Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 13
--J'écoute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai.
--Vous rappelez-vous, la... la personne que j'avais cachée un jour dans...
--Je me la rappelle.
--C'est vers elle que je vous envoie.
Fernande avait baissé les yeux instinctivement, et légèrement rougi en prononçant cette phrase. Il répugnait à cette exquise créature de livrer ainsi les secrets de son coeur à un étranger. Mais Jérôme Hébrard était un de ces enfants du peuple en qui la loyauté est à la hauteur du courage.
Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'étonnement que Fernande venait d'éveiller en lui. Il se contenta de répondre:
--Je le répète, mademoiselle, je suis à vos ordres.
--Merci! dit-elle une seconde fois.
Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de Kardigân demeure à l'hôtel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous prie d'y aller et de lui dire...
Elle hésita encore.
La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui faire achever ce qu'elle avait commencé, il fallait que la pensée du péril vînt lui rendre la volonté d'aller jusqu'au bout:
--M. de Kardigân est mon fiancé, dit-elle à voix haute. Or, on veut m'enlever à lui. Racontez-lui tout.
Alors, d'un ton ferme, elle raconta à Jérôme Hébrard une partie de ce que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se passer entre elle et son père.
Elle en dit assez pour que l'ouvrier pût expliquer au gentilhomme l'imminence du danger et la nécessité d'un prompt secours. Quand elle eut fini:
--Dites à M. de Kardigân, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction à lui donner. Qu'il réfléchisse et qu'il décide.
--J'ai compris, mademoiselle, répliqua respectueusement Jérôme Hébrard, mais...
--Mais...
--M. de Kardigân voudra-t-il me croire?
L'observation de l'ouvrier était juste.
Fernande écrivit quelques lignes où elle recommandait à Jean de croire l'ouvrier..
Jérôme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit.
Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livrée à ses tristesses, à sa préoccupation.
Jérôme Hébrard marcha rapidement.
Quand il arriva à l'hôtel de France, il demanda M. le marquis de Kardigân; on lui répondit qu'il était parti. Malgré le domestique du jeune homme, il s'entêta à rester. Jérôme souffrait du retard apporté par la destinée à la remise de son message.
Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnèrent. Il attendait toujours.
Pourtant il se dit que l'enlèvement dont Fernande était menacée ne devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze heures devant lui pour voir le marquis.
Enfin Jean arriva...
Nous savons le reste.
Quand Jérôme eut répété à son tour le récit qu'il avait entendu de la bouche de Fernande, Jean éprouva une surprise mêlée de colère.
--Quoi! on lui arracherait Fernande!
Puis il réfléchit. Comment, lui qui avait renoncé à elle, pouvait-il s'irriter de ce que M. Grégoire voulût la lui prendre? C'est alors que l'idée lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reçu sa lettre.
Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu écrire à mademoiselle Grégoire qu'une fatalité implacable se dressait entre eux deux, mais il ne se sentait pas la force de le lui dire à elle-même...
--Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le moment, elle est en danger: il faut que je la sauve!
Quelques mots échangés avaient fait deux amis de ces deux hommes, si séparés l'un de l'autre par une position réciproque.
Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux coeurs fiers et honnêtes qui battaient à l'unisson, à la pensée d'un même devoir à remplir, d'une même noble action à faire.
Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une décision.
--Vous êtes ici chez vous, dit Jean à Hébrard. Dormons; demain, au jour, nous préparerons un plan de combat.
A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levèrent et déjeunèrent rapidement.
A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grégoire.
En route, ils avaient décidé de leur conduite.
Un hôtel meublé, situé presque en face de la maison du vieux conventionnel, semblait s'élever là exprès pour qu'on pût s'y établir et surveiller ce qui se passerait.
Ils entrèrent et louèrent deux chambres.
Puis ils se postèrent en observation et attendirent. Somme toute, la journée ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grégoire et M. Robert Français voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et à l'heure où nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la jeune fille.
A sept heures du soir, rien n'avait encore paru; à dix, la porte de la maison s'ouvrit, et M. Grégoire parut.
Il regarda à droite et à gauche, comme un homme qui craint d'être aperçu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte.
A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappée par le bruit sourd d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des Champs-Elysées. Il appela Jérôme, occupé à ce moment à préparer une double paire de pistolets et deux épées, qu'il sortait de leur fourreau.
C'étaient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se munir.
--Écoutez! dit Jean.
--C'est la voiture...
En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de la rue et de l'avenue des Champs-Elysées.
Sans doute le cocher avait trouvé bon de modérer la rapidité de la course, afin de ne pas éveiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort est un homme qui ne peut rien voir.
La voiture stoppa à deux mètres environ de la maison; la porte se rouvrit de nouveau, livrant encore passage à M. Grégoire.
Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste.
Cependant la portière de celle-ci s'entre-bâilla, et un homme, enveloppé d'un large et épais manteau, sauta sur le trottoir.
Un chapeau à bords inclinés empêchait de distinguer son visage.
Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excès de précaution.
Il échangea deux mots avec M. Grégoire.
Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:--Suivez-moi.
Jean et Jérôme se regardèrent. Ils s'étaient compris au premier coup d'oeil.
Ce qu'il était important de savoir, c'était où allait la chaise de poste, puisque c'était elle qui devait enlever Fernande.
Ils se partagèrent les armes et descendirent doucement. La voiture tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant à distance.
Elle s'arrêta derrière le jardin de M. Grégoire.
Évidemment le conventionnel préférait que l'enlèvement eût lieu de façon à ce que nul ne pût s'en douter.
Une petite ruelle reliait ce jardin à la rue latérale.
L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et ouvrit la petite porte du jardin.
S'il avait jeté les yeux derrière lui, il aurait vu Jean et Jérôme s'y glisser après lui.
XXIV
L'ENLÈVEMENT
Le gentilhomme et l'ouvrier se cachèrent derrière un épais massif d'arbres dépouillés.
Il régnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver.
Le vent sifflait à travers les branches gercées par le froid, et à l'extrémité de quelques jeunes chênes pendait du givre.
Jean et Jérôme étaient là, immobiles, malgré cette température glacée qui les gagnait peu à peu. Muets, serrés l'un contre l'autre, ils cherchaient à percer du regard l'ombre étendue devant eux.
L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la porte de la maison.
Cette porte était fermée.
Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa échapper un geste de colère.
Jérôme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperçurent ce mouvement et devinèrent qu'il y avait un retard dans l'exécution du projet d'enlèvement.
Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir Fernande. C'était donc une bonne fortune dont ils devaient profiter.
Ils préparèrent doucement les armes dont ils s'étaient munis.
Jean fit glisser dans sa main les deux épées, pendant que Jérôme examinait l'amorce des pistolets de combat.
D'où venait ce retard?
Le lecteur se rappelle que M. Grégoire avait dit quelques mots à l'inconnu à l'arrivée de la chaise de poste, et s'était hâté lui-même de rentrer dans la maison.
Il alla droit à la chambre de sa fille.
Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna.
Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message était parti, et elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardigân. Elle tremblait à la pensée que Jérôme pouvait n'avoir pas trouvé le marquis, à la pensée qu'elle serait livrée ainsi, sans défense, à la merci de son père et de Robert Français. Où pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui elle avait compté lui manquaient tout à coup?
Quand elle entendit le pas de son père, elle se douta que le vieillard venait lui annoncer la résolution prise par lui de l'enlever de Paris.
M. Grégoire entra.
Fernande, assise sur un fauteuil, l'oeil atone, pâle, craintive, se leva quand elle l'aperçut.
Le père resta un instant silencieux devant cette image du désespoir qui se dressait tout à coup devant lui.
Il se rappela que c'était sa fille, à lui, qui souffrait et qui pleurait, l'enfant de celle qui avait été la compagne de sa vie et qu'il avait tant aimée.
Mais l'âme du régicide n'était pas de celles qu'une émotion passagère peut adoucir ou dompter. Il reprit bientôt l'impassibilité de sa nature, toujours muette devant la douleur.
--Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volonté. Vous l'avez méconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu'à vous-même si j'en suis réduit contre vous aux dernières extrémités. Je vous emmène.
--Mon père...
--L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la résistance à mes ordres. Vous refusez d'épouser M. Robert Français, soit! mais comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache à votre vie accoutumée, à vos plaisirs, à vos joies...
Les paroles hideuses du régicide étaient prononcées par une voix froide comme le coeur même de cet homme.
Fernande restait calme en apparence, mais torturée au fond du coeur devant cet horrible égoïsme de l'orgueil.
--Je vais vous conduire en un lieu où les caractères comme le vôtre s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes.
--Vous êtes le maître, monsieur, répliqua la jeune fille. Je n'obéis pas: je subis.
--Je suis votre père!
--Non, vous n'êtes pas mon père! Mon père ne me torturerait pas! mon père ne prendrait pas plaisir à me désespérer, à me tuer, à m'anéantir! Non, vous n'êtes pas mon père! Je courbe le front, mais je ne cède pas. Vous pouvez m'écraser: vous ne me ferez pas plier.
--Malheureuse!
--Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volonté! Je suis votre fille, après tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les vôtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En quelques jours vous avez tué la tendresse; le respect seul est resté. J'ai toujours été une fille selon Dieu...
--Selon Dieu! interrompit M. Grégoire. Vous m'êtes témoin que je ne vous ai jamais gênée dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne aux filles à mépriser les ordres de leur père?
--Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son calme à mesure que son père perdait le sien,--mon Dieu est celui que ma mère m'a enseigné à prier et à adorer. Il m'ordonne l'obéissance à votre volonté, mais il me défend le parjure.
--Le parjure!
--J'ai engagé ma foi...
--Sans ma permission!
--Ne me laissiez-vous pas libre?
--Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour commander. Vous allez partir.
--Je suis prête.
--Vous ignorez où je veux vous conduire?
--Je l'ignore, en effet.
--Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins résignée.
--Vous vous trompez, monsieur, je suis résignée à tout.
--Bien: écoutez, alors. Je vais vous conduire à la maison laïque des Enfants républicains, près de Tours.
Cette maison est dirigée par d'austères femmes qui vous traiteront selon vos mérites, je vous en préviens. Vous serez prisonnière sans avoir la permission de sortir, jusqu'à ce que vous ayez consenti à m'obéir.
--Ou jusqu'à ma majorité!
Un éclair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grégoire, à cette froide réponse de la jeune fille.
--Faites vite, dit-il, j'attends.
Fernande réunit à la hâte quelques objets qu'elle désirait emporter avec elle.
--Ne vous préoccupez pas des choses qui vous seraient nécessaires; j'ai pourvu à tout.
Elle prit le médaillon qui renfermait le portrait de sa mère, et le mit sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla:
--Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force d'être courageuse, la volonté d'être patiente. Mon Dieu! je vous bénis pour les épreuves que vous m'imposez!
--Hâtez-vous! dit M. Grégoire avec impatience; je suis pressé.
Fernande ne répondit pas.
Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix, cette croix où Jésus pleure éternellement sur les souffrances et les péchés de ce monde.
Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un suprême adieu à tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait aimés...
Elle jeta un châle sur ses épaules, puis avec une fermeté triste:
--Partons, monsieur! dit-elle.
Ces quelques mots échangés entre le père et la fille avaient retardé le départ. Robert Français ne croyait pas qu'au point où en étaient venues les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole.
Il était arrivé à l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard s'étaient donné.
Enfin, M. Grégoire et Fernande parurent dans le jardin...
Le vent avait augmenté. Il courbait les arbres qui pliaient avec un sourd craquement.
Fernande jeta un coup d'oeil rapide devant elle.
Pauvre enfant!
Sa foi en Jean était si grande, qu'il lui semblait à chaque instant qu'il allait apparaître pour la délivrer!
Robert Français s'inclina et se découvrit.
Mais elle ne le regarda même pas. Elle ressentait un mépris profond pour cet homme qui s'abaissait à de semblables moyens.
Robert comprit ce dédain suprême et en souffrit. C'était un homme d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie pour le faire descendre à aider M. Grégoire.
Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant.
Ils traversèrent ainsi la moitié du jardin. La jeune fille frissonnait. Elle avait froid, froid au corps et au coeur.
Tout à coup, deux ombres se détachèrent du massif d'arbres.
C'étaient Jérôme et Jean, armés.
--On ne passe pas! dit lentement Jean.
M. Grégoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colère, Fernande un cri de joie. Tous les trois avaient deviné qui était cet homme, dont on ne voyait pas le visage.
Pour Fernande, c'était le salut; pour les deux hommes, c'était l'ennemi.
--Passage! dit M. Grégoire, ou je vous fais arrêter comme des assassins; je suis ici chez moi!
--Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violentée. On la menace dans son honneur et dans sa liberté. Je viens l'arracher de vos mains pour la remettre à M. le procureur du roi, qui la défendra...
--Vous êtes un assassin!
--Soit, parce que vous êtes tous les deux des misérables, assez lâches pour torturer une femme!
Robert Français bondit sous l'insulte.
--Ah! il était temps que je pusse faire oeuvre d'homme! il était temps de relever tout ceci par un coup d'épée!...
Il s'élança sur Jérôme, qui tenait les deux épées dans sa main:
--En garde, monsieur! cria-t-il.
Jean avait reculé de façon à masquer la porte et à empêcher M. Grégoire d'entraîner Fernande au dehors.
Lui aussi tenait une épée.
--Monsieur, dit-il, dès que les deux fers se furent croisés, vous êtes un infâme, et comme tel je vais vous marquer au front!
Le marquis de Kardigân rompit de deux pas, puis prenant de biais, il fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Français.
Au même instant, il recevait un coup d'épée dans l'épaule.
Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il poussa...
En Robert Français il venait de reconnaître Philippe de Kardigân.
--Philippe! Philippe! mon frère! dit-il.
Puis il roula évanoui...
XXV
SEUL!
A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courbé toutes les têtes de ceux qui assistaient à ce drame.
Le frère venait-il donc de tuer son frère?
Philippe de Kardigân venait-il, nouveau Caïn, d'immoler malgré lui Abel!
Robert Français,--pour lui garder le nom que le jeune homme s'était donné,--se jeta à genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras la tête pâle du marquis:
--Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est moi, moi, ton frère! ne m'entends-tu pas?...
Fernande, agenouillée elle aussi, priait et pleurait; Jérôme Hébrard se détournait pour cacher ses larmes.
Quant à M. Grégoire, il s'était éloigné, sentant bien que le fratricide était lui, lui qui avait armé ces deux jeunes gens l'un contre l'autre.
C'était déchirant d'entendre les sanglots de Robert Français. Il couvrait de baisers le front pâle de son frère.
--C'est moi qui l'ai tué! c'est moi qui l'ai tué! et c'est mon frère!
Jean ouvrit les yeux.
Jérôme Hébrard s'élança au dehors, et revint au bout de dix minutes, accompagné d'un médecin qui demeurait heureusement près de là.
Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvré connaissance...
Dans quelle situation était ce pauvre coeur infortuné!
Il s'éveillait à la vie entre son frère et sa fiancée, frère qu'il devait haïr, fiancée qu'il ne devait pas aimer.
C'était vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalité que de réunir ainsi ces trois êtres séparés les uns des autres par tant de choses!
Jean regardait son frère et la jeune fille: ses yeux mornes allaient tristement de l'un à l'autre.
Toute sa vie était la-dedans, et partant toute sa vie était brisée par son devoir.
--Frère, disait tout bas Robert Français, pardonne-moi!... J'étais égaré par la folie de mon amour, par l'exaspération de ma jalousie... Je suis seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai dû souffrir... Frère, frère, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-même!
Un faible sourire erra sur les lèvres du marquis de Kardigân.
Il serra doucement la main de Robert Français.
--Fernande! dit-il.
La jeune fille se rapprocha...
En ce moment le médecin arriva, accompagnant Jérôme Hébrard. Il examina la plaie du marquis.
Robert et Fernande dévoraient des yeux l'homme qui allait prononcer l'arrêt de vie ou de mort du dernier des Kardigân.
--La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, après avoir soigneusement examiné le petit trou sans importance qu'avait produit l'épée.
--Sauvé! sauvé! s'écria Robert.
Fernande, elle, s'était agenouillée de nouveau, remerciant Dieu avec ardeur de lui avoir conservé Jean.
Un quart d'heure après, le blessé, escorté de Robert, de Jérôme Hébrard et de Fernande, arrivait à l'hôtel meublé qu'il avait choisi comme observatoire.
M. Grégoire était rentré dans sa maison, sans dire un seul mot.
Il n'osait pas s'opposer à ce que sa fille veillât celui qui venait de tomber pour elle.
Un premier pansement fut fait, pansement qui rafraîchit le blessé.
Il s'endormit d'un profond sommeil aussitôt après. Quand il s'éveilla, au matin, il avait un peu de fièvre, mais le médecin permit qu'on le transportât à l'hôtel de France.
Là, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second réveil eut lieu à six heures du soir.
Depuis l'instant où il était tombé, Jean avait toujours eu pour gardes Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue et l'émotion les brisaient.
Jean les trouva changés tous les deux quand il rouvrit les yeux.
Il s'accouda sur le lit, soulevant à moitié son corps endolori, et les contempla:
--Les voilà donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frère; elle... c'était ma fiancée. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir implacable, dressé comme une montagne que je ne franchirai jamais!
Il eut comme un retour sur lui-même, embrassant d'un seul effort tout le passé vécu et souffert:
--Le devoir? Si ce n'était qu'un mot!... Si je me trompais? Si... Ah! je la connais cette lutte, cette lutte où j'ai vaincu déjà, mais où je pourrais bien être vaincu à mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je faire?
Une lampe brûlait dans la chambre. La nuit était venue. Une ombre grise laissait dans une demi-obscurité ces deux têtes du frère et de la fiancée.
--Philippe! appela-t-il doucement.
Robert Français s'éveilla:
--Philippe! Ah! béni sois-tu de me nommer ainsi!
--Frère, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernière fois. Il a fallu l'ironie de la destinée pour que nous nous retrouvions en face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obéis à la volonté de mon père, en séparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obéis en me débattant... O mon frère! Dieu m'est témoin que mon coeur est rempli pour toi d'une vraie et profonde affection...
Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleuré des enfants!
--Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que t'avait-elle fait?... Ce n'est pas toi qu'elle aimait... et mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!...
Fernande entendait.
L'ombre empêchait Jean d'apercevoir la jeune fille.
Quand le marquis dit:
--Mieux eût valu qu'elle t'eût aimé!
Elle sentit un choc violent la frapper au coeur. Qu'est-ce que cela signifiait?
Jean reprit:
--Si tu savais!... Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as dû bien souffrir pour en arriver, toi noble de coeur, à accomplir une mauvaise action... Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es séparé d'elle par elle-même; je suis séparé d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un mourant que j'ai juré de respecter!... Et j'ignorais tout! Son père, Philippe, est un régicide, et... et lis...
Du doigt il indiquait à Robert Français le bureau à moitié fermé où il serrait le testament du vieux marquis.
Il le prit et lut tout haut.
A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner...
Quand Robert Français eut fini:
--Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien auprès de la tienne; Jean, _ton_ père avait bien de la cruauté dans l'âme pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants! pour briser le coeur de celle qui t'aime!...
--Adieu, Philippe, répondit Jean, que les larmes étouffaient. Nous ne nous reverrons que morts! Embrasse-moi!
Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
--Adieu!
--Comment lui apprendras-tu l'affreuse vérité à cette pauvre enfant?
--A elle?
--Oui.
--Ne me dis pas cela... Cette pensée m'épouvante!
Qui le lui expliquerait ce devoir sacré? Que me répondrait-elle?
Fernande se leva, chancelante.
--Je vous répondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et vous respecte autant que je vous aime!
--Fernande!
--J'ai tout entendu.
--Oh! mon Dieu!
--Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon désespoir que vous redoutez? C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre coeur m'a choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir à l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jugé au-dessus de vos forces; pourquoi voudriez-vous qu'il fût au-dessus des miennes?
--Fernande! Fernande!
--Ami, nous eussions été heureux, car notre amour était grand comme notre honneur! Dieu nous avait réunis, Dieu nous sépare, que sa volonté soit faite!
Robert Français cachait sa tête dans ses mains; lui aussi se disait qu'il avait bien choisi, et que c'était une sublime créature, celle qui, le coeur brisé, trouvait encore des accents pour parler ainsi!
--Ah! partez, Fernande, partez, par pitié, vos paroles me tuent... partez!...
--Vous avez raison, grâce...