Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 16

Chapter 163,852 wordsPublic domain

La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de son ami.

--Tu ne m'attendais pas, hein?

--D'où viens-tu? qu'apportes-tu?

--D'où je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?... on est en train de le débarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre.

Les deux jeunes gens s'assirent derrière un rocher, pendant que les matelots débarquaient de grandes caisses.

--Aubin, la lanterne! dit Jean.

Le Breton projeta sur son maître la clarté de sa lanterne sourde, pendant que Jean décachetait un grand papier scellé de cire bleue.

Ce papier contenait la lettre suivante, écrite à l'encre ordinaire, et une feuille de papier blanc.

La lettre écrite à l'encre ordinaire était ainsi conçue:

«Jean-Nu-Pieds, 2 2 1 2 Je serai _ut Voltgu_ à la fin _oo kpnt_. _Grlvussu_, _Gpnient_ 2 11 1 2 22 3 1 2 1 et _O'Losngrlnr_ sont prévenus. _Roniuor_ apporte _et rpoovu 3 1 2 us eui glvspogrui_. Quinze _gllqti_ sont commandés en 13 1 1 1 1 33 _Lteeusuvvuu_. Je débarquerai à _Nlviuneeu_.

M.-C. R.»

Les mots importants étaient écrits, on le voit, d'après une clef commune.

Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communiquée aux royalistes à Paris.

C'était la phrase:

_Le gouvernement provisoire_,

substituée aux vingt-quatre lettres de l'alphabet.

Voici comment.

On écrivait ainsi:

_L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e_,

en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaçait l'alphabet réel, ce qui donnait ceci:

+++++++++++++++++++++++++ L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L +++++++++++++++++++++++++ n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y +++++++++++++++++++++++++

C'est-à-dire que _l_ signifiait A, _e_, B, et ainsi de suite.

Seulement on numérotait les lettres répétées.

Par exemple ces deux mots: le _gouvernement provisoire_, renfermant quatre fois la lettre _e_ et trois fois la lettre _o_, alors on écrit la première _e_ naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la troisième le chiffre 2, et toujours de même.

Ainsi, l'alphabet réel est celui-ci:

+++++++++++++++++++++++++++++ | 1| 1| A -- L|G -- e|M -- n|S -- i | | | B -- e|H -- r|N -- t|T -- s | | | 2 C -- g|I -- n|O -- p|U -- o | 2| 1| 1 D -- o|J -- e|P -- r|V -- i | | 1| 2 E -- u|K -- m|Q -- o|X -- r | 3| 2| 4 F -- v|L -- e|R -- v|Y -- e +++++++++++++++++++++++++++++

Jean traduisit bien vite la lettre indéchiffrable pour d'autres que pour les initiés.

Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry:

_A monsieur le marquis de Kardigân_.

Je serai _en France_ à la fin _du mois_. _Charette_, _Coislin et d'Autichamp_ sont prévenus. _Puiseux_ apporte _la poudre et les cartouches_. _Quinze canons_ sont commandés _en Angleterre_. Je débarquerai _à Marseille_.

Signé: MARIE-CAROLINE, régente.

Nous avons souligné les mots importants dans la traduction comme dans l'original.

On voit que toutes les précautions étaient bien prises.

A supposer que cette dépêche fût tombée entre les mains de la police de Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien.

Restait la feuille de papier blanc.

Jean la serra précieusement.

--Ne la lis que dans ta chambre, celle-là! lui souffla de Puiseux à l'oreille.

Jean répondit à son ami par une énergique pression de main.

Tous les deux se levèrent pour examiner le débarquement.

Il s'avançait rapidement.

Vingt ou trente caisses couvraient déjà la plage hors de l'atteinte de l'eau.

--Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre s'exécutait:

--A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons à la bataille ensemble!

V

LES DÉPÊCHES

Le retour s'effectua rapidement et tranquillement.

Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers?

Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardigân avait bien des choses à apprendre, et de Puiseux bien des choses à raconter.

Les deux amis étaient séparés depuis de longs mois. Chacun d'eux avait fait de son côté son devoir.

--Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais demeurer à Kardigân jusqu'au commencement de la fête. Mon brave Jean, je tirerai mon premier coup de fusil avec toi!

Pas un mot ne fut échangé entre eux sur les événements antérieurs.

Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir.

Quand ils entrèrent au château, M. Lambquin fumait sa pipe sur le perron, les deux mains enfoncées dans ses poches.

Il vint à leur rencontre:

--Bonjour, mon lieutenant, dit-il.

Henry et M. Lambquin se saluèrent.

Jean fit la présentation.

Le maître armurier guignait de l'oeil les grandes charrettes couvertes de foin.

--Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-là dans l'auge des chevaux.

Henry éclata de rire.

--Vous savez donc?...

--Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voilà qui est clair. Vous apportez là-dedans de quoi donner à manger à mes malades.

Ce fut au tour de M. Lambquin d'éclater de rire.

Jean expliqua à son ami de quelle manière le maître armurier s'y était pris pour dérouter la curiosité dangereuse de M. Lourson, le maire, et de M. Sertaboire, ces farouches libéraux!

Cependant, Jean avait hâte de terminer la lecture des dépêches.

Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le marquis avait trouvé une feuille de papier blanc. Il monta dans son cabinet avec Henry, et plaça cette feuille sur une plaque de cuivre.

Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur brune. C'était un acide.

Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc.

Aussitôt elle se couvrit de caractères écrits à l'encre noire.

Il lut:

«Vous devez être maintenant bien établie dans votre bonne et jolie petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux passaient bien et que vous étiez déjà mieux. Soyez donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier rétablissement.

J'espère que dans votre première vous me donnerez des détails sur cette santé qui m'est si chère et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude et de souvenir.

Je ne vous écris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque fois que j'en aurai l'occasion.

Vous devinez cette lettre à demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte. Je vous embrasse.

Veuve RENAUD.»

Lorsque Jean avait vu apparaître l'encre sympathique sur le papier, il avait cru naïvement qu'il allait trouver ou des instructions ou des recommandations dans ces lignes cachées.

Et il se tenait en face d'une lettre incompréhensible.

Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout à coup Puiseux se mit à rire:

--Ah! j'y suis, parbleu!

--Quoi?

--Mon cher, les lettres à l'encre sympathique, c'est un moyen usé.

--Après?

--Madame la duchesse de Berry a imaginé la double lettre.

--Bravo! s'écria Jean. Je comprends.

--Oui, mais comment la faire ressortir?

--Attends!

Le marquis réfléchit un instant, puis il reprit:

--Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a écrit à l'encre sympathique la première lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait été surpris par la police, sois bien sûr que la police aurait eu la même idée que nous, et l'aurait soumise à l'opération d'un acide. Seulement, fais attention à ceci; tous les acides peuvent arriver au même résultat. Celui qui est contenu dans ce flacon a été composé avec soin, et il nous a été ordonné à tous de n'user que de celui-là pour déchiffrer les caractères: pour moi, c'est qu'il devait avoir évidemment une double action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre réelle. Sans quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette feuille de papier quelque chose à déchiffrer.

--C'est clair.

--Madame a écrit la première missive avec une encre soumise à l'action immédiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement à l'action de ce même acide après une contre-épreuve.

--Laquelle?

--Je crois la deviner. Son Altesse a compté sur notre intelligence.

--Grand merci!

--Fais bien attention à cette phrase.

Jean reprit le papier et lut:

«J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien...»

--Je comprends!

Ce ne fut pas long.

Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette eau.

Aussitôt des lignes bleues se tracèrent sous les lignes noires:

Voici ce que présentait dès lors la feuille de papier:

Vous devez être maintenant bien établie dans votre _Tout est décidé. Je serai à Marseille le 28, ou si je_ bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les _subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher_ eaux passaient bien, et que vous étiez déjà mieux. Soyez _marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes_ donc exacte à suivre votre régime. Nous serons si heureux _de votre commandement soit terminé à cette époque. Je tiens_ d'apprendre votre entier rétablissement. J'espère que _à ce que le signal du combat soit donné du 5 au 15 mai._ dans votre première vous me donnerez des détails, sur _C'est l'époque où les paysans sont libres et par conséquent_ cette santé qui m'est si chère, et sur l'emploi de votre _ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra_ temps. Pour moi, ma chère amie, mes occupations _cette dépêche. Agissez sans retard. Envoyez immédiatement_ sont toujours les mêmes. À mon âge, on vit d'habitude _trois mille livres de poudre à Clisson, sur les quinze_ et de souvenir. Je ne vous écris pas longuement. _mille que vous aura apportées l'_Espérance. _Le bruit a_ Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par _couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes_ le temps qu'il fait, il est bon d'être réservée en toutes _ennemis. Je descends à Marseille pour surveiller le mouvement_ choses: ce qui ne m'empêchera pas de vous renouveler _du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai_ l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amitié chaque _dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous_ fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre à _garde et nous protège. Nous sommes entre ses mains._ demi-mots. Si elle n'est pas plus compréhensible, c'est que je tiens à ne pas être découverte.

Je vous embrasse, _Le 4 mai!_

Veuve Renaud. _Marie-Caroline, Régente._

Les lignes bleues sont écrites en italiques. Le lecteur peut donc se faire immédiatement une idée de la disposition typographique de cette lettre.

Les deux jeunes gens se regardaient interdits.

--Quoi! Madame est en France!

--Oui, répondit gravement Henry.

--Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-là que nous lèverons le drapeau d'Henri V!

--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul?

--Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par des chemins détournés.

Au moment où Jean faisait cette réponse, la grosse cloche du portail sonnait.

Cela annonçait un arrivant.

--Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet.

La réponse ne tarda pas à lui venir.

Aubin Ploguen vint frapper à la porte de la chambre:

--Entre! cria Jean.

--Maître, dit-il, un petit paysan blessé, accompagné de Leneguy, un de nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalité.

--Tu connais Leneguy?

--Oui, maître.

--Un homme sûr?

--Un ancien chouan.

--Eh bien, donne-leur un lit à chacun et fais-les souper...

VI

PINSON

En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagné d'un jeune paysan, s'était présenté au château.

Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours une place au foyer des Kardigân.

D'ailleurs, bien qu'on fût en pleine nuit, des lumières brillaient aux fenêtres du château.

Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute et vaste cuisine. Il alluma dans l'âtre un feu de sarments pétillant et joyeux.

Puis il mit sur la table des plats de viande et de légumes et un fort pichet de cidre.

--Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Après, je vous conduirai dans vos chambres.

Si Aubin Ploguen avait été un observateur, il eût remarqué que le petit compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan.

--Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il.

Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naïf.

--Quoi! tu ne le reconnais pas?

--Non.

--C'est le dernier du vieux Gouësnon, mon camarade à la chouannerie sous Charette.

--Le fils de Gouësnon?

--Oui.

--Quel âge as-tu, l'enfant?

--Seize ans.

La voix de _l'enfant_ était douce et harmonieuse comme un chant d'oiseau.

--Et comment t'appelles-tu?

--Pinson.

--Tu chantes donc?

--Oui... je chante... dit Pinson en rougissant...

Aubin le regardait.

Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de femme.

--Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit?

Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commença:

Mon ami vient de s'en aller... J'en ai le coeur tout en peine. Vint un gars sous le grand chêne, Qui voulut me consoler; Mais je lui dis: «Celui que j'aime, Beau gars, ce n'est pas toi!... Hélas il est bien loin de moi, Celui que j'aime!» Je ne peux pas me consoler, Mon ami vient de s'en aller!

Pinson chanta cette naïve plainte d'une voix tellement émue, qu'Aubin Ploguen se sentit tout troublé.

--Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes couler sur le visage de l'enfant.

--Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin.

--Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom?

Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement:

--S'il te connaît, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voilà une demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parlé de toi?

--Il est étrange, cet enfant, pensa le Breton.

Le paysan avait fini son souper.

--Allons, allez dormir, dit-il.

Leneguy et Pinson traversèrent l'aile droite du château qui conduisait à la chambre du paysan et à celle de l'enfant.

Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet où causaient Henry et Jean.

Au moment même où ils frôlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait.

Pinson chancela en entendant la voix du marquis.

Il fut obligé de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber.

--Hum! hum! grommela Aubin.

Mais il ne dit rien encore, car il se réservait de causer avec Leneguy.

En effet, quand Pinson fut entré dans sa chambre, Aubin pénétra dans celle du paysan.

--Tu as quelque chose à me conter, mon Aubin? demanda celui-ci.

--Oui, l'ami.

--Parle.

Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe.

--D'où viens-tu, maintenant?

--De Savenay.

--Et tu allais?

--Ici.

--Ah! et pourquoi?

--Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent, vois-tu. Il est temps de commencer.

--Pourquoi n'es-tu pas venu seul?

--Comment, seul?

--Oui... Pinson... ce petit qui t'accompagne...

Leneguy frappa à petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier pour en faire tomber la cendre.

--Est-ce que tu te méfierais de moi? demanda-t-il tranquillement.

--Si je me méfie de toi?

--Oui.

--Un vieux chouan, c'est impossible!

--Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant de soin.

Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'être embarrassé.

--C'est le petit qui t'étonne, pas vrai?

--Oui.

--Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gouësnon, bien sûr, et tu le respectes comme tous ceux de ces côtés-ci. Eh bien, le vieux Gouësnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-là, qui est le treizième, a été élevé à Guérande, à la pension... Une folie de sa mère, quoi! qui voulait en faire un savant, un curé. Il n'était déjà pas bien fort; ça l'a séché encore plus. Alors le vieux Gouësnon a voulu qu'il fût du mouvement.--Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra. Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre auprès de lui, où le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voilà sa lettre, tiens.

--Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu à Paris, que je me méfiais du petit...

--Il n'a donc pas l'air franc?

--Oh! si.

--Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tué deux cent sept, de ces bleus, et de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc et doux.

Une voix chanta dans la chambre voisine:

Mais je lui dis: «Celui que j'aime... Beau gars, ce n'est pas toi! Hélas! il est bien loin de moi, Celui que j'aime!»

--Ce n'est pas une voix d'homme, ça!

--Une voix de femme peut-être!

--Tiens, je déraisonne.

--Ma foi, oui...

--Bonne nuit, mon Leneguy...

Les deux paysans se serrèrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne s'étaient vus.

* * * * *

Pinson ne s'était pas couché.

A peine entré dans sa chambre, il avait ôté son chapeau-béret, et enlevé la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux bruns se déroulèrent...

Elle se mit à rêver un instant; puis lentement elle marcha vers la fenêtre et l'ouvrit.

Le vent s'était calmé à l'approche du matin. La nuit brillait calme et limpide. Les étoiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de lune argentait la cime des grands arbres.

Au loin pleurait la mer. Son lent et éternel gémissement arrivait à la jeune fille accompagné d'un chant de rossignol.

Fernande était accoudée, et contemplait cet immense repos de la nature:

--Je suis donc près de lui, murmura-t-elle.

Près de lui! Ah! je m'étais juré de ne pas le suivre, de ne pas mêler encore ma vie à la sienne. Mais j'ai été lâche... je ne pouvais pas!... Je serais morte!

Elle se tut, regardant passer les nuées blanches qui tachaient un moment le bleu mat du ciel.

--Il est là! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prêté la force d'oublier? Pourquoi m'avez-vous imposé le combat, si vous ne deviez pas en même temps me donner l'énergie?

J'ai essayé de lutter... mais je suis retombée, vaincue.

Il est là, près de moi!... Il pense à moi, et ne sait pas que je respire le même air que lui, que mes yeux voient le même horizon que les siens, que je souffre à côté de sa souffrance! Sa pensée va me chercher bien loin, et je suis là!

Il ne m'était pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je pourrai mourir!...

Elle se tut encore, et reprit, chantant:

Mon ami vient de s'en aller, J'en ai le coeur tout en peine: Vint un gars sous le grand chêne, Qui voulut me consoler. Mais je lui dis: «Celui que j'aime, Beau gars, ce n'est pas toi... Hélas! il est bien loin de moi, Celui que j'aime!» Je ne peux pas me consoler. Mon ami vient de s'en aller!

Fernande avait été élevée en Bretagne, nous le savons.

Gouësnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient consenti avec joie à la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait tout conté, à ces braves coeurs loyaux.

Elle avait quitté son père, et était venue. La lutte était trop rude pour elle. Elle aimait!

Fernande referma la fenêtre, et se coucha.

Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers de sa chanson:

Je ne peux pas me consoler: Mon ami vient de s'en aller...

VII

LE COMMENCEMENT

Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France.

Traversons Tours, Vendôme et Orléans, si nous passons par Paris;--Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et arrivons à Marseille.

Dans la nuit du 28 au 29 avril,--pendant cette même nuit où l'_Espérance_ jetait vingt mille livres de poudre sur les côtes bretonnes,--une émotion profonde semblait s'être emparée de la vieille Phocée.

Le préfet des Bouches-du-Rhône était prévenu.

Il savait qu'une insurrection légitimiste se préparait, et il avait mis sur pied les deux régiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les agents de police.

On ne précisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes allaient jouer une importante partie.

De huit heures à dix heures du soir, un calme complet régna dans la cité. On eût dit que Marseille s'apprêtait à s'endormir comme d'habitude, accroupie dans la Méditerranée.

Tout à coup, à onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels, arrivèrent devant l'église Saint-Laurent.

Ces hommes portaient leur fusil en bandoulière: à la ceinture était attachée une poudrière pleine de cartouches.

Celui qui paraissait être le chef s'avança de quelques pas sur ses camarades et frappa à la porte de l'église.

Le sacristain parut.

Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul, à une pareille heure, en face d'un inconnu armé.

Mais celui-ci le retint par le bras.

--Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prémontré, sujet de Sa Majesté le roi de France Henri, cinquième du nom. Je vous prie de me donner les clefs du clocher.

Le sacristain détacha, en tremblant, les clefs qui pendaient à son côté et les mit entre les mains de M. Prémontré.

Le jeune homme fit un signe.

Un de ses soldats déplia un drapeau blanc enfermé dans un étui de goudron:

--Trois hommes, dit le chef.

Trois soldats sortirent du rang.

--Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil chargé. Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du côté de l'église, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obéit pas à la seconde injonction, feu immédiatement.

--Et si c'est une troupe de soldats?

--Vous vous ferez tuer!

--Bien.

Prémontré trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes trouvaient tout aussi naturel de l'exécuter sans réplique.

Ah! ce fut une grande époque!

--Quant à vous, mes enfants, dit Pierre à trois autres de ses compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre allons faire la nôtre.

Les deux petites troupes entrèrent dans l'église. L'une monta sur le sommet de l'édifice, et, arrivée sur la plate-forme, planta le drapeau blanc, qui se déroula lentement et majestueusement au souffle frais de la nuit.

Prémontré et ses amis, pendant ce temps-là, grimpaient l'escalier en colimaçon qui conduit au clocher.

Au moment où minuit commença de sonner:

--Attention! cria Pierre.

Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'éteignit, le chef fit un signe...

Le tocsin commença.

Qui n'a été souvent impressionné par cet appel déchirant du tocsin éclatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gémir et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant à l'âme humaine des pensées tristes et pieuses.

Cependant, à travers la ville, le bruit se répandait que le signal de l'insurrection était sonné.

En effet, un quart d'heure à peine après le commencement du tocsin, un rassemblement d'hommes armés traversa le coeur de la cité. Ce rassemblement portait un drapeau blanc et criait: «Vive Henri V!»

Le préfet et le général de division, après une longue et importante conférence, avaient décidé de laisser l'insurrection éclater, et de ne pas l'étouffer en germe.

Ils y gagnaient de connaître le nom des agitateurs, s'ils étaient vainqueurs. Si, au contraire, ils étaient vaincus, ils pouvaient se targuer, auprès du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicité tacite.

Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, étaient prêts à trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'était mathématique.

La préfecture de police avait expédié de Paris un de ses agents supérieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry devait opérer, cette nuit-là même, son débarquement sur les côtes de Marseille?