Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832
Chapter 12
--Je vous la refuse.
Fernande ne comprenait pas encore.
Elle crut naïvement que son père voulait reprendre avec elle la conversation brutale commencée la veille. Ne lui avait-il pas, d'ailleurs, donné vingt-quatre heures de réflexion! Il voulait une réponse, sans doute.
--Vous ne sortirez pas aujourd'hui.
--Vous ne voulez pas?...
--Ni demain, ni les autres jours.
--Mon père!...
--Je vous fais savoir ma décision. Assez!
--Je vous en supplie... Mon père!...
--Assez, vous dis-je! Suis-je le maître, oui ou non? Il me semble que j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me convient.
Elle salua le vieillard et remonta chez elle.
A l'heure du déjeuner, elle descendit.
--Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici.
C'était la lettre de Jean.
M. Grégoire n'avait pas voulu l'ouvrir.
--Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'après me l'avoir donnée vous-même. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une lettre à vous adressée.
--Cette lettre... vous voulez!...
--Je la lirai, ou vous ne la lirez pas.
--J'obéis, mon père.
Elle s'approcha du feu qui brillait dans la cheminée, et y brûla la lettre.
Pauvre enfant! si elle s'était doutée de ce que contenait ce frêle papier!
Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement dans l'âtre à cet aliment nouveau qui lui était jeté.
Mais elle ne voulut pas qu'on pût voir cette faiblesse d'un instant. Elle se détourna et en effaça toutes traces sur son visage.
Le repas fut silencieux.
Au moment où il allait se terminer, la porte cochère de la maison résonna sur ses gonds.
Un domestique vint annoncer à M. Grégoire qu'une personne le demandait.
--Restez ici, Fernande, dit le conventionnel à sa fille; j'aurai besoin de vous tout à l'heure.
Elle frémit, devinant que la personne qui venait d'arriver était l'homme auquel son père voulait la marier.
Tout la confirmait dans cette idée, d'abord cette prison où on l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grégoire avait emporté aux lèvres en la quittant.
En effet, dix minutes plus tard, elle fut invitée par son père à se rendre au salon.
Debout, appuyé sur la cheminée, elle aperçut un jeune homme de vingt-quatre ans, de haute taille, pâle et distingué, qui tressaillit faiblement en la voyant.
--Monsieur Robert Français, ma fille, dit M. Grégoire.
Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitôt.
Elle allait à la bataille. Si elle était victorieuse, son bonheur était sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entière était perdue.
M. Robert Français avait une figure belle et énergique, bien qu'un peu triste.
Une fine moustache brune couvrait sa lèvre, et la bouche découvrait, quand il souriait, des dents très blanches.
Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur.
Les yeux foncés et brillants indiquaient une nature habituée à regarder en face.
Fernande résolut d'aller droit au danger. Au reste, son père semblait vouloir laisser l'explication inévitable se faire librement entre les deux jeunes gens.
Il sortit.
Alors elle s'avança vers M. Robert Français et lui dit d'une voix ferme:
--Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler sans détours.
Le jeune homme s'inclina:
--Mademoiselle, répondit-il, je suis à vos ordres...
XXI
ROBERT FRANÇAIS
Il y eut un moment de silence entre Robert Français et Fernande avant que la conversation s'engageât.
Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication souhaitée par la jeune fille amènerait un résultat important. Fernande s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit signe à Robert de s'asseoir également.
--Monsieur, dit-elle, mon père m'a appris la recherche dont vous m'honorez. Je sais qu'après m'avoir vue chez des amis communs, vous avez demandé à M. Grégoire de vous accorder ma main...
Elle s'arrêta, et un flot de sang qui afflua à son coeur la fit subitement pâlir. Robert Français comprit cette émotion, et fut lui-même impressionné du trouble que révélait le visage agité de la jeune fille.
--Quand mon père m'eut fait part de sa réponse, quand j'eus examiné la décision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avoué le secret de mon coeur: il ne m'a pas écoutée!
Je respecte et j'aime mon père, monsieur, mais j'ai souvent souffert de son implacable volonté, qui ne tolère ni refus ni résistance. Alors, devant sa résolution formelle de ne pas avoir pitié de moi, je me suis décidée à m'adresser à vous, et à vous dire:
«Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.»
Robert Français s'attendait peu à cette franchise. Il fronça légèrement le sourcil, car il est toujours pénible de s'entendre dire de pareilles choses.
Pourtant il se contint.
Fernande, elle, avait fermé les yeux, rougissant après cet aveu.
Voyant que M. Français gardait toujours le silence, elle crut devoir continuer:
--Que me reste-t-il à vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus lente. J'aime, et je suis aimée. Je me croyais libre, j'ai engagé ma foi. J'ai juré à celui que j'ai choisi de n'être à nul autre si je n'étais pas à lui. Il a reçu le serment que j'ai fait, serment que Dieu a entendu et a béni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me méprise et me haïsse?...
Elle s'interrompit encore.
--Son mépris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir!
Jusqu'alors Fernande avait parlé avec une froideur calculée..
Mais elle mit tant d'âme, tant de désespoir dans cette dernière phrase, que Robert Français frissonna en l'entendant prononcer.
--Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous écoute.
--Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front. Après le pénible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu'à me taire et à attendre votre décision.
--Ma décision?
--Oui, monsieur.
--Je ne vous comprends pas, mademoiselle!
--Vous ne me comprenez pas?...
Robert Français se leva et la regarda fixement.
Puis, d'une voix tremblante:
--Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de répondre à votre confiance par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous aime profondément, passionnément.
Fernande pâlit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour s'éloigner de celui qui lui parlait ainsi.
Mais Robert Français avait deviné la révolte intérieure de la jeune fille. Il reprit avec une dignité suprême:
--Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lèvres que vous ne puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect. Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez pas le savoir; votre père l'ignore, car ces mystères du coeur doivent rester cachés à tous.
Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Détrompez-vous!
La nuit de ce bal où M. Ducraissy m'a présenté, je vous connaissais depuis longtemps,--depuis longtemps, six mois, une éternité, quand on aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'étais jamais montré à vous!
Vous alliez souvent porter des secours à une pauvre vieille femme, que son fils, tué sur une barricade en 1830, avait laissée sans pain.
Je vous ai rencontrée pendant que vous accomplissiez votre oeuvre d'angélique bonté. J'ai lu sur votre visage tous les dévouements, tous les sacrifices.
Puis, peut-être, j'ai appris à vous aimer... Ceux à qui je parlais de vous me racontaient tous une noble action accomplie.
Le soir où j'ai désiré vous être présenté, vous n'étiez plus une étrangère pour moi, si moi j'étais toujours un étranger à vos yeux.
Je savais que votre vie se passait entre la charité et la prière... Je vous aimais déjà ardemment, quand mon nom a pour la première fois frappé votre oreille, et nous avions des pensées communes que vous ignorez encore...
Voilà l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon coeur était entièrement À vous!
Mille sentiments opposés avaient agité Fernande en écoutant Robert.
Elle s'attendait si peu à une révélation pareille!
Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait en lui tant de sentiments délicats, devait être une nature élevée, capable de comprendre.
Aussi le premier sentiment qu'elle éprouva fut une joie profonde.
Robert Français ne voudrait pas l'épouser malgré elle.
Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours de l'égoïsme dans le coeur humain, même dans le meilleur.
Le jeune homme sentit qu'après ce qu'il venait de dire, Fernande devait être gênée. Il voulut néanmoins tenter de la toucher davantage.
Car il prenait pour une émotion vraie le trouble qu'il lisait sur le visage de mademoiselle Grégoire.
S'il avait su!
--Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle, quelle torture j'ai endurée quand vous m'avez avoué tout à l'heure la vérité.
Vous brisiez mon rêve sans pitié! Ce que vous me disiez me rejetait brutalement hors de mes espérances.
J'ai toujours été malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prétendent qu'il faut être riche pour être heureux!
--Le nom que je porte n'est pas le mien; mon père m'a chassé de sa famille, m'a arraché le nom de mes ancêtres parce que je défendais le peuple quand lui défendait le roi!
J'ai un frère... un frère qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frère qui m'a oublié et qui a froidement accepté l'héritage de haine que mon père lui a légué en mourant.
Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regardé autour de moi. J'ai vu des indifférents. L'amitié m'a trahi; je me suis promis de garder toute ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'étais promis en même temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que je pourrais lui vouer toute ma vie...
Ah! c'était la destinée qui me condamnait d'avance. Celle que je désirais me repousse; et je ne peux même plus espérer l'amour.
La figure de Robert Français respirait un abattement qui toucha la jeune fille. Si le premier sentiment avait été de l'égoïsme, le second fut de la pitié.
Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu'à s'interroger elle-même: son coeur pouvait répondre.
--Ah! vous avez demandé pitié à votre père, prononça-t-il avec amertume. Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander pitié moi aussi?
Croyez-vous que le plus à plaindre de nous deux ne soit pas moi?
Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer à l'amour d'un homme? Connaît-elle la vie et sait-elle à quels engagements elle se livre le jour où elle devient fiancée?
Il s'interrompit, une animation étrange se lisait en lui. Il se promenait à grands pas à travers le salon, sans même s'apercevoir de la bizarrerie de cette attitude.
Fernande, étonnée d'abord, ne tarda pas à être effrayée.
Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les premiers instants de leur entretien.
Pourtant, elle fit un effort et dit:
--Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi j'avais eu confiance en vous. Hélas! maintenant je n'ose plus terminer l'aveu que j'avais commencé.
Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me décider à vous parler comme je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible...
Robert la regarda étonnée.
--Mademoiselle...
--Vous ne comprenez pas, monsieur?
--Non, mademoiselle, et je vous supplie d'être aussi confiante que vous m'avez déjà fait l'honneur de l'être.
--Je n'ose...
--Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel, vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre.
Fernande leva les yeux sur Robert,--bien pâle, mais résolue.
--Eh bien! monsieur, je m'adresse à votre loyauté, pour vous supplier de renoncer à moi.
Le visage de Robert se décomposa.
Une ardente colère se peignit dans ses yeux.
--Renoncer à vous? Jamais! dit-il.
Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'eût moins épouvantée que l'exclamation furieuse du jeune homme.
Il répéta avec emportement:
--Je ne renoncerai pas à vous! et si vous n'êtes pas ma femme, je ne veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!...
XXII
LE DANGER
Fernande trembla.
L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se révélait sous un jour nouveau.
--Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Français, et vous espérez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six mois je ne pensais qu'à vous, et vous avez pu croire que je renoncerais à mon rêve!... N'attendez pas de moi une générosité ridicule!... J'aime, voilà tout ce que je sais!
Vous voir à un autre? Je préférerais que vous fussiez morte!
Robert Français mit une telle expression dans la manière de prononcer cette phrase, que Fernande comprit bien que tout était fini pour elle.
--Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brisée. Vous ne m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous épouser, mon père me poursuivra de sa volonté, de sa colère. Mais vous!... vous pouvez d'un seul mot me sauver et me rendre libre à jamais.
--Comment! vous voulez que, non content d'être refusé par vous, j'aille encore!...
--Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont émue, et des paroles menteuses ne vont pas droit au coeur comme les vôtres ont été au mien! Vous avez souffert... Donc vous savez ce que c'est que la souffrance! Ayez pitié de la mienne!... Vous voyez, toute ma fierté tombe... Je deviens humble... Un mot de vous à mon père, et je suis sauvée!
Robert Français détournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune fille qui l'implorait.
Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-être à le toucher, et il ne voulait pas être touché.
Voyant que le jeune homme conservait son impassibilité, Fernande sentit sa fierté revenir. Elle eut honte d'être descendue jusqu'à la prière.
--Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des âmes que la souffrance élève et purifie, la vôtre est de celles qui s'irritent et s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humiliée.
Vous m'avez vue venir à vous, suppliante, vous m'avez repoussée! Je ne descendrai pas plus loin. Mon père vous a accordé ma main; mais moi, monsieur, je vous la refuse!
Fernande était redevenue la fière et courageuse jeune fille qui avait sauvé le marquis de Kardigân.
Un sang généreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lèvre tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutôt qu'une volonté despotique et cruelle.
Robert Français l'admirait.
Mais l'impétueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son coeur à la pitié, regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui imposait malgré lui.
Avant qu'il eût le temps de répondre, la porte s'ouvrit et M. Grégoire entra.
Le vieux conventionnel était souriant; mais son sourire avait cette ironie glaciale des êtres qui ne croient à rien.
Il s'était imaginé que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait, parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingénument, avec ce cynisme naïf des hommes comme lui, il était persuadé que M. Français gagnerait rapidement sa cause auprès de Fernande.
Il arrivait donc, persuadé que tout était arrangé selon ses désirs.
Mais le premier coup d'oeil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit qu'il s'était abusé.
--Mademoiselle Grégoire vous a-t-elle fait part de ses intentions? dit-il à Robert en se tournant vers lui.
--Oui, monsieur.
Le regard de M. Grégoire devint interrogateur.
--Elle a refusé la demande que j'avais l'honneur de lui adresser.
Le conventionnel laissa échapper un geste de colère.
--Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur, dit-il.
Robert jeta un dernier regard à Fernande, et disparut...
M. Grégoire prit violemment le bras de sa fille.
--Cette comédie a assez duré, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin. J'entends que vous m'obéissiez.
Fernande redressa de nouveau le front.
--Non! dit-elle.
--Vous refusez?
--Je refuse!
--Alors, malheur à vous!
--J'accepte tout! et je m'attends à tout!
--Non. Vous ne vous attendez pas à ce que je vous réserve.
Elle n'eut pas peur; c'était une nature trop vigoureusement trempée pour céder à ce sentiment vulgaire.
Mais un léger frissonnement agita son corps, quand elle réfléchit aux dangers inconnus qui la menaçaient.
Et Jean n'était pas là! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre femme! elle ignorait ce que son fiancé lui avait écrit dans sa nuit d'angoisse, elle ignorait qu'elle était seule désormais, et que celui en qui reposait toute son espérance s'entendait avec ses ennemis pour ne pas l'épouser!
La décision de M. Grégoire était prête; il n'y avait plus à hésiter.
Il jeta un regard suprême à sa fille, regard qui fit trembler la malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentrée.
M. Grégoire sortit, la laissant seule.
Un instant après, elle quitta le salon à son tour, pour regagner sa chambre à coucher; là au moins elle était libre, libre de prier et de pleurer.
Le cabinet du conventionnel était situé en face du salon.
En passant devant la porte, Fernande entendit des éclats de voix. C'était son père qui parlait. Sans doute, elle allait s'éloigner, quand un mot attira son attention.
--Je l'enlèverai demain!...
Elle comprit tout, et sa pensée embrassa aussitôt la portée de la résolution prise par M. Grégoire.
Sans doute, le vieillard s'était dit qu'il ne pourrait pas dompter ce fier et hautain caractère, et il voulait arracher Fernande à son amour maudit, en l'arrachant à celui qu'elle aimait.
L'instinct de la conservation fut plus fort dans son coeur que la volonté du devoir.
Elle écouta...
Malheureusement, les deux hommes parlaient tantôt à voix haute, tantôt à voix basse. Elle entendit imparfaitement...
--L'aimez-vous? dit M. Grégoire brusquement quand il entra dans la chambre où l'attendait Robert Français.
--Si je l'aime!
--Ah! vous êtes bien dégénérés, vous, les hommes de la génération qui commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait devant rien!...
Le jeune homme arrêta M. Grégoire du geste.
--Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demandé la main de votre fille, je vous ai dit quelle était ma position de fortune: j'ai cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin, vous me connaissez, ou plutôt, vos frères, ceux qui, comme vous et moi, combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence. Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux, puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a décidé à accepter favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous êtes riche vous-même; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'âge; ni ma famille, puisque je n'en ai pas.
Donc, vous aviez une arrière-pensée. Cette arrière-pensée était celle-ci: votre gendre devait apporter à votre ambition une somme d'influence et de pouvoir qui complétât la vôtre. Vous trouvez que je remplissais votre but: je le conçois.
Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guidé... J'aime votre fille! et il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour devenir son mari.
Rien! entendez-vous?
Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai.
--Vous êtes l'homme qu'il me faut.
--Mademoiselle Fernande, séparée de celui auquel elle s'est fiancée, cessera de l'aimer.
--Votre idée est la mienne. Je l'enlèverai demain.
--Je n'aurais pas osé vous soumettre ce projet, monsieur, répliqua Robert Français, mais je l'approuve.
--Demain, dans la nuit, je partirai avec elle.
--Où irez-vous?
--Je l'ignore encore...
Les deux hommes continuèrent à parler bas. Il fut arrêté que Robert Français escorterait la chaise de poste à cheval, afin d'éviter qu'elle ne fût suivie.
Il devait se trouver le lendemain à minuit à la porte de la maison.
Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation.
Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grégoire comptait l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher à ses souvenirs.
Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait.
Comment prévenir Jean?
Lui écrire?
Qui porterait la lettre? Une consigne avait été donnée, sans doute, dans la maison. Ensuite, elle préférait ne pas faire connaître au vieillard que celui qu'elle avait choisi comme mari était un de ces royalistes qu'il haïssait de tout son fanatisme.
La pauvre enfant, réfugiée dans sa chambre, réfléchissait avec ardeur. A qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours?
Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce consolateur des affligés, ne la laisserait pas abandonnée et sans secours.
Tout à coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouvé. Dieu avait entendu sa prière, sans doute, et lui envoyait la pensée qui la sauverait.
Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit:
--Si vous avez besoin de Jérôme Hébrard, appelez-le.
Jérôme lui avait donné son adresse, gardée par elle avec soin, comme si elle eût pu avoir la seconde vue de l'avenir.
Il était ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honoré, n°117.
Elle prit une plume et écrivit:
«Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous à l'heure du péril. Eh bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!...
FERNANDE GREGOIRE.»
XXIII
LE MESSAGE
Mais la lettre écrite, comment la ferait-elle parvenir?
Là était la difficulté.
Puisque M. Grégoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pût sortir, sans doute il avait veillé à ce qu'elle ne pût écrire.
Il est vrai qu'une lettre adressée à Jérôme Hébrard, ouvrier, arriverait plus facilement à son adresse qu'une lettre envoyée à Jean de Kardigân.
Fernande n'avait jamais nommé à son père celui qu'elle avait choisi comme fiancé, celui auquel elle avait engagé sa foi; mais M. Grégoire le devinerait aussitôt.
Tandis que nul soupçon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille écrivait à un ouvrier connu de lui. Au reste, la pensée de M. Grégoire fut ce qu'elle devait être.
Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune républicain. Ses habitudes charitables lui étaient connues, et il savait que nul n'avait jamais imploré en vain la générosité de la jeune fille.
La lettre partit.
Fernande calcula le temps matériel pour qu'elle parvînt à son adresse.
Puis elle attendit impatiemment.
Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment où elle verrait Jérôme Hébrard.
Peut-être l'ouvrier n'était-il pas chez lui, peut-être ne rentrerait-il qu'à une heure assez avancée de la soirée?...
La journée s'écoula ainsi. La servante qui avait porté la lettre revint au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'était pas trompée dans ses craintes: Jérôme était absent; il fallut qu'elle attendît encore.
Comme tout être humain qui se voit menacé d'un péril prochain, elle s'imaginait que ce péril augmentait à mesure que les heures s'ajoutaient les unes aux autres.
Enfin, à sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait à lui parler.
Son coeur battit à rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait servir de messager à sa douleur.
Elle avait refusé de descendre pour partager le dîner de son père. M. Grégoire ne s'en était pas autrement préoccupé. Sa fille, étant prisonnière, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait.
Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jérôme.
Elle lui tendit la main.
--Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de vous rappeler mes paroles. Je suis à vous entièrement.
--Vous pouvez me sauver.
--Vous sauver?
--Oui.
--Quoi, ce danger dont vous me parlez...
--C'est un danger réel et terrible, hélas! Une tempête me menace; il dépend de vous de la détourner de mon front.