Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 17

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Or, cet agent supérieur, nous le connaissons, c'est notre ami M. Jumelle.

M. Jumelle n'a pas changé pendant les quelques mois où nous l'avons perdu de vue.

Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui ne l'a trompé qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas.

Tel qu'un bon bourgeois qui se promène après un plantureux souper, l'honnête M. Jumelle, enveloppé d'une douillette de soie puce, passe en souriant, ses lunettes sur son nez, à travers les rassemblements les plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgés qui le coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V!

Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif promeneur.

Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main.

--Je vois que vous êtes des nôtres, monsieur, lui dit-il.

--En effet, monsieur, riposta l'agent de police.

Et il pensait tout bas:

«Ce sera bien le diable si ce gaillard-là ne m'apprend pas quelque chose qu'il sera bon de savoir.»

--Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien doux. Je ne m'attendais nullement à ce qui se passe. Je dormais ma nuit quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitôt, ce cri, cher à mon coeur, m'a arraché au sommeil, et je suis venu me mêler à vous, à vous, mes braves amis!

En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins d'émotion.

--A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient.

--A bas Louis-Philippe! répéta M. Jumelle avec conviction.

--Vive Henri V! ajouta le même groupe.

--Vive Henri V! ajouta également le sous-chef de la police politique.

--Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme.

--Parbleu!

--Ah! vous étiez prévenu?

M. Jumelle se gratta le derrière de la tête, ce qui était son signe habituel quand il était embarrassé..

--Prévenu... heu! heu!.. prévenu... non pas officiellement... mais.., heu! heu!... vous savez, officieusement.

--Parbleu!

--Alors...

--Alors?...

--Heu! heu!... je m'attendais au reste... seulement... je connaissais l'arrivée de...

--De...?

--... C'est cela!... mais j'ignore encore le point de débarquement...

En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle étaient arrivés sur le port.

--Venez! dit celui-ci.

Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique, qu'il avait changé son signe. Au lien de se gratter le derrière de la tête, il se frottait obstinément le bout du nez. Signe de joie, celui-là!

En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra à M. Jumelle une masse de monde qui regardait du côté de la mer.

--Ils attendent! répéta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent! ajouta-t-il.

--Oui, mais ils regardent... quoi? Le savez-vous?

--Heu! heu!

--Tenez!... apercevez-vous au loin ce navire?...

--Attendez donc!...

M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperçut au loin, en effet, un petit navire à vapeur qui tirait des bordées.

Quand je dis aperçut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et verts du vaisseau, attendu qu'à travers la nuit, il était impossible de rien préciser.

--Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le _Carlo-Alberto_.

--Beau nom.

--Et il a à son bord madame la duchesse de Berry et le maréchal de Bourmont...

M. Jumelle ne se le fit pas dire deux fois.

--Ah! il faut que je monte aussi sur l'esplanade. Adieu, mon jeune ami.

Et il disparut tout courant, se dirigeant non vers l'esplanade, mais vers la préfecture.

Le jeune homme le suivit des yeux quelques instants et murmura:

--Monsieur Jumelle, vous êtes un imbécile!

VIII

MADAME

Le jeune homme, qui n'était autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste entrevu par nous dans l'assemblée de la rue du Petit-Pas, avait en effet joué ce pauvre M. Jumelle.

De Carlepont et ses amis connaissaient la présence à Marseille du sous-chef de la police politique.

C'était un danger pour leurs projets. En conséquence, ils avaient résolu de détourner l'attention de l'agent.

On a vu que Maurice de Carlepont avait réussi.

Mais que se passait-il à bord du _Carlo-Alberto_?

La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent par instant de côté, comme un cheval effrayé qui ferait des bonds de terreur.

A l'arrière, une jeune femme, enveloppée d'un de ces manteaux qu'on nommait des _tartans_, se tient debout, la main placée sur un cordage, qui l'aide à résister au roulis.

C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mère du roi Henri V et régente de France.

Dès le mois de juin 1831 elle avait quitté l'Angleterre, accompagnée de la petite cour qui lui était restée fidèle. Arrivée en Hollande, elle ne s'y arrêta que pour y prendre quelques jours de repos.

En août, et au commencement de septembre, elle est à Francfort et à Mayence, où elle règle les pensions de la liste civile.

Vers la fin de ce même mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre dans le Piémont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana à Sestri. Sestri est une petite ville située dans les États du roi Charles-Albert, à douze lieues de Gênes.

Quelques mots d'histoire sont ici nécessaires pour faire comprendre aux lecteurs par quelles routes semées d'épines passait cette héroïque princesse, qui rentrait en France, armée de son droit, forte de son courage.

Madame, en arrivant à Sestri, n'avait déguisé que son nom.

Le dimanche, elle se rendait à l'église, située à un quart de kilomètre de son château, à pied, et entourée de curieux. Tous voulaient voir cette fille, cette femme et cette mère de rois, qui devait errer de ville en ville, de pays en pays.

Il y a une majesté plus grande que celle du trône: la majesté du malheur!

Or, Madame sortait la tête presque nue, et couverte seulement d'une dentelle. Le bruit ne tarda donc pas à se répandre de sa présence à Sestri.

M. de Cases, consul de France à Gênes, en fut informé, comme les autres, par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il était tout naturel que le roi de Sardaigne offrît un asile à la belle-fille de Charles X.

Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame préparait de longue main le double soulèvement de la Bretagne et du Midi, elle était en correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces.

De la correspondance, on en vint à la conférence.

Si bien, qu'un beau jour, Gênes se trouva peuplée de Français voyageant sous des noms d'emprunt étrangers.

Celui-ci était, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers au consulat de Russie; celui-là était Anglais, et rendait chaque jour de fréquentes visites au consulat anglais.

Par conséquent, ils échappaient tous à l'action de M. de Cases, qui enrageait.

Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui demanda des ordres.

Aussitôt une lettre partit des Tuileries, adressée au cabinet sarde, se plaignant de l'asile offert par Charles-Albert à une conspiration tramée contre Louis-Philippe[7].

Charles-Albert écrivit alors à Madame une lettre expliquant le système politique adopté par les étrangers à l'égard de la France. C'était une invitation polie, mais réelle, d'avoir à quitter le pays sarde.

Madame était faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pénible de cette déloyauté, de ce manque de générosité d'un prince de la maison de Savoie.

C'était même une ingratitude, car ce même roi Charles-Albert avait reçu jadis à la cour de France une hospitalité qu'il n'eût pas dû oublier.

Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots profonds qui la vengeaient:

--Décidément, la noblesse des rois s'en va!--Mon aïeul a fait bâtir des palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques et mon frère des nids à rats. Dieu aidant, mon fils rebâtira des palais!

Elle traversa Gênes et Modène, puis gagna Rome.

Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua sur le _Carlo-Alberto_. Le 26, elle fit relâche à Gênes et, le surlendemain, elle était en vue de Marseille.

Il avait été convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment précis où elle devait opérer son débarquement.

Ce signal était une fusée rouge qui devait être lancée à quelque distance du phare de Planier.

En même temps que M. Pierre Prémontré mettait en branle le tocsin de l'église Saint-Laurent, on lançait la fusée.

Quand nous montons à bord du _Carlo-Alberto_, Madame et son escorte avaient vu la fusée et attendaient qu'une barque préparée à cet effet vînt les chercher.

La nuit était noire et la mer soulevée, nous le savons.

Il fallut à la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et toucher au navire.

Après de grandes difficultés, Madame put descendre du _Carlo-Alberto_ dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir.

Une cabane de pêcheurs servit d'asile cette nuit-là à celle qui avait vu l'Europe, la France et Paris à ses pieds.

Quand elle se trouva dans cette masure, fouettée par le vent de la mer, seule, en face de sa destinée, en face de ce royaume qu'elle venait reconquérir, elle dut réfléchir longuement sur le néant des choses humaines.

Marie-Thérèse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser ainsi, avant qu'elle entendît ses fidèles Maggyars s'écrier en la saluant:

--_Moriamur pro rege nostro, Marià Theresà._

Madame ne put dormir.

Comment aurait-elle trouvé le sommeil quand, à deux lieues de là à peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie?

A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille avait échoué.

Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur.

Le mouvement de Marseille échoué, il fallait renoncer à toute espérance de soulever Lyon et Toulouse.

Mais si elle était profondément affligée de ce premier échec, Madame n'était pas découragée. Ainsi qu'elle l'avait écrit au marquis de Kardigân, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'espérer, mais qui agit, s'était réfugiée en Bretagne.

Il semble que ces landes arides soient, en ce siècle, le dernier refuge des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est né en Bretagne. Charette était digne d'y voir le jour; il y est mort.

Aussitôt deux partis bien opposés se formèrent autour de la princesse.

L'un était pour la retraite. Il engageait Madame à remonter à bord du _Carlo-Alberto_ et à regagner Massa.

L'autre était pour la lutte, puisque aussi bien elle était commencée.

--Ecoutez, mes amis, dit la duchesse après avoir réfléchi, reculer maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lâcheté.

Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont risqué leur vie, leur liberté, pour avoir eu confiance dans ma parole royale. Cette parole ne leur fera pas défaut. Une princesse de Bourbon ne ment pas. Je suis en France: j'y reste.

M. de B...lh tenta vainement de prouver à Madame qu'elle devait partir. Toute la froide raison du conseiller s'émoussa contre cette phrase:

--J'ai promis à mes soldats de me battre avec eux!

L'important était de quitter au plus vite la masure.

Évidemment, l'autorité devait être prévenue de la présence de Madame, et ne tarderait pas à la faire arrêter.

Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura la princesse qui partit à pied, pendant que M. de B...lh allait à la recherche d'une voiture.

Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaçant, c'est-à-dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse saluaient avec respect.

Madame ne laissait pas que d'être intriguée.

Comment se faisait-il qu'on ne la surveillât pas davantage?

Elle en eut bientôt l'explication.

Au moment de quitter l'étroit chemin pour gagner la route de Marseille à Toulouse, les fugitifs arrivèrent sur le flanc d'une petite colline dominant la mer. Madame aperçut de loin le _Carlo-Alberto_ qui fuyait à toute vapeur en prenant chasse devant une frégate de la marine:

--Ah! je comprends tout! dit-elle en riant.

IX

LE VOYAGE

Maurice de Carlepont avait bel et bien joué ce pauvre M. Jumelle, en lui disant que Madame et le maréchal de Bourmont étaient à bord du _Carlo-Alberto_.

Le sous-chef de la police politique se hâta d'aller prévenir le préfet du département, pendant qu'on ordonnait à une frégate de se préparer à donner la chasse au petit vapeur, dès que celui-ci ferait mine de s'enfuir.

Si l'autorité croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas à la chercher sur terre.

C'est, en effet, ce qui arriva.

Quelques minutes après la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit la route de Marseille à Toulouse se dérouler à peu de distance.

--Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B...lh.

--Si je le veux!

--Cependant... j'avais espéré...

--Qu'est-ce que vous aviez espéré, je vous prie?

--Que Votre Altesse renoncerait à aller plus loin.

--Une fois pour toutes, de B...lh, répondit gravement la princesse, je ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois être, ce qui est mon devoir.

Monsieur de B...lh s'inclina.

Madame reprit avec animation:

--Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aimés, n'ont pas hésité à quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de moi,--peut-être pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais ce que ferait mon fils à ma place; et je n'exposerai plus un prince français à recevoir une seconde lettre comme celle qu'écrivit Charette!

Le cabriolet arrivait sur la route.

--A gauche! ordonna Madame.

A gauche!... le sort en est jeté.

Le cabriolet partit.

Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit bourg.

Par le plus grand des hasards une calèche s'y trouvait à vendre.

Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment qu'éprouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignorât, c'était une chose très-naturelle.

M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans cette campagne, l'immortalité du dévouement, avait pris les devants et fouillé le bourg jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette calèche.

M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vendée.

Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre.

A la nuit close, Madame, très-fatiguée, voulut s'arrêter pour souper et coucher.

--Où sommes-nous ici? demanda-t-elle.

--A X..., Madame.

--A X...? Tant mieux, nous avons un ami ici.

--Lequel?

--M. de...

M. de Bonnechose fit un mouvement.

--Il est absent.

--Oui, dit M. de B...lh, mais son frère peut le remplacer.

--Son frère, dit M. de Bonnechose, est non-seulement républicain, mais encore maire de cette commune.

--Est-ce un honnête homme? demanda Son Altesse.

--Oui, madame.

--Eh bien, je me risque!

Elle alla frapper à la porte du gentilhomme républicain.

Une servante vint ouvrir.

--Je voudrais parler à monsieur de ***, dit Madame.

La servante alla chercher son maître.

--Monsieur, dit la princesse, vous êtes républicain; mais je me suis rappelée Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je viens vous demander asile.

M. de *** salua respectueusement:

--Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il.

Madame passa chez cet ennemi une nuit calme.

Au matin arrivèrent deux amis: M. de Ménars et M. de Villeneuve, parent de M. de B... qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un passeport en son nom, lequel portait: «voyageant avec sa femme et son domestique.»

--Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas le domestique.

--Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve.

On partit.

Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop bien même; car, à une descente un peu rapide, ils prirent tout à coup le mors aux dents.

En vain M. de Ménars et M. de Villeneuve essayèrent-ils de les arrêter: la calèche descendait avec une rapidité effrayante.

De plus, cette voiture était vieille et menaçait à chaque soubresaut de se briser en deux.

Elle se contenta de verser.

Tout le monde était sain et sauf, mais la calèche était cassée.

--Comment allons-nous faire? demanda Madame.

--Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique n'attend pas sur la route?

--Oui, mais où?

--A deux kilomètres d'ici.

Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux kilomètres à pied.

En effet, _le domestique_, venu de Marseille dans un char-à-bancs, se tenait assis au bord du chemin.

Il se leva en apercevant les voyageurs. C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, qui portait une élégante livrée noir et or.

M. de Villeneuve lui serra la main.

--Vous êtes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en riant.

--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de Villeneuve.

--Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge.

--Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie, des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de Villeneuve. Ne l'oubliez pas.

Le 5 mai, à sept heures du soir, Madame entrait à Toulouse.

Personne ne faisait attention à ce char-à-bancs, car les propriétaires des environs sont accoutumés à venir souvent en ville.

Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis à la porte de l'hôtel devant lequel le char-à-bancs était arrêté.

M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de poste.

Il devait continuer à petits pas jusqu'à ce que le char-à-bancs le rejoignît.

Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le départ de peur d'appeler une dénonciation.

--Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle.

En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe formé par les voyageurs. Tout à coup il se leva et vint à M. de Lorge.

Il lui mit la main sur l'épaule.

Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas:

--Engagez votre maîtresse à acheter un autre chapeau, celui-là ne lui couvre pas assez le visage.

Puis, soulevant son képi, il salua la princesse en mettant dans cette action un respect caché que la prudence l'empêchait d'accentuer davantage.

--Brave coeur! murmura Madame. Ah! mes Français! mes Français!...

M. de Ménars avait accompagné M. de Villeneuve.

Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens, aujourd'hui rédacteur de l'_Union_, devait les remplacer pour quelques heures.

Il fallait, autant que possible, éviter les soupçons. Or, M. Neychens avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de Toulouse à Bordeaux.

M. de Villeneuve fut rejoint à onze heures du soir. On quitta le char-à-bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidité d'autant plus grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait écrit au marquis de Kardigân, elle voulait que le soulèvement de la Vendée eût lieu du 1er au 15 mai. Or, on était déjà au 5, presque, au 6. Elle était donc en retard.

Aussi fut-il résolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer droit sur Bordeaux, par Marmande et La Réole, elle se dirigea vers Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne.

Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami était M. le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'était pas chez lui. Il ne devait rentrer que le soir.

Or, ce jour-là était un dimanche.

Madame voulut assister à la messe du village, elle s'y rendit.

Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperçue.

Pourtant, vers la fin de l'office, au moment où le curé se retourna pour prononcer _l'Ite missa est_, il resta tout à coup interloqué. Heureusement personne ne fit attention à cet incident, que pas même la duchesse n'avait remarqué.

Les voyageurs allaient sortir de l'église, quand Madame s'arrêta.

Elle venait d'entendre entonner le _Domine salvum fac regem nostrum Ludovicum Philippum_...

Elle écouta la tête baissée.

Puis deux grosses larmes roulèrent sur son visage.

--Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve.

--Ah! _il_ a pris non-seulement le trône de mon fils... mais encore les prières que son peuple devait faire pour lui!

Il y avait tant de coeur, tant de loyauté choquée, tant de tendresse maternelle blessée dans cette exclamation, que les compagnons de l'illustre voyageuse se turent...

Pauvre princesse! hélas! on lui avait tout pris, en effet... tout, même les prières de la France!

Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagné de la princesse, de M. de Ménars et de M. de Lorge, à la grille du château du marquis de Dampierre.

Le marquis était de retour.

M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait à côté de la grille, dans une petite maison de garde, vint ouvrir.

--Nous voudrions parler à M. le marquis, dit le gentilhomme.

--Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, répondit le concierge.

--N'importe, conduisez-nous au château.

--Qui annoncerai-je à monsieur?

--Des amis: allez!

On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chaussée, pendant que le concierge transmettait à un valet de chambre la phrase de l'étranger.

On entendit un grand bruit dans tout le château, semblable à celui que produirait une légion de valets.

--Je suis sûre que nous tombons mal, observa la princesse.

Elle était un peu cachée par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand M. de Dampierre entra, ne l'aperçut-il pas tout d'abord.

--Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis.

--Comment toi!... toi! qui arrives à l'improviste? C'est mal.

Le marquis avait prononcé cette phrase avec une telle conviction, que M. de Lorge se détourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lèvres.

M. de Villeneuve continua négligemment:

--Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais à Saintes avec ma femme, et...

--Ta femme!...

--Oui. Et elle a désiré que je te présentasse à elle.

M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimulée dans l'ombre des tentures. Il salua et reprit:

--Tu es donc marié?

--A ce qu'il paraît.

Madame s'avança. Le marquis la reconnut.

--Dieu!

--Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comédie; mais Son Altesse est triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'égayer un peu.

--Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse...

--Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gardé le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de Villeneuve.

--Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant de nouveau, de l'honneur qu'elle fait à ma maison, en s'arrêtant sous mon toit.

--Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge.

--Vous avez faim!... Ah! quel malheur! j'ai justement à dîner, ce soir, vingt personnes.

--Tant mieux!...

--Parmi lesquelles le sous-préfet de Saintes et le lieutenant de gendarmerie de l'arrondissement.

--Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et... d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve.

En effet, M. de Dampierre présenta les nouveaux venus à ses hôtes, comme des amis attendus par lui.

Personne ne reconnut la princesse, personne excepté le brave curé.

Le matin, en entonnant _l'Ite missa est_, il avait déjà vu Madame. Il eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis.

Nous passerons rapidement sur les détails de ce dîner, malgré le comique de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-préfet de Saintes rivalisaient d'amabilités pour Madame.

S'ils avaient su!...

A onze heures du soir on se sépara; mais au moment de regagner son presbytère, le curé demanda à _madame de Villeneuve_ de vouloir bien lui accorder quelques instants d'entretien.