec mes braves amis, et de partager leurs périls et leurs travaux.

Je suis enfin parmi ce peuple de héros! Ouvrez à la fortune de la France! Je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils hommes. Henri V vous appelle. Sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur.

Répétons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V!

MARIE-CAROLINE.

Imprimerie royale de Henri V.»

Comme la circulaire, cette proclamation fut datée du 15 mai.

Quand, le lendemain, après huit jours de repos, Madame quitta le château du marquis de Dampierre, elle était précédée de ces lignes chaleureuses et enthousiastes.

Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier l'écrivain militaire auquel nous devons une partie de ces renseignements[8]:

«Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu'à la première poste, où elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean d'Angély, Niort, Fontenai, Luçon, Bourbon et Montaigu.

Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture découverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait traversé à cheval, allant de château en château, et entourée des populations accourues sur son passage. Quant à M. de Ménars, propriétaire dans le pays, habitué de toutes les élections, comme électeur et éligible, ayant présidé le grand collége de Bourbon, c'était un miracle qu'il ne fût point reconnu à chaque pas.

Sans doute, les voyageurs furent protégés par leur imprudence même. Il est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oublié de noircir ses sourcils blonds.

Elle fut obligée de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur couleur avec celle de sa perruque noire...»

... Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habillé toujours en domestique, fut obligé, pour ne pas mentir à son costume, de manger avec les domestiques, et d'aider à atteler les chevaux.

M. de Lorge se tira de son rôle, comme s'il eût joué la comédie en société.

Le 17 mai, à midi, Madame descendait, accompagnée de M. de Ménars, au château de M. de N... Les deux voyageurs changèrent aussitôt de costume avec le maître et la maîtresse de la maison, qui montant dans leur voiture, continuèrent la route en leur lieu et place.

Le postillon, que les valets avaient grisé dans la cuisine, tandis que les maîtres changeaient de vêtements au premier, ne s'aperçut de rien; il enfourcha son porteur, à moitié ivre, et prit la route de Nantes, ne se doutant pas qu'on lui avait changé ses voyageurs, ou plutôt qu'ils s'étaient changés eux-mêmes.

La Duchesse avait donné rendez-vous à ses amis dans une maison située à une lieue à peu près du château, et appartenant à M. X... Vers cinq heures de l'après-midi, elle prit le bras de M. O... et gagna cette maison à pied, où MM. de Charette et de Ménars, vêtus de blouses, et chaussés de souliers ferrés, ne tardèrent pas à les rejoindre.

Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait ménagée dans la commune de Montbert. Elle était accompagnée en outre, par un gentilhomme du pays, M. de la R...e.

Quelques paysans escortaient les voyageurs.

On demanda à la princesse si elle voulait faire un détour ou passer la Maine à gué. Comme si elle eût voulu s'habituer du même coup à tous les périls, Madame préféra le danger à la lenteur.

On hésita pour savoir où l'on passerait la rivière. On se décida pour Romainville, où la Maine est moins profonde.

Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne, sondant le chemin avec un bâton qu'il tenait de la main droite, tandis que de la gauche, il tirait à lui la Duchesse. Arrivés au tiers de la rivière, le paysan et Madame sentirent s'écrouler sous leurs pieds la pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.

Tous les deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.

Madame, tombée à la renverse, avait disparu, entièrement submergée. M. de Charette s'élança aussitôt, saisit la princesse par le bras, et la tira de la rivière. Mais elle était restée cinq ou six secondes sous l'eau, et avait failli perdre connaissance.

Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus avant. On la ramena à la maison d'où elle était partie. Elle changea de vêtements, et décidée, dès lors, à changer de route, monta en croupe derrière un paysan. En raison du détour, elle n'arriva que le 18 mai au village de Montbert. Elle y coucha...

Cependant, des gendarmes ayant été aperçus aux environs, il fut décidé que, pour plus de sûreté, Madame se réfugierait ailleurs. On approchait du moment décisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une imprudence inutile.

Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine.

Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la commune de Legé, où devaient se rendre M. de Breulh, et, à son défaut, M. Berryer.

Ce fut en effet ce qui arriva.

Les royalistes de Paris étaient de plus en plus surveillés. Les ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendéenne serait sérieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrêter, sinon supprimer, ce qui leur était impossible, tout échange de correspondances entre Paris et la Vendée.

Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait à faire le voyage, il serait aussi surveillé étroitement.

Une imprudence pouvait amener la découverte de la retraite de Madame, et par conséquent son arrestation.

Il y eut un moment d'embarras et d'ennui très-réel pour eux.

Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout.

Berryer reçut avis qu'un assassin de La Charente-Inférieure, qui devait être jugé aux assises de la Rochelle, demandait à être défendu par lui.

Le motif d'un voyage était tout trouvé.

Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat.

Il n'allait plus en Vendée pour aider à l'insurrection, mais bien au contraire pour défendre un assassin.

Pour en finir une bonne fois avec ces détails historiques qui, bien qu'arrêtant la marche de notre action, sont rigoureusement nécessaires, voici ce qui se passa:

Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva à Nantes le 22.

L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre l'illustre voyageur, et tous deux s'éloignèrent de Nantes à cheval.

Au milieu de la nuit seulement, et après de nombreuses et émouvantes péripéties, les deux hommes parvinrent à la retraite que la princesse avait choisie.

Que se passa-t-il dans cette entrevue?

Hélas! elle n'est que trop connue!

Berryer et le comité de Paris étaient entièrement opposés à une action par les armes, action que les hommes énergiques, et réellement dévoués du parti, réclamaient et espéraient.

M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand lui-même, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une «aventure.»

Berryer usa donc de son influence, influence doublée encore de son éloquence personnelle et de l'avis de ses collègues, pour combattre le projet de Madame.

La conférence dura une partie de la nuit.

La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom de la mission sacrée qu'elle avait reçue, et qu'elle devait accomplir.

A cinq heures du matin, Berryer l'emportait.

Madame était vaincue. Elle pouvait résister, refuser, quand on lui parlait des dangers qu'elle courait...

Mais Berryer mit en oeuvre des raisons qu'une âme élevée et forte comme celle de la princesse devait écouter avec émotion. Il lui parla de son fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection; puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves.

Madame céda...

Elle écrivit une lettre qui suspendait les préparatifs faits pour le 24 mai.

Ce fut une faute et une grande faute!

A qui doit en incomber la responsabilité?

A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu à Madame.

Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la décision, la force de la volonté et la rapidité dans l'exécution étant un des traits distinctifs de cette puissante nature.

Dès que Berryer eut reçu des mains de Madame la lettre qui donnait contre-ordre, il s'éloigna rapidement pour rentrer à Nantes.

La princesse renonçant à soulever la Bretagne et la Vendée, devait naturellement quitter la France, où sa présence devenait non-seulement inutile, mais encore dangereuse.

Elle comptait rejoindre à grande vitesse Nantes, dans une maison isolée, prendre là un passeport sous un nom supposé, qui l'y attendait, et sortir de France.

Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse.

Dès que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission qu'elle avait reçue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hérédité de leurs droits.

Elle se rappela tout ce qui s'était fait déjà, tout ce qui se ferait encore, sans doute.

Peut-être revit-elle les ombres héroïques de Charette, de Lescure et de la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer l'oeuvre qu'elle avait commencée...

Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya à Berryer une lettre où elle lui annonçait que, au lieu d'éclater le 24 mai, la guerre commencerait du 3 au 4 juin.

En effet, le 25, M. de Bourmont reçut la lettre suivante:

«Ayant pris la ferme résolution de ne pas quitter les provinces de l'Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je compte sur vous, mon cher maréchal, pour prendre toutes les mesures nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 juin. J'appelle à moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera à sauver la patrie!

Aucun danger, aucune fatigue ne me découragera. On me verra toujours aux premiers rassemblements.

Vendée, 25 mai 1832.»

Le lecteur comprend maintenant combien avait été funeste le conseil de Berryer.

La plupart des chefs ayant fait leurs préparatifs pour le 24 mai, reçurent heureusement le contre-ordre qui remettait la levée de boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en deçà de la Loire ne purent être prévenus, ce qui amena des soulèvements partiels facilement écrasés.

Or, à cette date du 25 mai où nous sommes parvenus, une dizaine de chefs avaient reçu des ordres pour attendre.

Nous savons que Jean de Kardigân et Henry de Puiseux attendaient, eux, avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul.

Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et épais chapeau campagnard, se présenta aux avant-postes, derrière lesquels se tenait Madame.

Il montra une passe signée du maréchal de Bourmont.

--Votre nom? demanda le factionnaire au paysan.

--Jean-Nu-Pieds.

Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms.

--Bien.

Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre où se trouvait un jeune gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux.

Au bruit des pas il se retourna.

--Bonjour, marquis! dit-il.

C'était Madame, ou plutôt _Mathurine_.

X

LES BOIS DE MACHECOUL

Jean de Kardigân et ses amis avaient été fidèles au rendez-vous. Le 4 mai, toutes les troupes placées sous son commandement, et qui, sans compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se trouvèrent réunies dans les bois de Machecoul.

Mais revenons de quelques pas en arrière.

Le lecteur a, nous l'espérons, gardé le souvenir de cette nuit agitée où le marquis, la Pâlotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur expédition à la crique de Bel-Râch.

Au retour, Henry du Puiseux, arrivé sur le brick hollandais l'_Espérance_, avait remis au marquis les dépêches et les ordres de Madame.

Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, étaient venus frapper à la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalité.

Nul n'avait soupçonné que Pinson était cette Fernande, dont le marquis s'était brusquement séparé. Seul, Aubin Ploguen s'était douté de quelque chose; seul, le Breton fidèle avait pressenti qu'un mystère était caché sous le déguisement de la jeune fille.

A son réveil, Pinson éprouva ce double et contraire sentiment de la crainte et de la joie.

La joie... car elle était près de Jean.

La crainte... car le jeune homme pouvait tout deviner et s'éloigner d'elle encore une fois.

Le marquis ne s'aperçut de rien. A peine donna-t-il un regard à ce petit paysan qui lui était envoyé; sur la lettre du vieux Gouësnon, il l'avait purement et simplement accepté dans son état-major; état-major, hélas! dont les fatigues dépassaient souvent celles des simples soldats!

Madame appelait à elle tous ses fidèles pour le 4 mai.

Le marquis de Kardigân, qui ne pouvait savoir qu'à cette date Madame était à peine au milieu de son périlleux voyage, commanda tous ses hommes pour qu'ils fussent arrivés avec lui dans les bois de Machecoul au jour indiqué.

Le voyage de Kardigân à Machecoul se fit par des chemins détournés, nuitamment; les douze cents hommes divisés en petites bandes marchaient isolément.

Il est vrai que les autorités des communes savaient parfaitement à quoi s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les arrondissements se tenaient préparés à tout événement.

Fernande n'avait naturellement pas quitté Jean de Kardigân.

Aubin Ploguen, depuis le départ, suivait silencieusement des yeux cet enfant. Il était ravissant, ce petit Pinson!

Le costume des paysans bretons de la côte est d'une élégance inconsciente à charmer Neuville ou Stevens, ces maîtres peintres.

Figurez-vous une veste étroite s'arrêtant à la taille, et attachée par devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu, laissant apercevoir le cou bien attaché et ferme de la jeune fille. Sur ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au milieu des épaules.

Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de Fernande au point de la rendre méconnaissable.

Malgré les quelques regards que le marquis de Kardigân avait indifféremment jetés sur elle, il ne s'était pas un seul instant douté que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde.

Dans la nuit qui suivit le départ, ils arrivèrent aux bois de Machecoul.

La troupe prit son cantonnement sous les fourrés épais.

Aubin s'était écarté de ces cantonnements pour aller chercher des approvisionnements nécessaires.

Leneguy, la Pâlotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux autres paysans formaient l'état-major.

Leneguy tailla à pleines branches et eut bientôt construit un petit bûcher derrière lequel vinrent se chauffer les combattants futurs.

Il faisait un vent sec qui passait en sifflant à travers les branches.

Le pauvre Pinson grelottait.

Jean s'en aperçut, et, détachant son manteau, le jeta sur les épaules de l'enfant.

--Merci, monsieur, murmura-t-il.

Le marquis ne reconnut pas la voix.

Et pourtant Dieu sait que sa pensée ne se détournait pas de cette radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu.

Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait à mi-hauteur des arbres, et nos héros s'étaient couchés à terre, tournés vers cette douce chaleur.

Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient.

Il n'y avait d'éveillés que ceux que secouait une passion humaine.

--Remarques-tu la tristesse de la Pâlotte? demanda Henry à Jean.

--Oui.

--Sais-tu d'où cela vient?

--Non.

--Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le romanesque de sa vie a un côté séduisant. Quand on pense que cette paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble être encore une grande dame, a été la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'était elle-même qu'une obscure ouvrière de Lille!

--Où veux-tu en venir?

--Tu me traiteras de rêveur.

--Va toujours.

--Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sûr de ne pas me tromper.

--Quoi?

--Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas!

--Enfin...

--Écoute. Ses yeux ont parfois une fixité qui m'inquiète...

Pinson était placé à côté d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune homme parlait, il se tournait doucement, afin de prêter une attention plus grande à ce qu'il disait.

Il eut un léger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la Pâlotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tête appuyée dans la main, semblait rêver profondément. Son regard fixe, dardé sur la flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un drame.

--Dieu! murmura Pinson, elle aime!

Était-ce l'amour?

Henry continua:

--Mon cher Jean, la vie a des fatalités étranges. Plus je vais, plus je le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour Alger, quand il racontait avec joie à LL. AA. RR. Madame la duchesse de Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapprochée, où ce roi vainqueur souffrirait en exil, où l'une de ces mêmes princesses viendrait partager notre existence de périls et de privations?

Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est là, dans l'ombre, près de ce feu où nous nous chauffons, près de ce bois où nous nous sommes réfugiés.

--Tu rêves!

--Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!... Tiens! as-tu remarqué ce petit Pinson?

--Le fils de Gouësnon?

--Ah! c'est le fils du fameux Gouësnon?

--Oui.

--C'est étonnant...

--Pourquoi?

--Oh! rien.

--Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant?

--Rien, te dis-je...

Pinson avait écouté la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une attention aussi grande que le commencement.

Seulement, une crainte vague s'était emparée de son coeur.

Pauvre Fernande!

N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la souffrance?

Henry et Jean avaient cessé de causer. Tous les deux s'étaient enveloppés dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne trouvaient pas le sommeil.

Ah! si la Pâlotte avait su!

Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui coulait sur sa joue.

--Il est là! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il.

C'était la seconde fois que cette idée-là lui venait...

Tout à coup, la Pâlotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle.

Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se pencha vers Jean, comme pour contempler son visage.

Ses yeux brillaient, et la pâleur de son front avait augmenté.

Ce fut une révélation pour Pinson.

--Grand Dieu! dit-il à voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu raison? Est-ce que?...

Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait.

XI

LA PALOTTE ET PINSON

Quand vint le matin, tous les soldats rangés sous les ordres du marquis de Kardigân étaient réunis dans les bois de Machecoul. Dès lors une vie nouvelle commençait pour nos héros.

Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que _Mathurine_ ou _ma Tante_, quand elle resterait en paysanne; que _Petit-Pierre_, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune gars de Bel-Râch ou d'Erqui.

Le marquis de Kardigân devenait _Jean-Nu-Pieds_, et Henry de Puiseux, _Petit-Bleu_.

Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitôt les travaux de défense.

Ces travaux étaient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer à se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe.

Voici en quoi ils consistaient:

Le marquis fit abattre à chaque sentier débouchant de la forêt dans la plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placés en travers de la sente, formèrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrêter les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrités derrière leurs palissades.

Ce travail dura toute la matinée, et chacun y prit part, Pinson et Jacquelin comme les plus grands.

A midi, les chouans commencèrent à visiter leurs armes à feu.

Puis, le marquis fixa à chaque escouade son cantonnement particulier.

Les onze ou douze cents hommes placés sous son commandement étaient divisés en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de vingt-cinq à trente hommes.

Au milieu des bois de Machecoul s'élèvent des grottes vastes, qui ont dû être autrefois des dolmens, ces autels où les prêtres druidiques offraient des sacrifices humains à leurs dieux sanglants. Là étaient emmagasinés des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois. Et quand ces provisions seraient épuisées, la mer se chargerait, par le vaisseau l'_Espérance_ ou un autre, d'en apporter de nouvelles.

Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes.

Jean et Henry avaient à peine une heure à eux pour causer. Tout leur temps était absorbé par les soins de leurs commandements.