Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 14
--Ils s'en vont tous les deux, s'écria Kardigân, que le délire commençait à prendre, ils s'en vont... le frère... la fiancée... ceux que j'aimais... oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux! Partez... partez!... cela me déchire de vous voir encore!...
--Jean, la fiancée vous dit adieu, murmura Fernande.
Ils étaient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant.
Jean attira doucement la jeune fille à lui, et lui mit un baiser au front.
--Nous ne serons jamais l'un à l'autre, dit-il, et pourtant, je vous aimerai toujours...
--Moi aussi! balbutia-t-elle à travers ses larmes...
Elle sortit, pâle, brisée, muette...
--Seul! je suis seul! s'écria Jean! je suis seul! Ah! mon père, sois content! cela coûte cher, l'honneur!...
La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baigné dans son sang...
XXVI
LA VOLEUSE DE NUIT
Combien de temps resta-t-il plongé dans cet évanouissement? Il ne s'en rendit pas compte lui-même.
Il revint à lui, étendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait, depuis de longues heures, que le visage pâle de son ami reprît une teinte colorée.
Henry comprit que ce malheureux, gisant là, avait dû être secoué par une de ces effrayantes tempêtes morales qui brisent un homme comme la tempête maritime brise un vaisseau.
Jean poussa un profond soupir et se souleva à demi sur sa couche.
--Partons! dit-il.
--Tu veux partir?
--Oui.
--Mais c'est de la folie!
--Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans cette ville maudite qui a décimé ceux que j'aimais, qui m'a torturé, qui m'a désespéré!
--Jean!
--Partons! te dis-je. J'étouffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier.
--Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui l'a pansée t'a ordonné un repos absolu... Si je n'étais pas venu ici, par hasard, tu serais mort, là, seul, abandonné, sans secours!
--Je veux partir!
--Tu ne partiras pas!
--Henry!
--Ah! morbleu! fâche-toi, irrite-toi, crie, hurle, à ta volonté: je suis le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est à toi de m'obéir. Tu obéiras!
Les yeux de Jean lancèrent des éclairs.
--Ah ça! il paraît que ce n'était pas assez de perdre ma fiancée et mon frère: il faut encore que je perde mon ami.
--Malheureux!...
--Eh bien! soit, va-t'en!
--Tu es fou!
--Fou? oui, je suis fou, de douleur, de désespoir. Va-t'en, va-t'en!
--Tu vas te tuer.
--Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je l'appelle, je l'attends!
--Tu as le devoir de vivre!
--Le devoir de vivre? Mon devoir, à moi, sera donc toujours de souffrir?
Jean s'élança hors du lit, malgré les mains de Henry, qui s'efforçait de le retenir.
Une pâleur livide, mortelle, couvrit ses traits.
Il fut obligé de s'appuyer à la muraille, sans quoi il serait tombé.
--Que te disais-je? s'écria Henry. Tu as à peine la force de te tenir debout...
--La force! l'âme saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir!
Henry ne reconnaissait pas son ami.
Sans doute, le délire était pour quelque chose dans cette frénésie furieuse; mais il fallait que la secousse eût été bien rude pour que rien ne pût rappeler à la raison cette nature froide et fine du marquis de Kardigân.
Jean s'habilla lentement.
Quand il fut prêt à sortir:
--Viens, dit-il...
Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya.
Le blessé semblait se soutenir avec peine. Mais la résolution ardente qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-même il ne renoncerait pas aisément à livrer la lutte à la souffrance physique.
--Où veux-tu aller? dit Henry.
--Chez toi.
De Puiseux ignorait encore comment et où son ami avait été blessé.
Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait détourner de son esprit le souvenir de la scène fatale qu'il devinait.
Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement.
Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie.
Il était neuf heures du soir quand ils arrivèrent rue de Richelieu.
Les deux jeunes gens payèrent le cocher et le renvoyèrent.
Arrivés à l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et l'introduisit dans la serrure.
--Où est donc Couriol? pensa-t-il.
L'antichambre était déserte.
Ils entrèrent dans le salon.
La porte qui donnait du salon dans la chambre à coucher était ouverte, et une bougie était allumée dans la chambre.
Ils allaient y pénétrer, quand Henry s'arrêta stupéfait. La glace du salon reflétait ce qui se passait dans la salle voisine.
Lentement, il montra la glace à Jean...
Une femme, penchée sur le coffre-fort où M. de Puiseux serrait ses papiers et ses objets précieux, fouillait avidement comme un voleur de nuit.
Les deux royalistes restèrent quelques instants muets, retenant leur souffle, témoins invisibles de ce crime.
Enfin, cette femme, comme si elle eût trouvé ce qu'elle cherchait, serra rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la bougie, se dirigea vers le salon.
La lueur de cette bougie la frappa en plein visage.
Henry poussa un cri sourd...
C'était la baronne de Sergaz!
Il s'élança en avant, et la saisissant par le bras:
--Ah! voleuse et espionne! dit-il.
Jacqueline s'arracha à l'étreinte d'Henry par un effort désespéré.
--Oui, voleuse et espionne! prononça-t-elle d'une voix nette et métallique.
Cette émotion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil.
--Qu'êtes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me répondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous êtes une de ces infâmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou, foi de Puiseux! je vous tue comme un chien!
Madame de Sergaz éclata de rire:
--Vous, me tuer? Allons donc! je vous en défie!
Henry fit encore un pas:
--Je devine ce que vous avez volé! Vous avez voulu avoir la liste de nos noms, de nos plans, pour la vendre à la police...
--Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment..
--Misérable!
Elle ne plia pas le front sous l'insulte.
--Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlevé mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je trahisse: j'ai trahi...
Tout cela s'était passé si rapidement, que Henry était resté l'esprit un peu en dehors de la réalité des faits.
Il s'avança encore près de madame de Sergaz quand il rentra en possession de lui-même.
--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit-il.
--Vous ne voulez donc plus me tuer?
--Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plaît pas de faire entrer la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez volé.
Madame de Sergaz suivait de l'oeil la marche des aiguilles de la pendule.
Quelques minutes les séparaient encore de dix heures.
--Jumelle sera exact, pensa-t-elle... Il n'y a plus que peu de minutes à gagner.
--Rendez-moi ce que vous avez volé! dit Henry pour la troisième fois.
--Non!
--Vous refusez?
--Je refuse.
La colère, plus même que la colère, la rage, s'empara de M. de Puiseux.
Avec cette rapidité de conception que possède la pensée aux heures mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de tant de loyaux et fidèles gentilshommes qui s'étaient fiés à lui.
Il saisit une hache d'armes moyen âge qui pendait à la muraille, au milieu d'un trophée.
Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'oeil brillant, immobile, les bras serrés sur sa poitrine comme pour défendre le papier précieux dont elle s'était emparée.
Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tête de Jacqueline...
Mais Jean s'était dressé.
Chancelant comme un homme ivre, il s'avança vers son ami:
--Jette! dit-il en lui touchant le bras.
--Tu veux!...
--Jette! je suis ton chef.
Henry obéit.
--On ne doit jamais frapper une femme, ami, même avec une fleur.
La hache d'armes tomba sur le parquet.
--Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardigân; elle n'en sortira qu'après nous avoir rendu ce papier.
--Tu as raison, dit Henry.
Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure à ne pas trahir sa pensée, sans quoi elle n'eût pu cacher aux deux amis ce sourire de triomphe qui lui venait aux lèvres.
--Jumelle va venir... à dix heures! murmura-t-elle.
--Passez, madame, dit Jean, en indiquant à la jeune femme la chambre à coucher d'Henry.
Il voulait l'y retenir prisonnière.
Au même instant, une sourde rumeur monta de l'escalier.
Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui ébranlaient les marches.
Jean et Henry se regardaient interdits.
Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle.
--Vous êtes perdus! s'écria-t-elle... Dans un instant vous serez arrêtés... dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents gentilshommes...
--Je comprends tout! s'écria Henry.
--Henry! saisis-la!
De Puiseux s'élança sur Jacqueline.
Elle s'échappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se réfugia de nouveau dans le salon.
La poursuite commença.
Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait à éviter leur approche.
Pendant ce temps-là, les arrivants cherchaient à ébranler la porte de l'escalier.
--Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix.
--Vous êtes perdus! s'écria Jacqueline.
Et, prenant son élan, elle bondit à travers le salon, et ouvrit la porte de la chambre où Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confié à lui par Jean.
L'enfant, éveillé au bruit, sauta à bas de son lit et alla se jeter dans les bras de Jacqueline.
--Maman!... maman!... dit-il.
--Dieu vivant! mon fils!...
XXVII
LA FUITE
Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'ébranler la porte.
Jacqueline serrait avec ivresse sur son coeur cet enfant pour lequel elle avait consenti à devenir espionne.
--Toi! toi! mon fils bien-aimé! murmurait-elle à travers ses larmes.
Larmes de joie, de bonheur, qui rachètent tant de douleurs et tant de crimes.
Le petit Jacquelin regardait, étonné, ces deux hommes qui semblaient menacer sa mère.
Il aperçut Jean de Kardigân et se précipita vers lui.
--Vous! dit-il.
--Oui, mon enfant.
--Vous qui m'avez sauvé!
Jacqueline bondit.
--Cet homme t'a sauvé?
--Oui, maman.
--Mais alors...
--J'allais mourir, gelé, étouffé par la neige. C'est lui qui m'a relevé, qui m'a réchauffé sur son sein.
Jacqueline contemplait le marquis.
--Vous l'avez sauvé?
--Oui, madame.
--Vous!
Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre la porte. Il était évident que, quelques instants encore, et tout serait fini.
Jacqueline se redressa, fière et énergique. Ce coup imprévu l'avait abattue un moment.
Mais elle était de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitôt la plénitude de leurs moyens.
--Restez là et ne bougez pas! dit-elle.
Elle s'élança sans attendre la réponse des deux jeunes gens.
Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit celle de l'escalier.
--Elle nous trahit donc? pensa Henry.
Mais Jean étreignait la main de son ami dans la sienne.
--Tais-toi, dit-il.
--Mais...
--Tais-toi... et attends!
On pouvait entendre les paroles échangées entre les agents de police et Jacqueline.
--Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu...
--Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle.
--Oui.
--Quand nous pouvons!...
--Malheureux, ils n'y sont pas...
--Mais le papier...
--Je ne l'ai pas encore.
Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux royalistes.
--Comprenez donc, à la fin, reprit la voix de la fausse baronne de Sergaz. M. de Puiseux ne peut se méfier de moi. Si vous mettez le pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je à son retour?...
--Mais ce papier, comment l'aurons-nous?
--Attendez, restez dans la rue...
--Dans la rue!
--Semez vos hommes à droite et à gauche; dès que M. de Puiseux et son ami paraîtront...
--Ah!...
Ce «Ah!» n'était pas une exclamation de défiance. Comment M. Jumelle se fût-il méfié de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement, le sous-chef de la police politique réfléchissait.
--Allons, dehors, et vite! dit-il.
Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents résonner sur les marches de l'escalier.
Dès qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon.
--Je vous avais perdus, je vous ai sauvés... murmura-t-elle.
--Madame!...
--Ah! ne me remerciez pas. C'est à moi de vous bénir, de vous adorer! Vous avez arraché mon fils, mon bien-aimé, mon Jacquelin, à cet atroce supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir.
--Pourquoi nous avoir vendus?
--Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul être qui me reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlevé. Il me disait: «Si vous voulez le revoir, il faut qu'il soit des nôtres, et pour cela, nous le garderons jusqu'à ce que vous nous ayez servis...» Si vous pouviez sentir tout ce que j'ai souffert! les désespoirs auxquels j'étais en proie, quand je me représentais la honte qui me couvrait... Pardonnez-moi... j'ai bien souffert... bien supplié... bien pleuré!...
Ce n'était pas à Henry que Jacqueline s'adressait: c'était à Jean, Jean, l'homme à qui son fils avait dit:
--Vous m'avez sauvé!
Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournât sur elle-même et voulût délivrer ceux qu'elle avait vendus.
Mais si M. Jumelle et ses hommes étaient partis, ils pouvaient revenir d'un instant à l'autre.
En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps précieux.
--Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline à Jean.
--Oui, madame, dit le jeune homme.
M. de Kardigân comprenait tout.
Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente à les sauver qu'elle l'avait été à les combattre.
--Avez-vous une autre issue à cet appartement? reprit-elle en regardant avec inquiétude la porte d'entrée.
--Une autre issue? demanda Henry.
--Oui.
--Diable!
M. de Puiseux jeta un cri.
--Bah! dit-il, essayons...
Jean semblait être une statue grecque, immobile dans sa majesté. Seulement lui était immobile dans sa souffrance.
Tant d'émotions accumulées épuisaient ce malheureux. Il ne se tenait plus debout que par un miracle de volonté et de courage. De Puiseux sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent défaut à leur ami.
--Bah! essayons! répéta-t-il.
--Essayer? quoi?
--Venez, dit-il.
--Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline.
--Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry. Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces hommes qui vont venir.
--Eh! qu'importe?
--Vous, peut-être; mais votre fils?
--Oh! par pitié, sauvez-le!
--Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a raconté comment on l'avait séparé de sa mère. Les quelques mots que vous nous avez dits suffisent pour me faire entrevoir toute la vérité.
--Monsieur...
--J'ai adopté votre enfant... Kardigân ne revient jamais sur sa parole!...
Le projet de Henry était bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver devait en assurer encore l'exécution.
--Venez, ajouta-t-il.
Il conduisit ses amis sur le derrière de la maison qui donnait sur une cour intérieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la Sourdière, rue très étroite, on le sait, et où, sans doute, M. Jumelle n'avait pas songé à poster des agents.
Qu'ils puissent fuir jusqu'à l'hôtel des Rois-Mages, séant place Royale, au Marais, et les royalistes étaient sauvés.
Ceci demande quelques mots d'explication.
En effet, le parti légitimiste savait à quelle surveillance, à quels dangers de tous les instante il était soumis. Pour mettre ses membres compromis à l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait imaginé d'établir, à l'hôtel des Rois-Mages, au Marais, un service de chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait à ceux qu'on poursuivait de s'enfuir presque instantanément de Paris.
Henry de Puiseux s'élança dans la chambre occupée par Jacqueline.
Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour était déserte.
--Vite! vite! dit-il.
Le lit de l'enfant fut promptement défait; on enleva les draps, qui furent attachés à l'anneau de fer de la fenêtre, en guise d'échelle de corde.
--Descendez, dit-il à Jacqueline.
La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour.
--A ton tour! dit-il à Jacquelin.
L'enfant s'enfuit comme sa mère.
Jean de Kardigân allait les imiter, quand Henry l'arrêta.
--Pardon, cher ami, je passe avant toi.
--Avant moi?
--Oui.
--Mais...
--Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi.
De Puiseux ne tarda pas à suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin.
--Va! cria-t-il à Jean, quand il sentit sous ses pieds le pavé de la cour.
M. de Kardigân chancelait de plus en plus. Évidemment, jamais il n'aurait eu la force de se soutenir suspendu.
Il tenta néanmoins la périlleuse descente.
Henry le suivait d'un oeil inquiet.
Arrivé au tiers du drap, Jean ferma les yeux, détendit les mains et se laissa aller.
L'évanouissement recommençait.
Mais Henry le reçut dans ses bras. Tous les deux roulèrent sur le pavé. De Puiseux était dessous. Sa jambe gauche était contusionnée, mais Jean demeurait sauf.
--Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry.
--Ah! sans toi...
--Veux-tu bien te taire!
Il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point placé d'agents rue de la Sourdière. Les quatre fugitifs arrêtèrent une voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure à peine pour qu'une chaise de poste fût attelée, prête à emmener les fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place.
Au moment où ils allaient franchir la barrière d'Orléans, de Puiseux éclata de rire.
--Qu'as-tu? demanda Jean.
--Je pense à cet idiot qui attend là-bas! dit le jeune homme.
En effet, la situation ne manquait pas de comique.
M. de Kardigân était sombre:
--Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vendée, nous allons remplir notre devoir... Le passé s'oublie, va, dans ces luttes de chaque heure... Tu oublieras, nous allons en Vendée pour vaincre...
--Non, dit Jean en hochant la tête, nous y allons pour mourir!...
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
LA LUTTE
I
LE DOCTEUR LAMBQUIN
Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à-dire le 28 ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân.
Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze coursiers dont les _boxes_ excitaient l'admiration des paysans, piaffaient en plein air.
Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel ils assistaient.
Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la main une grande caisse de cuir.
Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet individu répondit:
--Je suis le docteur Lambquin.
Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle.
--Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin?
--Soigner les malades.
--Il n'y en a pas!
--Il pourrait y en avoir.
Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire de Kardigân, qui fit, en _à parte_, cette réflexion naturelle:
--Voilà un gaillard très-fort.
--Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân? répliqua le maire.
--Hum! hum!
--Vous dites?
--Je dis: «hum! hum!»
--Je ne comprends pas.
--C'est bien compréhensible, pourtant.
--Comme vous voudrez; seulement...
--Vous désireriez une autre réponse?
--En effet...
Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de boucliers.
On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le drapeau d'Henri V.
Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus qui traversaient leur commune.
Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire, naturellement, frémissait rien que d'y penser:
Il renouvela donc sa demande.
--Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân?
--Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce pas?
--Oui.
--Il y en a un autre à Guérande?
--Comme vous le dites.
--Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay.
--Ah! je comprends!
--Ce n'est pas malheureux!
--Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main?
--C'est ma trousse.
--Votre trousse? bravo!
L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot lui en imposa.
Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân.
Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer à l'auberge et par demander à déjeuner.
Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin.
On remarqua qu'il buvait sec et dru.
Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton.
Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous les paysans défilèrent devant l'auberge.
L'un, disait-il, venait montrer sa langue.
Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le chiffre 1.
Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite.
La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus.
Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là contenait vingt-deux malades.
--Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait cinquante-deux!
A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny. Elle n'en contenait que onze:
--Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore soixante-trois.
Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement de Guérande, avait ausculté trois cents malades.
La consternation était peinte sur tous les visages.
--Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec terreur M. Lourson, le maire de Kardigân.
Et lui-même s'examinait avec soin.
Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune.
Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de cheval et s'était cassé la jambe.
En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait par la main un petit garçon de douze ans.
Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin ou de l'argent.
Ils la surnommaient la Pâlotte.
La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic sont devenus des plages parisiennes.
Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois auparavant.
Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient des amis plutôt que des serviteurs.
En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises langues avaient voulu gloser.