Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 15

Chapter 153,783 wordsPublic domain

Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire, et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des «libéraux». Naturellement, _ils surveillaient les menées_, disaient-ils, de _môssieu_ le marquis.

Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique de se taire... qu'ils s'étaient tus.

Donc, ce jour-là, ou plutôt cette soirée-là, la Pâlotte descendit du château et vint demander à l'auberge le fameux médecin.

--Est-ce que quelqu'un est _affligé à la maison_? lui demanda un paysan.

--Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé la jambe.

On se hâta de prévenir M. Lambquin.

Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte.

--Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse.

Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le sentier dont nous avons parlé.

Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et d'où il domine la mer.

C'est un magique spectacle.

L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a une majesté sublime.

L'oeil n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement confondus. C'est l'immensité.

La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise était forte.

Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large manteau brun.

Ils arrivèrent au château.

Aubin Ploguen les attendait.

--Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il.

--Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître.

Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était préparé.

Ils prirent place tous les quatre au repas du soir.

M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien, le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe.

Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté.

Des rides précoces creusaient un sillon sur son front.

Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte étaient préoccupés.

Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il gardait toujours la bouche pleine.

--Quel chiffre, docteur? dit Jean.

--Trois cents. En aurez-vous assez?

--Nous en aurons de trop.

--Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes _malades_.

Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie.

On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents, remplissaient une seule chambre.

Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier...

II

L'EXCURSION MYSTÉRIEUSE

Le marquis de Kardigân ne s'était pas trompé. Il y avait dans son commandement, situé dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes valides. Or, les fusils étaient au nombre de quatre cent cinquante.

Car le lecteur a déjà compris que les prétendus malades qui venaient soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tête ou leur jambe, étaient tout simplement quelques-uns de ces héroïques enrôlés qui s'apprêtaient à recommencer la chouannerie de 1793.

Il fallait se méfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs n'avaient rien trouvé de mieux que de se servir de ce stratagème.

--Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut installé le prétendu médecin en face du tas de fusils.

--Eh bien... quoi? mon lieutenant?

--Comment trouvez-vous cette ferraille?

--Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais état que je le craignais.

M. Lambquin était maître-armurier de la garde royale.

Après la révolution de Juillet, il avait donné sa démission; Jean de Kardigân s'était empressé de recommander ce royaliste ardent.

C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis «mon lieutenant.»

--Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse à votre travail. J'ai affaire ailleurs.

--Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes, voilà tout ce que je vous demande!

Jean donna l'ordre qu'on obéît à M. Lambquin comme à lui-même.

Puis, quand celui-ci eut déficelé «sa trousse,» laquelle était pleine d'instruments beaucoup plus aptes à remonter des fusils qu'à couper des jambes, le marquis sortit.

Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans la grande cour du château, tenant par la bride des chevaux attelés à des charrettes.

Ces charrettes étaient au nombre de trois.

Aubin Ploguen et la Pâlotte--ou, pour l'appeler par son vrai nom, Jacqueline Morel,--portaient, suspendue à leur épaule, une de ces fortes lanternes sourdes qui éclairent à distance, mais ne projettent qu'un rayon lumineux très-étroit.

--Comment, vous vous êtes obstinée à venir, Jacqueline? dit Jean en voyant la jeune femme.

--Oui, monsieur.

Jacquelin montra sa figure éveillée et charmante.

Il était habillé en matelot.

--Toi aussi? s'écria Aubin Ploguen en l'apercevant.

Jacqueline allait défendre à son fils de les suivre dans l'expédition mystérieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean.

--Vous avez dit qu'il y aurait peut-être du danger cette nuit, monsieur, dit-il, je dois être avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous permettrez que je ne vous quitte pas.

La mère jeta un regard humide à son enfant. Elle était un peu de cet avis-là, elle aussi.

Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean étaient armés tous les trois d'un fusil de munition. La jeune femme avait ramené sa mante en sautoir autour de son corps.

--Quant à moi, monsieur, dit-elle à Jean, il a été convenu que je ne quitterais pas mon fils.

--Venez alors, mes amis, répliqua Jean en souriant tristement.

La fameuse excursion devait être dangereuse, en effet, si on mesurait le danger par les précautions prises.

--Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean.

--Neuf heures, maître.

--Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons être à la crique de Bel-Râch?

--Oh! facilement. Nous arriverons là-bas à onze heures. Deux heures de travail, peut-être trois: vous voyez que nous serons de retour pour le milieu de la nuit.

La petite troupe se glissa hors du château, afin d'inspecter le chemin vicinal qui se déroulait au bas de la colline, éclairé par une belle lune de printemps.

Puis ils rentrèrent, et les préparatifs de départ se firent.

Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux autres restèrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placèrent sous le foin qui les recouvrit presque entièrement.

Jacquelin devait marcher à pied avec les conducteurs des chevaux.

On ouvrit la grille du château, et les trois charrettes se mirent à descendre le chemin qui conduisait au village.

Un quart d'heure après, elles suivaient la route de Savenay.

La marche fut silencieuse.

Ces hommes ne laissaient pas que d'être impressionnés malgré eux par ce qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'étaient de fortes et énergiques natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans pâlir de mortels dangers.

Élevés dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de Kardigân où ils étaient nés. Certes, ils ne reculeraient devant rien.

Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre église de Bel-Râch.

Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les eût fait, en droite ligne, traverser le village, entrèrent en pleins champs.

Le mugissement de la mer annonçait que ces landes sablonneuses où s'engageaient les conducteurs, aboutissaient à la côte.

Le vent était assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la membrure de bois des voitures.

Un peu à droite s'élevait un petit bouquet de bois, accident commun sur le littoral breton.

Ce bouquet de bois ne touche pas à la mer: il en est séparé, au contraire, par un espace de trente ou quarante mètres. Les conducteurs y firent entrer les voitures.

Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette.

--Le plus difficile reste à faire, dit Jean. Mes amis, vous allez demeurer ici. Jacquelin, la Pâlotte et Aubin vont m'accompagner.

--Mais, monsieur le marquis... hasarda un des paysans.

--S'il y a des coups à donner... reprit un autre.

--Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le promets.--Jacquelin!

L'enfant s'avança.

--Tu connais la falaise?

--Oui, monsieur.

--Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment à travers les rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, où sont postés les douaniers.

Jacquelin ne se fit pas répéter cet ordre. Il descendit le petit monticule où poussait le bouquet de bois, et parvint à la cime des rochers.

Un homme se fût brisé à vouloir suivre ce chemin, impossible à tout autre qu'à un chamois.

Mais le courageux enfant n'hésita pas. Il se pendit à une anfractuosité de granit et se laissa glisser.

Arrivé sur la plage, il se coucha à plat ventre et regarda.

A droite et à gauche tout était silencieux. Pourtant, il lui sembla qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe entièrement la mer.

L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goëland qui rase la surface des flots.

Ce point noir était un douanier.

Jacquelin put parvenir à quelques pas de lui et le reconnaître.

Le douanier, enfermé dans un épais caban, dormait, ou semblait dormir. Il tenait son fusil entre ses jambes.

Jacquelin se glissa derrière les rochers et regagna un autre coin de la plage.

Un second douanier veillait là.

L'enfant explora une longueur de côte d'environ deux cents mètres et y compta dix douaniers, lesquels, par conséquent, étaient placés à vingt mètres les uns des autres.

Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par lesquels il était descendu, il opéra sa montée en s'accrochant aux falaises qui s'élevaient derrière lui.

Une demi-heure après son départ, il était de retour auprès de ses compagnons.

--Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardigân.

--Il y en a dix.

--Dix?

--Oui, monsieur.

--As-tu examiné l'horizon?

--Je n'ai rien vu.

--La mer est-elle forte?

--Assez; mais pas trop.

--Par où peut-on descendre?

--A gauche. Ce point-là n'est pas gardé. Les douaniers n'ont surveillé que la crique.

Cette réponse ne faisait pas le compte de Jean. Évidemment elle dérangeait un plan conçu.

--Quel est ton avis, Aubin? dit-il.

--Mon avis, maître, est que les _oiseaux verts_ auront déniché la barque. Ils l'ont laissée en place, mais ils nous empêcheront de nous en servir.

--Comment faire, pourtant?

--Ne donnez pas le signal.

--Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas.

--Monsieur? dit Jacquelin.

--Quoi! mon enfant?

--J'ai une idée... Si je gagnais le navire à la nage?

--Tu es fou, c'est impossible...

Au même instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon, toucha en tressaillant le bras de son maître.

--Regardez, dit-il.

Un trois-mâts apparaissait en mer à un kilomètre de la côte.

En même temps une voix partant du bas des rochers, cria:

--Attention!

C'était la voix d'un douanier.

II

EN MER

Jean et ses amis se regardèrent.

Il ne fallait plus penser à éviter la surveillance des douaniers. Ils avaient l'éveil.

Que ferait-on?

Nous avons dit que le navire n'était pas à plus d'un kilomètre de la côte: il s'en rapprochait insensiblement.

Ce trois-mâts devait être d'un faible tonnage; puis la mer est profonde en cet endroit.

--Il suivra les instructions données, dit Jean, et tâchera de mouiller le plus près possible.

En effet, le navire faisait des bordées et gagnait insensiblement.

Évidemment les douaniers l'avaient aperçu. De temps en temps, l'un deux poussait un: Qui vive! auquel tous les autres répondaient.

--Maître, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser à faire opérer le débarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prévenus.

--C'est impossible.

--Non, hasarda Jacquelin. Écoutez, monsieur, je nage comme un poisson. En une heure, je puis aller...

--Tais-toi, dit Jean. Et quand même les matelots seraient prévenus, où iraient-ils?

--A l'anse d'Erqui, répondit Aubin.

--Ils n'en forceront pas l'entrée.

--S'ils ont un pilote, oui.

--Mais qui leur servira de pilote?

--Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire à la nage. J'irai avec lui.

Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide.

Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle eût voulu l'empêcher d'accomplir cet acte de témérité.

Mais elle ne prononça pas une parole.

Seulement, la pâleur de son visage, doucement éclairé par la lune, annonçait sa triste appréhension...

--Allez, mes amis, dit Jean.

Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers...

L'anse d'Erqui est une espèce d'entonnoir formé par les caprices de la nature, qui s'ouvre à cinq ou six cents mètres de la crique de Bel-Râch.

Imaginez-vous un demi-cercle, extrêmement effilé à l'une de ses parties, et présentant à la mer un étroit goulet par lequel un navire a juste assez de quoi passer.

L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux à trois ponts pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans, qui osent s'y aventurer.

La passe est étroite et de plus formée par des rochers à pic contre lesquels un trois-mâts même, malgré son exiguïté, courrait le risque de se briser impitoyablement.

Les bâtiments en détresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car un caprice de la lame peut les faire dévier à droite ou à gauche, et une déviation d'un mètre suffit à les faire sombrer.

Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont garnis de douaniers, qui considèrent comme inutile de la surveiller.

Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il connaissait la côte et avait chance d'atterrir.

Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux.

Mais heureusement ils les perdirent bientôt de vue: heureusement, car la lune voilée n'éclairait plus la mer, et, par conséquent, cachait aussi les nageurs à la vue des douaniers.

--A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivèrent tous les deux sur la plage.

Jacquelin ne se fit pas répéter l'ordre, et entra résolument dans la vague.

--Diable! c'est froid, dit-il.

L'eau était froide, en effet.

La lame avançait avec force, soulevée par la brise d'ouest.

--Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'usât pas ses forces en nageant aussitôt.

--Bon vent! la marée monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse à la côte.

Brave Aubin Ploguen!

Le vent était bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs, puisqu'ils avaient à lutter à la fois contre la brise, la lame et la marée.

Un silence se fit.

Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas exagéré ses mérites: c'était un vrai poisson.

Il fendait la vague avec une netteté et une précision étonnantes. De temps à autre une lame plus haute le couvrait entièrement, semant d'écume ses cheveux bruns.

Aubin, lui, ressemblait à un dieu marin.

--Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais j'avais besoin de toi.

--Grand merci!

--C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi...

Le Breton eut la parole coupée par une vague, qui l'aveugla.

Il se secoua et ajouta;

--Nous causerons plus tard. Es-tu fatigué?

--Non.

--Va toujours!

La distance entre eux et le navire ne semblait guère diminuer. Ils demeuraient silencieux, les yeux fixés sur ce but immobile. Immobile, car le trois-mâts devait avoir jeté l'ancre, attendant un signal promis.

--Es-tu fatigué?

--Non.

--Va toujours!

Pauvre Jacquelin!

Il n'avait pas besoin d'encouragement, il _allait toujours_ avec la même énergie.

A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencèrent à s'enfler, à grimper à des hauteurs plus considérables.

On eût dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des abîmes.

Et la marée, doublant sa force, par cela même, opposait aux nageurs une résistance de plus en plus périlleuse.

--Chien de temps! formula Aubin.

La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait être un dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers.

--Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin.

En effet, l'enfant était très-pâle. Sa figure, assombrie par la nuit, grimaçait.

--Fais la planche! dit Aubin.

Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner Jacquelin, et quand celui-ci fut couché sur le dos, se mit à le pousser comme une bouée.

Ils nageaient depuis une heure dix minutes.

La brise se changeait en grain.

De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus, interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scène.

--Ça se gâte! murmura Aubin.

Le trois-mâts s'était sensiblement rapproché. On distinguait nettement à travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues.

Vingt minutes s'écoulèrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le réchauffaient. Mais la circulation du sang était interrompue par la sorte d'inaction éprouvée.

--J'ai froid, dit-il.

--Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos.

--Non... j'aurais trop... froid...

--Soit!

Aubin Ploguen dut ralentir la rapidité de la nage pour ne pas laisser derrière lui Jacquelin, très-pâle, et dont la respiration sifflante annonçait l'énorme lassitude.

Ils continuèrent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux heures qu'ils étaient partis.

Mais aussi le trois-mâts n'était plus qu'à une quarantaine d'encablures.

Pour la première fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pût aller jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes évidents d'une lassitude extrême.

Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par le froid et l'épuisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par instants, des frissons qui le secouaient des pieds à la tête.

La vague était haute comme une maison.

Elle arrivait, lancée comme un cheval emporté qui brise le mors dans sa bouche, et, derrière elle, une autre vague plus effrayante encore.

La marée et la rafale!

Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire.

Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrêtait de temps en temps pour soutenir son jeune compagnon.

Mais l'enfant ne voulait pas arrêter ses mouvements, car il comprenait que le froid ne tarderait pas à l'envahir.

Le Breton se souleva sur la lame, sortant à moitié son corps de l'eau:

--Ohé! du vaisseau! cria-t-il.

Mais ils étaient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait héler une barque.

--Es-tu fatigué? dit-il.

--Non...

--Va toujours.

--Ohé! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen.

En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues qu'un siècle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-là!

Jacquelin était enfoncé dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint par la ceinture.

--Es-tu fatigué, petit?

--Non... non...

Mais en même temps qu'il répondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et disparut.

La ceinture s'était brisée, et, entraîné par la lame, le pauvre enfant épuisé venait de disparaître dans les profondeurs de l'Océan...

IV

LE DÉBARQUEMENT

Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'était pas de ceux qui se lamentent; il était de ceux qui agissent.

Il plongea.

Jacquelin revint à la surface.

Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes épaules.

--Ohé! du vaisseau! cria-t-il pour la troisième fois.

Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On dirait que la rafale s'arrête pour respirer et reprendre des forces.

Ce fut pendant un de ces silences de l'Océan qu'Aubin jeta son appel désespéré.

Aussitôt une lumière s'agita à bord du trois-mâts et une voix cria:

--Qui va là?

--Ami! dit Aubin.

--Un canot à la mer! ordonna la même voix qui venait de se faire entendre.

Le commandement fut exécuté en quelques minutes. Un canot glissa le long des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les vagues.

Puis une échelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent et la barque s'avança vers l'homme qui nageait et l'enfant évanoui.

Il était temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculéenne était de taille à supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui avait besoin de repos, et surtout de secours.

En quelques minutes ils arrivèrent dans les eaux du trois-mâts, et l'échelle de corde les hissait tous les cinq à bord.

Un homme, enveloppé d'un manteau et la tête couverte d'un chapeau de toile goudronnée, causait avec le capitaine.

Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa échapper un geste de surprise:

--Aubin et Jacquelin! dit-il.

C'était Henry de Puiseux.

--Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton.

Ce ne fut pas long.

Il n'était qu'étourdi par la fatigue et la force des lames.

--Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous, monsieur de Puiseux, ayez la bonté de m'entendre.

--Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prévenir que le capitaine n'entend pas le français. Mais ne vous en inquiétez pas; c'est moi qui suis le vrai chef à bord.

--Bon! alors, cela ira mieux.

Aubin expliqua à Henry la situation. Il ne fallait pas songer à débarquer où il avait été convenu.

Seulement, en voulant pénétrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mâts courait risque de se briser.

--Peu importe!

--Que dira le capitaine?

--L'_Espérance_ n'est pas à lui: elle est à nous. Donc... tu comprends, Aubin?

Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit à commander la manoeuvre.

--Ah çà, tu es donc aussi marin? demanda Henry.

--Nous autres, les paysans de la côte, monsieur Henry, nous sommes un peu amphibies...

--Virez de bord! cria Aubin.

L'_Espérance_ s'inclina gracieuse et légère comme une hirondelle, et s'avança vers la côte.

Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutôt écoutait le jeune homme qui parlait.

Lui, les yeux fixés sur la côte, contemplait impassiblement le résultat de la manoeuvre. Ce pilote arrivé à l'improviste ne laissait pas que de le surprendre.

En réalité, il ne comprenait pas encore.

Il croyait naïvement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des eaux, voulait rapprocher davantage l'_Espérance_. Jamais il ne lui serait venu à l'idée qu'un homme sain d'esprit eût voulu faire entrer un trois-mâts dans l'étroit goulet de l'anse d'Erqui.

Pourtant il fallut bientôt se rendre à l'évidence. L'_Espérance_ marchait droit au goulet. C'était de la folie!

Il toucha le bras d'Henry:

--_You see_?

--_Yes_[5].

--Ah!

--Va, Aubin, cria le jeune homme.

--Toutes voiles dehors! ordonna le Breton.

Les matelots sont trop habitués à l'obéissance passive pour hésiter dans l'exécution d'un commandement.

Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote était fou.

Mettre toutes voiles dehors quand on est à cinq cents mètres de la côte, et qu'on marche vers des brisants, poussé par cette double hélice du vent et de la marée!

Les voiles se tendirent rapidement.

L'_Espérance_ s'arrêta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur elle-même, et s'élança avec une rapidité effrayante.

Cela dura à peine cinq minutes.

Le capitaine s'attendait si bien à voir le navire s'entr'ouvrir qu'il ordonna aux matelots de se tenir prêts à se jeter à la mer. L'_Espérance_ n'était plus qu'à cinquante mètres de la passe. Le capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux.

--_The end_[6]! murmura-t-il.

Henry ne répondit pas.

L'_Espérance_ fila comme une flèche, et traversa le goulet sans effleurer même le rocher.

C'était merveilleux à voir.

Dès lors le débarquement était facile.

Jean de Kardigân et la Pâlotte avaient assisté de loin à ce drame.

Leur coeur battit à rompre quand ils aperçurent l'_Espérance_ se diriger droit vers l'anse d'Erqui.

Tout était sauvé!